Mammouth
Ce qu’il reste après le chaos
Photos : Hortense Beguin
10 ans après le double attentat qui a marqué la Belgique en mars 2016, chaque son, chaque geste peut encore réveiller le passé. Survivantes, Émilie et Sabine racontent ce qu’il reste après le chaos.
À 7h58, au début du printemps de 2016, une puissante détonation vient assombrir les timides rayons de soleil qui traversent les fenêtres du hall de l’aéroport de Zaventem.
Émilie Petit, 19 ans à l’époque, est venue déposer sa famille à l’aéroport. Elle pense à ce moment-là qu’un avion a mal géré son atterrissage, finissant son freinage dans une des façades de l’aéroport. La réalité est tout autre. Un homme vient de commettre un attentat suicide, en pleine heure de pointe, dans le hall des départs de l’aéroport international de Bruxelles.
La famille a à peine le temps de réaliser ce qui se passe qu’une deuxième bombe explose près de l’accueil d’American Airlines, où de nombreux passagers attendent d’enregistrer leurs bagages à destination de New-York. Tout bascule. Une partie du plafond s’effondre sous la déflagration. Le souffle de l’explosion réduit en éclats les grandes baies vitrées, projetant des débris partout. En quelques secondes, le hall se remplit d’un épais nuage de poussière, brouillant les repères et étouffant les sons. Prise de panique, sa mère attrape sa petite sœur par le bras, d’une force qui lui laissera des traces sur le poignet, pour se précipiter hors de l’aéroport.
Émilie reste couchée au sol, seule. Brutalement, le silence s’installe. Un silence lourd, qui contraste violemment avec l’agitation des voix qui anime habituellement ce lieu. Encerclée de grosses valises et de chariots, elle est paralysée par la peur. Dans une de ces valises, à deux mètres d’elle, se trouve la troisième bombe. Considérée comme la plus destructrice, elle n’explosera qu’une fois l’aéroport évacué. Cette défaillance technique épargne à la jeune femme une mort certaine.
Une heure plus tard, la terreur revient frapper.
Sabine Borgignons est assise sur une banquette de la rame du métro. Le signal annonçant la fermeture des portes retentit, le métro quitte la station Maelbeek. Dans la voiture numéro 2, il est 9h11 lorsqu’un homme actionne sa charge explosive. Sabine, assise à seulement quelques mètres de lui, est grièvement blessée. Elle survivra, mais ne gardera aucun souvenir de ce qui s’est passé.
Dix ans plus tard, le pays commémore l’un des chocs les plus marquants de son histoire. Si cette date s’inscrit dans une mémoire collective, elle demeure, pour certaines victimes, une blessure intime toujours vive. Sabine et Émilie font partie de ces survivantes. Aujourd’hui, leurs vies ont pris de nouveaux rythmes. Mais les cicatrices, elles, sont toujours là. Visibles ou non.
Un parcours de résilienceAu neuvième étage d’un immeuble, Émilie, 29 ans aujourd’hui, habite avec ses deux enfants Alessandro et Victoria. Les murs de son appartement, tapissés de papiers peints roses, en font sa véritable tanière. « Je ne sors plus autant qu’avant. J’évite les heures de pointe, les magasins, j’y vais le moins possible. Amazon, c’est devenu mon meilleur ami. Et Zaventem et Bruxelles, je ne m’en approche plus. » énumère-t-elle. Son quotidien de jeune femme est marqué par des angoisses récurrentes. Ce sont encore les bruits qui la tourmentent aujourd’hui, les sirènes hurlantes des ambulances, des pompiers ou de la police la replongent dans une journée qu’elle aimerait oublier.
Sabine est une mère au calme apparent. Son énergie douce dissimule pourtant des lourdes séquelles physiques héritées de cette journée. Sa main gauche a été brûlée, ses tympans percés, ses vertèbres déplacées et de nombreux éclats de métaux sont restés logés dans son corps. La rééducation est longue, et les rendez-vous médicaux hebdomadaires. Encore en octobre 2025, des fragments étaient retirés de son bras et de sa mâchoire. « Ce n’est pas encore terminé », dit-elle en montrant son lobe d’oreille. « On peut voir une ligne bleue ici, cela signifie qu’un bout de métal est toujours sous ma peau. »
L’attentat représente pour elle un vide de 6 mois dans sa vie. « J’ai été l’une des plus blessées dans l’attentat. Je me trouvais à 1 mètre et demi du kamikaze. Je n’ai aucun souvenir, du tout, il y a plus ou moins trois mois avant et trois mois après. De rien. » Plongée dans un coma artificiel, elle se réveille un mois et demi après les faits. Ses cheveux ont été rasés et son corps porte les traces de multiples opérations.
Son travail de reconstruction passe par le visionnage des caméras de surveillance du métro. Petit à petit, elle tente de reconstituer les faits, de reformer des fragments de mémoire nécessaires pour avancer.
Pendant des années, le mot « justice » est resté en suspens pour Sabine et Émilie, comme une ombre suspendue au-dessus de leur guérison. C’est en décembre 2022, six ans et demi après l’attentat, que s’ouvre enfin le procès. Un événement inédit pour la Belgique, l’un des plus vastes de son histoire judiciaire. Sabine s’y rend deux à trois fois par semaines pendant des mois, affrontant les audiences avec une détermination mêlée d’épuisement. Émilie, elle, choisit de ne pas y mettre les pieds. Mais décide tout de même de faire entendre sa voix par le biais de l’association Life4Brussels. Une association crée par et pour les victimes du 22 mars 2016.
Avancer malgré toutToutes deux parlent d’un avant et d’un après-procès, comme si ce rituel judiciaire marquait un possible retour à une vie normale. Il a apporté une forme d’apaisement : aujourd’hui, la colère s’est estompée. « Je ne comprends toujours pas ce besoin de détruire les autres. Mais il n’y a pas de colère, ça prend trop d’énergie », confie Sabine.
Lorsque ces deux survivantes parlent, les mots sont posés et précis. Par moments, les émotions prennent le pas et la gorge se noue laissant flotter un court silence. Sabine soutient le regard, parle lentement, presque méthodiquement. Émilie, elle aussi, choisit ses mots avec soin. Leurs mains trahissent davantage que leurs voix : elles se frottent les paumes nerveusement, entrelacent leurs doigts, comme si les émotions cherchaient une issue de sortie.
« Ce dont je suis le plus fier, c’est mes enfants » : la phrase submerge Émilie d’émotion. « C’est ce qui m’a permis de tenir le coup, sans eux, je ne serais plus là », ajoute-t-elle, essuyant une larme sur sa joue.
À sa fille aînée de six ans, elle a expliqué ce qui lui était arrivé. Elle évoque des « méchants » qui lui ont fait du mal, mais aussi à de nombreuses autres personnes. « Elle est trop courageuse ma maman ! », lance Victoria, assise sur le canapé devant un dessin animé.
Rouge, orange et vert : Sabine étale ses gouaches sur une toile. Elle suivait déjà des cours à l’Académie des Beaux-Arts avant le drame. Joaillière depuis l’âge de 15 ans, elle n’a jamais pu reprendre son métier. « C’était impossible, je mettais 5 fois plus de temps. Et puis j’avais peur du chalumeau », confie-t-elle, avec un sourire teinté d’ironie. Aujourd’hui, l’art est devenu pour elle une manière de revivre et de traduire ce qu’elle a vécu. Dans une pièce fermée à clé de sa maison, est entreposé un grand tableau. « Ça représente une grande explosion, je l’avais fait pendant le procès mais je préfère ne pas la voir trop souvent ». Au centre d’un grand rond rouge-orangé, les mots « souffrance », « terroriste », « séquelles » s’inscrivent parmi une foule d’autres, comme pris dans le souffle de la toile. Partout dans sa maison, sont entreposés des tableaux évoquant les attentats.
Ces deux survivantes espèrent retrouver le chemin du travail. Émilie envisage un poste de secrétaire médicale, dans un bureau fermé entre quatre murs. Besoin de sécurité. Sabine, elle, songe à ouvrir sa propre activité d’art-thérapie. Accompagner les autres.
Se projeter dans l’avenir, c’est devenu une nécessité.
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Les oubliés de la carrière
Photos argentique : Jimmy Loozen
À Beez, dans ce village tranquille de Namur, une carrière censée arrêter son activité en 2026 cherche à prolonger son règne, mordant sur les dernières bandes de forêt à moins de 100 mètres des maisons. Les 181 riverains signataires de la pétition du collectif « Sauvegarde du mont de Beez », mené par Nadia Chantraine, donnent un visage à cette lutte discrète face à un modèle industriel qui semble prêt à sacrifier une forêt et un quartier, pour l’enrichissement de quelques actionnaires.
En bord de Meuse, à Beez, le sol tremble, les murs se fissurent, et la vie du village aussi. La carrière, exploitée aujourd’hui par Heidelberg Materials, extrait chaque année 700.000 tonnes de calcaire. Un site stratégique pour l’entreprise, mais un voisin encombrant pour le village qui engendre : bruit, tirs de mines, poussières, biodiversité menacée et sentiment d’abandon. Prolonger l’exploitation de la carrière jusqu’en 2030 : une décision qui creuse un peu plus la blessure des habitants qui se demandent, jusqu’où, et pour qui ?
L’entrée de la carrière de Beez collée aux premières maisons. Heidelberg Materials, géant mondial des matériaux de construction, extrait ici un calcaire destiné au béton, aux travaux publics et à l’agriculture.Caroline, 77 ans, habite depuis plus de trente ans dans sa maison perchée en haut de la rue du Mont avec son chien, Kira. Sa grande maison en pierre se trouve à une centaine de mètres à peine de la carrière. « À la mort de mon mari, j’ai fait refaire une partie de la maison pour la rénover. Elle était toute neuve. Deux ans plus tard, après les plaintes des riverains sur les nuisances sonores et les vibrations, le directeur de la carrière est venu une fois faire des tests. Bizarrement, le jour où il est venu, c’était moins fort… Pourtant, j’avais plein de fissures qui étaient apparues, en seulement deux ans. Je lui ai dit de partir, son petit numéro ne servait à rien. Il savait très bien que c’était de leur faute, mais qu’est-ce que tu veux, ils sont tellement puissants », confie-t-elle.
Le mur du salon de Caroline.Directement touchée par les conséquences, Caroline s’est battue comme elle pouvait. En 2023, elle signe la pétition du collectif « Sauvegarde du Mont de Beez » et a récemment contribué financièrement aux frais d’avocat. Dans ce type d’affaire, une multinationale face à des habitants qui défendent la qualité de leur quotidien, le rapport de force économique penche nettement d’un côté.
« Quand je promène Kira et que ça tombe le jour où ils ont enfin nettoyé la route à cause de toute la poussière et de tous les produits qu’ils y laissent, je vois bien l’eau sale ruisseler jusqu’à la Meuse. Tout ça finit par polluer le fleuve. » raconte-t-elle, son bichon ne la quittant pas d’une semelle.
À 75 mètres de son domicile, des poteaux en bois d’à peine un mètre de haut, certains griffés d’une peinture orange, dessinaient la future frontière de la carrière. Une ligne simple, brutale : 2,5 hectares de plus pour l’exploitation, 2,5 hectares de moins pour la forêt, les animaux, et le calme. Cette extension a finalement été refusée, grâce à la mobilisation des citoyens.
Quand ça pète, ça pète hein !
Un peu plus bas dans la rue du Mont, Claudine, installée là depuis 2001, compte les détonations.
« Nous, on a très peur. Même Boubouille, mon chien, quand ça explose, il aboie très fort et il est terrifié. Ils vont nous détruire nos maisons ! Même quand je ne suis pas là, je sais si les explosions ont été fortes, parce que je le vois au dépôt de poussière que mon mur laisse quand il s’effrite en tremblant. » De l’autre bout du salon, où le café fume encore, Françoise venue pour le rendez-vous habituel avec son amie coupe net et lui demande : « Sur le long terme, ça ne détruit pas les fondations, des vibrations aussi fortes ? Je n’ai pas vécu la guerre, mais quand ça tremble, j’ai l’impression que si : en tout cas, le bruit y ressemble. »
Claudine et son amie Françoise à gauche.Au-delà du fracas ponctuel, un autre risque s’installe : celui d’un village où plus personne ne veut ni acheter, ni investir. Un paysage où l’on passe, mais où l’on ne s’installe plus.
Comment prouver que c’est la carrière ?
Un peu plus bas encore, dans une petite maison modeste, René, ancien enseignant de langues germaniques, s’est habitué au bruit. Lui ne se lance ni dans des démarches, ni dans des réclamations. Comment prouver que les fissures qui lézardent sa façade sont dues à la carrière et non au temps qui passe ? Il n’a ni l’énergie ni la motivation pour se battre sur le terrain des expertises et des rapports techniques, même si, à chaque explosion, un frisson traverse les murs comme si la maison retenait son souffle.
René pose fatigué, devant sa maison. Transformer la lassitude en mobilisationNadia Chantraine a créé le collectif « Sauvegarde du Mont de Beez » et porte une partie de la résistance sur ses épaules. Quand elle achète son bien en 1995, l’entreprise assure qu’elle cessera ses activités. À l’époque, l’extraction se concentre surtout sur le versant nord, côté champs et autoroute. « Ils n’embêtaient pratiquement personne », résume-t-elle. Depuis, leur territoire s’est rapproché, à moins de 100 mètres de sa maison. Plusieurs domiciles du quartier datent des années 1920, bâties en pierre, sur des terrains hétérogènes. « Si une maison vient à s’effondrer, ce sera au propriétaire de prouver que c’est causé par les effets de la carrière, jamais à l’entreprise de s’expliquer. Autant vous dire que c’est impossible », raconte-t-elle.
La maison de Nadia se trouve à une centaine de mètresde cette clôture, qui marque l’entrée de la carrière et la limite avec les derniers arbres encore debout avant les maisons.
Contactée, l’entreprise Heidelberg Materials confirme vouloir prolonger l’exploitation actuelle de Beez jusqu’en 2030, sans extension (abandonnée en 2023) et valoriser le gisement existant de manière responsable : « Nous avons pris acte du recours récemment introduit au Conseil d’État par un riverain contre le permis délivré pour la poursuite de l’exploitation de la carrière de Beez. Le recours n’étant pas suspensif, les opérations se poursuivent afin de maintenir l’activité et donc l’emploi sur le site. » Interrogée sur les vibrations et les fissures relevées aux abords du site, l’entreprise avance son dispositif de contrôle : « À l’aide de plusieurs sismographes placés à différents endroits autour de la carrière, nous contrôlons les vibrations transmises dans le sol lors de chaque opération de minage. Ce monitoring continu permet d’ajuster les paramètres de tir lorsque cela s’avère nécessaire, afin de limiter au maximum l’impact sur l’environnement local. »
Entre les lignes, c’est tout l’enjeu d’une lutte asymétrique qui se dessine : d’un côté, une multinationale allemande puissante. De l’autre, des habitants qui comptent chaque fissure, chaque arbre abattu, chaque détonation. Les habitants ne se demandent plus seulement si la carrière s’arrêtera en 2026, mais si le droit et les mobilisations suffisent encore à protéger un village quand l’économie a déjà choisi son camp.
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La Wallonie boira-t-elle la tasse ?
Les inondations de juillet 2021 comptent parmi les plus grandes catastrophes naturelles qu’ait connues la Belgique, faisant une trentaine de morts, laissant des milliers de sinistrés et causant d’importants dégâts aux infrastructures. Avec l’accélération du réchauffement climatique, les scientifiques s’accordent à dire que ce type d’événement extrême pourrait se reproduire plus souvent et avec une intensité encore plus forte.
Dans ce contexte, ce podcast s’intéresse à une question centrale : la Wallonie est-elle aujourd’hui réellement prête à affronter de nouvelles inondations de ce type ?
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Gare de Mons : « les fuites d’eau au plafond, c’est moyen »
Photos réalisées par Jade Regau
Inaugurée le 31 janvier 2025 après deux décennies de travaux, la nouvelle gare de Mons accueille depuis lors, environ 57 000 passagers hebdomadaires. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus belles au monde. Mais derrière sa façade spectaculaire, voyageurs et commerçants pointent l’insécurité et les dysfonctionnements.
7 heures du matin, la gare de Mons se réveille, encore plongée dans l’obscurité. Dans un rythme effréné, les passagers se frayent un chemin pour se diriger vers leur quai ou pour sortir de la gare. Pendant ce temps, certains prennent le temps de déjeuner tranquillement à l’intérieur d’une sandwicherie, avant de commencer leur journée. Installé depuis le réaménagement de la gare, ce magasin porte déjà les traces d’un incident : l’une de ses vitrines, morcelée en une mosaïque de fissures, menace de céder au moindre choc. « C’est un sans-abri affamé qui a attaqué la vitrine du magasin », glisse un commerçant, tandis qu’une autre pointe plutôt du doigt le geste malheureux d’un simple usager. Une première fissure, au sens propre comme au sens figuré, dans l’image lisse de cette gare primée.
La promesse d’excellenceFraîchement rénovée depuis un an, la gare de Mons collectionne les superlatifs. Vingt ans : c’est le temps qu’il aura fallu entre le lancement du projet en 2001 et son ouverture effective au grand public. Près d’un demi-milliard d’euros : c’est le coût final de la rénovation de la gare, soit plus de dix fois le budget initial. Cette rénovation, lui aura valu le classement parmi les « sept plus belles gares du monde » dans le classement 2025 du Prix Versailles, une distinction internationale d’architecture soutenue par l’UNESCO. Derrière cette reconnaissance, se cache Santiago Calatrava, d’origine espagnole, architecte de la gare de Mons qui a également conçu la gare de Liège-Guillemins. On peut constater quelques ressemblances dans son style minimaliste et sobre, caractérisé par un blanc épuré, des formes arrondies évoquant l’image d’une soucoupe volante et une symétrie presque parfaite.
Dans l’allée centrale, des élèves patientent devant un espace commercial vide dans la gare. Parmi les 14 celulles, 6 ne sont pas remplies. Entre départ et attente, chacun voyage dans sa bulle ; silence, écrans et musique suspendent le temps, tandis que deux histoires se croisent sur un même quai.« Presque » est sans doute le mot adéquat. Il suffit d’aller au parking gratuit situé au sous-sol pour voir les cache-misères qui s’y trouvent. Des barricades cachent les différents endroits où les sans-abris ont trouvé refuge. On y retrouve des matelas éventrés, des déchets dont une bouteille vide de vodka aromatisée aux fruits rouges, des couvertures et sacs qui traînent. Plus loin, se cache derrière d’autres barricades une sorte de mare ressemblant à un cratère, dans laquelle s’est accumulée de la vase verte mélangée à un tas de déchets.
Insécurité ordinaireEn remontant au première étage, dans l’allée centrale, on retrouve 14 espaces commerciaux, dont 6 ne sont pas encore remplis. Plusieurs commerçants s’accordent à dire qu’un manque de sécurité règne dans la gare. « Un jour, on a vu tant d’alcoolos, on s’est demandé s’il n’y avait pas un tournage de Walking Dead [une série TV de zombies, ndlr]. Non, mais franchement, c’est aberrant, ici, c’est le cinéma tous les jours », raille Jennifer d’un rire jaune. Cette vendeuse dans un supermarché révèle que l’une de ses collègues est en arrêt maladie depuis qu’elle s’est fait menacer de mort par un client. « C’est la guerre, c’est une catastrophe », surenchérit-t-elle.
Sur la voie 2, Fleva, 14 ans, s’amuse à lancer son sac avec son ami qui le rattrape et le renvoie à son tour. Puis, plus sérieuse, elle avoue : « Le matin, j’arrive à la gare de Mons très tôt, vers 7h, et j’ai peur quand je suis seule ». Magda, vendeuse dans une pâtisserie, récemment devenue Montoise, fait écho à ces propos : « On a reçu un numéro Sécurail mais quand on l’appelle, il renvoie vers la centrale de Bruxelles. Le temps qu’on les appelle, qu’ils se mettent en lien avec ceux qui travaillent à Mons et qu’ils arrivent, on a le temps d’agoniser sur le sol », rapporte-elle en indiquant le carrelage noir.
Jennifer et Logan collègue et amis de longue date travaillent au supermarché de la gare. Magda, vendeuse dans une pâtisserie, récemment devenue Montoise. La gare en panneUn autre point sur lequel s’accordent les commerçants est le défaut de fonctionnalité de la gare. Pour Magda, le coût pharaonique ne serait pas dérangeant si elle fonctionnait correctement. Tout le contraire des portes automatiques, qui se cassent régulièrement. « La chaudière est toujours en panne. J’ai froid » gémit-elle, emmitouflée dans son écharpe. « Pour une gare qui a coûté si cher, avoir des fuites d’eau qui viennent du plafond c’est moyen quand même », s’exaspère Jennifer depuis son supermarché. Une affiche apposée près des escalateurs menant à la gare témoigne du dysfonctionnement quotidien des lieux : « Si l’escalateur ne fonctionne pas, vous pouvez utiliser les ascenseurs », peut-on y lire. Ça tombe bien, l’appareil est justement en panne, forçant les usagers à gravir péniblement les marches.
Vers 22h, la gare se vide peu à peu. Les magasins sont fermés et les derniers trains s’éloignent. Pourtant, quelques silhouettes restent présentes dans le hall : leurs derniers trains ont été supprimés. Ils interpellent en groupe un agent de la SNCB qui passe par l’allée centrale pour se plaindre qu’aucune navette n’a été prévue pour eux. Surpris et exaspéré, l’agent peine à répondre à leurs suppliques, avant de finalement céder et de faire appel à des taxis pour les raccompagner jusqu’à leur destination. La gare, pour quelques heures, peut se replonger dans un silence absolu.
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Nourrir un futur plus juste
Charlotte Dumont
L’accès à une alimentation saine, durable et choisie reste conditionné par plusieurs facteurs. Parmi eux, on retrouve les contraintes économiques, l’isolement social ou encore le niveau d’éducation. Face à ces inégalités, des initiatives locales bruxelloises expérimentent d’autres manières de produire,
distribuer et partager la nourriture.
« Ce n’est pas parce que tu es précaire que tu vas recevoir de la merde ». La phrase de Gaël, coordinateur et co-chargé de logistique chez No Javel, résonne au milieu des cagettes empilées. Basée dans un local à Forest, l’ASBL récupère des invendus alimentaires, principalement bio, auprès de producteurs, grossistes et magasins pour les redistribuer à plus d’un millier de foyers chaque mois, ainsi qu’à des squats et
d’autres associations. Deux camionnettes sillonnent la région du lundi au samedi. Une petite équipe salariée, épaulée par des dizaines de bénévoles, trie, pèse, compose des colis. Des paniers « bombés » comme ils disent : du pain, des fruits, des légumes et au moins quatre produits frais. Pas de restes jetés à la hâte, mais des denrées sélectionnées pour être cuisinées. Le principe fondateur de No Javel tient en quelques mots : « par les précaires, pour les précaires ». Beaucoup de membres actifs au sein de l’association connaissent eux-mêmes la galère des fins de mois. Ici, on ne distribue pas la charité, on organise la solidarité.
« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ». La formule du gastronome et philosophe du 18ème siècle, Brillat-Savarin, pourrait sembler un peu datée mais elle conserve une grande pertinence encore aujourd’hui. Ce qu’on mange est un reflet de notre mode de vie, de notre culture et de nos conditions sociales. En Belgique, les revenus et la catégorie socioprofessionnelle jouent un rôle crucial dans les habitudes alimentaires. La question des inégalités alimentaires touche à des enjeux de santé publique, mais aussi de justice sociale. C’est à partir de ce constat qu’Alix Rijckaert a fondé le restaurant solidaire et participatif Kom à la maison, situé à Etterbeek. Ouvert cinq midis et un soir par semaine, le lieu fonctionne sur le principe du prix libre et conscient. Un repas coûte une quinzaine d’euros à produire. Une pancarte suspendue au mur informe : « si tu donnes plus, tu participes au repas d’un·e autre convive ».
La table comme lieu de rencontre
Au menu aujourd’hui : « Brunch international ». La matinée débute par un petit déjeuner commun où des viennoiseries invendues en supermarché sont partagées. À table, on parle français, néerlandais, anglais ou arabe. Onze cuistot·es, plus Alix, animent la cuisine, leurs prénoms collés sur la poitrine à l’aide d’un petit bout de papier adhésif. Le menu est discuté collectivement. Deux femmes syriennes proposent de faire des manakish, galettes levantines garnies de zaatar et de fromage râpé, préparées plus tard à huit mains. À 13 heures, le restaurant est complet. Certain.e.s écoutent attentivement la présentation du menu, pendant que d’autres sont trop occupé·es à faire connaissance avec leurs voisin·es, tandis que d’autres encore sont visiblement surtout impatient·es de goûter les plats disposés sur le buffet. Les produits
y trônant proviennent de circuits courts : les légumes poussent dans une ferme biologique située à 25 kilomètres, à laquelle le restaurant renvoie son vieux pain pour nourrir les poules et les cochons. Alix reconnaît toutefois les limites économiques l’air embêté « et alors bon, on achète le beurre, le sucre. Ce n’est pas bio parce qu’on n’a pas les moyens », elle insiste, « vraiment pas les moyens. C’est très très cher ».
Tobias, la soixantaine, vient ici presque tous les jours depuis cinq ans. « Je me sens vraiment comme à la maison ici », affirme-t-il. Deux autres habitués partagent sa table. L’un participe parfois aux préparatifs, l’autre avoue : « je ne viens ici que pour manger et rencontrer des gens. Car ici, tu rencontres des gens ». Alix observe que « le dénominateur commun entre les personnes qui fréquentent le lieu, c’est qu’elles sont
très différentes. La cuisine, c’est universel. Manger, partager le repas, je crois qu’il n’y a pas de culture où la norme, ça soit de manger seul ». Elle poursuit : « le lieu défend la valeur de la rencontre et du faire ensemble, d’utiliser le faire ensemble pour se rencontrer. Il y a aussi l’accès pour toutes et tous à une alimentation de qualité dans le respect de l’environnement, des producteurs qui est aussi une valeur ». À Kom à la maison, 36 % des convives paient 5 € ou moins, 27 % vivent sous le seuil de pauvreté et 70 % vivent seul·es. Deux personnes, qui ont cuisiné toute la matinée, sont parties avant le repas en laissant chacune un billet de 50 €.
Insécurité alimentaire : une réalité en chiffres
Selon une étude publiée en septembre 2025 par Brusano Bruxelles, l’insécurité alimentaire touche en premier lieu les personnes socialement vulnérables et isolées. En Belgique, plus de deux millions de personnes sont à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, et plus d’un belge sur dix vit en situation de privation matérielle et sociale. De plus en plus de personnes n’osent plus utiliser leur cuisinière par crainte
des factures d’énergies, se privent pour nourrir leurs enfants ou sautent régulièrement des repas. Face à cette situation, plus de 600 000 personnes ont recours à l’aide alimentaire. Dans ce contexte, le gouvernement Arizona a réduit d’un tiers le budget consacré à l’aide alimentaire, le faisant passer de 27 à 15 millions d’euros. Selon le Collectif de Réflexion et d’Action sur un Sécurité Sociale de l’Alimentation (créaSSA), entre 12 000 et 15 000 Belges meurent chaque année de causes directement liées à
une mauvaise nutrition.
Face à ce constat, d’autres alternatives émergent. La BEESCOOP, premier supermarché participatif de Bruxelles, a ouvert en 2017 à Schaerbeek. Pour y faire ses courses, il faut acheter une part et devenir coopérateur·ice. Les membres participent aux décisions et travaillent trois heures par mois, ce qui permet de réduire les coûts et de proposer des produits à prix réduits. Aujourd’hui, près de 2000 coopérateur·ices font vivre le projet, auxquels s’ajoutent leurs « mangeurs », partenaires, membres de la famille ou proches, portant à environ 3500 le nombre de personnes qui y font leurs courses.
Julek Jurowicz, membre du conseil d’administration, reconnaît : « je vais me faire taper dessus mais c’est un nid de bobos vélos ». Il nuance : « par contre, il y a une volonté tout à fait réelle de créer du lien dans le quartier ». Pour lui, l’enjeu est local et concret : « donc, quelque part, réellement agir pour une intégration au niveau le plus bas, au niveau vraiment local, vraiment le café d’à côté, c’est la salle communautaire là-bas, c’est notre cuisine que l’on partage, que l’on met à disposition pour que ce soit plus facile pour ces gens. Pour que ces dames puissent cuisiner pour préparer leurs fêtes ».
La coopérative revendique un modèle économique alternatif, à la fois commercial et non lucratif. « Oui, nous faisons des bénéfices. Pas pour les distribuer, mais pour les remettre dans le projet. Oui, nous faisons des bénéfices parce que c’est une activité qui essaie de mettre fin à de bonnes et de mauvaises années », explique Julek Jurowicz. Il conclut : « On fait ça sérieusement et l’idée est, nous sommes une
entreprise commerciale, autosuffisante, sans but lucratif ».
Vers une sécurité sociale de l’alimentation ?
Manger est un acte quotidien, mais l’accès à une alimentation digne et choisie reste loin d’être garanti. Ces initiatives restent fragiles et dépendantes de financement publics. À Schaerbeek, la Caisse Locale d’Alimentation Solidaire et Sociale (CLASS) se veut pourtant plus qu’un simple projet local. « Il y a une ambition politique derrière », affirme Laure Philippoteau, cheffe de projet. Inspirée des trois piliers de la sécurité sociale : cotisation solidaire selon les revenus, universalité d’accès et gestion démocratique, la caisse entend tester, à l’échelle communale, un modèle reproductible. Les affilié.e.s cotisent entre 100 et 200 euros par mois et reçoivent toustes 150 euros pour s’approvisionner dans des commerces conventionnés, sélectionnés par un comité citoyens.
Aujourd’hui légèrement excédentaire, la caisse compte environ 140 affilié·es. L’objectif est d’atteindre 1000 membres d’ici 2028, ce qui représenterait un budget annuel d’environ 1,8 million d’euros. Une telle somme constituerait un levier économique important pour soutenir davantage de commerces conventionnés et peser plus fortement dans le débat politique.
Un premier signal politique est venu du Parlement bruxellois, qui a voté début février 2026, une résolution ouvrant la voie à des recherches sur une sécurité sociale de l’alimentation. Pour Julek Jurowicz, de la BEESCOOP, « l’idée c’est d’élargir une sécurité sociale dans un monde qui se désocialise ». À terme, l’ambition se révèle être un projet politique : l’instauration d’un huitième pilier de la sécurité sociale.
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Rapha·elle
© Hugo Barthélemy
Raphaëlle joue au club du Lara, à Wavre. Femme transgenre, elle a choisi de vivre pleinement son identité tout en continuant à poursuivre sa passion : le hockey sur gazon.
Pendant trois mois, ce documentaire la suit dans son quotidien : pendant ses matchs, ses entraînements et ses moments de vie, ce documentaire la suit au plus près pour raconter un parcours fait de courage, de doutes et de joie de jouer.
À travers son histoire, ce documentaire explore les défis et les espoirs liés à l’inclusion dans le sport. C’est la rencontre avec une femme déterminée et sensible, et une invitation à voir le hockey autrement : comme un espace de respect, de partage et d’humanité.
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Doel, village suspendu
À quelques kilomètres d’Anvers, le village fantôme de Doel vit au ralenti, entre bâtiments abandonnés et chantiers de rénovation. Tandis que la commune tente de lui redonner vie, les rares habitants, comme Peter, observent ces changements avec méfiance. Entre nostalgie, espoir et crainte d’une transformation trop brutale, Doel cherche encore sa place entre passé et avenir.
Les rares bruits qui traversent le petit village flamand de Doel viennent de la route, du port d’Anvers tout proche ou du canal qui le longe. Le reste du temps, le silence règne. Les trottoirs envahis d’herbes, les façades recouvertes de plantes et les voitures abandonnées donnent l’image d’un lieu figé dans le temps.
Jadis, Doel était un paisible village de polder, mais son destin a changé lorsque le port d’Anvers, l’un des plus grands d’Europe, a entrepris de s’étendre vers la mer du Nord. Les autorités ont alors prévu la destruction du village pour faire place à de nouveaux terminaux et zones industrielles. Les habitants ont peu à peu été expropriés, les maisons murées, et les rues se sont vidées. Aujourd’hui, seuls quelques irréductibles y vivent encore, entourés de bâtiments désertés et de graffitis devenus symboles de résistance.
L’artère principale de Doel, qui oscille entre abandon et renouveau. Le retour des ouvriersDepuis deux jours pourtant, une activité inhabituelle anime l’ancien commissariat du village. Deux ouvriers ont commencé à vider entièrement le bâtiment. Engagés par la commune, ils doivent libérer et nettoyer l’endroit afin de permettre un futur réaménagement. À l’intérieur, le temps semble s’être arrêté. Bureaux abandonnés, meubles poussiéreux, témoignent encore de la fonction passée du lieu. « On trouve beaucoup de choses qui n’ont pas été touchées depuis des années », explique Aleksander, l’un des deux ouvriers. « Pour l’instant, on trie et on vide. On vient juste de commencer, mais on voit déjà que le travail va prendre du temps. » Le chantier n’est qu’à ses débuts, mais il marque une nouvelle étape de la transformation progressive du village.
Depuis plusieurs décennies, Doel vit au rythme des ambitions du port d’Anvers. Le petit village, autrefois animé et habité, a peu à peu été vidé de ses habitants lorsque les autorités ont décidé d’étendre les infrastructures portuaires sur ses terres. Les maisons ont été expropriées, les commerces ont fermé, et les rues se sont lentement vidées de leur vie quotidienne. Si certains habitants ont longtemps résisté à ces départs forcés, espérant sauver leur village, la majorité a dû partir, contrainte par les pressions économiques et administratives. Aujourd’hui, alors que le projet d’agrandissement a été suspendu, la commune tente de redonner un souffle à ce lieu presque fantôme à travers quelques initiatives de réhabilitation.
Alexander, en pleine destruction de bâtiment afin de le reconstruire.La Hooghuis, maison emblématique de Doel, est en rénovation depuis maintenant deux ans. Un autre groupe d’ouvriers y travaillent régulièrement depuis le lancement du projet. Contrairement au commissariat, les changements sont déjà visibles. Certaines pièces ont déjà retrouvé une nouvelle structure, tandis que d’autres nous rappellent l’état passé de la bâtisse. « Les travaux avancent bien, mais il reste énormément à faire », déclare l’un d’eux. Malgré l’incertitude sur la date de fin des travaux, il se dit satisfait du travail accompli. « C’est un bâtiment important pour Doel. »
La vie malgré toutCes travaux sont observés avec un regard critique par Peter, l’un des derniers habitants du village, qui ne souhaite pas donner son nom. Il vit à Doel depuis l’an 2000. « J’ai vu tout le monde partir », raconte-t-il, pendant qu’il nourrit l’un de ses 10 chats. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 24 à vivre officiellement dans le village. Les premières années ont été difficiles. « À l’époque, toutes les maisons étaient ouvertes. Il y avait pas mal de drogue, des groupes qui venaient, et parfois même des confrontations entre eux. » Peter se souvient d’avoir dû intervenir lui-même à plusieurs reprises. « Des gens sont déjà entrés chez moi en pensant que c’était une maison abandonnée. J’ai dû les faire partir », dit-il tout en mimant l’interaction cocasse sur le parking pendant qu’il retire sa nourriture pour chat de sa voiture.
Selon lui, la situation s’est améliorée depuis que les bâtiments ont été fermés. « Maintenant, c’est beaucoup plus calme et ça me plait », affirme-t-il. Ce silence retrouvé fait partie de ce qui l’attache à Doel. En revanche, il se montre très critique à l’égard des projets menés par les autorités. « Il y a énormément de bruit. Je ne comprends pas pourquoi on continue à agrandir le port ici », déplore-t-il. Il n’est pas non plus favorable à certains travaux qui ont lieu dans le village. « On dépense beaucoup d’argent pour des bâtiments qui ne seront jamais vraiment habités. Autant investir directement dans les logements. »
Peter, l’un des derniers habitants de DoelIl craint également que ces projets attirent encore davantage de visiteurs et finissent par dénaturer l’identité du lieu. « Je ne veux pas que Doel devienne un endroit touristique », insiste-t-il. Peter précise pourtant qu’il n’est pas opposé à la présence de visiteurs, mais qu’il en a assez de voir des dizaines de curieux venir photographier les façades abandonnées ou couvrir les murs de nouveaux tags. Selon lui, le village mérite d’être découvert avec respect, sans qu’on en fasse un terrain de jeu pour amateurs d’urbex ou d’art de rue.
Il se montre aussi sceptique quant au calendrier annoncé par les autorités. D’après lui, les travaux de réhabilitation ne seront pas terminés d’ici 2027. « Depuis le début des constructions, une seule maison a été finie », affirme-t-il, ajoutant qu’aucun autre bâtiment n’est actuellement proche d’être achevé. Il déplore un manque de moyens et une gestion confuse des chantiers, qui donnent l’impression que tout avance au ralenti.
Pour Peter, une chose est certaine. « Ce ne sera plus jamais comme avant. »
Vue sur les centrales nucléaires de Doel depuis le village.The post Doel, village suspendu appeared first on Mammouth Média.
Les champs du silence
Nonna Jouannaud
En Wallonie, l’usage des pesticides fait partie du quotidien agricole. Certains fermiers tombent malades, mais aucun lien n’est officiellement établi. Ici, le silence fait loi.
Autour de Christian, les champs s’étendent à perte de vue, baignés d’un soleil d’hiver. Mains jointes autour d’une tasse de café, il regarde au loin. L’agriculteur le dit fièrement : « Moi, j’ai été conçu pour ça. » Après des études d’agronomie « pour faire plaisir à papa », il reprend l’exploitation de ses parents en 1986. Une ferme wanzoise qui existe depuis quatre générations.
Le fermier semble apaisé. Pourtant, son regard porte le poids d’un silence collectif. En Belgique, comme partout, les pesticides sont le pain et le poison du monde agricole. Les maladies se répandent dans le corps des paysans comme des mauvaises herbes. Lentement, discrètement. Mais le lien avec les produits chimiques demeure indicible.
Les voix tues des terresPesticides, pulvérisateurs, engrais. Christian connaît les produits. Pendant vingt-cinq ans, le fermier a été un cultivateur classique, un conventionnel. Il était bon, reconnu. En 2003, alors que la ferme tournait à plein régime, son père tombe gravement malade. C’est la maladie de Charcot. « Le médecin a posé trois questions à papa : “Êtes-vous agriculteur ? Avez-vous été en contact avec des pesticides ? Étiez-vous précautionneux ?” » Christian le confie sans détour : « J’ai vu mon père touiller les produits chimiques à la main. » À l’époque, les pesticides, c’était du pain béni pour les cultivateurs. Une solution pour faire face à une concurrence mondiale grandissante. Pour le médecin, le lien entre ces produits et la maladie ne fait aucun doute.
« Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. »
Son père meurt en moins d’un an. Avant de partir, il lui arrache une promesse : « Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. » Alors, en 2011, après avoir épongé ses dettes, l’agriculteur passe au bio. Convaincu que c’est la bonne voie… mais que des sacrifices suivraient.
Samedi 14 février 2026, dans le corps de ferme familial, Christian ressort de vieilles photos de son père, lui-même agriculteur. Ses yeux brillent devant les souvenirs.À quelques kilomètres des cultures de Christian, François-Hubert exploite une grande ferme, au pied du château de Fumal. Ici, le matériel est dernier cri, du guidage satellite au pulvérisateur dernière génération. Tout est aux normes, rien ne dépasse.
« Je n’ai jamais aimé pulvériser. Je ne faisais pas ça avec joie. »
Les produits collent, l’odeur reste sur la peau. Très tôt, il cherche à faire autrement. Le bio, il y pense, puis renonce. Trop risqué à l’époque pour un jeune agriculteur encore endetté. Sur lui : gants, masque et salopette pour tenter de déjouer le mauvais sort, en vain.
En 2006, une hépatite B met son système immunitaire à plat. Une prise de sang révèle des traces de métaux lourds : arsenic, plomb, mercure. Tous se retrouvent dans différents produits phytosanitaires manipulés par les fermiers.
Après deux ans de traitement, l’agriculteur se remet sur pied. Mais d’autres semblent ne pas avoir échappé aux sournoiseries de ces molécules. En quelques années, plusieurs collègues de François-Hubert décèdent des suites d’un cancer, « alors même qu’ils menaient une vie saine ». Dans la plupart des familles, c’est l’omerta. Le destin, dit-on.
Devant ses champs, François-Hubert observe ses mains. « Je les ai toujours protégées. » Elles semblent intactes. Pourtant les produits l’ont rongé. De l’intérieur, de manière invisible. Ce qu’on ne nomme pas n’existe pasPour le neurologue Franco Gianni, c’est devenu systématique : « Quand un agriculteur vient me consulter, je lui demande toujours s’il a été en contact avec des pesticides. »
En Belgique, pourtant, ce lien-là ne va pas de soi. Fedris, agence fédérale des risques professionnels, exige une causalité directe pour reconnaître une maladie professionnelle. Or, comme l’explique le médecin, les agents chimiques agissent à petites doses, de manière cumulative. Un effet encore insaisissable statistiquement.
Début 2025, les députés du parlement wallon avaient admis ce lien sans pour autant que ça ne fasse l’objet d’un projet de loi. Un consensus discret, peu relayé. Le dossier se perd dans les couloirs, sans voix pour le porter. En France, le chemin a été différent. Plusieurs maladies ont été reconnues comme liées au travail agricole. Là-bas, une mutuelle commune a permis de collectiviser le problème, malgré le poids du tabou et la pression des lobbies.
Dans la ferme Schiepers, une rangée de protections est suspendue au mur : masques, lunettes, gants. Depuis son passage au bio, Christian n’utilise plus de produits chimiques. Pourtant, les réflexes demeurent. On ne travaille pas la terre sans précaution. Le silence, une maladie collectiveDans le monde agricole, certaines choses ne se disent pas. C’est une règle tacite, enracinée. Critiquer les pratiques conventionnelles, c’est risquer l’isolement. De retour à la ferme Schiepers, Christian évoque, les yeux brillants : « Après mon passage au bio, la plupart des fermiers du coin ne me serraient plus la main. On m’a mis à l’écart, traité d’intellectuel. »
Entre deux gorgées de café, le fermier glisse presque en passant qu’il a un cancer de la prostate. Trois de ses confrères en sont aussi atteints. Il voit « sûrement un lien », mais ne veut plus y consacrer son énergie. « Je me suis battu à la SCAM (Coopérative agricole de la Meuse) pendant douze ans. “Comment veux-tu nourrir la planète avec le bio ?” Maintenant, je ne veux plus rentrer dans le lard des gens. » Celui qui a contesté le système agricole se fait discret quand il s’agit de sa propre santé.
Dans le milieu rural, la maladie est vécue comme dévalorisante, limitante. Se montrer faible, victime, gêne. Et il faut assurer l’exploitation. Alors on continue, on encaisse, on se tait. Tomber malade, c’est un coup de malchance, mais ça fait partie des risques du métier. L’urgence, c’est la récolte, pas le diagnostic.
Remettre en cause l’outil, c’est scier la branche sur laquelle les agriculteurs tiennent en équilibre. « Si on commence à trop parler, les gens ne comprendront pas. Ils diront : “Pourquoi vous pulvérisez encore si c’est dangereux ?” », ajoute le fermier du château de Fumal.
Dans sa grange, Christian s’avance vers un tracteur équipé de dents métalliques. C’est une désherbeuse mécanique. L’agriculteur a choisi de repenser en profondeur ses méthodes de travail. Abandonner les produits chimiques ne suffit pas : il faut transformer les outils, les gestes, les habitudes.Une nouvelle étude, chargée de réévaluer le lien entre pesticides et maladie de Parkinson d’ici l’automne 2026, confirme la loi du silence : sur près de 20 000 agriculteurs wallons, une cinquantaine seulement ont accepté d’y participer. « Vivement que le pétrole soit à 200 dollars le baril », lâche Christian dans un sourire amer « Le nitrate, fabriqué avec de l’énergie fossile, sera impayable et il faudra bien changer tout le fonctionnement. »
Christian marche dans ses champs, son petit-fils Martin, dans les bras. Le petit le dit déjà, « je veux faire comme papi ». Pour le fermier, la famille est ce qu’il a de plus précieux. Aujourd’hui, il parle pour briser le silence et « permettre la santé pour mes enfants ».The post Les champs du silence appeared first on Mammouth Média.
La violence d’extrême droite n’est pas « dérisoire »
La mort du Français Quentin Deranque, militant d’extrême tué sous les coups de militants anti-fascistes, alimente depuis une semaine les débats sur l’agressivité des deux extrêmes politiques. La violence d’extrême-droite est-elle « dérisoire par rapport à la violence d’extrême-gauche », comme l’affirme Marion Maréchal, pour qui elle « n’existe pas statistiquement » ? La réalité des chiffres est bien différente.
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Bio en Wallonie, le temps des renoncements
Florent Cerise
En Wallonie, l’agriculture biologique marque le pas. Exploitations en recul, surfaces en diminution, coûts en hausse : derrière les chiffres du rapport 2024 de Biowallonie, des producteurs renoncent. Entre exigences réglementaires, pression des distributeurs et rentabilité fragile, le modèle bio vacille. Sur le terrain, agriculteurs et chercheurs tentent pourtant de maintenir l’équilibre, entre convictions, adaptation et survie économique.
Depuis deux ans, l’agriculture biologique wallonne pique du nez. Le rapport 2024 de Biowallonie le confirme : pour la deuxième année consécutive, le secteur perd des exploitations et des surfaces. En un an, des dizaines de fermes bio ont abandonné et près de 1 800 hectares sont sortis du système. Le terroir biologique ressemble à une utopie qui s’efface en silence. Et selon les premières tendances, les chiffres de 2025 ne devraient pas inverser la dynamique.
Le bio wallon perd des plumes comme l’illustre le nombre de ruches bio. Zéro. Derrière ces chiffres, il y a des visages et des lieux. À la ferme du Rouchat, à Fernelmont, le décor est modeste : une petite ferme familiale, un magasin à l’avant où l’on peut acheter des produits sans le label bio, et à l’arrière, trois grands hangars aujourd’hui reconvertis en conventionnel. Depuis mai 2025, plus aucun caquètement de poulets de chair bio ne trouble l’air. La famille Dutillieux a arrêté. Bernard, marqué par le temps, amputé d’une main. Le corps usé, mais la voix encore habitée par la passion et la fierté du travail bien fait, admiratif du courage de son fils, Olivier, qui a repris le flambeau, sans bio.
« On voulait continuer, mais la certification nous coûtait trop cher. Quand on investit, il faut un retour rapide, et en bio ce n’est plus possible », explique-t-il.
La filière avicole bio est l’exemple le plus brutal : la production de poulets a chuté de 13 % en un an et le nombre d’élevages a diminué d’un tiers. En cause, des coûts qui explosent dans l’alimentation, les contrôles, la main-d’œuvre et un marché qui tire les prix vers le bas. « Les supermarchés veulent du bio, mais au prix du conventionnel. Ce n’est pas collaboratif », lâche l’éleveur. Les statistiques n’ont pas d’odeur. Mais sur le terrain, l’érosion du bio sent la fatigue.
Bernard Dutilleux n’y croit plus, il a encouragé son fils à privilégier la réalité économique. Fatigue réglementairePour les poulets, le règlement exige dix fois plus de perchoirs qu’en conventionnel. Un amas de bois et de fer qui ne change rien au goût, mais finit par épuiser le portefeuille et les bras de l’éleveur. Selon lui, le bio perd aussi face aux attentes des consommateurs : « Les gens préfèrent des poulets plus gras, plus gros. » Une chose reste pourtant essentielle à ses yeux : le local. Produire près de chez soi, vendre à des gens que l’on connaît. Mais même cette proximité ne suffit plus toujours à équilibrer les comptes.
Face à ces difficultés, la recherche tente d’apporter des réponses. Au Centre wallon de recherches agronomiques (CRA-W), les équipes travaillent à rendre les systèmes agricoles plus viables. « Notre rôle n’est pas politique. On est là pour améliorer le quotidien des producteurs, bio ou non », explique Alexandre Duerinckx, coordinateur de projets. Le centre cherche à faciliter la réalité du terrain en étroite collaboration avec celui-ci. « Si les systèmes ne tiennent pas économiquement, les agriculteurs décrochent. »
Depuis bientôt 30 ans, Pascal Dupont développe et classe les variétés créées au CRA-W, avec une précision méthodique.Le paradoxe est frappant : alors que la production recule, la demande, elle, progresse. En Wallonie, les dépenses de consommation de volaille bio ont augmenté de plus d’un tiers. Moins de producteurs, moins d’animaux, mais davantage de consommateurs : le décalage est total.
Abondance fragileDans les vergers, le tableau est plus contrasté. Aux Vergers de la Vallée, le lieu respire l’abondance. Un grand hangar, un magasin à l’entrée où s’alignent pommes de toutes variétés, jus pressés sur place afin de ne rien gaspiller de ce qui n’est pas vendable. Juste avant les vergers, de grands bacs en plastique vert sont rangés en pile surplombant le hangar. Derrière, les pommiers s’érigent dans une longue allée menant vers les plants des poiriers.
Daphné Fallon accueille une cliente habituée. « Bonjour ! Comment vont vos petits-enfants ? » se réjouit-elle. Proche des gens, elle connaît ses produits et ceux qui les achètent. Pourtant, l’arboricultrice a dû faire un choix difficile : repasser ses 18 hectares de poiriers en conventionnel. Le règlement, suffocant, impose de ne pas cultiver la même variété en bio et en conventionnel. Il faut faire un choix.
Dans les caisses, la poire Conférence bio n’a plus l’éclat vert du conventionnel. Elle est toute grise, rabougrie, plus sensible aux intempéries, une silhouette effacée qui ne trouve plus sa place sur les étals des magasins. « En bio, la poire Conférence est plus petite, plus grise. Les rendements sont divisés par trois : 20 tonnes à l’hectare contre 70 en conventionnel », explique Daphné. Les règles européennes ont fini de faire pencher la balance. La poire bio a disparu de son verger. « Les aides de la politique agricole commune (PAC) ne compensent pas le risque. »
Rupture nette entre les pommiers bios (à gauche) et les poiriers conventionnels (à droite). La terre n’est pas un sloganLe bio, ici, n’était pas un argument marketing. « On le faisait aussi pour nos enfants. Pour qu’ils mangent de vrais produits. » Et comme à Fernelmont, l’ancrage local reste central. L’exploitation collabore avec le CRA-W et le groupement d’arboriculteurs pratiquant en Wallonie les techniques intégrées (GAWI), mettant des parcelles à disposition pour tester des variétés plus résistantes, comme la Ducasse. « Sans cet accompagnement, on serait déjà hors-jeu. »
En Wallonie, le bio ne s’effondre pas dans le fracas. Il s’effrite. Lentement. Presque silencieusement. Ce ne sont pas des militants qui renient leurs convictions, mais des agriculteurs qui font leurs comptes. Des femmes et des hommes qui, un matin, regardent leurs champs et se demandent combien de temps encore ils pourront tenir.
Le paradoxe est cruel : jamais le mot “bio” n’a autant circulé dans les rayons, jamais il n’a autant peuplé les discours politiques et les habitudes de consommation. Et pourtant, sur le terrain, les hectares se retirent, les hangars se taisent, les labels tombent. Entre l’idéal et la trésorerie, c’est souvent la trésorerie qui gagne.
Et dans le silence des hangars redevenus conventionnels, une certitude persiste : la loi du marché, elle, ne négocie pas.
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Graines d’Ukraine
Photos crédit : Camila Caffiero
Près de 100 000 Ukrainiens ont trouvé refuge en Belgique suite à l’invasion russe de leur pays, le 24 février 2022. Quatre ans plus tard, ces familles vivent toujours dans l’instabilité d’un statut de « protection temporaire » qui les empêche de se projeter dans l’avenir.
Iryna et Yaroslav prennent place avec deux autres musiciens dans un petit local insonorisé de Molenbeek. Entouré de tapis et d’instruments, ils s’affairent à vite brancher les bons câbles et sortir les partitions. « Un, deux, trois, quatre », lance Iryna à son groupe, Advantage Project, qui fusionne musique folklorique ukrainienne et jazz. La dernière note encore dans l’air, Iryna lance fièrement « C’est ça, le vrai visage de l’Ukraine ».
Le 24 février 2022, Iryna Dubenko et son époux, Yaroslav Tovarianskyi jouaient sur le plus grand paquebot du monde, l’Oasis of the Seas, en plein milieu des Caraïbes. Les coulisses étaient en chaos : sur les écrans de leurs collègues, la nouvelle tombait — la Russie venait d’envahir l’Ukraine. Un an plus tard, avec un bébé en route, ils posent enfin les pieds sur la terre du saxophone : la Belgique, loin des bombes et des drones.
On est musiciens, on a l’habitude de bouger
Iryna Dubenko Iryna Dubenko et Yaroslav Tovarianskyi ont mélangé leur prénoms pour nommer leur fille, Yaryna. Elle a un an et dix mois. Elle est née en Belgique. Photo crédit : Camila CaffieroComme les 90 000 Ukrainiens réfugiés en Belgique, ils ont bénéficié du statut de protection temporaire, une aide de l’Union européenne spécialement créée pour accueillir et accompagner les Ukrainiens fuyant la guerre. Ils bénéficient d’un droit de séjour et de travail, un logement et à une aide sociale (CPAS). Ce soutien, initialement prévu pour un an, a été renouvelé déjà trois fois. Il devrait prendre fin en mars 2027. Ils devront alors choisir entre retourner en Ukraine ou demander la nationalité belge.
Pour l’instant, ils enchaînent les concerts et les enregistrements en studio. Avec leur groupe, ils revendiquent de montrer la vraie identité ukrainienne, pas celle « tâchée par l’influence russe ». Iryna se souvient d’un événement où il s’agissait de présenter la culture ukrainienne à des politiques européens. Une dame d’âge mature portait un vinok, une couronne florale destinée aux jeunes femmes célibataires. Une erreur révoltante pour elle : « Ça donne cette image de l’Ukrainien bêbête véhiculée par la Russie ! »
Déracinement Dans son salon Tetiana Shlapak a son petit coin où elle garde ses livres en ukrainien et des magazines ayant publié son travail photographique. Photo crédit : Camila CaffieroTetiana Shlapak, photographe reconnue en Ukraine, capturait des portraits de personnalités, y compris de l’ancien président Petro Porochenko. Trois semaines après le début de la guerre, elle se réfugie en Belgique et sa carrière de quinze ans en prend un coup : « C’est comme si on déracinait une fleur pour essayer de la replanter ailleurs ».
Au début, sa fille lui en voulait de l’avoir arrachée à la vie qu’elle aimait. Pour exprimer sa colère, elle a même commencé à lui parler en russe. Quelques semaines plus tard, quand Tetiana l’envoie rendre visite à son père dans l’est de l’Ukraine, elle revient transformée par ce qu’elle a vu : « Elle voyait les traces des bombes, et ses amis écoutaient du rap russe. »
Tetiana aime bien Mortsel, sa petite ville en banlieue d’Anvers. Elle a appris les codes, elle se plaît dans le calme : « Maintenant, si je pense à la maison, c’est ici. » . Elle n’a pas encore de plans définis pour l’avenir. Donc pour l’instant elle priorise l’éducation de sa fille, pour une future Ukraine dénuée du tinnitus de la guerre.
Des graines d’UkraineÀ quelques pas de la Commission européenne, Pavlo Koshka papillonne dans les couloirs de l’association Ukrainian Voices. Derrière la vitrine tapissée d’affiches jaunes et bleues, il passe de salle en salle : cours de danse, orientation professionnelle, salle de jeux, yoga thérapeutique. Quand des Ukrainiens arrivent à Bruxelles, c’est ici qu’ils trouvent soutien et accompagnement. Financée par la région Bruxelles-Capitale, l’association accueille des milliers de réfugiés : 22 000 en 2025.
Les enfants, eux, suivent des cours d’ukrainien au troisième étage, pour ne pas perdre la langue de leur pays d’origine, tandis que les adultes apprennent le français. Les enfants ayant fui la guerre ont parfois passé la majorité de leur vie ici. D’où l’intérêt de ces cours, pour ne pas perdre la langue de leur pays d’origine.
Le manager de l’association déplore la fatigue qu’apporte la longueur de la guerre. Il aimerait par-dessus tout que le monde ne l’oublie pas. Et retour au pays ou non, il veut avant tout la paix pour sa patrie. Après un soupir, il remet ses feuilles en ordre sur son bureau : « Bon, j’ai cours de néerlandais moi. Heel belangrijk ! ».
Arroser les jeunes poussesIryna tient sa fille Yaryna, un an et demi, sur ses genoux. Devant elles, un piano et des livres pour enfants en ukrainien. La fille du couple jazziste Yaryna (un mélange de leur deux prénoms) est née en Belgique. Elle a bientôt deux ans. Impossible pour sa mère de l’imaginer dans un pays où la mort frappe au hasard : « Une voisine de la mère de Yaroslav a vu sa petite-fille brûler vive ».
Pour rester après la fin du statut de protection, le couple aura besoin d’un emploi stable, mais Iryna et Yaroslav refusent toute concession sur leur art. Idéalement, ils voudraient un travail d’enseignant au conservatoire. Mais si ça n’arrive pas, ils décideront plus tard : « on est musiciens, on a l’habitude de bouger ».
Le soir, ils sortent marcher dans leur quartier. À quelques pas de chez eux, une école maternelle néerlandophone attend Yaryna. Sous les lampadaires, ils tiennent chacun une main de leur fille qu’ils lèvent dans les airs, sous ses rires inarrêtables. Le futur est flou. L’Union européenne renouvelle le statut de protection chaque année depuis le début de la guerre. La guerre continue en Ukraine. Et l’Ukraine reste un mirage pour les Ukrainien·nes qui la regardent en sécurité. Derrière eux, les drapeaux de la Commission européenne bercent leur balade de fin de journée.
Le futur est flou. L’Union européenne renouvelle le statut de protection chaque année depuis le début de la guerre. Photo crédit : Camila Caffiero Yaryna porte une tresse similairement à sa mère, Iryna Dubenko. Photo crédit : Camila Caffiero Pour son examen final au Conservatoire de Kharkiv, Yaroslav Tovarianskyi a composé un arrangement de musiques folkloriques ukrainiennes. Photo crédit : Camila CaffieroThe post Graines d’Ukraine appeared first on Mammouth Média.
Vraiment paritaire, le gouvernement bruxellois ?
Après 613 jours, Bruxelles tient enfin son gouvernement. Officiellement, il est paritaire: 4 femme et 4 hommes. Mais cette parité est-elle réelle, alors que les femmes ont obtenu des postes moins importants ? Pascale Vielle, professeure en sciences politiques, et Zakia Khattabi, présidente du groupe Ecolo, dans l’opposition au parlement bruxellois, ont un avis tranché sur la question.
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L’effet miroir du refuge Help Animals
Au refuge Help Animals, les animaux victimes de maltraitance et de négligence trouvent abri et soins, tandis que les bénévoles et les soigneurs y trouvent du réconfort. Entre saisies dramatiques et parcours de vie difficiles, ce sanctuaire montre que la guérison peut aller dans les deux sens.
En ce matin pluvieux, le froid tombe sur Braine-le-Château. Au bout d’un chemin boueux, le refuge se dessine comme une grande maison moderne au milieu des prairies. On s’attendrait à croiser surtout de animaux domestiques, pourtant, dès l’entrée, apparaissent des cochons, des ânes, des vaches, et même un coq ! Malgré tout ce beau monde, l’ambiance reste calme et apaisante, un contraste saisissant avec les histoires lourdes qui s’y cachent.
Secourir à tempsRetrouvé sur les voies ferrées, Jake, le petit zébu que nourrit la soigneuse, a été pris en charge par le refuge. Soline explique que les animaux arrivent ici après des abandons ou des saisies. Dans le premier cas, ils sont souvent en meilleur état : leurs propriétaires reconnaissent ne plus pouvoir s’en occuper et les déposent volontairement. Les saisies, en revanche, sont beaucoup plus éprouvantes. En 2024, Help Animals a réalisé 49 saisies, montrant que la négligence animale reste fréquente.
Carla, une autre soigneuse, se souvient avoir été appelée par la police chez un fermier qui n’était plus en mesure de nourrir son bétail. Plusieurs cadavres de vaches jonchaient le sol, et il a fallu se frayer un chemin pour atteindre les animaux encore vivants. Impossible de tous les sauver : les soigneurs ont dû faire des choix. « Le plus difficile, c’est qu’on ne peut pas pousser les murs du refuge. On prend prioritairement ceux qui ont le plus besoin de soins, les mamans et leurs petits. Ceux qui vont encore bien restent sur place, mais on connaît déjà leur sort futur. C’est dur, puis avec le temps, en partant en saisie, on se prépare au pire », confie-t-elle, en nettoyant les box des chevaux. L’un d’eux, Espera, porte les marques d’un passé difficile, pelage abîmé et dos creusé. Pourtant, les blessures visibles ne sont pas les seules : certains animaux sont aussi marqués psychologiquement. Selon Carla, c’est le cas d’un cheval de trait, Goliath, qui est arrivé méfiant face aux caresses et fuyant face au licol. L’animal de 700 kilos n’arrivait pas à redonner confiance et a un jour chargé la soigneuse qui s’en occupait. Certains l’auraient jugé trop dangereux et auraient envisagé l’euthanasie mais le refuge a travaillé sur son comportement et, aujourd’hui, il se comporte bien plus calmement
Les formes de maltraitance sont multiples. Charcot, un cheval de trois ans, destiné aux courses, a été mis à la retraite prématurément pour un problème de hanche. Parce qu’il appartient à une bonne lignée, il continuait d’être exploité pour la « récolte de ses paillettes », explique Carla. Ils l’ont retrouvé affaibli sur une dalle en béton où il servait uniquement à perpétuer sa lignée à un rythme malsain.
Le refuge pourrait ressembler à une ferme, sauf qu’à la place des tracteurs, il n’y a que des soigneurs. Ici, les animaux vivent tranquillement leur vie sans être utilisés à des fins particulières. D’ailleurs en refuge, la reproduction est interdite, tous les mâles doivent être stérilisés.
Les animaux de ferme ne sont pas les seuls à avoir connu des souffrances. Les petits pensionnaires du refuge en ont également été victimes. Près de la piste des chevaux, un grand jardin clôturé abrite quatre chalets aux allures d’un mini marché de Noël. À l’abri de la pluie, certains chats se reposent, tandis que d’autres, au regard peureux et au pelage abîmé, scrutent chaque mouvement, évaluant le danger. Leur nombre est étonnamment élevé. Mirella, la bénévole qui s’en occupe, explique que cela tient à la surpopulation : trop de chats et une sensibilisation insuffisante à l’importance de la stérilisation. Un couple de chats non stérilisé peut, en deux ans, donner naissance à 144 chatons.
Réconfort mutuelMalgré les histoires difficiles, l’ambiance au refuge reste chaleureuse et apaisante. Les animaux, même dans leurs regards tristes, montrent une reconnaissance envers les soigneurs et bénévoles. Cette reconnaissance est à double sens, ici, le refuge prend soin autant des humains que des animaux.
Valérie, bénévole depuis 2 ans vient au refuge une matinée par semaine. Après un burn-out, elle cherchait une activité pour se reconstruire et retrouver confiance en elle. Travailler ici lui permet de reprendre le contrôle de sa vie. « Si je suis capable de faire ça le matin, ça me prouve que je peux faire autre chose du reste de ma journée, ça me motive de venir ici, je me sens utile, c’est bon pour mon égo », confie-t-elle.
Tout comme Valérie trouve un soutien auprès des chats, Alexandre, l’un des rares hommes bénévoles au refuge, puise un réconfort auprès des animaux de ferme. Après une séparation, il s’est inscrit au refuge. « Les animaux rendent bien l’amour qu’on leur donne et dans ma situation actuelle, ça me fait du bien d’être ici », explique-t-il. Être avec les animaux, dit-il, lui apporte autant de réconfort qu’il en donne aux pensionnaires.
Enveloppé dans cette atmosphère de bienveillance et d’espoir, le refuge a l’image d’une famille chaleureuse réunissant animaux, soigneurs et bénévoles. Quand la journée touche à sa fin, on a presque envie de rester.
Un refuge comme Help Animals rappelle que le bien-être animal ne se résume pas à offrir un toit : c’est un travail quotidien de soins, de patience et de reconstruction. Carla et les soigneurs y agissent comme de véritables infirmiers, tirant les animaux de leur détresse pour les mener vers une seconde vie grâce à l’adoption. Et si ce lien apporte autant aux humains qu’aux animaux, les plus de 100 saisies prises en charge en 2025 montrent que la maltraitance reste une réalité tenace. « Le chemin vers le bien-être animal est encore long… c’est une bataille, il faut conscientiser les gens à ce sujet » rappelle Carla, comme un dernier appel à ne pas détourner le regard.
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Quand aider ne paie plus
Crédit photo : Jean-Luc Omé
Depuis mi-janvier, environ 43 000 personnes ont été informées de la fin de leurs droits au chômage dès juillet prochain. Parmi celles-ci se trouvent des aidants-proches, qui aident quelqu’un de leur entourage en situation de handicap ou de maladie. Certains, comme Jean-Luc, risquent de tomber dans la précarité.
Jean-Luc s’occupe de son fils, Christian, depuis toujours. Diagnostiqué autiste typique (aussi appelé de Kanner) à l’âge de 8 ans après plusieurs années dans l’errance médicale, celui-ci a été déscolarisé. En septembre 2016, Jean-Luc a mis fin à son contrat de régisseur son et lumières pour commencer l’école à domicile avec lui. Il devient aidant proche. À partir de ce moment, les allocations de chômage sont devenues presque indispensables pour subvenir aux besoins de la famille. Aujourd’hui, Christian est en études supérieures, mais n’est toujours pas autonome au point de vivre seul. C’est son père qui s’occupe principalement de lui : il lui fait à manger, l’emmène et vient le rechercher à l’école, etc. Jean-Luc doit toujours être disponible. Mais du fait de la nouvelle réforme du chômage adoptée par le gouvernement Arizona en juillet 2025, il perdra bientôt la presque totalité de ses revenus.
À 60 ans, il est compliqué pour Jean-Luc de retrouver un emploi. Après plusieurs tentatives, un problème reste majeur : les horaires de travail ne sont pas adaptés à son enfant. « J’ai quelques emplois en vue, mais c’est les horaires. Comme Christian n’a pas des horaires fixes tous les jours, je dois le conduire à la gare le matin, aller le rechercher quand il a fini ses cours. Il n’y a pas beaucoup d’employeurs qui accepteraient ça longtemps ».
Une réforme qui fait malLe cas de Jean-Luc n’est pas isolé. Christian Carpentier, porte-parole de l’asbl Aidants Proches, un organisme de référence dans la lutte des droits aux aidants proches basée à Bruxelles, dénonce l’impact économique de la réforme du chômage sur les familles déjà fragilisées. Depuis plusieurs années, il revendique la création d’un statut d’aidant proche, en l’absence duquel beaucoup risquent de se retrouver en situation de précarité. « Dans l’accord de majorité, il était prévu de travailler à un vrai statut pour tous les aidants proches, pas seulement pour ceux qui sont en cours d’exclusion du chômage aujourd’hui », dit-il.
Face à ces critiques, le ministre de l’Emploi, David Clarinval (MR), affirme avoir déposé une note au gouvernement fédéral visant à renforcer le soutien aux aidants proches. Celle-ci prévoit notamment l’augmentation du montant de la dispense de disponibilité, un mécanisme qui permet aux aidants proches de ne pas devoir chercher du travail tout en continuant de percevoir des allocations. Ils pourront percevoir un forfait équivalent à l’allocation actuellement perçue, afin de répondre à l’urgence de la situation, explique la porte-parole du ministre.
A l’heure actuelle, les montants perçus au titre de la dispense de disponibilité sont dérisoires (390 euros par mois les deux premières années, 312 euros par mois les deux années suivantes). Ils sont en outre soumis à des conditions très strictes: ils ne sont versés qu’en cas où l’aidant s’occupe d’un enfant de moins de 21 ans, atteint d’un handicap, d’une personne ayant une maladie grave ou, si la personne aidée est aux soins palliatifs. Pour les soins palliatifs, le revenu n’est assuré que pour une période de 2 mois.
Ces conditions peu favorables expliquent que seulement 305 personnes en ont fait la demande, alors qu’on estime que 12% de la population environ serait en situation d’aidant proche.
Vers un véritable statut ?David Clarinval affirme aussi soutenir une proposition de loi de la députée Julie Taton (MR) visant à créer un véritable statut fédéral d’aidant proche, ouvrant le droit à une allocation structurelle adaptée. La Chambre des représentants examinera la proposition dans les prochaines mois, parmi plusieurs autres textes issus autant de la majorité que de l’opposition. Une proposition, venant des députées Nahima Lanjri (CD&V) et Florence Reuter (MR), propose une flexibilisation du congé pour les aidants proches qui travaillent.
Ces propositions permettront-elles d’apporter du soulagement aux aidants proches ? « Depuis 10 ans, on reconnaît qu’il y a des gens qui ne peuvent pas chercher un travail, en tout cas, pas un travail à temps plein. D’une part, l’allocation est extrêmement faible, ce qui fait que ça n’a jamais fonctionné. D’autre part, c’est beaucoup trop limité dans le temps. Quarante-huit mois, ce n’est pas assez dans le cadre des parents d’enfants handicapés. », affirme Christian Carpentier.
Depuis le début de l’année, les propositions de résolution fusent aussi au Parlement francophone Bruxellois, autant de la part de la majorité que de l’opposition. Si les allocations de chômage et le statut des demandeurs d’emploi relèvent principalement des compétences fédérales, le Parlement francophone bruxellois est néanmoins concerné par les impacts de ces politiques sur des matières relevant de ses compétences, notamment l’accompagnement des demandeurs d’emploi, la formation professionnelle, l’insertion socioprofessionnelle et la cohésion sociale.
Dans l’attente d’un statut, beaucoup d’aidants proches se tournent vers les CPAS. Mais tous ne pourront pas bénéficier du revenu d’intégration sociale (RIS). En effet, beaucoup vivent avec un conjoint qui travaille et, si celui-ci touche plus de 1750 euros par mois, ils n’ont pas droit à l’allocation, souligne Christian Carpentier.
Face à cette situation, près d’une centaine de partenaires se sont alliés à l’asbl Aidants Proches pour réclamer le gel de l’exécution de la réforme du chômage. Au moins, le temps qu’un statut soit juridiquement et socialement reconnu.
Mais si David Clarinval affirme avoir écouté les associations, Christian Carpentier dit quant à lui n’avoir jamais réussi à s’entretenir avec lui.
Jean-Luc, pour sa part, se retrouve dans l’incertitude. Il espère pouvoir trouver quelque chose pour régler sa situation, quitte à se lancer dans l’entreprenariat à son âge. Il n’attend plus grand chose des responsables politiques. « Je n’ai plus trop confiance en tout ce qu’ils disent. Toutes leurs promesses, c’est… Je ne sais pas. Il y a beaucoup d’incertitudes par rapport à tout ça. »
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ULB : le pari du dialogue collectif
Face à une fracture de confiance interne et une institution jugée « à bout de souffle », l’Université Libre de Bruxelles lance ce 9 février les « Assemblées Libres ». Un marathon démocratique en trois étapes pour repenser collectivement le futur de l’institution, des auditoires jusqu’au rectorat.
Dans l’effervescence du campus, un détail ne trompe pas sur l’ampleur de la mobilisation : des étudiants arborent sur leur veste un QR code monumental, transformant chaque rencontre en une porte d’entrée vers une plateforme numérique. Ce dispositif « homme-sandwich » 2.0 est l’un des piliers de la campagne de communication massive qui recouvre actuellement les murs de l’ULB. Sur les colonnes en béton, les affiches interpellent les passants avec une franchise inhabituelle : « Ici, on s’essouffle ou l’on inspire ? », « Ici, on joue notre avenir, ou l’avenir se joue de nous ? ». Cette mise en scène visuelle, à la fois moderne et percutante, sert de vernis à une réalité plus brute : celle d’une université qui, selon les mots de sa propre rectrice, Annemie Schaus, est aujourd’hui « à bout de souffle ».
Une institution au miroir de ses fissuresEn s’éloignant des spots colorés de la campagne « ULB demain », la réalité du terrain rattrape vite les slogans. La peinture s’écaille, le crépi tombe par plaques, laissant apparaître un béton gris et fatigué. Ce contraste entre l’ambition d’une intelligence collective et le délabrement physique de certaines infrastructures n’est pas qu’esthétique : il est le symptôme d’une université sous pression.
L’ULB fait face à une confluence de facteurs critiques : une augmentation massive du nombre d’étudiantes et d’étudiants, un sous-financement chronique et des pressions politiques qui s’intensifient. À cela s’ajoute une révolution technologique, l’intelligence artificielle, qui bouscule le rapport prof-élève et les méthodes d’évaluation. « Sans évolution de nos pratiques, le risque est réel de nous retrouver dans une impasse », préviennent les autorités dans leur communiqué officiel.
Ce sentiment d’asphyxie ne touche pas que les finances ou les bâtiments. Il révèle une fracture de confiance installée entre la base et le sommet. Pour tenter de retisser ce lien, l’université mise sur une stratégie d’influence numérique. Noah, 21 ans, étudiant à l’IHECS, a ainsi été recruté via une association, notamment en raison de sa casquette de « news-influenceur » et de son média Asckipe. Engagé par l’intermédiaire d’une agence de communication, ce statut d’ambassadeur rémunéré interroge inévitablement sa liberté de parole. Pourtant, Noah observe bien l’existence d’un « fossé ». Il évoque des tensions récentes, de l’occupation du campus liée au conflit en Palestine à la polémique sur le nom de promotion « Rima Hassan » en droit, qui ont mis en lumière une communication rectorale perçue comme « peu maîtrisée ». Pour lui, l’enjeu est vital : « Si ce projet devait se solder par des personnes qui ne sont pas écoutées, la confiance envers la direction pourrait être rompue de manière définitive ».
La méthode de l’entonnoir : transformer la rage en projetPour transformer ce mécontentement en projet, l’ULB a mandaté un consortium d’experts composé de Dedicated, Dreamocracy et le G1000 afin de mettre en place un protocole « en entonnoir ». L’objectif ? Faire écho aux célèbres Assemblées Libres de mai 1968, mais avec les outils de 2026. Sacha Dumoulin, CEO de Dedicated, explique que la première étape est une « prise de température » via un sondage numérique.
En seulement deux jours et demi, plus de 850 questionnaires ont déjà été validés. L’outil a été configuré pour laisser place à l’imprévu. « On veut laisser de la place à la libre expression, mais suffisamment contrôlée pour qu’on puisse avoir du contenu », explique Sacha Dumoulin. Pour éviter les réponses bâclées, des contrôles de qualité éliminent les « straight liners », ces répondants qui cochent la première case mécaniquement pour finir au plus vite.
Mais au-delà de la data, le sondage recueille une véritable « rage intérieure ». Celle d’étudiants surchargés, jonglant entre des cours de plus en plus exigeants et des jobs alimentaires nécessaires à leur survie. L’enjeu est donc de digérer ces milliers d’insights granulaires pour identifier des « défis créatifs » qui seront ensuite débattus physiquement.
Casser la tour d’ivoire : l’épreuve des Tables LibresLe cœur battant du dispositif aura lieu le mardi 10 mars 2026. Ce jour-là, l’université marquera un arrêt historique : tous les cours et activités seront suspendus pour permettre la tenue des « Tables Libres ». La composition de ces tables est le défi majeur : faire asseoir ensemble des professeurs, des étudiants, des chercheurs et des membres du personnel administratif.
Comment garantir que la voix d’un étudiant ne soit pas écrasée par l’aura d’un chercheur renommé ou l’autorité d’un doyen ? « La facilitation sera cruciale », insiste Ben Eersels, directeur du G1000. Chaque table sera encadrée par un facilitateur et un co-facilitateur formés pour réguler le temps de parole et « traduire » les concepts complexes. « L’idée est de faire rapprochement et co-création plutôt que confrontation », souligne Sacha Dumoulin.
L’enjeu est de sortir des silos habituels pour confronter les besoins. Si l’étudiant réclame de meilleures conditions d’examen tandis que le personnel administratif pointe un manque de moyens logistiques, la « Table Libre » doit identifier un point de convergence. L’intelligence collective est ici présentée comme un remède à la frustration. Une vision portée par l’auteur et historien David Van Reybrouck qui, dans le communiqué de lancement de l’université, assure : « Dès le moment où il y a de la participation, de l’écoute, du dialogue, la joie revient ».
Le mur du réel : Glatigny et sous-financementMalgré l’enthousiasme, une ombre plane sur le projet : les limites du pouvoir de l’université. De nombreuses problématiques, comme le décret « Glatigny » (Paysage) ou le sous-financement global, dépendent de la Fédération Wallonie-Bruxelles et non du rectorat. Ben Eersels prévient : l’université ne peut pas garantir de changements sur des lois régionales.
L’objectif est donc de se focaliser sur les domaines où l’ULB a réellement des leviers pour agir: innovations pédagogiques, bien-être au travail, ou encore l’articulation entre exigence académique et inclusion. Noah y voit toutefois un levier de lobbying : si la direction et toute la communauté s’unissent derrière des revendications communes, le poids politique de l’institution face au gouvernement sera décuplé.
De la parole aux actes : le suivi des engagementsLa phase finale, l’Agora des possibles », sera chargée de structurer les propositions issues des débats en paquets de recommandations cohérentes. Mais que deviendront ces rapports une fois les sessions terminées ? L’ULB s’est engagée dans ce dispositif à travers une charte fondée sur cinq principes clés : ouverture, écoute, transparence, représentativité et apprentissage collectif.
Le rôle des instances de l’université sera de développer un plan d’action concret sur base de ces recommandations. Ben Eersels précise que dans ce processus, si certaines mesures ne pouvaient pas être mises en œuvre, par exemple pour des raisons techniques ou budgétaires, il appartiendrait au rectorat ou aux doyens de s’en expliquer auprès de la communauté. C’est cette redevabilité qui doit garantir que la montagne n’accouche pas d’une souris.
Sous le regard de bronze de Pierre-Théodore Verhaegen, dont la statue domine l’entrée du campus, l’ULB semble avoir compris que pour rester fidèle à ses principes de libre-examen, elle doit aujourd’hui accepter de passer elle-même à l’examen. Comme le rappelle la fresque de Salvador Allende sur l’un des murs de l’université : « L’histoire est à nous et ce sont les peuples qui la font ». Le 10 mars prochain, lors de la suspension des cours, le « peuple » de l’ULB aura l’occasion de prouver que l’intelligence collective est bien le moteur de son histoire.
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« La douleur est apparue bien après l’accident »
Crédits Inès Vangansbek
Anouk est une jeune fille de 19 ans qui suit actuellement des études d’infirmière à Jette. Elle a le contact facile et ses amis peuvent discuter de tout et de rien avec elle. Mais aujourd’hui, elle aborde un sujet plus délicat qui l’impacte encore à l’heure actuelle : son accident de voiture survenu il y a trois ans maintenant.
Que s’est-il passé dans la soirée du 18 décembre 2022 ?Le 18 décembre 2022, ma mère et moi étions invitées à un repas de famille pour midi à Gand. Je ne sais pas l’heure précise à laquelle nous avons démarré, mais il faisait déjà noir quand nous rentrions vers Bruxelles. Ma marraine qui était partie, même pas cinq minutes avant nous, nous avait prévenu de faire attention sur la route car il y avait pas mal de verglas, il faisait très froid, il gelait et pleuvinait légèrement.
Dans la voiture, nous n’étions que ma mère et moi, toutes les deux à l’avant. Après nous être lancées sur l’autoroute, nous avons aperçu que toute à gauche, sur la troisième bande, il y avait une voiture noire accidentée. Ma mère n’a su l’esquiver qu’au dernier moment. La voiture se fondait dans le décor avec ses phares éteints. Nous avons ensuite perdu le contrôle de la voiture, notamment à cause du verglas. De l’autre côté, sur la bande d’arrêt d’urgence un peu plus loin, il y avait deux voitures également accidentées. Malheureusement, à cause du verglas et de la vitesse, notre auto a glissé jusqu’à là-bas et a percuté les deux véhicules par l’arrière. Il y a eu un gros boum, les airbags ont explosé et la voiture a rebondi quelques mètres plus loin.
Que s’est-il passé après l’impact ?Avec ma mère, nous sommes directement sorties de la voiture qui commençait à fumer et nous nous sommes placées derrière les barrières Nadar. J’étais très stressée, mais en plus de ça, j’avais perdu mes lunettes. Etant myope, sans elles, je ne voyais plus rien.
Les personnes arrêtées sur la bande d’arrêt d’urgence sont rapidement venues nous aider, elles nous ont donné des couvertures et de quoi se réchauffer. Dans mes souvenirs, il faisait vraiment froid ce soir-là. Un homme m’a ramené mes lunettes que j’avais perdues durant l’impact, …
Mais malheureusement, l’incident ne s’arrête pas là, car voyant l’ampleur de l’accident plusieurs autres véhicules se sont arrêtés pour nous demander si tout allait bien et suite à cela, huit voitures se sont successivement rentrées dedans.
Avez-vous réalisé tout de suite ce qui venait de vous arriver ?En même pas une minute, nous avions réalisé ce qu’il venait de se passer, nous savions qu’il s’agissait d’un accident et que nous avions eu de la chance ne pas perdre connaissance.
C’est vrai que je n’ai pas compris tout de suite ce qui avait engendré l’accident, c’était très flou et mon esprit était boosté par l’adrénaline. C’est grâce aux explications des gens autour de moi et de ma mère que j’ai réalisé ce qui nous était arrivé et que c’était grave ! Pleurs, choc et froid, ce sont les mots qui décrivaient le mieux ma situation.
Êtes-vous ressorties de l’accident avec des blessures ?Au début, je minimisais beaucoup. Je disais que je n’avais mal nulle part, qu’il fallait juste s’occuper de la voiture et de prévenir la famille.
Je n’ai réalisé qu’au bout d’une heure que mon poignet était cassé. La douleur est apparue bien après l’accident. C’est l’explosion des airbags qui est à l’origine de nos blessures et fractures. Ma mère, pour sa part, a eu plusieurs côtes cassées.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?Je dirais qu’il y a trois choses qui m’ont vraiment marquée durant l’accident. Tout d’abord, les cris et les excuses de ma mère pendant que nous perdions le contrôle de la voiture. Elle me demandait pardon, mais je savais que ce n’était pas de sa faute.
Ensuite, ce sont les bruits forts et métalliques des voitures qui se rentraient dedans les unes après les autres. Et ce bruit-là me revient parfois en tête encore aujourd’hui.
Et enfin, je dirais l’état de la voiture après la collision. Tout l’avant était détruit et le véhicule a d’ailleurs été classé perte totale.
Quel soutien vous a été le plus utile après l’accident ?Je suis directement allée voir mes amis. Etant une personne très sociable, je ne m’empêchais pas de faire des choses à cause de l’accident. Comme c’était les vacances, j’avais déjà prévu pas mal de moments avec mes copains. J’ai été à des anniversaires, j’ai profité des congés, des soirées pour oublier tout ça. J’ai vraiment eu ce besoin de voir des gens. La nuit de l’accident, j’avais même appelé ma meilleure amie pour lui annoncer.
Mes amis étaient vraiment là pour me distraire et me soutenir. Ça m’a aidé de socialiser pour ne pas rester bloquée sur l’accident et le ressasser dans ma tête. Je savais que je pouvais compter sur eux, les appeler et me confier quand je le voulais.
Je n’ai pas ressenti personnellement le besoin d’aller voir un professionnel. Je me disais simplement : ‘Il faut que je passe à autre chose le plus vite possible. J’ai vécu un accident, ça s’est réellement passé maintenant, on ne peut rien y faire, il faut continuer à vivre’ .
Comment cet accident vous impacte-t-il encore aujourd’hui, bientôt trois ans après ?Depuis ce jour-là, ma situation à la maison a changé. En effet, l’accident, combiné à plein d’autres facteurs, a engendré un burn-out chez ma mère qui dure maintenant depuis trois ans. Ce n’est pas la cause directe de son burn-out mais s’en est, en tout cas, l’élément déclencheur.
Aujourd’hui, je stresse encore énormément avant de monter dans une voiture quand il fait noir, qu’il pleut, qu’il fait très froid dehors. Ça me rappelle les conditions météorologiques du jour de l’accident. J’ai toujours un doute plus important dans ces moments-là. J’ai peur que ça puisse se reproduire.
Depuis, je fais plus attention à la route, je ne suis plus trop sur mon téléphone et j’angoisse quand les gens autour de moi ne conduisent pas bien.
Je garde toujours mes yeux sur la route, même si je ne conduis pas. L’accident reste en arrière-plan dans ma tête.
Cela me rassure aussi de préciser quand je monte dans une voiture que j’ai déjà eu un accident et que, pour cette raison, je serai plus attentive à la route que les autres passagers.
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Mourir dans la dignité
À l’Hôtel de Ville de Bruxelles, une conférence sur l’euthanasie a réuni séniors, soignants et associations autour du sujet sensible de l’euthanasie. Entre témoignages et explications légales, la rencontre a permis de lever les tabous dans une atmosphère étonnamment chaleureuse.
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Monnaies locales en Belgique : l’innovation face à ses limites
En Belgique francophone, une douzaine de monnaies locales citoyennes, encore méconnues, tentent de redéfinir notre rapport à l’économie. Si les chiffres témoignent d’une santé financière globalement positive, la réalité est plus nuancée : leur pérennité repose sur les épaules de quelques bénévoles passionnés, révélant la fragilité du modèle.
C’est la fin du Semeur, la monnaie locale citoyenne de la région de l’Entre-Sambre-et-Meuse. L’aventure aura duré plus de cinq ans, durant lesquels plus de 17 000 semeurs ont circulé et près d’une septantaine de partenaires ont collaboré au projet.
Si l’initiative s’achève sur une note positive, elle laisse néanmoins un goût mitigé à Michaël Horevoets, cofondateur du projet : « C’est une aventure humaine qui a soudé des citoyens issus de milieux et d’objectifs différents, ce qui est positif », explique-t-il avant d’ajouter, légèrement déçu: « Si l’on veut donner à la monnaie locale l’ampleur qu’elle mérite, on ne peut pas se reposer uniquement sur du bénévolat. »
Qu’est-ce qu’une monnaie locale citoyenne ?Concrètement, selon la définition de Réseau Transition, une MLC est une monnaie complémentaire à l’euro, utilisée sur un territoire déterminé. Elle poursuit partout les mêmes objectifs : soutenir les acteurs locaux, encourager les circuits courts et renforcer la résilience économique.
Elle est gérée par des citoyens, sous forme d’ASBL, et repose sur un principe simple : 1 unité de monnaie locale équivaut à 1 euro.
Cet argent peut être dépensé uniquement auprès d’un réseau de prestataires engagés (commerçants, producteurs, indépendants) qui respectent une charte de valeurs sociales et environnementales défini par l’ASBL, et souvent similaires entre-elles, en charge du territoire déterminé.
En Belgique francophone, quinze monnaies locales citoyennes sont actuellement en circulation. Celles suivies par Financité et reprises dans le baromètre 2024 totalisent un peu moins d’un million d’unités en circulation.
Cette carte représente les MLC activent en Wallonie et à Bruxelles en 2024. Source : Financité Comment ça marche ?La MLC est prisonnière du territoire, explique Didier Palange, chargé des projets MLC chez Financité. Contrairement à l’euro, elle ne peut pas être aspirée par la spéculation boursière ou les multinationales. Elle oblige donc l’argent à circuler entre acteurs locaux. « C’est un peu comme de l’argent de fancy-fair, mais avec des valeurs sociales et citoyennes partagées », plaisante l’expert.
De plus, explique-t-il, les MLC ont un double effet économique : chaque euro converti travaille deux fois. Une première fois en circulant dans le réseau local, et une deuxième fois car l’euro échangé est placé sur un fond de garantie dans une banque éthique, ou investit dans des projets locaux et coopératives.
Pour bien comprendre cette idée, Thibaut, trésorier de l’ASBL qui gère L’Épi Lorrain en Gaume et Pays d’Arlon, l’illustre d’un exemple : « Quand quelqu’un échange 20 euros, ces 20 euros restent en réserve, mais 20 Épi sont mis en circulation, ce qui génère en réalité 40 de valeur », explique-t-il. « On dépose une partie en banque, si jamais un commerçant à trop d’Épi et souhaite une reconversion en euro, et on investit l’autre. ». Ainsi, l’Épi Lorrain a pu financer pour 30 000 euros de projets locaux, dont une épicerie coopérative et l’association Terre-en-Vue, et placer 80 000 euros dans une banque éthique qui octroie des microcrédits à des initiatives du territoire.
Chaque billet de l’Épi Lorrain est orné d’illustration inspirés du folklore local.Autre exemple à Charleroi, l’ASBL qui gère le Carol’Or a acquis, il y a deux ans, un vélo cargo afin de proposer des balades en ville à des personnes ayant des difficultés à se déplacer seules, explique un de ses administrateurs, Walter Iurlaro. Elle a également investi dans l’association Terre-en-Vue et fait partie de la coopérative Carolo Store, une épicerie dédiée aux produits locaux.
Pourquoi parler d’innovation sociale et économique ?Pour Thibaut de l’Épi Lorrain l’innovation tient d’abord à sa simplicité. « Payer en monnaie locale, c’est la manière la plus fainéante de changer le monde. Il suffit d’avoir un ou deux Épi en poche ! » Derrière la formule, une idée : transformer l’économie sans bouleverser ses habitudes.
Car la monnaie locale agit là où le discours “local” atteint parfois ses limites. « Il y a un greenwashing énorme autour des produits dits locaux », estime Didier Palange. « Les gens pensent aider les agriculteurs belges en achetant, par exemple, des produits belges chez Colruyt. Mais au final, 10 à 15 % des bénéfices partent dans les poches des actionnaires. » Avec une MLC, l’argent reste dans un réseau défini d’acteurs locaux.
L’innovation est aussi économique, explique le formateur. Pour les commerçants, adhérer au réseau constitue une forme de label : celui d’un engagement en faveur de l’économie locale. Les paiements électroniques y sont en outre gratuits. Contrairement aux transactions classiques, qui génèrent des commissions pour les banques, chaque paiement en monnaie locale revient intégralement au prestataire.
Les MLC peuvent également devenir des outils de résilience en temps de crise. En 2021, lors de la crise du Covid, la Ville de Charleroi a injecté quatre millions d’euros en Carol’Or pour soutenir les commerces locaux.
Enfin, l’innovation concerne aussi l’éducation permanente. « On s’est autopersuadés, en ne voyant que des hommes en cravate, que l’économie était trop compliquée et qu’il valait mieux les laisser faire », regrette Didier Palange. Pour lui, l’économie est avant tout un outil citoyen.
À Charleroi, Walter Iurlaro souligne que cette réappropriation passe aussi par un sentiment d’unité et d’identité, la monnaie locale contribue au folklore. « C’est une façon de dire : Ici, il n’y a pas que des mines ou de la sidérurgie, il y a aussi des citoyens qui veulent faire bouger les choses localement. »
Le « facteur humain » : moteur et frein des projetsLe baromètre 2024 des monnaies locales affiche, à première vue, des chiffres encourageants : près d’un million d’unités circulent en Fédération Wallonie-Bruxelles. Le problème n’est donc pas financier, il est humain.
En 2024, on ne compte plus que 84 volontaires actifs pour l’ensemble des monnaies suivies par Financité, un chiffre en baisse constante depuis cinq ans. Or, derrière chaque unité en circulation, il y a des heures de démarchage, de gestion administrative, de communication.
Thibaut, de l’Épi Lorrain, le résume sans détour : « Le problème, c’est le facteur humain. »
Pour couvrir une dizaine de communes, accompagner les prestataires et assurer toute la gestion administrative, l’ASBL ne peut compter que sur quatre administrateurs et deux bénévoles, un effectif appelé à diminuer d’ici fin d’année. Résultat : une gestion au jour le jour, sans réelle vision à long terme. « On essaie de faire du mieux qu’on peut, mais ça devient vraiment compliqué. »
Même constat au Semeur ou au Carol’Or. « C’est une aventure humaine avant tout, explique Walter. Déménagement, enfants, changement de priorités… Quand c’est lié au travail, on s’adapte. Quand c’est bénévole, l’envie ne suffit pas. »
Car pour faire tourner la machine, il faut des bras. « Plus vous avez de bénévoles, plus vous pouvez être présent, communiquer, démarcher » rappelle Walter. Moins il y a de forces vives, moins la monnaie est visible. Et moins elle est visible, moins elle circule : un cercle vicieux.
« Les monnaies qui s’arrêtent manquent d’énergie humaine », résume Didier Palange. « C’est un problème associatif partagée » rappelle-t-il. « Ce n’est pas parce qu’on est une MLC qu’on galère avec les bénévoles, mais plutôt que même une MLC ne fait pas exception à la règle ».
Les limites de l’outilL’usage des monnaies locales reste un défi pour le « citoyen lambda », qui a souvent du mal à appréhender l’outil s’il n’est pas déjà sensibilisé aux causes environnementales et sociales, explique Michaël Horevoets.
Dans certains commerces bruxellois, les paiements en Zinne, la monnaie locale, sont décrits comme « rarissimes », l’outil restant adressé à un « public averti ».
Cependant, l’exemple du financement à Charleroi nuance ce constat : 85 % à 90 % des Carol’Or émis ont été utilisés au moins une fois, touchant ainsi une base de citoyens bien plus large que le noyau militant initial, se réjouis Didier Palange.
À Bruxelles, les commerces partenaires affichent un petit sticker en vitrine pour indiquer qu’ils acceptent la Zinne. Aller au-delà du bénévolatL’innovation sociale semble atteindre ses limites lorsqu’elle repose uniquement sur le bénévolat.
Un appui des autorités locales peut faire la différence, estime Michaël Horevoets. L’absence de soutien politique a d’ailleurs pesé dans l’arrêt du Semeur. « Là où les monnaies fonctionnent le mieux, observe-t-il, c’est lorsqu’il existe soit un fort ancrage citoyen identitaire, comme à Charleroi, soit un soutien politique affirmé, soit un tissu associatif particulièrement engagé. » Autrement dit, lorsque l’outil dépasse son cercle fondateur.
Le réseau Financité plaide désormais pour un pas supplémentaire : autoriser l’émission de chèques-repas en monnaie locale. Une mesure neutre pour les finances publiques, mais qui ancrerait massivement la consommation vers les PME locales et offrirait une stabilité aux ASBL gestionnaires.
Pour le Semeur, l’aventure s’achève. Mais Michaël Horevoets refuse d’y voir un échec définitif. « C’est peut-être trop tôt pour la région de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Mais il est important que les gens gardent confiance dans la monnaie locale. »
Les monnaies locales sont certes innovantes, mais leur avenir dépend surtout du soutien collectif, institutionnel et citoyen, accordé à celles et ceux qui les font vivre.
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“Il a essayé d’arracher ma porte”
Les conducteurs de transports publics de plus ciblés par des actes violents
photo: Soumaya Bouali
Avec près de 6.000 agressions recensées en 2024, les conducteurs et contrôleurs belges font face à une violence devenue quotidienne.
À travers le témoignage de Gaëlle Gauze, conductrice de tram agressée dans sa cabine, et celui d’un ancien agresseur, ce reportage donne à voir et à comprendre une réalité vécue quotidiennement sur le réseau. Entre violence, banalisation et remise en question de l’autorité, il met en lumière le quotidien de ces travailleurs en première ligne. Face à cette réalité, les sociétés de transport lancent une campagne de sensibilisation pour rappeler que derrière chaque uniforme se trouve un être humain.
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Le « sumud » à Gaza : la résilience parmi les décombres
CC BY-NC 4.0.
Le 17 novembre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU adoptait le plan de paix de Trump visant à mettre fin à la guerre à Gaza. Ce plan autorise la création d’une force internationale chargée de stabiliser l’enclave. “Une étape importante dans la consolidation du cessez-le-feu dans l’enclave palestinienne ravagée par deux ans de guerre” décrit António Guterres, secrétaire général de l’ONU.
Si ce texte a ravivé l’espoir d’une sortie progressive du conflit, la situation à Gaza demeure profondément instable : les violations du cessez-le-feu, les frappes qui se poursuivent et le lourd bilan humain le rappellent. Une paix en apparence, sur fond de violences persistantes et d’un futur palestinien toujours incertain.
Pourtant, au cœur des ruines et de l’instabilité, certains Palestiniens disent que c’est avec le sumud, cette culture de la résilience, qu’ils parviennent à survivre et à exister lorsque tout semble vouloir les effacer.
Une résistance au quotidien“Le sumud, c’est un terme, en arabe, qui signifie «tenir bon». C’est la résilience, le courage, en dépit de toutes les difficultés”. explique Bichara Khader, professeur émérite à l’UCLouvain et fondateur du GERMAC.
Le mot a pris une importante résonance dans les années 1960-1970, après la guerre des Six jours, mais la réalité qu’il décrit est bien plus ancienne. Depuis le Mandat britannique et la Nakba de 1948, la « tenue » sur la terre est devenue un réflexe collectif.
“Le sumud fait référence à cette capacité des Palestinien·nes à vivre malgré toutes les contraintes que pose la colonisation, l’occupation, la répression” explique Elena Aoun professeure de relations internationales à l’UCLouvain et spécialiste du Moyen-Orient.
Le sumud ne ressemble en rien aux formes habituelles de résistance. Pas de slogans, pas de grands gestes : seulement la volonté de maintenir un quotidien dans ce contexte tragique. À Gaza, il prend la forme d’actes quotidiens, mais déterminants : ouvrir une boutique détruite par une frappe, replanter un olivier arraché, envoyer ses enfants dans les écoles improvisés. Comme le résume Elena Aoun, « le sumud, c’est de pouvoir, malgré tout, continuer à faire société, à faire famille, à être solidaire ».
« Le sumud fait référence à cette capacité des Palestinien·nes à vivre malgré toutes les contraintes que pose la colonisation, l’occupation, la répression”
Elena AounDans les conditions actuelles, le sumud bascule aujourd’hui dans « une simple survie ». “Ne pas renoncer à manger, faire des kilomètres pour obtenir de l’eau à boire, pour se nettoyer, pour langer son enfant. – Dans ces conditions, continuer à se lever le matin est une forme de sumud – Chaque dimension de vie est du sumud, c’est faire tous ces arbitrages”, affirme-t-elle.
L’éducation qui s’improvise, une forme de sumudÀ Gaza, 97 % des écoles et universités sont détruites ou endommagées. La résilience prend parfois la forme d’un simple retour à l’école. « On observe de la résilience à travers ce qu’on essaie d’offrir aux enfants, notamment en matière d’éducation” note Elena Aoun. « Avec l’aide de l’UNICEF, on réouvre des classes temporaires, parfois dans une cour ou sous une tente, là où les écoles sont détruites ou occupées par des réfugiés. Envoyer ses enfants à l’école, prendre soin de leur avenir grâce à l’enseignement, c’est une forme de résilience.«
Des dizaines de milliers d’enfants continuent ainsi d’apprendre, soutenus par des générations plus âgées qui tentent de maintenir un élan d’espoir.
Ces classes improvisées symbolisent la force du sumud, mais elles rappellent aussi qu’il ne suffit pas. Près de 550 000 enfants n’ont toujours pas accès à l’éducation. La résilience ne remplace pas des infrastructures et les droits fondamentaux.
Les limites du sumudElena Aoun met en garde contre la tentation, très présente dans les discours internationaux, d’admirer la résilience palestinienne pour mieux s’en décharger. « Ce n’est pas parce que les Palestiniens sont résilients qu’il faut les laisser endurer ce qu’ils endurent. On a parfois cette admiration pour leur capacité à tenir, mais c’est pour se donner bonne conscience. »
En d’autres termes, le sumud ne peut pas servir d’alibi politique. La résilience palestinienne est réelle, puissante, mais elle ne doit pas masquer l’urgence humanitaire et politique.
“C’est important qu’on ait conscience de notre responsabilité à leur égard, nous sommes en situation de non-assistance à des populations en danger “ renchérit la professeure.
“Ce n’est pas parce que les Palestinien·nes sont résilient·es qu’il faut les laisser endurer ce qu’ils endurent.”
Elena AounCe rappel résonne avec l’état de Gaza aujourd’hui. La population, souligne-t-elle, est « au bout de tout ce qui peut se vivre en termes d’expérience de violences subies ». Au 25 novembre 2025, le bilan humain à Gaza atteint 69 775 morts palestiniens, selon les chiffres officiels du Ministère de la Santé de Gaza, relayé par la World Health Organization. Ajoutons à cela que 83 % des infrastructures de la bande de Gaza ont été détruites ou endommagées, d’après l’UNOSAT.
Face à cette réalité, la chercheuse française Stéphanie Latte Abdallah mobilise le terme de «futuricide» pour désigner les actions qui visent délibérément à anéantir toute possibilité d’avenir. Bichara Khader en résume les conséquences : “le futuricide c’est faire en sorte que les gens désespèrent, se disent qu’il n’y a pas de futur”. Créer du futur, insiste-t-il, “c’est créer de l’espoir”.
Le sumud incarne cet espoir, de plus en plus fragilisé à mesure qu’il coexiste avec l’effondrement. Dès lors, la question centrale n’est plus : « Les Palestinien·nes sont-ils résilients ? » mais « Comment reconstruire les conditions pour que l’espoir devienne à nouveau possible ? »
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