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Jonathan Salomon : portrait d’un pâtissier

mer, 18/03/2026 - 16:48

Révélation 2026 de la pâtisserie chez Tartines et Boterham, Jonathan Salomon incarne la rigueur, la précision et l’amour du travail bien fait. Entre gestes maîtrisés et quête de perfection, il nous ouvre les portes de sa passion et de son univers gourmand.

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Le café de spécialité, un café de solutions

mer, 18/03/2026 - 16:46

Le café : certains d’entre nous en boivent tous les jours au réveil, au travail ou en fin de repas. Mais beaucoup ignorent que ces grains sont exposés à des dynamiques de marché, différentes échelles de qualité et manières d’être préparés. Regardons ça de plus près.

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La vinaigrerie Sainte-Odile: portrait d’une artisane passionnée à Anderlecht

mer, 18/03/2026 - 16:45

Quand on pense au vinaigre, on s’imagine un liquide avec une odeur qui pique le nez, un goût vif, prononcé voire aigre. Heureusement, une poignée de personnes dans le monde perpétue la tradition d’un vinaigre de qualité, loin des adjectifs précédemment cités. C’est le cas de Daphné, une bruxelloise passionnée qui a décidé d’en faire son métier.

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Rien ne vaut la maison

mar, 17/03/2026 - 14:01
À Anvers, des marins du monde entier font escale le temps d’un soir

Photos par Paul Dorthu

Le port d’Anvers est le deuxième plus grand port européen. Chaque année, des milliers de marins, hommes et femmes, y posent pied pour quelques heures. À l’Internationaal Zeemanshuis Antwerpen (IZA), ils s’arrêtent pour souffler le temps d’une soirée. Une pause entre deux voyages loin du large, où l’on oublie durant quelques heures la vie sur les vagues.

L’Antwerp Harbour Hotel est situé au bout d’une longue rue grise, au coin d’un gigantesque carrefour où trams et voitures s’entremêlent. Au loin, les grues du port se dressent, surplombent les centaines d’allées bardées de containers bien alignés. C’est ici que se trouvent les bureaux de l’IZA, une organisation financée par la ville d’Anvers qui vise à s’occuper des marins. En journée, tout est calme, seuls quelques bénévoles s’affairent. Mais lorsque la nuit tombe, le lieu se réveille.

Muhammad est marin. Il a vingt-neuf ans, le regard confiant, les gestes vifs. Il travaille pour une entreprise navale italienne, “la meilleure du monde”. Pour 1500 euros par mois, soit une dizaine de fois le salaire moyen de son Pakistan natal, il vit sur l’eau. Île Maurice, Cape Town, Séoul. Sur son téléphone dernier cri, les photos de voyage défilent. Pour lui, la vie de marin est une chance. Il tient ça de son père. Muhammad ne compte pas rester pour toujours sur les flots. Il a une famille qui l’attend à la maison. Son père a déjà acheté de grandes langues de terre, où il rêve de s’implanter, et de construire une ferme. Il s’entend bien avec l’équipage, et ne trouve pas le travail trop éprouvant. À bord, il est bien nourri, il dispose d’une salle de gym, et de barbecues sur le pont lorsque la météo le permet. Sa femme et ses enfants lui manquent. C’est ça le plus dur. Pas les tempêtes, ni la solitude. Pour Muhammad, la mer est une opportunité. Une histoire qui n’est pas la norme.

Le vide à l’horizon

Dans la famille de José Oliveira, l’eau salée coule dans les veines depuis des générations. Fils d’un marin portugais qui a fui la dictature de Salazar lorsque des agents de celui-ci s’en sont pris à sa famille, il connait les réalités de la vie en mer : les longs mois passés loin des siens, l’absence, l’attente. Il décide donc de dédier sa carrière aux gens comme son père, ceux qui portent du bout des bras l’économie globalisée. Il travaille pour l’Internationaal Zeemanshuis Antwerpen (IZA) où il s’efforce d’apporter un soutien à ces travailleurs trop souvent mis sur le côté.

Parmi les 1,9 million de marins dans le monde, un tiers sont philippins. La raison est simple : « Ils maîtrisent l’anglais, et ils sont cheap », explique José. Pour les patrons de l’industrie, c’est ce dernier élément qui les retient. « Dans la majorité des cas, les conditions de vie des marins se rapprochent de l’esclavage moderne ». Les passeports sont confisqués par le capitaine afin d’éviter les fugues et de faciliter les contrôles des services d’immigration.

À bord, les mois sont longs. Le grand démon des équipages, c’est la solitude. Pour un bateau cargo moderne, certains pouvant aller jusqu’à 400 mètres de long, 8 à 24 membres d’équipage suffisent. Mark est aumônier au port et travaille auprès de José depuis des années. L’Église s’est implantée dans les ports bien avant l’état, préoccupée par le peu d’attention qu’ils suscitaient et avides de nouvelles âmes à évangéliser. Les bras derrière le dos, debout dans un couloir de l’IZA, il confirme la rudesse de la vie en mer. Ses paroles sont mues d’un investissement réel, ses yeux ne semblent plus surpris par rien. L’année passée, il a pris en charge deux cas de suicide. À chaque fois, il doit bénir la cabine du défunt. Dans le cas contraire, les autres marins n’y entreraient plus.

Le spectre du suicide s’est intensifié depuis quelque temps, et est même devenu une cause majeure de mortalité du secteur, dépassant le nombre de morts accidentelles. La cause ? José tapote l’écran de son portable, l’air désapprobateur. Lorsque son père partait en mer, il ne savait rien de ce qui se passait sur la terre. Aujourd’hui, les marins assistent à la vie de leurs proches sans pouvoir y participer, ce qui ne fait qu’accentuer cette solitude. Beaucoup vivent des décès de loin, des divorces et surtout des pressions financières. Souvent, le salaire d’un marin permet de faire vivre une quinzaine de personnes. Certains craquent. La charge est trop grande. Au-delà d’être seul, le problème réside dans le huis clos du bateau : les marins ne peuvent pas parler de leurs états d’âme avec leurs proches qui sont à des milliers de kilomètres. Seul le reste de l’équipage subsiste. C’est pour cela que José les écoute. Pour eux, c’est une bouffée d’air frais au milieu de longs mois d’entre-soi.

D’autres problèmes perdurent depuis trop longtemps : notamment celle de l’accès aux soins. Mark raconte la fois où un homme fit une crise cardiaque en pleine mer. Incapables de le sauver, le reste de l’équipage dut le mettre dans la chambre froide, jusqu’à leur arrivée au port d’Anvers. Ces histoires ne sont pas rares ; José se souvient d’un homme qui était arrivé au port livide, souffrant de chaleurs excessives, le front trempé de sueur. Sa boîte de médicaments était vide. « Hypertension artérielle. Si le bateau était arrivé un jour plus tard, l’homme serait mort », souffle-t-il.

« Hypertension artérielle. Si le bateau était arrivé un jour plus tard, l’homme serait mort »

Dans les couloirs, au bar, ou dans les canapés, un dénominateur commun : il n’y a aucune femme. Au niveau mondial, elles ne représentent que 2% des effectifs. Une sous-représentation qui change, doucement. Les défis sont nombreux : manque d’infrastructure adaptée, une culture patriarcale bien ancrée et parfois, des situations dangereuses. Sanjay* est ingénieur sur un navire italien. Il confirme. “Ces hommes passent des semaines sans voir de femmes. Tu peux donc imaginer…” lance-t-il à demi-mots.

La mer malgré tout

L’IZA parcourt le port en camionnette pour y vendre de la nourriture, des souvenirs et des vêtements à prix réduits. C’est le capitaine de chaque bateau qui décide si l’IZA peut distribuer ces objets. « Si celui-ci est un homme sage, il accepte », confirme José. Mais cela représente aussi un risque. Lorsque ces hommes et ces femmes touchent la terre et sociabilisent avec des gens de l’extérieur, ils se sentent revigorés, libres. Car au-delà du confort matériel, l’organisation apporte un soutien psychologique. Il faut faire vite. Les hommes ne quittent le navire que rarement, et lorsqu’ils se rendent à l’IZA, ce n’est pas pour longtemps. En journée, ils travaillent sur le bateau. Et la nuit, ils y dorment. Les seuls moments où ils peuvent s’échapper sont entre 19h et 23h environ. Une fenêtre de quatre heures loin des vagues, pour s’assurer que le monde existe encore. À peine le temps de prendre l’air, faire quelques emplettes, et boire un verre au bar. Les chambres de l’Antwerp Harbour Hotel, pensées pour un monde d’avant où les marins restaient plusieurs jours à quai, se sont vidées. Il a fallu se résoudre à ouvrir l’hôtel au public pour rester à flot.

L’organisation compte 22 bénévoles. L’une d’entre elles est ici, touchée par les histoires de son époux qui a travaillé auprès des marins pour une mission religieuse : une fois, lors d’un voyage, l’équipage avait découvert un passager clandestin qui s’était caché à bord. Le risque est grand. Si à l’arrivée, les services d’inspection du port le découvrent, l’entreprise sera contrainte de verser une lourde amende, et la responsabilité retombera sur les épaules du capitaine. Ce dernier avait voulu le jeter vivant par-dessus bord, mais le missionnaire l’en avait dissuadé. Si ce genre d’histoire arrive souvent ? « Ma zeker (mais bien sûr) », chuchote la dame, surprise par la question.



Tony travaille sur des bateaux depuis 15 ans. Il montre la voie à son collègue et ami, Dhruva, qui a à peine 24 ans.
Dhruva a grandi à Diu, “Beautiful Diu”. C’est dans ces eaux claires qu’il a appris à pêcher.

« Il n’y a pas que des moches histoires, il y en a aussi des belles. Beaucoup. » Arjun* et Sanjay sirotent une bière, accoudés à une table haute d’une station-service du quartier. Ils en profitent : sur le bateau, la consommation d’alcool est très contrôlée, voire prescrite. “On est payé pour voyager autour du monde”, rigolent-ils. Ils évoquent les vagues d’une dizaine de mètres dans la Manche, les nuits éternelles dans le Pacifique Nord couvert de glace, la peur que leur invoque le triangle des Bermudes. Sanjay vient du nord de Mumbai, mais adore la côte australienne. Cependant, s’il devait voter pour le plus beau pays du monde, il n’hésiterait pas une seule seconde. Il sourit. « L’Inde, bien sûr. »

Rien ne vaut la maison.  

*Noms d’emprunt

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La réalité nuancée des Chrétiens d’Orient en Israël et Cisjordanie

jeu, 12/03/2026 - 12:22
Fact-checking des propos de Meyer Habib

@AFP

Un extrait de l’ancien député français Meyer Habib affirmant que les chrétiens seraient persécutés par les musulmans en Israël et en Cisjordanie circule sur les réseaux sociaux et alimente certains débats sur la situation des minorités religieuses dans la région.

Mais que disent réellement les chiffres et les recherches académiques sur le déclin relatif de la population chrétienne ? S’agit-il d’une persécution religieuse, comme l’affirme l’ancien député, ou d’un phénomène plus complexe ?

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Mons: coupure de gaz et friture sur la ligne

jeu, 12/03/2026 - 11:35
Le gouvernement wallon devait-il contacter le bourgmestre Nicolas Martin ?

Wikimedia commons

En février 2026, la ville de Mons a été confrontée à une importante coupure de gaz qui a privé des milliers de foyers de chauffage. Alors que le gestionnaire de réseau Ores est intervenu pour rétablir la situation, une polémique a éclaté entre le bourgmestre de Mons, Nicolas Martin, et le gouvernement wallon.
Le bourgmestre a dénoncé un manque de soutien des autorités régionales, tandis que le ministre-président Adrien Dolimont a assuré que toutes les procédures avaient été respectées. Qui dit vrai ? Pour le comprendre, nous avons vérifié ce que prévoit réellement la procédure officielle de gestion de crise en Wallonie.

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Enfants d’Ukraine, nés trop tard pour être protégés

jeu, 12/03/2026 - 11:15
Des enfants ukrainiens n’ont pas de statut légal en Belgique

Crédits photo : Anna Guay (CC BY-ND)

En Belgique, les familles ukrainiennes sont confrontées à un mur administratif. Les enfants nés après le 24 février 2022 n’avaient déjà pas accès à la protection temporaire, contrairement au reste de leur famille. Mais depuis juillet 2025, les conditions concernant le regroupement familial se sont durcies. Des enfants se retrouvent ainsi sans statut légal. 

Maryna est assise dans un canapé marron situé au septième étage d’un immeuble de la rue de la Loi. Le soleil de fin d’après-midi illumine les murs blancs des bureaux de l’Ukrainian Voice Refugee Committee. Armoires vides, tables éparpillées, poufs verts criards posés aléatoirement sur la moquette et câbles apparents : l’organisation ne semble pas avoir pris pleine possession de ses locaux. La pièce où se trouvent Maryna et sa fille fait aussi office de salle de classe, comme en témoignent les mots écrits en français sur le tableau blanc. Dans le bureau adjacent, une équipe de cinq travailleuses s’affairent sur leurs ordinateurs portables.   

La jeune maman pose un regard tendre sur Arina, 3 ans, son bras enroulé autour d’elle. Sa fille a les yeux scotchés sur le téléphone. Maryna réfléchit un moment. Puis, elle se lance, hésitante: “Je suis effrayée, car Arina n’a pas de statut légal. Je ne sais pas quoi faire, nous ne pouvons ni bouger, ni revenir en arrière. Je suis inquiète pour le futur”. Comme 93 000 autres Ukrainiens, la jeune maman a trouvé refuge en Belgique pour fuir la guerre. “La Belgique était une évidence car, chez moi, j’ai eu quelques cours de néerlandais et de roumain, une langue qui se rapproche un peu du français”. 

Maryna est arrivée seule avec sa fille à Bruxelles

Sur sa vie d’avant et son départ, Maryna reste évasive. Elle se contente d’évoquer sa ville natale, Tchernivtsi, dans l’ouest de l’Ukraine. “Même si nous n’étions pas directement sur la ligne de front, cela restait dangereux. Il n’y avait ni électricité, ni travail.” Partir a été un arrachement, mais rester aurait été pire. 

Grandir en Belgique sans existence légale

Elles sont arrivées par avion, en juin. Fin août, Maryna s’est rendue à l’Office des Étrangers, rue Belliard. Là-bas, elle a demandé la protection temporaire, pour elle et sa fille. Une demande accordée… uniquement pour Maryna. “Elle s’est alors dirigée vers notre association pour demander une aide administrative”, souligne Alyna Melnychuk, cheffe du département ‘mobile’ dans l’association venant en aide aux expatriés pour tout type de démarches. Elle se tient droite, au côté de la jeune maman, sur une chaise en plastique, et se charge de traduire ses propos. 

Alyna et l’association Ukrainian Voice Refugee Committee apportent une aide aux familles ukrainiennes

Les enfants ukrainiens nés après le 24 février 2022 – premier jour de l’invasion russe – ne peuvent pas prétendre à la protection temporaire. Créée par l’Union européenne, elle permet aux personnes fuyant la guerre de bénéficier d’une protection immédiate. Une fois dans le pays d’accueil, elles peuvent accéder rapidement au logement, aux soins et au travail sans passer par la procédure classique d’asile. Christine Flamand, juriste et chargée de cours en droit des réfugiés à l’Université Catholique de Louvain, complète : “Les enfants nés après le début du conflit, ou nés hors d’Ukraine, ne sont pas considérés comme ayant fui cette situation et sont exclus des critères pour en bénéficier.” 

Née après le début de la guerre, Arina n’y a donc pas droit. “Sans statut légal, elle ne peut pas bénéficier d’une assurance, c’est dangereux pour sa santé”, regrette Maryna. La petite fille ne possède pas non plus de visa, sésame obligatoire pour séjourner en Belgique. Elle dispose donc de 90 jours sur le territoire de l’Union européenne avant d’être rapatriée en Ukraine. Aujourd’hui, le délai est dépassé : Arina est désormais en situation irrégulière. Pourtant, un retour dans le pays natal rebute la famille. “J’aimerais rester en Belgique, pour m’y installer et trouver un travail”, espère Maryna. “Je me sens en sécurité dans ce pays, c’est un bon endroit pour voir mon enfant grandir. Arina a même été acceptée dans une école !

Le regroupement familial, une porte qui se referme

Pour poursuivre son rêve d’intégration, Maryna s’est alors tournée vers le regroupement familial. Jusqu’à récemment, les conditions étaient spécialement allégées pour les réfugiés ukrainiens. Mais un changement de loi intervenu en juillet 2025 a durci les conditions d’accès. “Je lui ai dit qu’elle s’y était prise tard, qu’elle aurait dû s’y rendre plus tôt”, se désole la coordinatrice Alyna. 

Désormais, les familles doivent remplir des conditions plus strictes, notamment sur les revenus. Alyna s’explique : “Pour pouvoir prétendre à la réunification familiale, le revenu du parent doit atteindre une somme aux alentours de 2 300 euros. Or, Maryna touche un CPAS à hauteur de 1 700 euros, ce qui n’est pas suffisant.” La maman acquiesce. “Je devrais utiliser mon temps libre pour travailler, mais je passe la plupart de mon temps à remplir des papiers administratifs”.

Comme preuve matérielle de ces complications, Maryna sort de son sac des papiers de la commune de Jette. Le 11 février, elle a reçu un nouveau refus pour une demande de regroupement familial. Motif invoqué : vide juridique. 

Un appel à l’aide d’onze mères ukrainiennes

Son cas s’inscrit dans une réalité plus large. Mi-janvier, un collectif de onze mères ukrainiennes expatriées en Belgique a écrit une lettre ouverte, publiée par Promote Ukraine. Destinée à la ministre de la Migration, Anneleen Van Bossuyt, et au commissaire européen chargé des Affaires intérieures et de la Migration, Magnus Brunner, cette lettre interpelle les responsables politiques face à cette réalité préoccupante.

Ces mères sont aussi confrontées aux difficultés imposées par le vide juridique. “Elles n’ont pas les vaccins et ne peuvent pas obtenir les assurances nécessaires pour leurs enfants. Les visites chez le médecin leur coûtent en plus très cher”, relate Anastasiia Sheremok, interne au service juridique de Promote Ukraine. 

Pour Promote Ukraine comme pour Ukrainian Voice, l’aide aux familles réfugiées est un combat quotidien. “Nous recevons chaque jour des familles ayant reçu un refus de protection temporaire. Une famille originaire de Kiev s’est pointée ce matin dans nos bureaux. Seuls la mère, le père et l’aînée vont recevoir la protection temporaire. Les deux petites, Sarah et Olena, sont nées trop tard pour en bénéficier”, narre Alyna, d’Ukrainian Voice. 

Cette absence de protection se révèle être une catastrophe pour la famille. “Olena a de graves problèmes de santé, qui nécessitent une prise en charge hebdomadaire. L’absence de statut légal pose un grave problème pour la santé de l’enfant”, s’inquiète la coordinatrice. “La famille est complètement désemparée face à la situation”. 

Une dernière option pourrait être envisagée : un visa humanitaire. Un processus long qui ne porte pas toujours ses fruits. Mais Alyna l’avoue, Ukrainian Voice ne maîtrise pas ce cas spécifique.  “Nous basons notre expérience sur les dossiers envoyés par les familles. Nous n’en avons reçu aucune pour ce type de visa.” Le cas de Maryna, par exemple, n’entrerait pas en compte d’après elle. “Elle vient de l’Ouest de l’Ukraine, une région moins exposée. Je ne suis pas certaine qu’elle puisse dès lors postuler pour un visa humanitaire.” 

En 2027, cela fera 5 ans que l’invasion russe en Ukraine aura débuté. Les ressortissants ukrainiens sur le territoire belge depuis 2022 pourront alors bénéficier d’un droit de séjour illimité selon le droit des étrangers. “Il faudra réfléchir à ce qui va se passer au bout des 5 ans, la Commission va devoir prendre des décisions, mais elles sont pour l’instant inconnues”, instille Christine Flamand. 

Pour la petite famille, il ne reste qu’à attendre et espérer

A la fin de la discussion, Maryna relâche ses épaules et esquisse un léger sourire. Elle prend sa fille dans ses bras et s’approche de la fenêtre. Ensemble, elles contemplent le paysage d’immeubles de verre et d’acier du Quartier Européen. Depuis quelques mois, Bruxelles est leur nouveau chez soi. Une nouvelle maison, qui tarde cependant à leur donner les clés. 

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Quand la STIB réoriente les personnes en errance

mer, 11/03/2026 - 13:21

La STIB a suivi 300 personnes en errance sur son réseau en un an. Le service Includo réoriente ces personnes vers des structures adéquates à leurs besoins. Mais pourquoi une service de transport public prend-t-il une telle initiative ?

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Nuits Saturées

lun, 09/03/2026 - 16:23
Techno, clubs et fragilités de la nuit bruxelloise

Le podcast de Fairlight traite du monde de la nuit à Bruxelles, en explorant l’univers des soirées techno. Ces dernières années, la scène techno s’est démocratisée, commercialisée, et « re-popularisée ».

Pourtant, paradoxalement, le monde de la nuit souffre d’un manque de moyens et de soutien public. Rien qu’en 2025, quatre clubs ont fermé leurs portes. En parallèle, si la “re-popularisation” de la techno à certes offert de la visibilité aux DJ, le public s’est transformé et gentrifié. Il ne partage pas toujours les mêmes codes fondateurs du mouvement.

Pour répondre à ces nouvelles problématiques, des alternatives se mettent en place. Des lieux s’émancipent des modèles économiques traditionnels, tandis que des collectifs inventent d’autres manières de faire la fête : plus inclusives, plus sûres, et plus fidèles à l’essence de la culture techno.

Pour plonger véritablement au cœur d’une nuit techno, le podcast adopte une forme semi-fictionnelle. Il suit, de A à Z, deux amies se rendant à une soirée organisée par un petit collectif au B21, club indépendant bruxellois. À travers leur parcours, c’est toute une nuit, ses codes et ses enjeux, qui se racontent.

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Faute de mots

lun, 09/03/2026 - 14:54
Un sur cinq. Tel est le nombre estimé d’adultes en difficulté face à la lecture et l’écriture en Belgique francophone. Quel est leur quotidien ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur histoire ?

Au-delà des lettres

Sur le téléphone, les panneaux routiers, dans les rayons du supermarché… En Belgique, l’écriture est partout. Et avec elle, une idée largement partagée : tout le monde sait lire et écrire. L’analphabétisme et l’illettrisme sont souvent perçus comme des problématiques d’un autre temps… Et pourtant. Selon les estimations les plus récentes, un adulte sur cinq en Belgique francophone éprouve des difficultés face à la lecture et l’écriture. Qui sont ces gens ? Où sont-ils ? Comment vivent-ils ? Nous avons décidé de lever le voile sur cette réalité si peu connue. Un quotidien que partagent Natacha, Romain et Yves. « Faute de mots », c’est une partie de leur histoire. Un documentaire pour lequel ils ont accepté d’ouvrir les portes de leur vie sans alphabet.

Objectif et choix de réalisation, par l’équipe de « Faute de mots »

Notre volonté première est de donner la parole aux principaux concernés, celles et ceux qu’on entend le moins : les personnes analphabètes et illettrées. Notre but était de réaliser leur portrait croisé, s’immergeant dans leurs défis quotidiens.

La réalisation des portraits croisés explique également notre choix de ne pas intégrer de voix off à notre documentaire. Le défi pour y arriver consistait à ce que les images et les propos de nos différents intervenants se suffisent à eux-mêmes. Le public n’a pas besoin d’être pris par la main, chacun interprète ce qu’il voit avec sa sensibilité.

Nous avons aussi réalisé des interviews « posées » avec nos trois intervenants, afin de leur laisser la place pour s’exprimer dans un cadre neutre et réfléchi. Cela leur a permis de prendre du recul par rapport à d’autres séquences filmées en amont ou à des situations de leur vie en général.

Nous cherchions dès le départ à diversifier au maximum les profils de nos différents personnages, pour montrer différentes réalités et différents enjeux. C’est ainsi que nous avons poursuivi le projet avec Natacha, Romain et Yves : trois niveaux d’alphabétisation différents, trois tranches d’âge différentes, trois enjeux bien distincts et trois parcours singuliers, mais qui se rejoignent en un point : les difficultés face à la lecture et l’écriture.

Nous avons ouvert un compte sur les principaux réseaux sociaux, à savoir Instagram et Facebook. Là-dessus, nous postions régulièrement les avancées de notre travail. Nous avons également décliné tous nos contenus par messages vocaux dans un canal WhatsApp, pour les rendre accessibles à des personnes en difficulté face à la lecture et l’écriture. Vous retrouverez nos publications via le QR code ci-contre.

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Angèle, coupable de fraude fiscale ?

lun, 09/03/2026 - 14:41

Angèle est accusée par le fisc français de fraude fiscale après qu’elle a affirmé passer la moitié de l’année à Paris.
Mais ce critère est-il en fait suffisant pour être incriminé·e pour fraude fiscale et donc devoir payer ses impôts dans un autre État que son pays d’origine ?
Réponse dans le décryptage de Clémence Dechaux, Tom Pierret et Clarisse Rasquinet

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Dans les phares de la police

lun, 09/03/2026 - 12:34
Une nuit aux côtés de la police d’Ottignies Louvain-la-Neuve

Crédits : Inès Vangansbek

Une fois la nuit tombée et les citoyens endormis, la police continue de veiller à la sécurité et à l’ordre en patrouillant dans les rues de la ville étudiante. Ils sillonnent leur zone pour couvrir un maximum d’interventions.

Un piétonnier aux couleurs orangées des lampadaires, des bars qui restent ouverts jusqu’au lever du jour et des étudiants à tous les coins de rue,  voilà ce qui pourrait décrire la ville estudiantine de Louvain-la-Neuve. Chaque soir de la semaine, c’est la fête. Il y a toujours bien un cercle, une casa, un bar qui reste ouvert et où l’on peut boire un coup et se trémousser. Les jeunes étudiants, tout comme les néolouvanistes s’y rendent bien volontiers. Mais quand il s’agit de rentrer chez soi, l’atmosphère se crispe. Les rues parfois mal éclairées, se ressemblant à quelques détails près ainsi que leurs recoins sombres ne donnent pas une image très sécurisante de Louvain-la-Neuve. La peur de tomber sur la mauvaise personne au mauvais moment traverse les idées de tout un chacun surtout en cette période hivernale où de moins en moins de personnes ne se promènent dans ses rues.

Cependant, des patrouilles de police circulent régulièrement sur le piétonnier. Leur présence rassure autant qu’elle ne dissuade. Mais une fois rentré chez soi, leur passage rassurant est aussi tôt oublié. Pourtant, pour eux, la nuit ne s’arrête pas à une visite de la cité universitaire, mais continue pour assurer des dizaines d’interventions sur la zone d’Ottignies Louvain-la-Neuve.    

Mais alors, que se passe-t-il concrètement lors d’une nuit d’interventions policières ?

Le briefing entre rires et sérieux

La nuit de garde commence par le roulement des équipes. Les collègues qui ont assuré l’après-midi cèdent leurs places à la brigade de nuit. Les équipes sont habituellement composées de 6 à 7 personnes comprenant 1 à 2 femmes. Peu avant le briefing du soir, l’atmosphère au poste est décontractée. Les policiers se laissent aller à quelques blagues et rires, ils écrivent sur une baie vitrée les duos de policiers qui patrouilleront ensemble le soir même et attendent les explications du commissaire en chef dans la salle de réunion. Celui-ci débute le briefing en rappelant les interventions qui ont eu lieu l’après-midi et qui nécessitent un suivi. Il projette également sur un écran accroché au plafond et visible de tous, les nouvelles missions confiées par le call-center de la province du Brabant Wallon. En effet, même si la zone de police d’Ottignies Louvain-la-Neuve n’opère que sur le territoire du même nom, elle est tout de même informée de ce qu’il se passe au sein la province.

Une nuit rythmée par les interventions

Une fois les missions obligatoires énoncées et les tasses de café bues, les duos de policiers prennent possession de leur véhicule pour la soirée. Ils partent sillonner les routes et piétonniers de la ville estudiantine. Leurs voitures sont équipées d’une tablette sur laquelle les nouvelles interventions apparaissent en temps réel, mais également d’une télécommande qui active, entre autres, les gyrophares et sirènes.

Dans l’habitacle, les collègues discutent de tout et de rien, que ce soit de la famille, de la vie, du boulot, … avec en arrière-fond, la radio presque inaudible. Une bonne ambiance est toujours conseillée au sein des équipes, sinon les nuits pourraient paraître extrêmement longues. Mais très vite, le sérieux revient quand une intervention tombe. Les équipes se coordonnent à distance via des talkies-walkies pour savoir quel duo est le plus proche du lieu d’intervention.

Ces rondes de nuit ne sont pas animées par des interventions plus rocambolesques les unes que les autres mais bien par la diversité des missions auxquelles les policiers sont confrontés : alcool, pauvreté, bagarre, disparition, vol, … . 

Le plus souvent, nous sommes confrontés à la misère du monde

Un policier de la zone d’Ottignies Louvain-la-Neuve

Les policiers font, par exemple, régulièrement face à des défauts de paiement des tickets de train. Même si dans la plupart des cas, il s’agit de fraudeurs, il arrive parfois que les policiers soient confrontés à des personnes sans domicile fixe qui n’ont pas d’autre choix que d’emprunter les trains pour survivre aux froides nuits d’hiver. Dans ces circonstances, les forces de l’ordre adoptent un comportement bienveillant en donnant des recommandations et conseils à ces personnes sans le sou.

Une conduite scrutée

Lors des patrouilles, les inspecteurs sont aussi tenus d’observer la conduite des automobilistes qui les entourent. Cela peut parfois mener à des contrôles d’alcoolémie ou de stupéfiants lorsque les policiers les jugent nécessaires. Dans ces cas-là, le service roulage est appelé en renfort et il effectue des prélèvements salivaires ou encore des éthylotests. Il rédige également les PV et demande les retraits de permis après l’approbation d’un magistrat ou d’un officier de police. Les forces de l’ordre ont également un rôle moralisateur et rappellent, dès que possible, que la conduite sous influence est dangereuse et peut mener à des accidents, blessures et dans les cas les plus graves à la mort.

Les rencontres avec des personnes alcoolisées sont fréquentes à Louvain-la-Neuve puisque c’est une ville étudiante connue pour ses fêtes et ses cercles. Les policiers n’ont qu’un mot d’ordre lors de ce type d’intervention : la patience.

À côté de ça, les policiers doivent obligatoirement passer à plusieurs reprises sur la dalle. C’est le nom donné au piétonnier de Louvain-la-Neuve. Le tour de la ville n’est pas long puisqu’elle se compose de trois grands axes. Cependant, les rondes ne dépassent jamais l’allure du pas ( 5km/h ). Louvain-la-Neuve reste une ville piétonne où les chiens sont souvent sans laisse, les cyclistes peu conscients de leur vitesse et les jeunes parfois bien imprégnés.

Quand le soleil commence à se lever, il y a de moins en moins d’interventions ou d’urgences. Les équipes en profitent alors pour rentrer au poste et rédiger des rapports complets de chacune des missions avec ce qu’elles ont fait sur place ainsi que les identités des personnes rencontrées. Ces petits mémos permettent aux équipes suivantes de savoir ce qu’il s’est passé durant la nuit et sont donnés au moment du prochain briefing.

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Ce qu’il reste après le chaos

jeu, 05/03/2026 - 09:55
Dix ans après les attentats de Bruxelles, Émilie et Sabine continuent de vivre avec le traumatisme

Photos : Hortense Beguin

10 ans après le double attentat qui a marqué la Belgique en mars 2016, chaque son, chaque geste peut encore réveiller le passé. Survivantes, Émilie et Sabine racontent ce qu’il reste après le chaos.

À 7h58, au début du printemps de 2016, une puissante détonation vient assombrir les timides rayons de soleil qui traversent les fenêtres du hall de l’aéroport de Zaventem.

Émilie Petit, 19 ans à l’époque, est venue déposer sa famille à l’aéroport. Elle pense à ce moment-là qu’un avion a mal géré son atterrissage, finissant son freinage dans une des façades de l’aéroport. La réalité est tout autre. Un homme vient de commettre un attentat suicide, en pleine heure de pointe, dans le hall des départs de l’aéroport international de Bruxelles.

La famille a à peine le temps de réaliser ce qui se passe qu’une deuxième bombe explose près de l’accueil d’American Airlines, où de nombreux passagers attendent d’enregistrer leurs bagages à destination de New-York. Tout bascule. Une partie du plafond s’effondre sous la déflagration. Le souffle de l’explosion réduit en éclats les grandes baies vitrées, projetant des débris partout. En quelques secondes, le hall se remplit d’un épais nuage de poussière, brouillant les repères et étouffant les sons. Prise de panique, sa mère attrape sa petite sœur par le bras, d’une force qui lui laissera des traces sur le poignet, pour se précipiter hors de l’aéroport.

Émilie reste couchée au sol, seule. Brutalement, le silence s’installe. Un silence lourd, qui contraste violemment avec l’agitation des voix qui anime habituellement ce lieu. Encerclée de grosses valises et de chariots, elle est paralysée par la peur. Dans une de ces valises, à deux mètres d’elle, se trouve la troisième bombe. Considérée comme la plus destructrice, elle n’explosera qu’une fois l’aéroport évacué. Cette défaillance technique épargne à la jeune femme une mort certaine.

Une heure plus tard, la terreur revient frapper.

Sabine Borgignons est assise sur une banquette de la rame du métro. Le signal annonçant la fermeture des portes retentit, le métro quitte la station Maelbeek. Dans la voiture numéro 2, il est 9h11 lorsqu’un homme actionne sa charge explosive. Sabine, assise à seulement quelques mètres de lui, est grièvement blessée. Elle survivra, mais ne gardera aucun souvenir de ce qui s’est passé.

Dix ans plus tard, le pays commémore l’un des chocs les plus marquants de son histoire. Si cette date s’inscrit dans une mémoire collective, elle demeure, pour certaines victimes, une blessure intime toujours vive. Sabine et Émilie font partie de ces survivantes. Aujourd’hui, leurs vies ont pris de nouveaux rythmes. Mais les cicatrices, elles, sont toujours là. Visibles ou non.

Un parcours de résilience

Au neuvième étage d’un immeuble, Émilie, 29 ans aujourd’hui, habite avec ses deux enfants Alessandro et Victoria. Les murs de son appartement, tapissés de papiers peints roses, en font sa véritable tanière.  « Je ne sors plus autant qu’avant. J’évite les heures de pointe, les magasins, j’y vais le moins possible. Amazon, c’est devenu mon meilleur ami. Et Zaventem et Bruxelles, je ne m’en approche plus. » énumère-t-elle. Son quotidien de jeune femme est marqué par des angoisses récurrentes. Ce sont encore les bruits qui la tourmentent aujourd’hui, les sirènes hurlantes des ambulances, des pompiers ou de la police la replongent dans une journée qu’elle aimerait oublier.

Sabine est une mère au calme apparent. Son énergie douce dissimule pourtant des lourdes séquelles physiques héritées de cette journée. Sa main gauche a été brûlée, ses tympans percés, ses vertèbres déplacées et de nombreux éclats de métaux sont restés logés dans son corps. La rééducation est longue, et les rendez-vous médicaux hebdomadaires. Encore en octobre 2025, des fragments étaient retirés de son bras et de sa mâchoire. « Ce n’est pas encore terminé », dit-elle en montrant son lobe d’oreille. « On peut voir une ligne bleue ici, cela signifie qu’un bout de métal est toujours sous ma peau. »

L’attentat représente pour elle un vide de 6 mois dans sa vie. « J’ai été l’une des plus blessées dans l’attentat. Je me trouvais à 1 mètre et demi du kamikaze. Je n’ai aucun souvenir, du tout, il y a plus ou moins trois mois avant et trois mois après. De rien. » Plongée dans un coma artificiel, elle se réveille un mois et demi après les faits. Ses cheveux ont été rasés et son corps porte les traces de multiples opérations.

Son travail de reconstruction passe par le visionnage des caméras de surveillance du métro. Petit à petit, elle tente de reconstituer les faits, de reformer des fragments de mémoire nécessaires pour avancer.

Pendant des années, le mot « justice » est resté en suspens pour Sabine et Émilie, comme une ombre suspendue au-dessus de leur guérison. C’est en décembre 2022, six ans et demi après l’attentat, que s’ouvre enfin le procès. Un événement inédit pour la Belgique, l’un des plus vastes de son histoire judiciaire. Sabine s’y rend deux à trois fois par semaines pendant des mois, affrontant les audiences avec une détermination mêlée d’épuisement. Émilie, elle, choisit de ne pas y mettre les pieds. Mais décide tout de même de faire entendre sa voix par le biais de l’association Life4Brussels. Une association crée par et pour les victimes du 22 mars 2016.

Avancer malgré tout  

Toutes deux parlent d’un avant et d’un après-procès, comme si ce rituel judiciaire marquait un possible retour à une vie normale. Il a apporté une forme d’apaisement : aujourd’hui, la colère s’est estompée. « Je ne comprends toujours pas ce besoin de détruire les autres. Mais il n’y a pas de colère, ça prend trop d’énergie », confie Sabine.

Lorsque ces deux survivantes parlent, les mots sont posés et précis. Par moments, les émotions prennent le pas et la gorge se noue laissant flotter un court silence. Sabine soutient le regard, parle lentement, presque méthodiquement. Émilie, elle aussi, choisit ses mots avec soin. Leurs mains trahissent davantage que leurs voix : elles se frottent les paumes nerveusement, entrelacent leurs doigts, comme si les émotions cherchaient une issue de sortie.

« Ce dont je suis le plus fier, c’est mes enfants » : la phrase submerge Émilie d’émotion. « C’est ce qui m’a permis de tenir le coup, sans eux, je ne serais plus là », ajoute-t-elle, essuyant une larme sur sa joue.

À sa fille aînée de six ans, elle a expliqué ce qui lui était arrivé. Elle évoque des « méchants » qui lui ont fait du mal, mais aussi à de nombreuses autres personnes.  « Elle est trop courageuse ma maman ! », lance Victoria, assise sur le canapé devant un dessin animé.

Rouge, orange et vert : Sabine étale ses gouaches sur une toile. Elle suivait déjà des cours à l’Académie des Beaux-Arts avant le drame. Joaillière depuis l’âge de 15 ans, elle n’a jamais pu reprendre son métier. « C’était impossible, je mettais 5 fois plus de temps. Et puis j’avais peur du chalumeau », confie-t-elle, avec un sourire teinté d’ironie.  Aujourd’hui, l’art est devenu pour elle une manière de revivre et de traduire ce qu’elle a vécu. Dans une pièce fermée à clé de sa maison, est entreposé un grand tableau. « Ça représente une grande explosion, je l’avais fait pendant le procès mais je préfère ne pas la voir trop souvent ». Au centre d’un grand rond rouge-orangé, les mots « souffrance », « terroriste », « séquelles » s’inscrivent parmi une foule d’autres, comme pris dans le souffle de la toile. Partout dans sa maison, sont entreposés des tableaux évoquant les attentats.

Ces deux survivantes espèrent retrouver le chemin du travail. Émilie envisage un poste de secrétaire médicale, dans un bureau fermé entre quatre murs. Besoin de sécurité. Sabine, elle, songe à ouvrir sa propre activité d’art-thérapie. Accompagner les autres.

Se projeter dans l’avenir, c’est devenu une nécessité.

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Les oubliés de la carrière

jeu, 05/03/2026 - 09:44
Le village de Beez tremble au bord du trou

Photos argentique : Jimmy Loozen

À Beez, dans ce village tranquille de Namur, une carrière censée arrêter son activité en 2026 cherche à prolonger son règne, mordant sur les dernières bandes de forêt à moins de 100 mètres des maisons. Les 181 riverains signataires de la pétition du collectif « Sauvegarde du mont de Beez », mené par Nadia Chantraine, donnent un visage à cette lutte discrète face à un modèle industriel qui semble prêt à sacrifier une forêt et un quartier, pour l’enrichissement de quelques actionnaires.

En bord de Meuse, à Beez, le sol tremble, les murs se fissurent, et la vie du village aussi. La carrière, exploitée aujourd’hui par Heidelberg Materials, extrait chaque année 700.000 tonnes de calcaire. Un site stratégique pour l’entreprise, mais un voisin encombrant pour le village qui engendre : bruit, tirs de mines, poussières, biodiversité menacée et sentiment d’abandon. Prolonger l’exploitation de la carrière jusqu’en 2030 : une décision qui creuse un peu plus la blessure des habitants qui se demandent, jusqu’où, et pour qui ?

L’entrée de la carrière de Beez collée aux premières maisons. Heidelberg Materials, géant mondial des matériaux de construction, extrait ici un calcaire destiné au béton, aux travaux publics et à l’agriculture.

Caroline, 77 ans, habite depuis plus de trente ans dans sa maison perchée en haut de la rue du Mont avec son chien, Kira. Sa grande maison en pierre se trouve à une centaine de mètres à peine de la carrière.  « À la mort de mon mari, j’ai fait refaire une partie de la maison pour la rénover. Elle était toute neuve. Deux ans plus tard, après les plaintes des riverains sur les nuisances sonores et les vibrations, le directeur de la carrière est venu une fois faire des tests. Bizarrement, le jour où il est venu, c’était moins fort… Pourtant, j’avais plein de fissures qui étaient apparues, en seulement deux ans. Je lui ai dit de partir, son petit numéro ne servait à rien. Il savait très bien que c’était de leur faute, mais qu’est-ce que tu veux, ils sont tellement puissants », confie-t-elle.  

Le mur du salon de Caroline.

Directement touchée par les conséquences, Caroline s’est battue comme elle pouvait. En 2023, elle signe la pétition du collectif « Sauvegarde du Mont de Beez » et a récemment contribué financièrement aux frais d’avocat. Dans ce type d’affaire, une multinationale face à des habitants qui défendent la qualité de leur quotidien, le rapport de force économique penche nettement d’un côté.

« Quand je promène Kira et que ça tombe le jour où ils ont enfin nettoyé la route à cause de toute la poussière et de tous les produits qu’ils y laissent, je vois bien l’eau sale ruisseler jusqu’à la Meuse. Tout ça finit par polluer le fleuve. » raconte-t-elle, son bichon ne la quittant pas d’une semelle.  

À 75 mètres de son domicile, des poteaux en bois d’à peine un mètre de haut, certains griffés d’une peinture orange, dessinaient la future frontière de la carrière. Une ligne simple, brutale : 2,5 hectares de plus pour l’exploitation, 2,5 hectares de moins pour la forêt, les animaux, et le calme. Cette extension a finalement été refusée, grâce à la mobilisation des citoyens.

Quand ça pète, ça pète hein !

Un peu plus bas dans la rue du Mont, Claudine, installée là depuis 2001, compte les détonations.

« Nous, on a très peur. Même Boubouille, mon chien, quand ça explose, il aboie très fort et il est terrifié. Ils vont nous détruire nos maisons ! Même quand je ne suis pas là, je sais si les explosions ont été fortes, parce que je le vois au dépôt de poussière que mon mur laisse quand il s’effrite en tremblant. » De l’autre bout du salon, où le café fume encore, Françoise venue pour le rendez-vous habituel avec son amie coupe net et lui demande : « Sur le long terme, ça ne détruit pas les fondations, des vibrations aussi fortes ? Je n’ai pas vécu la guerre, mais quand ça tremble, j’ai l’impression que si : en tout cas, le bruit y ressemble. »

Claudine et son amie Françoise à gauche.

Au-delà du fracas ponctuel, un autre risque s’installe : celui d’un village où plus personne ne veut ni acheter, ni investir. Un paysage où l’on passe, mais où l’on ne s’installe plus.

Comment prouver que c’est la carrière ?

Un peu plus bas encore, dans une petite maison modeste, René, ancien enseignant de langues germaniques, s’est habitué au bruit. Lui ne se lance ni dans des démarches, ni dans des réclamations. Comment prouver que les fissures qui lézardent sa façade sont dues à la carrière et non au temps qui passe ? Il n’a ni l’énergie ni la motivation pour se battre sur le terrain des expertises et des rapports techniques, même si, à chaque explosion, un frisson traverse les murs comme si la maison retenait son souffle.

René pose fatigué, devant sa maison.

Transformer la lassitude en mobilisation

Nadia Chantraine a créé le collectif « Sauvegarde du Mont de Beez » et porte une partie de la résistance sur ses épaules. Quand elle achète son bien en 1995, l’entreprise assure qu’elle cessera ses activités. À l’époque, l’extraction se concentre surtout sur le versant nord, côté champs et autoroute. « Ils n’embêtaient pratiquement personne », résume-t-elle. Depuis, leur territoire s’est rapproché, à moins de 100 mètres de sa maison. Plusieurs domiciles du quartier datent des années 1920, bâties en pierre, sur des terrains hétérogènes. « Si une maison vient à s’effondrer, ce sera au propriétaire de prouver que c’est causé par les effets de la carrière, jamais à l’entreprise de s’expliquer. Autant vous dire que c’est impossible », raconte-t-elle.

La maison de Nadia se trouve à une centaine de mètres
de cette clôture, qui marque l’entrée de la carrière et la limite avec les derniers arbres encore debout avant les maisons.

Contactée, l’entreprise Heidelberg Materials confirme vouloir prolonger l’exploitation actuelle de Beez jusqu’en 2030, sans extension (abandonnée en 2023) et valoriser le gisement existant de manière responsable :  « Nous avons pris acte du recours récemment introduit au Conseil d’État par un riverain contre le permis délivré pour la poursuite de l’exploitation de la carrière de Beez. Le recours n’étant pas suspensif, les opérations se poursuivent afin de maintenir l’activité et donc l’emploi sur le site. » Interrogée sur les vibrations et les fissures relevées aux abords du site, l’entreprise avance son dispositif de contrôle :  « À l’aide de plusieurs sismographes placés à différents endroits autour de la carrière, nous contrôlons les vibrations transmises dans le sol lors de chaque opération de minage. Ce monitoring continu permet d’ajuster les paramètres de tir lorsque cela s’avère nécessaire, afin de limiter au maximum l’impact sur l’environnement local. »

Entre les lignes, c’est tout l’enjeu d’une lutte asymétrique qui se dessine : d’un côté, une multinationale allemande puissante. De l’autre, des habitants qui comptent chaque fissure, chaque arbre abattu, chaque détonation. Les habitants ne se demandent plus seulement si la carrière s’arrêtera en 2026, mais si le droit et les mobilisations suffisent encore à protéger un village quand l’économie a déjà choisi son camp.

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La Wallonie boira-t-elle la tasse ?

mer, 04/03/2026 - 11:56
La Wallonie est-elle aujourd’hui réellement prête à affronter de nouvelles inondations ?

Les inondations de juillet 2021 comptent parmi les plus grandes catastrophes naturelles qu’ait connues la Belgique, faisant une trentaine de morts, laissant des milliers de sinistrés et causant d’importants dégâts aux infrastructures. Avec l’accélération du réchauffement climatique, les scientifiques s’accordent à dire que ce type d’événement extrême pourrait se reproduire plus souvent et avec une intensité encore plus forte.
Dans ce contexte, ce podcast s’intéresse à une question centrale : la Wallonie est-elle aujourd’hui réellement prête à affronter de nouvelles inondations de ce type ?

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Gare de Mons : « les fuites d’eau au plafond, c’est moyen »

mer, 04/03/2026 - 11:40
Derrière la vitrine architecturale primée, un quotidien sous tension entre insécurité et pannes à répétition

Photos réalisées par Jade Regau

Inaugurée le 31 janvier 2025 après deux décennies de travaux, la nouvelle gare de Mons accueille depuis lors, environ 57 000 passagers hebdomadaires. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus belles au monde. Mais derrière sa façade spectaculaire, voyageurs et commerçants pointent l’insécurité et les dysfonctionnements.

7 heures du matin, la gare de Mons se réveille, encore plongée dans l’obscurité. Dans un rythme effréné, les passagers se frayent un chemin pour se diriger vers leur quai ou pour sortir de la gare. Pendant ce temps, certains prennent le temps de déjeuner tranquillement à l’intérieur d’une sandwicherie, avant de commencer leur journée. Installé depuis le réaménagement de la gare, ce magasin porte déjà les traces d’un incident : l’une de ses vitrines, morcelée en une mosaïque de fissures, menace de céder au moindre choc. « C’est un sans-abri affamé qui a attaqué la vitrine du magasin », glisse un commerçant, tandis qu’une autre pointe plutôt du doigt le geste malheureux d’un simple usager. Une première fissure, au sens propre comme au sens figuré, dans l’image lisse de cette gare primée.

La promesse d’excellence

Fraîchement rénovée depuis un an, la gare de Mons collectionne les superlatifs. Vingt ans : c’est le temps qu’il aura fallu entre le lancement du projet en 2001 et son ouverture effective au grand public. Près d’un demi-milliard d’euros : c’est le coût final de la rénovation de la gare, soit plus de dix fois le budget initial. Cette rénovation, lui aura valu le classement parmi les « sept plus belles gares du monde » dans le classement 2025 du Prix Versailles, une distinction internationale d’architecture soutenue par l’UNESCO.   Derrière cette reconnaissance, se cache Santiago Calatrava, d’origine espagnole, architecte de la gare de Mons qui a également conçu la gare de Liège-Guillemins. On peut constater quelques ressemblances dans son style minimaliste et sobre, caractérisé par un blanc épuré, des formes arrondies évoquant l’image d’une soucoupe volante et une symétrie presque parfaite.

Dans l’allée centrale, des élèves patientent devant un espace commercial vide dans la gare. Parmi les 14 celulles, 6 ne sont pas remplies. Entre départ et attente, chacun voyage dans sa bulle ; silence, écrans et musique suspendent le temps, tandis que deux histoires se croisent sur un même quai.

« Presque » est sans doute le mot adéquat. Il suffit d’aller au parking gratuit situé au sous-sol pour voir les cache-misères qui s’y trouvent. Des barricades cachent les différents endroits où les sans-abris ont trouvé refuge. On y retrouve des matelas éventrés, des déchets dont une bouteille vide de vodka aromatisée aux fruits rouges, des couvertures et sacs qui traînent. Plus loin, se cache derrière d’autres barricades une sorte de mare ressemblant à un cratère, dans laquelle s’est accumulée de la vase verte mélangée à un tas de déchets.

Insécurité ordinaire

En remontant au première étage, dans l’allée centrale, on retrouve 14 espaces commerciaux, dont 6 ne sont pas encore remplis. Plusieurs commerçants s’accordent à dire qu’un manque de sécurité règne dans la gare. « Un jour, on a vu tant d’alcoolos, on s’est demandé s’il n’y avait pas un tournage de Walking Dead [une série TV de zombies, ndlr]. Non, mais franchement, c’est aberrant, ici, c’est le cinéma tous les jours », raille Jennifer d’un rire jaune. Cette vendeuse dans un supermarché révèle que l’une de ses collègues est en arrêt maladie depuis qu’elle s’est fait menacer de mort par un client. « C’est la guerre, c’est une catastrophe », surenchérit-t-elle.

Sur la voie 2, Fleva, 14 ans, s’amuse à lancer son sac avec son ami qui le rattrape et le renvoie à son tour. Puis, plus sérieuse, elle avoue : « Le matin, j’arrive à la gare de Mons très tôt, vers 7h, et j’ai peur quand je suis seule ». Magda, vendeuse dans une pâtisserie, récemment devenue Montoise, fait écho à ces propos : « On a reçu un numéro Sécurail mais quand on l’appelle, il renvoie vers la centrale de Bruxelles. Le temps qu’on les appelle, qu’ils se mettent en lien avec ceux qui travaillent à Mons et qu’ils arrivent, on a le temps d’agoniser sur le sol », rapporte-elle en indiquant le carrelage noir.

Jennifer et Logan collègue et amis de longue date travaillent au supermarché de la gare. Magda, vendeuse dans une pâtisserie, récemment devenue Montoise. La gare en panne

Un autre point sur lequel s’accordent les commerçants est le défaut de fonctionnalité de la gare. Pour Magda, le coût pharaonique ne serait pas dérangeant si elle fonctionnait correctement. Tout le contraire des portes automatiques, qui se cassent régulièrement. « La chaudière est toujours en panne. J’ai froid » gémit-elle, emmitouflée dans son écharpe.  « Pour une gare qui a coûté si cher, avoir des fuites d’eau qui viennent du plafond c’est moyen quand même », s’exaspère Jennifer depuis son supermarché. Une affiche apposée près des escalateurs menant à la gare témoigne du dysfonctionnement quotidien des lieux : « Si l’escalateur ne fonctionne pas, vous pouvez utiliser les ascenseurs », peut-on y lire. Ça tombe bien, l’appareil est justement en panne, forçant les usagers à gravir péniblement les marches.

Vers 22h, la gare se vide peu à peu. Les magasins sont fermés et les derniers trains s’éloignent. Pourtant, quelques silhouettes restent présentes dans le hall : leurs derniers trains ont été supprimés. Ils interpellent en groupe un agent de la SNCB qui passe par l’allée centrale pour se plaindre qu’aucune navette n’a été prévue pour eux. Surpris et exaspéré, l’agent peine à répondre à leurs suppliques, avant de finalement céder et de faire appel à des taxis pour les raccompagner jusqu’à leur destination. La gare, pour quelques heures, peut se replonger dans un silence absolu.

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Nourrir un futur plus juste

lun, 02/03/2026 - 14:23
Ces initiatives qui sécurisent une alimentation juste pour toutes et tous

Charlotte Dumont

L’accès à une alimentation saine, durable et choisie reste conditionné par plusieurs facteurs. Parmi eux, on retrouve les contraintes économiques, l’isolement social ou encore le niveau d’éducation. Face à ces inégalités, des initiatives locales bruxelloises expérimentent d’autres manières de produire,
distribuer et partager la nourriture.


« Ce n’est pas parce que tu es précaire que tu vas recevoir de la merde ». La phrase de Gaël, coordinateur et co-chargé de logistique chez No Javel, résonne au milieu des cagettes empilées. Basée dans un local à Forest, l’ASBL récupère des invendus alimentaires, principalement bio, auprès de producteurs, grossistes et magasins pour les redistribuer à plus d’un millier de foyers chaque mois, ainsi qu’à des squats et
d’autres associations. Deux camionnettes sillonnent la région du lundi au samedi. Une petite équipe salariée, épaulée par des dizaines de bénévoles, trie, pèse, compose des colis. Des paniers « bombés » comme ils disent : du pain, des fruits, des légumes et au moins quatre produits frais. Pas de restes jetés à la hâte, mais des denrées sélectionnées pour être cuisinées. Le principe fondateur de No Javel tient en quelques mots : « par les précaires, pour les précaires ». Beaucoup de membres actifs au sein de l’association connaissent eux-mêmes la galère des fins de mois. Ici, on ne distribue pas la charité, on organise la solidarité.

Entrepôt logistique à Sombreffe. Interbio est une plateforme de distribution de légumes, de fruits et de produits frais, pensée par et pour les producteurs. L’entreprise fait partie des dix partenaires réguliers de NO JAVEL, qui s’y rend chaque mardi. Ce jour-là, grâce au don de l’entreprise et au travail de l’association, environ 80 paniers seront distribués aux bénéficiaires. Au total, plus de 1000 foyers peuvent recevoir une aide alimentaire au moins une fois par mois. Une palette de caisses en attente prête à être chargée. NO JAVEL compte plus d’une centaine de bénévoles actif.ve.s chaque semaine. À Bruxelles, le secteur de l’aide alimentaire reste très précaire et l’activité de nombreuses structures est menacée. Récemment, NO JAVEL a lancé une campagne de financement participatif afin de récolter 40 000 euros, car “les financements publics aux associations d’aide sociale diminuent drastiquement, alors que la pauvreté ne cesse d’augmenter” selon Gaël, coordinateur de l’ASBL.

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ». La formule du gastronome et philosophe du 18ème siècle, Brillat-Savarin, pourrait sembler un peu datée mais elle conserve une grande pertinence encore aujourd’hui. Ce qu’on mange est un reflet de notre mode de vie, de notre culture et de nos conditions sociales. En Belgique, les revenus et la catégorie socioprofessionnelle jouent un rôle crucial dans les habitudes alimentaires. La question des inégalités alimentaires touche à des enjeux de santé publique, mais aussi de justice sociale. C’est à partir de ce constat qu’Alix Rijckaert a fondé le restaurant solidaire et participatif Kom à la maison, situé à Etterbeek. Ouvert cinq midis et un soir par semaine, le lieu fonctionne sur le principe du prix libre et conscient. Un repas coûte une quinzaine d’euros à produire. Une pancarte suspendue au mur informe : « si tu donnes plus, tu participes au repas d’un·e autre convive ».


La table comme lieu de rencontre

Au menu aujourd’hui : « Brunch international ». La matinée débute par un petit déjeuner commun où des viennoiseries invendues en supermarché sont partagées. À table, on parle français, néerlandais, anglais ou arabe. Onze cuistot·es, plus Alix, animent la cuisine, leurs prénoms collés sur la poitrine à l’aide d’un petit bout de papier adhésif. Le menu est discuté collectivement. Deux femmes syriennes proposent de faire des manakish, galettes levantines garnies de zaatar et de fromage râpé, préparées plus tard à huit mains. À 13 heures, le restaurant est complet. Certain.e.s écoutent attentivement la présentation du menu, pendant que d’autres sont trop occupé·es à faire connaissance avec leurs voisin·es, tandis que d’autres encore sont visiblement surtout impatient·es de goûter les plats disposés sur le buffet. Les produits
y trônant proviennent de circuits courts : les légumes poussent dans une ferme biologique située à 25 kilomètres, à laquelle le restaurant renvoie son vieux pain pour nourrir les poules et les cochons. Alix reconnaît toutefois les limites économiques l’air embêté « et alors bon, on achète le beurre, le sucre. Ce n’est pas bio parce qu’on n’a pas les moyens », elle insiste, « vraiment pas les moyens. C’est très très cher ».

Tobias (à droite) et son ami (à gauche)


Tobias, la soixantaine, vient ici presque tous les jours depuis cinq ans. « Je me sens vraiment comme à la maison ici », affirme-t-il. Deux autres habitués partagent sa table. L’un participe parfois aux préparatifs, l’autre avoue : « je ne viens ici que pour manger et rencontrer des gens. Car ici, tu rencontres des gens ». Alix observe que « le dénominateur commun entre les personnes qui fréquentent le lieu, c’est qu’elles sont
très différentes. La cuisine, c’est universel. Manger, partager le repas, je crois qu’il n’y a pas de culture où la norme, ça soit de manger seul
». Elle poursuit : « le lieu défend la valeur de la rencontre et du faire ensemble, d’utiliser le faire ensemble pour se rencontrer. Il y a aussi l’accès pour toutes et tous à une alimentation de qualité dans le respect de l’environnement, des producteurs qui est aussi une valeur ». À Kom à la maison, 36 % des convives paient 5 € ou moins, 27 % vivent sous le seuil de pauvreté et 70 % vivent seul·es. Deux personnes, qui ont cuisiné toute la matinée, sont parties avant le repas en laissant chacune un billet de 50 €.

Treize heures, moment du repas, le restaurant Kom à la maison affiche complet. Les gens ne se connaissent pas pour la plupart et discutent, échangent, rient.
Insécurité alimentaire : une réalité en chiffres

Selon une étude publiée en septembre 2025 par Brusano Bruxelles, l’insécurité alimentaire touche en premier lieu les personnes socialement vulnérables et isolées. En Belgique, plus de deux millions de personnes sont à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, et plus d’un belge sur dix vit en situation de privation matérielle et sociale. De plus en plus de personnes n’osent plus utiliser leur cuisinière par crainte
des factures d’énergies, se privent pour nourrir leurs enfants ou sautent régulièrement des repas. Face à cette situation, plus de 600 000 personnes ont recours à l’aide alimentaire. Dans ce contexte, le gouvernement Arizona a réduit d’un tiers le budget consacré à l’aide alimentaire, le faisant passer de 27 à 15 millions d’euros. Selon le Collectif de Réflexion et d’Action sur un Sécurité Sociale de l’Alimentation (créaSSA), entre 12 000 et 15 000 Belges meurent chaque année de causes directement liées à
une mauvaise nutrition.
Face à ce constat, d’autres alternatives émergent. La BEESCOOP, premier supermarché participatif de Bruxelles, a ouvert en 2017 à Schaerbeek. Pour y faire ses courses, il faut acheter une part et devenir coopérateur·ice. Les membres participent aux décisions et travaillent trois heures par mois, ce qui permet de réduire les coûts et de proposer des produits à prix réduits. Aujourd’hui, près de 2000 coopérateur·ices font vivre le projet, auxquels s’ajoutent leurs « mangeurs », partenaires, membres de la famille ou proches, portant à environ 3500 le nombre de personnes qui y font leurs courses.
Julek Jurowicz, membre du conseil d’administration, reconnaît : « je vais me faire taper dessus mais c’est un nid de bobos vélos ». Il nuance : « par contre, il y a une volonté tout à fait réelle de créer du lien dans le quartier ». Pour lui, l’enjeu est local et concret : « donc, quelque part, réellement agir pour une intégration au niveau le plus bas, au niveau vraiment local, vraiment le café d’à côté, c’est la salle communautaire là-bas, c’est notre cuisine que l’on partage, que l’on met à disposition pour que ce soit plus facile pour ces gens. Pour que ces dames puissent cuisiner pour préparer leurs fêtes ».
La coopérative revendique un modèle économique alternatif, à la fois commercial et non lucratif. « Oui, nous faisons des bénéfices. Pas pour les distribuer, mais pour les remettre dans le projet. Oui, nous faisons des bénéfices parce que c’est une activité qui essaie de mettre fin à de bonnes et de mauvaises années », explique Julek Jurowicz. Il conclut : « On fait ça sérieusement et l’idée est, nous sommes une
entreprise commerciale, autosuffisante, sans but lucratif
».


Vers une sécurité sociale de l’alimentation ?


Manger est un acte quotidien, mais l’accès à une alimentation digne et choisie reste loin d’être garanti. Ces initiatives restent fragiles et dépendantes de financement publics. À Schaerbeek, la Caisse Locale d’Alimentation Solidaire et Sociale (CLASS) se veut pourtant plus qu’un simple projet local. « Il y a une ambition politique derrière », affirme Laure Philippoteau, cheffe de projet. Inspirée des trois piliers de la sécurité sociale : cotisation solidaire selon les revenus, universalité d’accès et gestion démocratique, la caisse entend tester, à l’échelle communale, un modèle reproductible. Les affilié.e.s cotisent entre 100 et 200 euros par mois et reçoivent toustes 150 euros pour s’approvisionner dans des commerces conventionnés, sélectionnés par un comité citoyens.
Aujourd’hui légèrement excédentaire, la caisse compte environ 140 affilié·es. L’objectif est d’atteindre 1000 membres d’ici 2028, ce qui représenterait un budget annuel d’environ 1,8 million d’euros. Une telle somme constituerait un levier économique important pour soutenir davantage de commerces conventionnés et peser plus fortement dans le débat politique.
Un premier signal politique est venu du Parlement bruxellois, qui a voté début février 2026, une résolution ouvrant la voie à des recherches sur une sécurité sociale de l’alimentation. Pour Julek Jurowicz, de la BEESCOOP, « l’idée c’est d’élargir une sécurité sociale dans un monde qui se désocialise ». À terme, l’ambition se révèle être un projet politique : l’instauration d’un huitième pilier de la sécurité sociale.

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Rapha·elle

lun, 02/03/2026 - 13:53

© Hugo Barthélemy

Raphaëlle joue au club du Lara, à Wavre. Femme transgenre, elle a choisi de vivre pleinement son identité tout en continuant à poursuivre sa passion : le hockey sur gazon.

Pendant trois mois, ce documentaire la suit dans son quotidien : pendant ses matchs, ses entraînements et ses moments de vie, ce documentaire la suit au plus près pour raconter un parcours fait de courage, de doutes et de joie de jouer.

À travers son histoire, ce documentaire explore les défis et les espoirs liés à l’inclusion dans le sport. C’est la rencontre avec une femme déterminée et sensible, et une invitation à voir le hockey autrement : comme un espace de respect, de partage et d’humanité.

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Doel, village suspendu

sam, 28/02/2026 - 13:33
« Ce ne sera plus jamais comme avant. »

À quelques kilomètres d’Anvers, le village fantôme de Doel vit au ralenti, entre bâtiments abandonnés et chantiers de rénovation. Tandis que la commune tente de lui redonner vie, les rares habitants, comme Peter, observent ces changements avec méfiance. Entre nostalgie, espoir et crainte d’une transformation trop brutale, Doel cherche encore sa place entre passé et avenir.

Les rares bruits qui traversent le petit village flamand de Doel viennent de la route, du port d’Anvers tout proche ou du canal qui le longe. Le reste du temps, le silence règne. Les trottoirs envahis d’herbes, les façades recouvertes de plantes et les voitures abandonnées donnent l’image d’un lieu figé dans le temps.

Jadis, Doel était un paisible village de polder, mais son destin a changé lorsque le port d’Anvers, l’un des plus grands d’Europe, a entrepris de s’étendre vers la mer du Nord. Les autorités ont alors prévu la destruction du village pour faire place à de nouveaux terminaux et zones industrielles. Les habitants ont peu à peu été expropriés, les maisons murées, et les rues se sont vidées. Aujourd’hui, seuls quelques irréductibles y vivent encore, entourés de bâtiments désertés et de graffitis devenus symboles de résistance.

L’artère principale de Doel, qui oscille entre abandon et renouveau. Le retour des ouvriers

Depuis deux jours pourtant, une activité inhabituelle anime l’ancien commissariat du village. Deux ouvriers ont commencé à vider entièrement le bâtiment. Engagés par la commune, ils doivent libérer et nettoyer l’endroit afin de permettre un futur réaménagement. À l’intérieur, le temps semble s’être arrêté. Bureaux abandonnés, meubles poussiéreux, témoignent encore de la fonction passée du lieu. « On trouve beaucoup de choses qui n’ont pas été touchées depuis des années », explique Aleksander, l’un des deux ouvriers. « Pour l’instant, on trie et on vide. On vient juste de commencer, mais on voit déjà que le travail va prendre du temps. » Le chantier n’est qu’à ses débuts, mais il marque une nouvelle étape de la transformation progressive du village.

Depuis plusieurs décennies, Doel vit au rythme des ambitions du port d’Anvers. Le petit village, autrefois animé et habité, a peu à peu été vidé de ses habitants lorsque les autorités ont décidé d’étendre les infrastructures portuaires sur ses terres. Les maisons ont été expropriées, les commerces ont fermé, et les rues se sont lentement vidées de leur vie quotidienne. Si certains habitants ont longtemps résisté à ces départs forcés, espérant sauver leur village, la majorité a dû partir, contrainte par les pressions économiques et administratives. Aujourd’hui, alors que le projet d’agrandissement a été suspendu, la commune tente de redonner un souffle à ce lieu presque fantôme à travers quelques initiatives de réhabilitation.

Alexander, en pleine destruction de bâtiment afin de le reconstruire.

La Hooghuis, maison emblématique de Doel, est en rénovation depuis maintenant deux ans. Un autre groupe d’ouvriers y travaillent régulièrement depuis le lancement du projet. Contrairement au commissariat, les changements sont déjà visibles. Certaines pièces ont déjà retrouvé une nouvelle structure, tandis que d’autres nous rappellent l’état passé de la bâtisse. « Les travaux avancent bien, mais il reste énormément à faire », déclare l’un d’eux. Malgré l’incertitude sur la date de fin des travaux, il se dit satisfait du travail accompli. « C’est un bâtiment important pour Doel. »

La vie malgré tout

Ces travaux sont observés avec un regard critique par Peter, l’un des derniers habitants du village, qui ne souhaite pas donner son nom. Il vit à Doel depuis l’an 2000. « J’ai vu tout le monde partir », raconte-t-il, pendant qu’il nourrit l’un de ses 10 chats. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 24 à vivre officiellement dans le village. Les premières années ont été difficiles. « À l’époque, toutes les maisons étaient ouvertes. Il y avait pas mal de drogue, des groupes qui venaient, et parfois même des confrontations entre eux. » Peter se souvient d’avoir dû intervenir lui-même à plusieurs reprises. « Des gens sont déjà entrés chez moi en pensant que c’était une maison abandonnée. J’ai dû les faire partir », dit-il tout en mimant l’interaction cocasse sur le parking pendant qu’il retire sa nourriture pour chat de sa voiture.

Selon lui, la situation s’est améliorée depuis que les bâtiments ont été fermés. « Maintenant, c’est beaucoup plus calme et ça me plait », affirme-t-il. Ce silence retrouvé fait partie de ce qui l’attache à Doel. En revanche, il se montre très critique à l’égard des projets menés par les autorités.  « Il y a énormément de bruit. Je ne comprends pas pourquoi on continue à agrandir le port ici », déplore-t-il. Il n’est pas non plus favorable à certains travaux qui ont lieu dans le village. « On dépense beaucoup d’argent pour des bâtiments qui ne seront jamais vraiment habités. Autant investir directement dans les logements. »

Peter, l’un des derniers habitants de Doel

Il craint également que ces projets attirent encore davantage de visiteurs et finissent par dénaturer l’identité du lieu. « Je ne veux pas que Doel devienne un endroit touristique », insiste-t-il. Peter précise pourtant qu’il n’est pas opposé à la présence de visiteurs, mais qu’il en a assez de voir des dizaines de curieux venir photographier les façades abandonnées ou couvrir les murs de nouveaux tags. Selon lui, le village mérite d’être découvert avec respect, sans qu’on en fasse un terrain de jeu pour amateurs d’urbex ou d’art de rue.

Il se montre aussi sceptique quant au calendrier annoncé par les autorités. D’après lui, les travaux de réhabilitation ne seront pas terminés d’ici 2027. « Depuis le début des constructions, une seule maison a été finie », affirme-t-il, ajoutant qu’aucun autre bâtiment n’est actuellement proche d’être achevé. Il déplore un manque de moyens et une gestion confuse des chantiers, qui donnent l’impression que tout avance au ralenti.

Pour Peter, une chose est certaine. « Ce ne sera plus jamais comme avant. »

Vue sur les centrales nucléaires de Doel depuis le village.

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Les champs du silence

sam, 28/02/2026 - 13:18
Les agriculteurs wallons face aux pesticides : un tabou de santé publique

Nonna Jouannaud

En Wallonie, l’usage des pesticides fait partie du quotidien agricole. Certains fermiers tombent malades, mais aucun lien n’est officiellement établi. Ici, le silence fait loi.

Autour de Christian, les champs s’étendent à perte de vue, baignés d’un soleil d’hiver. Mains jointes autour d’une tasse de café, il regarde au loin. L’agriculteur le dit fièrement : « Moi, j’ai été conçu pour ça. » Après des études d’agronomie « pour faire plaisir à papa », il reprend l’exploitation de ses parents en 1986. Une ferme wanzoise qui existe depuis quatre générations.

Le fermier semble apaisé. Pourtant, son regard porte le poids d’un silence collectif. En Belgique, comme partout, les pesticides sont le pain et le poison du monde agricole. Les maladies se répandent dans le corps des paysans comme des mauvaises herbes. Lentement, discrètement. Mais le lien avec les produits chimiques demeure indicible.

Les voix tues des terres

Pesticides, pulvérisateurs, engrais. Christian connaît les produits. Pendant vingt-cinq ans, le fermier a été un cultivateur classique, un conventionnel. Il était bon, reconnu. En 2003, alors que la ferme tournait à plein régime, son père tombe gravement malade. C’est la maladie de Charcot. « Le médecin a posé trois questions à papa : “Êtes-vous agriculteur ? Avez-vous été en contact avec des pesticides ? Étiez-vous précautionneux ?” » Christian le confie sans détour : « J’ai vu mon père touiller les produits chimiques à la main. » À l’époque, les pesticides, c’était du pain béni pour les cultivateurs. Une solution pour faire face à une concurrence mondiale grandissante. Pour le médecin, le lien entre ces produits et la maladie ne fait aucun doute.

« Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. »

Son père meurt en moins d’un an. Avant de partir, il lui arrache une promesse : « Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. » Alors, en 2011, après avoir épongé ses dettes, l’agriculteur passe au bio. Convaincu que c’est la bonne voie… mais que des sacrifices suivraient.

Samedi 14 février 2026, dans le corps de ferme familial, Christian ressort de vieilles photos de son père, lui-même agriculteur. Ses yeux brillent devant les souvenirs.

À quelques kilomètres des cultures de Christian, François-Hubert exploite une grande ferme, au pied du château de Fumal. Ici, le matériel est dernier cri, du guidage satellite au pulvérisateur dernière génération. Tout est aux normes, rien ne dépasse.

« Je n’ai jamais aimé pulvériser. Je ne faisais pas ça avec joie. »

Les produits collent, l’odeur reste sur la peau. Très tôt, il cherche à faire autrement. Le bio, il y pense, puis renonce. Trop risqué à l’époque pour un jeune agriculteur encore endetté. Sur lui : gants, masque et salopette pour tenter de déjouer le mauvais sort, en vain.

En 2006, une hépatite B met son système immunitaire à plat. Une prise de sang révèle des traces de métaux lourds : arsenic, plomb, mercure. Tous se retrouvent dans différents produits phytosanitaires manipulés par les fermiers.

Après deux ans de traitement, l’agriculteur se remet sur pied. Mais d’autres semblent ne pas avoir échappé aux sournoiseries de ces molécules. En quelques années, plusieurs collègues de François-Hubert décèdent des suites d’un cancer, « alors même qu’ils menaient une vie saine ». Dans la plupart des familles, c’est l’omerta. Le destin, dit-on.

Devant ses champs, François-Hubert observe ses mains. « Je les ai toujours protégées. » Elles semblent intactes. Pourtant les produits l’ont rongé. De l’intérieur, de manière invisible. Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas

Pour le neurologue Franco Gianni, c’est devenu systématique : « Quand un agriculteur vient me consulter, je lui demande toujours s’il a été en contact avec des pesticides. »

En Belgique, pourtant, ce lien-là ne va pas de soi. Fedris, agence fédérale des risques professionnels, exige une causalité directe pour reconnaître une maladie professionnelle. Or, comme l’explique le médecin, les agents chimiques agissent à petites doses, de manière cumulative. Un effet encore insaisissable statistiquement.

Début 2025, les députés du parlement wallon avaient admis ce lien sans pour autant que ça ne fasse l’objet d’un projet de loi. Un consensus discret, peu relayé. Le dossier se perd dans les couloirs, sans voix pour le porter. En France, le chemin a été différent. Plusieurs maladies ont été reconnues comme liées au travail agricole. Là-bas, une mutuelle commune a permis de collectiviser le problème, malgré le poids du tabou et la pression des lobbies.

Dans la ferme Schiepers, une rangée de protections est suspendue au mur : masques, lunettes, gants. Depuis son passage au bio, Christian n’utilise plus de produits chimiques. Pourtant, les réflexes demeurent. On ne travaille pas la terre sans précaution. Le silence, une maladie collective

Dans le monde agricole, certaines choses ne se disent pas. C’est une règle tacite, enracinée. Critiquer les pratiques conventionnelles, c’est risquer l’isolement. De retour à la ferme Schiepers, Christian évoque, les yeux brillants : « Après mon passage au bio, la plupart des fermiers du coin ne me serraient plus la main. On m’a mis à l’écart, traité d’intellectuel. »

Entre deux gorgées de café, le fermier glisse presque en passant qu’il a un cancer de la prostate. Trois de ses confrères en sont aussi atteints. Il voit « sûrement un lien », mais ne veut plus y consacrer son énergie. « Je me suis battu à la SCAM (Coopérative agricole de la Meuse) pendant douze ans. “Comment veux-tu nourrir la planète avec le bio ?” Maintenant, je ne veux plus rentrer dans le lard des gens. » Celui qui a contesté le système agricole se fait discret quand il s’agit de sa propre santé.

Dans le milieu rural, la maladie est vécue comme dévalorisante, limitante. Se montrer faible, victime, gêne. Et il faut assurer l’exploitation. Alors on continue, on encaisse, on se tait. Tomber malade, c’est un coup de malchance, mais ça fait partie des risques du métier. L’urgence, c’est la récolte, pas le diagnostic.

Remettre en cause l’outil, c’est scier la branche sur laquelle les agriculteurs tiennent en équilibre. « Si on commence à trop parler, les gens ne comprendront pas. Ils diront : “Pourquoi vous pulvérisez encore si c’est dangereux ?” », ajoute le fermier du château de Fumal.

Dans sa grange, Christian s’avance vers un tracteur équipé de dents métalliques. C’est une désherbeuse mécanique. L’agriculteur a choisi de repenser en profondeur ses méthodes de travail. Abandonner les produits chimiques ne suffit pas : il faut transformer les outils, les gestes, les habitudes.

Une nouvelle étude, chargée de réévaluer le lien entre pesticides et maladie de Parkinson d’ici l’automne 2026, confirme la loi du silence : sur près de 20 000 agriculteurs wallons, une cinquantaine seulement ont accepté d’y participer. « Vivement que le pétrole soit à 200 dollars le baril », lâche Christian dans un sourire amer « Le nitrate, fabriqué avec de l’énergie fossile, sera impayable et il faudra bien changer tout le fonctionnement. »

Christian marche dans ses champs, son petit-fils Martin, dans les bras. Le petit le dit déjà, « je veux faire comme papi ». Pour le fermier, la famille est ce qu’il a de plus précieux. Aujourd’hui, il parle pour briser le silence et « permettre la santé pour mes enfants ».

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