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Oliver Paasch, boss malgré lui
Dans l’est de la Belgique, tout le monde connaît Oliver Paasch, car son visage fait partie du quotidien politique depuis près de trois décennies. D’abord en tant que député, puis en tant que ministre et, depuis 2014, en tant que ministre-président de la Communauté germanophone. Retour sur sa carrière.
« Je suis étonné de voir à quelle vitesse le temps passe. Je n’avais pas l’intention de passer la moitié de ma vie en politique. J’ai toujours considéré cela comme un hobby qui me plaisait, mais qui ne devait pas devenir un métier. » À l’origine, Oliver Paasch voulait faire carrière dans le secteur bancaire. Après ses études de droit, il entre à la banque CBC et suit des formations complémentaires pour occuper un poste de direction.
« À l’époque, nous avions discuté d’un plan de carrière. Pour moi, il était tout à fait clair que j’allais continuer à travailler là-bas. » Mais, en 2004, tout change lors des élections. Karl-Heinz Lambertz, alors ministre-président du parti socialiste SP, lui demande de devenir ministre. « Je ne voulais pas le faire. Mais les autres membres de mon parti ont refusé le poste, et, vu que les votes préférentiels m’étaient favorables, il aurait été incroyable de refuser. »
Sa vie s’oriente alors entièrement vers la politique. « Je n’aurais jamais pensé que cette hésitation déboucherait sur un engagement politique aussi durable. Cela me semble encore irréel », avoue le ministre-président.
Précisons que la politique fait partie du quotidien de la famille Paasch à Saint-Vith. Son père, Lorenz Paasch, était membre du PDB, le parti prédécesseur informel de ProDG. Le PDB, né dans les années 1970, était un parti régionaliste, perçu à ses débuts comme protestataire et autonomiste. Le ProDG reste régionaliste, mais se concentre davantage sur l’élargissement des compétences de la Communauté germanophone pour en faire la quatrième région. « Mon père et ma mère m’ont transmis leur passion pour la politique, car on en parlait beaucoup à la maison. Cependant, je n’ai jamais voulu suivre simplement les traces de mon père. Au contraire, j’ai essayé de m’émanciper. J’ai essayé de trouver mes propres thèmes et je me suis présenté différemment. Cela s’est bien sûr remarqué. »
Encore étudiant, Oliver Paasch avait même fondé le mouvement Juropa, qui s’était présenté contre le PDB de son père aux élections européennes de 1994. Par la suite, ce mouvement a formé un cartel avec le PDB, dont Paasch a toutefois voulu se détacher pour fonder le ProDG. « Je voulais un mouvement citoyen vraiment ouvert, où différentes opinions puissent se côtoyer. Le PDB n’était pas une option pour moi, car je ne partageais tout simplement pas certaines de ses opinions. »
Pour la population, la distinction entre père et fils, PDB et ProDG n’est peut-être pas aussi claire que Paasch tente de le montrer. Lorsqu’il revient sur plus de 20 ans de travail au sein du gouvernement, il relève les moments extrêmement stressants, qui ont poussé aux limites physiques, notamment pendant la crise covid. « Nous avons parfois discuté et négocié pendant 36 heures d’affilée. »
Pour gérer ce stress inhérent à la fonction, Paasch s’adonne au sport deux à trois fois par semaine. « Si je n’ai pas le temps de faire du sport pendant une semaine, je me sens moins bien. » Il prend également des vacances annuelles au ski pour se détendre, sans e-mails ni coups de fil.
Si Paasch essaie de séparer vie privée et fonction, il montre pourtant une certaine inquiétude. « Maintenant que mes filles sont à l’école, leurs camarades savent qui je suis. Et elles doivent faire avec. » Très occupé, le ministre-président regrette de ne pas pouvoir consacrer davantage à sa famille et de ne pas être présent à chaque moment important ou heureux auprès de ses filles.
Auprès du public, Oliver Paasch et ProDG sont difficilement dissociables, ce que confirme l’ancien ministre ProDG Harald Mollers : « Je pense qu’il ne faut pas se faire d’illusions. Dans la perception extérieure, Oliver Paasch est synonyme de ProDG, et ProDG est synonyme d’Oliver Paasch. Il n’y a pas d’autre façon de le caractériser ». Paasch, lui, fait la distinction et précise que « ProDG, c’est bien plus que moi et fonctionnerait bien sans moi ». Il voit d’ailleurs en Liesa Scholzen, la jeune sénatrice germanophone, et en Lydia Klinkenberg, l’actuelle ministre germanophone de la santé, des personnalités capables d’assurer l’avenir de ProDG, mais Mollers, lui, craint le changement à la tête du parti. Il met en avant le rôle de leader que Paasch a acquis dans les négociations politiques et sa façon d’arriver au compromis sans entrer en conflit avec ses partenaires.
C’est peut-être ce trait de caractère de Paasch qui permet d’éviter les débats houleux au Parlement germanophone. « Je discute régulièrement avec des députés de l’opposition qui me critiquent à la tribune pour voir ce que nous pourrions faire ensemble malgré tout. Je ne veux pas de guerre des fronts. »
La fin de sa carrière politique ? Paasch affirme ne pas y penser, même s’il ne veut pas rater le moment de se retirer. Conscient que ce moment arrivera tôt ou tard et que de nombreuses personnes ont raté le bon moment, il part du principe que « cela ne passera jamais de 100 à 0. Même si je ne fais plus de politique à plein temps, je ferai autre chose. »
À la question de savoir ce qui restera de sa politique après son départ, il répond par deux souhaits : le maintien de l’orientation fondamentale vers l’autonomie de la quatrième région et l’engagement en faveur des institutions de la Communauté germanophone. Et de terminer sur une note positive : « Je crois qu’on peut faire beaucoup en politique. Il est même possible de fonder son propre mouvement et d’avoir ainsi un impact. »
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« Les corps noirs bestialisés et perçus comme menaçants »
Lea Denis
Dans une Belgique où les questions coloniales restent souvent taboues, Geneviève Kaninda s’engage depuis des années pour faire reconnaître les violences coloniales. Elle lutte également contre les discriminations raciales et de genre. Co-coordinatrice du Collectif de Mémoire Coloniale et de Lutte contre les Discriminations (CMCLD) et chargée de plaidoyer, elle met ses compétences au service des droits des personnes afrodescendantes. Titulaire d’un master en droit international, elle œuvre à faire évoluer les politiques publiques.
Votre parcours est marqué par un engagement fort contre les inégalités raciales et de genre. Quel a été le déclencheur de cet engagement militant ?
Le déclencheur de cet engagement militant, c’est d’abord mon histoire personnelle. Ma maman était déjà engagée précisément sur les questions de genre et de racisme. Les conférences et les manifestations font partie de ma vie depuis que je suis toute petite. Cela a participé à une politisation un peu inconsciente, mais présente tous les jours à la maison.
En ce qui concerne le passage à l’action, tout est parti d’un questionnement. Pourquoi, en tant que femme afrodescendante, est-ce que je subis, ou les personnes qui me ressemblent subissent, certains traitements ? Ce questionnement a fait naître chez moi un besoin de m’engager pour faire changer les choses.
Pourquoi avoir décidé de rejoindre le CMCLD ?
Parce que c’était précisément ce collectif qui, à l’époque où j’étais encore étudiante, répondait à mes questionnements. Comment est-ce que le racisme se construit ? Comment est-ce qu’il se perpétue ? Je suis donc entrée dans le collectif ; d’abord pour apprendre, ensuite en tant que militante.
En tant que chargée de plaidoyer, sur quels leviers juridiques ou politiques travaillez-vous pour faire avancer la reconnaissance des violences coloniales ?
C’est le droit international qui est beaucoup mobilisé. Historiquement, il n’a pas été pensé et conçu pour défendre les droits et les intérêts des personnes colonisées. Il s’agit donc de réfléchir à comment le droit international peut aujourd’hui servir à combattre les conséquences coloniales et à atteindre l’objectif de réparation.
Quelles actions ont été les plus significatives, selon vous, depuis que vous avez rejoint le collectif ?
Au départ, parler de colonisation ou dire que Léopold II était un roi problématique, voire sanguinaire, était très mal reçu. Il fallait trouver une façon d’aborder la question coloniale qui soit vraiment accessible à tout le monde. L’endroit qui s’est imposé, c’est l’espace public: les rues qu’on emprunte, les statues qu’on reconnaît. C’est un lieu que tout le monde utilise, un lieu qui, en théorie, devrait être neutre.
Pourtant, ce que démontre nos visites guidées décoloniales, c’est que cet espace n’est pas neutre du tout. Il transmet des messages liés à la colonisation. Et c’est là qu’on fait la différence entre l’histoire et la mémoire : l’histoire étant les faits objectifs tels qu’ils se sont passés, et la mémoire étant ce qu’on retient de cette histoire. C’est cette mémoire coloniale que l’on retrouve dans l’espace public : la propagande coloniale.
Réhabiliter la mémoire de Patrice Lumumba a été un travail important pour nous, puisqu’il s’agissait d’une figure qui a longtemps été vilipendée et diabolisée. Avoir un square Lumumba à Bruxelles, une rue Lumumba à Charleroi, c’est très significatif. C’est avoir réussi à occuper la discussion sur la colonialité de l’espace public.
Quels sont, selon vous, les angles morts les plus persistants sur la colonisation et ses conséquences dans le débat public belge?
Je pense que l’angle mort, c’est vraiment la colonisation en tant que telle. Le tabou colonial, c’est cette volonté de ne pas en parler, de ne pas s’y intéresser et encore moins de s’intéresser à ce que cela produit encore aujourd’hui. Il y a toujours actuellement des lobbies coloniaux qui cherchent à mettre en avant ce discours selon lequel la colonisation aurait eu des effets positifs.
Les autorités avancent souvent le discours sur la reconnaissance symbolique. Est-il suffisant ? Et que faudrait-il pour qu’il soit vraiment significatif ?
La reconnaissance symbolique ne suffit pas, puisque le projet colonial n’a pas été simplement un projet symbolique. Cela a été un projet d’occupation de territoire, de destruction de spiritualités, de destruction de cultures, de violations massives des droits humains. Des excuses, en elles-mêmes, ne suffisent pas ; c’est le minimum. Pour qu’elles soient significatives, elles doivent être accompagnées de mesures concrètes, efficientes et efficaces en termes de réhabilitation, notamment des cultures africaines, des spiritualités africaines, etc.
Concernant la réparation, elle n’est pas que pécuniaire. Elle est également symbolique et peut être matérielle, notamment à travers la restitution des corps, par exemple. Il faut l’accompagner de mesures fortes et efficaces concernant le racisme structurel en Belgique.
Dans quels exemples concrets voyez-vous encore du racisme structurel en Belgique, lié à l’héritage colonial ?
On n’est pas ici dans un racisme qui serait simplement le produit d’individu à individu. On est dans un rapport systémique où des structures sociétales et institutionnelles reproduisent, consciemment ou inconsciemment, du racisme.
C’est, par exemple, se voir refuser un logement parce que les personnes afrodescendantes seraient trop sales ou trop bruyantes. Cela se joue aussi à l’école. On observe une relégation vers les filières techniques et professionnelles des élèves afrodescendants parce que l’on doute de leurs capacités à suivre un enseignement général. Le système ne prend pas en compte les difficultés qui nécessiteraient un accompagnement du corps professoral ou des situations familiales à analyser.
On le voit également dans la question des violences policières ou dans la manière dont les corps noirs sont perçus dans l’espace public. Les corps d’hommes noirs, en particulier, sont souvent vus comme des menaces ou des dangers, presque comme des bêtes. Il y a là une vision bestialisante, une idée qu’il faudrait les « mater », les maîtriser. Cette perception découle directement de la pratique coloniale, qui reposait sur la force militaire et le contrôle des personnes colonisées, et donc des corps noirs.
Comment voyez-vous l’avenir du travail de mémoire et de lutte contre les discriminations en Belgique dans les prochaines années ?
La période politique est assez compliquée, surtout pour les questions que nous portons. Mais ce ne serait pas la première fois que nous faisons face à un contexte politique hostile, comme au début des années 2010. L’enjeu, ici, c’est de parvenir à traverser cette période en tant qu’organisation, en résistant le plus possible, en se maintenant sur le long terme et en continuant nos activités. Parce que dans des périodes comme celle-ci, les attaques se multiplient. Notre objectif est d’aboutir à une société décolonisée. Tant qu’il ne sera pas atteint, l’organisation continuera son travail.
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Premier cri
Photos : Elodie Clement
Au huitième étage de l’hôpital Saint-Pierre, un long couloir s’étend. Derrière chaque porte, un être humain vit ses premières heures. Chaque année, environ 2 900 bébés naissent entre ses murs. Dans ces chambres où tout commence, les premiers jours de vie reposent entre les mains des sages-femmes : des mains qui portent, réparent, soignent. Des mains qui s’usent sous le poids des restrictions budgétaires, des chiffres, des craintes pour l’avenir. Des mains qui ne craquent pas.
Clémence Demaret arrive devant l’entrée de l’hôpital Saint-Pierre, rue aux Laines 105, à 8h40. Elle scanne son badge à l’entrée, descend au -2 chercher sa tenue. Elle traverse deux portes, avance dans le vestiaire, arrive devant son casier, le numéro 2814. Elle enfile ses crocs roses à paillettes, qui jurent avec les couloirs aseptisés, mais, comme elle dit, « Il faut bien mettre un peu de joie dans tout ce blanc ! ». Sur sa tunique immaculée, elle attache un badge à fleur qui indique, par souci d’identification ou par fierté : « Clémence sage-femme ». Cela fait un an et demi qu’elle enfile ce badge, cette tenue, qu’elle connait ses couloirs comme sa poche. Qu’elle sait que pour aller au -2, il faut toucher sur la touche 2 dans l’ascenseur. Parce que l’hôpital est construit sur une pente, parce que rien n’est logique, parce qu’elle s’est trop perdue dans ce labyrinthe pour encore l’oublier. Elle remonte dans l’ascenseur jusqu’au huitième étage et tourne à gauche dans la maternité 608. A 8h55, cinq sages-femmes sont réunies dans le bureau. Le rapport peut commencer.
La responsable raconte chaque patiente : à quelle heure elle a accouché, le poids du bébé, quand il a mangé pour la dernière fois, combien de millilitres de sang la mère a perdu mais aussi comment elle se sent, psychologiquement. La réunion est entrecoupée de « bips », signes d’appel des patientes. « Les mamans n’arrêtent pas de sonner ce matin. J’ai même pas eu le temps de faire pipi », commente la sage-femme responsable du jour, avant d’entamer le rapport : « Chambre 1, madame a perdu 500 millilitres de sang à l’accouchement. Elle a un retard de lactation. A la chambre 2, madame a accouché ce matin. Le bébé va bien. Par contre, elle vit dans sa voiture. A la chambre 8.2, allaitement difficile. Le bébé a mangé à 7h. C’est une dame de Fedasil, du Petit Château. Elle aimerait rejoindre le père du bébé dans un autre centre. »
Pendant les neuf prochaines heures, la mission de Clémence Demaret, c’est de prendre soin de Paul et Ethan, deux bébés nés hier, et de leurs mères. Elle devra peser les nouveau-nés, réaliser des prises de sang, vérifier qu’ils mangent toutes les trois heures, apprendre aux mères à allaiter et à tirer leur lait, prendre leur tension… À chaque passage, elle devra encoder tous ces paramètres dans le dossier des mères et des bébés. « Tu sais jamais si ça va être calme ou le bordel », dit Clémence. « Tu sais pas si tu vas pouvoir prendre le temps avec les mères ou si tu vas courir d’une chambre à l’autre. »
Clémence entre dans la chambre 2 avec un grand sourire. Elle sait qu’elle a un certain nombre de soins techniques à faire avant midi. Mais dès qu’elle ouvre une porte, les chiffres s’effacent. Ici, maintenant, elle doit être entièrement là. Pour la mère fatiguée, perdue mais heureuse, pour le nouveau-né fragile. Elle est la cheffe d’orchestre de ce chaos intime.
Madame a accouché hier d’un petit Ethan, par césarienne. Elle n’arrive pas à allaiter : chaque fois que l’enfant essaye de lui arracher une goutte de lait, elle se tord et gémit de douleur. Clémence pose une main réconfortante sur le front de l’enfant, explique à la mère quelle position adopter, comment bien placer la bouche du bébé. Et elle reste, autant qu’il le faut. Dans la chambre d’à côté, Clémence recommence : « Bonjour Madame ! Je suis Clémence, votre sage-femme pour la journée. Comment vous vous sentez ? » La jeune mère ne répond pas et se tourne vers son mari, assis sur un fauteuil à côté d’elle. Barrière de la langue. Son mari, lui, parle français. Il s’occupera de traduire les questions et les conseils de la sage-femme. Soudain, le père s’inquiète « Heu, madame. C’est pas le bon nom de famille. » Une étiquette entoure la minuscule cheville d’Ousmane. Accolé à son prénom, le nom de famille de la mère. La sage-femme répond : « Oui monsieur, c’est normal. Ici, on met toujours le nom de la mère. Mais pour son nom officiel, vous pouvez choisir à la commune. »
A 12h30, les sages-femmes convergent vers la salle de repos. Elles se retrouvent autour d’une grande table ovale aux allures de bureau ministériel. Les tupperwares cabossés trahissent des repas de midi faits des restes de la veille. On s’assoit, on souffle, on rit un peu. Parmi elles, il y a Ilona, c’est son premier jour. « Toi ton CDD, il va jusqu’à quand ? », demande t-elle. On le sent dans les voix, dans les regards : une inquiétude tue. L’odeur de la peur se mêle à celle du mauvais café.
L’avenirEn janvier 2026, la maternité de Saint-Pierre va passer de quatre services – salle d’accouchement, maternité 508, maternité 608 et grossesses à haut risque – à trois services. Le service de grossesses à haut risque va fusionner avec la maternité 608. Dix lits en moins, un réaménagement lourd, et surtout plusieurs femmes vont perdre leur emploi : huit équivalents temps plein. Janvier 2026, c’est sur toutes les lèvres, mais surtout, et ça c’est peut-être le pire, dans toutes les têtes.
La porte de la salle de repos s’ouvre. « Ah, voilà l’autre Clémence ! ». Clémence Bertouille entre, sa démarche sautillante témoigne d’une bonne humeur apparente, cheveux tirés en chignon, elle remplit un grand verre d’eau et s’affale sur une chaise. « Elles sont géniales les dames ! », dit-elle, encore habitée par la visite de sa dernière patiente. « Je vais être triste qu’elles partent. Il y en a une qui a pleuré à l’idée de quitter la maternité. »
Clémence Bertouille, sage-femme à la maternité 508 revendique des meilleures conditions de travail. Elle aussi guette les restrictions budgétaires avec la boule au ventre. « On va donc avoir un service mixte grossesse à haut risque et maternité. Pour faire des économies », explique-t-elle. « Ça veut dire qu’on va avoir dans le même service des mamans qui ont perdu leurs bébés, et quelques chambres plus loin, des mamans avec des bébés qui vont bien. Et nous les sages-femmes, on devra passer de l’un à l’autre. »*
J’ai peur de devoir un jour me dire que, pour me protéger, je pars d’ici. Je pars de l’hôpital, je pars de Saint-Pierre.
Le plus inconfortable, c’est l’incertitude. Les sages-femmes savent que certaines d’entre elles verront leur CDD non renouvelé en janvier. « On n’a pas encore de nouvelles, donc c’est très anxiogène. On le sent fort pour l’instant », commente Clémence Bertouille.
Cette restructuration aura aussi un impact sur la charge de travail des sages-femmes, déjà élevée en milieu hospitalier. « On aura plus de patientes par sage-femme. Ce qui nous fait très peur c’est de ne plus avoir assez de temps avec les mamans et les bébés. On veut que la qualité des soins ne soit pas impactée, mais la seule solution, c’est que ça nous impacte nous. On se demande dans quelles conditions, dans quel rythme on va devoir travailler. »
Clémence Bertouille est sage-femme à Saint-Pierre depuis cinq ans. Elle est passionnée et animée par ce métier, mais inquiète pour sa santé mentale et physique. « J’ai peur de devoir un jour me dire que, pour me protéger, je pars d’ici. Je pars de l’hôpital, je pars de Saint-Pierre. »
Son air grave se dissipe et ses yeux semblent retrouver la lumière : « Il n’y a rien qui me passionne autant que la naissance. C’est incroyable. Cet alliage hyper particulier entre la force et la vulnérabilité ; le pouvoir d’une maman qui vient d’accoucher et la fragilité d’un bébé qui vient de naitre », raconte Clémence. Si elle continue malgré des conditions qui s’alourdissent, c’est grâce à cette force. « Il y a peu d’endroits où il y a si peu de barrières. On a une proximité telle, physique et émotionnelle. Ce qui me fait tenir, c’est le privilège d’être témoin chaque jour, de l’intime qui se joue dans la naissance d’un bébé et le post -partum. »
Elle sourit : « Ce qu’il se passe dans nos chambres de maternité et dans nos salles de naissance… si ça pouvait se passer comme ça dans nos rues, ce serait incroyable. »
36 heures pour lutterIl est 16 heures. Devant l’immense bâtiment du CHU Saint-Pierre, rue aux Laines 105, une tonnelle rouge, usée par les intempéries, abrite un groupe de sages-femmes. Elles tiennent un piquet de grève devant l’hôpital pendant 36 heures, pour protester contre les mesures du gouvernement Arizona. La statue à côté d’elles a été habillée pour l’occasion d’un drap blanc, marqué de ces 31 lettres capitales : « La maternité n’est pas une entreprise ! »
Autour des sages-femmes, plusieurs chaises de camping trônent, tristes, inutiles, condamnées par le passage de la pluie. Elya et Morgane sont debout. Elles rient, chantent, dansent. Leurs regards pétillent mais trahissent les jambes ankylosées par le froid, le manque de sommeil.
Les pancartes autour d’elles crient leurs revendications, en dissonance avec les airs joyeux et les rires qui inondent les discussions. « Les sages-femmes en ont ras le col. » « Les politiques économisent. L’hôpital public agonise. » Et au-dessus de leur tête, comme une épée de Damoclès glaciale : « Hôpital précaire : Patient.e.s -> cimetière ».
Si elles sont là, c’est parce qu’elles ont peur : pour l’avenir, pour elles, pour leurs patientes. Si elles sont là, c’est parce qu’elles exècrent les coupes budgétaires et la logique de rentabilité qui s’impose à l’hôpital public. Le financement des sages-femmes est calculé sur base du nombre d’actes techniques réalisés sur les patientes. Pour Elya, il faut sortir de ce financement à l’acte, qui impose une logique chiffrée, incompatible avec leur métier. « On est sages-femmes. Oui, il y a des actes techniques, mais aussi et surtout de l’accompagnement. Beaucoup d’accompagnement émotionnel, social, d’éducation à la santé, de prévention. Tout ça, c’est pas quantifiable. Quand tu parles une heure avec une patiente qui a besoin de vider son sac, qu’elle te parle de quelque chose d’hyper traumatique, en fait, officiellement, t’es pas payée pour ça. »
Et puis, comme Clémence Bertouille, et comme tant d’autres sages-femmes, Elya et Morgane redoutent de ne plus pouvoir, ou savoir, prendre le temps. Morgane commence : « Aujourd’hui on a déjà parfois cinq patientes en maternité, mais maintenant, ça va plus être rare. Je te laisse imaginer le bordel sachant que tu dois faire des soins sur cinq mamans et cinq bébés, qu’un bébé ne tête pas à heure fixe, que les mamans ont des besoins différents les unes des autres… C’est épuisant. »
Leurs inquiétudes se répondent. Elya poursuit dans le même souffle : « C’est très fatigant de courir, même dans sa tête. Je pense que le temps, on va continuer de le prendre. Donc c’est nous qui allons passer à la trappe plutôt que nos patientes. On se sacrifie, mais quand je dis sacrifice, je parle de besoins primaires : aller faire pipi, boire de l’eau, manger. Mais on a nos limites. À un moment, quand les moyens ne suivent pas, on ne va pas pouvoir donner toujours plus de notre personne. »
Les sages-femmes redoutent d’autres mesures du gouvernement Arizona, notamment la réforme des retraites, qui va impacter le métier. Beaucoup de travailleuses sont à temps partiel, à cause de la pénibilité du métier. Elya a 24 ans, elle travaille à Saint-Pierre depuis deux ans et demi et a déjà diminué son temps de travail à 84 %. Elle explique : « C’est un métier pénible. Tu fais des horaires 9h – 21h… Et même en diminuant mon temps de travail, comme les heures sont calculées par mois, il y a des semaines où je travaille plus de 50 heures. Après je ne travaille pas pendant quatre jours, mais je ne sais rien faire pendant ces jours-là, je récupère, je dors. C’est épuisant. » Elle s’enfonce un peu plus dans sa veste et frotte ses mains énergétiquement, à la recherche d’un peu de chaleur.
Le métier est presque exclusivement féminin : 97% des sages-femmes sont des femmes, selon Statbel. Une réalité qui se traduit par davantage de temps partiel, donc des pensions plus faibles. « Quand t’as des enfants, c’est impossible d’être à temps plein. Et c’est pas un métier où tu peux te permettre de payer une babysit… Donc on cotise moins pour notre pension », déclare Elya.
Si elles craignent pour leurs conditions de travail, elles craignent aussi pour leurs patientes. L’épuisement et la rapidité qu’on leur impose retombent sur les femmes qu’elles accompagnent. La maternité de l’hôpital Saint-Pierre accueille 40 % de femmes qui ne parlent pas français. Pour Morgane, le temps est d’autant plus indispensable avec ces mères-là. « Il faut prendre le temps pour demander à ses patientes leur consentement. Est-ce que je peux regarder ton périnée ? Ta vulve ? Qu’est-ce qu’on va faire quand on n’aura plus le temps ? On va les allonger sur leur lit, leur dire d’écarter leurs jambes et de nous montrer leur vulve ? On ne peut pas faire ça. »
Morgane refuse de mettre en péril la dignité des patientes. « Surtout que ce sont des patientes qui ont parfois connu des violences, les routes migratoires, l’excision, qui ont été torturées… On veut garantir à ces femmes-là aussi des soins de qualité et dans le respect. »
Qu’est-ce qu’on va faire quand on n’aura plus le temps ? On va les allonger sur leur lit, leur dire d’écarter leurs jambes et de nous montrer leur vulve ?
Le soleil s’est couché derrière le bâtiment de l’hôpital. La température a baissé de quelques degrés. Les sages-femmes sont toujours là, la musique résonne un peu plus fort. Quelques mètres plus loin, les portes tournantes de l’hôpital continuent de fonctionner. Elles engloutissent des femmes, des hommes, des travailleuses, des malades, des bonnes et des mauvaises nouvelles. Elles ne s’arrêtent jamais de tourner.
La nuitClémence Demaret arrive devant l’entrée de l’hôpital, rue aux Laines 105, à 20h10. Elle aime bien travailler la nuit : « Il n’y a pas les gynécos, les pédiatres, les visiteurs, il ne faut pas organiser les sorties… » Juste les sages-femmes, les mères et leurs bébés. C’est plus intime, plus silencieux.
Cette nuit, elles seront trois sages-femmes pour douze mères et douze nouveau-nés. Clémence commence son tour par la chambre une. Elle entre presque sur la pointe des pieds, pour ne pas trahir le calme de la nuit. La jeune mère est au téléphone avec sa fille de cinq ans. C’est son voisin de chambre, à Fedasil, qui la garde en attendant son retour. La mère lui adresse un bonne nuit tendre et des embrassades virtuelles. Clémence sourit. « Bonjour Madame. Comment allez-vous ? Je dois faire une prise de sang à votre bébé, vous voulez venir avec nous ? » Clémence a lu la situation psychosociale de la mère. Elle sait qu’elle était réfugiée en Suède, qu’elle est arrivée en Belgique pour fuir un homme violent, le père du bébé.
Le nouveau-né vit des premiers jours un peu contrariés. Il régurgite beaucoup, il a avalé trop de liquide amniotique à l’accouchement. Clémence cherche la minuscule veine. Le bébé régurgite encore. À côté, la mère s’assoit, détourne les yeux, elle n’aime pas voir son enfant souffrir, déjà. Clémence murmure des mots dont on ne sait plus très bien s’ils s’adressent à l’enfant ou à sa mère : « Oui je sais, tu as un petit peu la nausée… On t’en demande beaucoup… C’est pas facile hein, les premiers jours de ta vie… »
Entre 1 h et 2 h, les sages-femmes prennent leur pause. Elles se retrouvent dans la salle de repos. Elles parlent d’elles : les projets de mariage, les achats de maison, les enfants… Certaines ferment les yeux quelques minutes, la nuque cassée contre une chaise trop dure. Et puis, toujours, elles parlent « des dames », c’est comme ça qu’elles appellent les patientes. Elles racontent les mêmes histoires, encore et encore.
Elles se souviennent de cette dame qui était enfin tombée enceinte, après plusieurs fausses couches. À l’échographie, la sage-femme avait vu que le bébé ne survivrait pas. La patiente avait voulu poursuivre sa grossesse jusqu’au bout, espérant un miracle, portée par l’envie irrépressible d’avoir un enfant à elle. L’accouchement s’était bien passé, la mère allait bien, mais le bébé n’avait pas réussi à prendre son premier souffle. La dame voulait sentir son bébé, posé sur son ventre, avant le deuil.
Leur discussion est interrompue par une sonnerie. C’est la chambre 4, la patiente de Clémence. La mère essaye de tirer son lait, n’y arrive pas, elle est épuisée. Elle n’arrive pas à dormir. Clémence lui propose de donner un biberon au bébé et de l’endormir. La mère accepte immédiatement, soulagée.
Clémence emporte le petit être pleurant dans le bureau, le nourrit et le berce jusqu’à ce qu’il s’endorme, la paix revenue sur son visage. Quand elle rentre dans la chambre quatre pour déposer le bébé dans son landau, la mère dort déjà, d’un sommeil rare et profond, comme en témoignent ses ronflements.
Dans le couloir, Clémence respire dans le silence retrouvé. La nuit, c’est le calme, mais c’est aussi la solitude, le noir, le moment où les angoisses remontent. Les bébés sont fatigués. Les mères pensent.
Cri premierDevant les urgences du CHU Saint-Pierre, la grève continue. Les mêmes voix, les mêmes colères, les mêmes espoirs retentissent dans le noir de la nuit.
Elya affirme : « On parle souvent de vocation à propos du métier de sage-femme. Mais être sage-femme, c’est pas une vocation. Une vocation, c’est quelque chose qui te produit que du bien. Alors que là, ça m’angoisse, ça me stresse. » Elle réfléchit quelques secondes puis reprend : « Ce qui nous fait tenir, c’est qu’on croit en ce qu’on fait. On croit que ce qu’on fait est bien, et que c’est important qu’on continue de le faire. »
Au même moment, au dixième étage, dans une des chambres de l’hôpital Saint-Pierre, une dame crie. Elle pousse, elle pleure, elle expulse un être de son corps. Le nouveau-né quitte les 37 degrés confortables de sa mère, prend son premier souffle, et le froid frappe son petit corps. Il est ébloui par la lumière. Ailleurs dans le bâtiment, des vies s’étiolent. En bas, des femmes luttent. Ici, un humain apparaît. Un humain qui va aimer, douter, trembler, vivre comme tous les autres. Il sent des mains qui le saisissent, le tirent de son monde confortable pour le déposer dans sa vie nouvelle. Ces mains, ce sont celles d’une sage-femme.
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« L’héritage politique du Dolle Mol crée une politique punitive »
Nonna Jouannaud
Dans le centre-ville de Bruxelles, au milieu des enseignes calibrées pour les visiteurs et des appartements devenus Airbnb, subsiste un lieu dont l’histoire détonne : le Dolle Mol. Véritable fief de la contre culture à la fin des années 60, relancé par Jan Bucquoy, figure du surréalisme, en 2008, il est finalement repris par Simon Corto en 2018, qui transforme sans dénaturer cet espace en bar de quartier, selon lui essentiel dans un environnement capturé par le tourisme. Entretien avec celui qui tente de maintenir le Dolle Mol debout, autrement.
En 1969, au moment de sa création, quelle était l’identité du Dolle Mol et à qui s’adressait-il ?
À sa création, le Dolle Mol était une librairie rue du Marché au Fromage. Herman Claeys, celui qui a crée le lieu, vendait des livres et revues interdites : de la pornographie, de l’érotisme, du communisme. Les gens venaient lire sans acheter, donc il a commencé à vendre de la bière. Puis l’endroit a déménagé ici et c’est devenu un bar qui gardait le côté librairie, avec débats et échanges.
Le lieu a connu beaucoup d’ouvertures et de fermetures. Quels moments ont marqué cette histoire mouvementée ?
Le bar a ouvert, fermé, rouvert… Il a été tenu par des gens de gauche comme de droite, flamingant. En 2006, Jan Bucquoy, un des piliers des artistes belges anarchistes surréalistes, l’a repris : il en a refait un fief anarchiste et surréaliste, avec le musée du slip à l’étage. C’était un point de rendez-vous pour les gauchistes et anarchistes, avec des débats et des actions symboliques. Ils partaient tous d’ici pour aller attaquer le palais royal ensemble. C’était un lieu de discussion, il y avait des débats à l’étage. Et puis il a arrêté après une cessation de bail en 2015. Le bar est resté à l’abandon pendant 3 ans. En 2018, on a contacté le propriétaire pour reprendre le bail. C’était des longs mois de travaux pour remettre l’ordre ici, mais on en a fait un bel espace.
Lorsque vous reprenez le bar en 2018, quel projet vous portait ?
Nous avons repris le bar à cinq, en créant l’asbl « Dolle Mol Project». Collectivement, on voulait faire du Dolle Mol un lieu d’échange : expositions, concerts, débats, dans l’idée de faire émerger de jeunes artistes bruxellois. Moi, je voulais surtout créer un bar de quartier, ça me semblait nécessaire dans cet environnement. Un bar simple, belge, où tout le monde se sent à l’aise, avec un noyau d’habitués mais aussi des touristes en quête d’un lieu chaleureux et singulier.
Aujourd’hui, le centre-ville semble tourné vers les flux touristiques et le commerce. En quoi cet environnement influence-t-il votre manière de faire vivre le Dolle Mol ?
Ce quartier est fait pour les touristes. Quand tu vis ici dans le centre-ville, en tant que riverain, à un moment ça devient presque désagréable. Il y a peu de maisons et beaucoup d’Airbnb, donc peu d’endroits où les habitants peuvent se réunir sans finir dans un bar touristique. Et puis ceux-ci ont un fonctionnement spécifique: tu commandes, tu reçois un numéro, tu t’installes. Ici, on prend le temps de discuter avec les gens. C’est ce qui rend un bar de quartier essentiel dans cette zone et c’est ce qui a fidélisé la clientèle. Il fallait un espace pour que les habitants du quartier puissent se retrouver. Alors le Dolle Mol a trouvé sa place comme ça. Le point faible du quartier est devenu le point fort de ce bar.
En mars 2023, le bar a dû fermer plusieurs jours sur ordre du bourgmestre. Que s’est-il passé, et qu’est-ce que cela révèle selon vous ?
On organisait des expos et des concerts dans le cadre de l’ASBL. Les jams marchaient très bien. Mais la voisine d’en face appelait sans cesse la police pour le bruit. On a eu trois jours de fermeture administrative, puis huit jours, ce qui pèse financièrement. Je n’avais pas autant conscience que ça allait être aussi intrusif et exagéré. À peine les balances d’un concert finissent qu’on est verbalisé. C’est l’héritage politique du bar qui crée cette politique punitive. Tant que le bar s’appelle le Dolle Mol, on restera dans leur viseur. On pourrait tout repeindre en rose, ou en faire un bar à vin, ils (les autorités) resteront alertes. Parce que, selon eux, ça reste un bar de contre-culture. Le seul moyen de changer ça, ce serait de renoncer au nom du bar. Et ce n’est pas ce qu’on veut, parce que ça voudrait dire faire une croix sur l’histoire de ce lieu.
Est ce que vous vous considérez aujourd’hui encore comme un bar politisé ?
Quand nous on a repris, on a voulu en faire quelque chose de moins politisé, pour en faire un espace avant tout humaniste, ouvert et profondément attaché à la liberté d’expression, au sens large. Si le bar est apolitique, ça crée des mélanges. Et c’est ça qu’on voulait à la base. Quand le bar était connoté officiellement à gauche, indirectement, ça excluait pas mal de gens. Selon moi, le bar de quartier ne s’associe pas vraiment au concept d’opinion politique. Les personnes qui viennent dans cet endroit veulent juste la paix, boire une bière, sans pour autant rentrer dans des débats. Ici, on va accueillir vraiment de toutes les classes sociales, des patrons d’entreprises, comme des gens qui vivent presque dans la rue. Et ça, c’est rare quand même.
Avez-vous le sentiment de devoir limiter vos activités à cause du contexte du centre-ville ?
Complètement. Les concerts commencent à 21h30 et finissent à 22h30. Avant, il y avait des jams partout dans le centre ; maintenant c’est presque impossible. Les riverains se sont habitués au silence pendant le Covid. On préfère un centre lisse. Et ça se voit à travers le budget de la culture, ils choisissent de mettre l’argent dans certains endroits qui plaisent au touriste plutôt que de donner un peu à tout le monde et créer une diversité de propositions. Ici, à la fin de l’année, on va arrêter l’ASBL, parce qu’indirectement, on ne peut plus vraiment répondre à notre objet social. Alors on peut exister en tant que bar, mais l’ASBL n’a plus de raison d’exister.
Jan Bucquoy disait : “Le Dolle Mol, c’est comme le rock’n’roll, il ne meurt jamais.” Cette phrase vous parle-t-elle encore ?
Je le garderai le plus longtemps possible jusqu’au moment où ce serait à perte, que ça me mette financièrement en difficulté ou qu’on ne sache plus payer les fournitures ni les employés. Mais je ne voudrais pas que ça devienne un truc où ils cassent tout et transforment l’espace en spot à matcha.
Ma priorité, pour le moment, c’est de continuer à garder un lieu où les habitués du centre peuvent se voir tous les jours. Ce qui me ferait le plus mal, c’est que tout ces gens perdent ce point d’accroche. Donc pour moi, les concerts, ça vient en seconde priorité. Si on ne peut plus de concert et d’expo, je continuerai quand même l’activité du bar. Et puis un jour, quand ce seront les enfants de mes clients qui viendront boire, peut-être que je passerai le relais.
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« Organiser des festivals en mixité choisie, c’est compliqué »
Photo @Sami Soussi
Joy est un artiste drag queer sexisé et racisé programmé dans de plus en plus d’institutions culturelles. Depuis quelques années, iel incarne son persona drag, Mama Tituba, de manière engagée en abordant des thèmes tels que le racisme et le colonialisme. Cette visibilité dont iel bénéficie aujourd’hui sur scène peut pourtant s’avérer simple inclusion de façade si elle ne s’accompagne pas d’autres mesures la renforçant. Selon iel, elle reste cependant nécessaire pour construire une carrière et poser des pierres pour les suivant·es. Dans ses performances, Joy passe de la colère à la vulnérabilité sans se laisser récupérer.
Tu es de plus en plus programmé et médiatisé. Est-ce que tu te retrouves dans ce qui est visibilisé par rapport à ton travail ?
Alors ça dépend. Déjà je n’ai pas fait le tour du monde de la presse, ça a toujours été de la presse spécialisée artistique, queer, bruxelloise… Mais la question c’est comment éviter l’instrumentalisation en tant que personnes queers et racisées. On a eu cette discussion à Voix de Femme à Liège : comment on fait pour garder notre essence, comment on fait pour ne pas être récupéré·es par des médias, par des politiques, par tout ça ? Et en même temps, ce sont ces moments où on peut être visibles. Donc je dirais que moi je navigue comme je peux. Il y a des fois le token1* tu le prends, parce que tu sais que ça va te servir pour plus tard. Je sais aussi que comme d’autres l’ont fait avant moi, comme j’ai été inspiré par des gens, on pose aussi des pierres pour les générations d’après.
Si je peux être une source d’inspiration pour que d’autres artistes queers racisé·es se lancent…
Tu me dis : “il y a des fois, le token, je le prends”. Est-ce que tu sais où se situent tes propres limites ?
C’est un peu du cas par cas, mais c’est surtout au niveau du salaire ou des conditions. On m’a invité à un festival à Anvers cet été. Déjà, j’étais la seule personne racisée programmée de la journée mais en plus, iels ont oublié de communiquer sur ma venue. Je leur ai fait remonter une fois la remarque, deux fois et iels n’ont pas changé, alors je leur ai dit “je ne viens pas”.
Parce qu’en vrai, combien de fois j’ai été un token, la seule personne drag queer et en plus racisée au milieu de drag queens blanches. Dans les institutions, c’est genre “regardez, on est inclusifs, on a programmé une personne racisée”. En fait, il faut aussi que les personnes blanches, les collectifs, les institutions se donnent les moyens de se déconstruire, de faire de la recherche, vraiment. Comment est-ce qu’on peut être plus inclusives, pourquoi est-ce qu’on doit l’être, et comment éduquer aussi le public. Ça ne suffit pas de juste le vouloir. Qu’est-ce que vous êtes prêt·es à prendre comme risque ?
Est-ce que ça te semble possible d’échapper à l’instrumentalisation ?
La conclusion qu’on avait eue à ces discussions, notamment via Jhaya Caupenne, alias Destiny Gabbana, qui fait partie de la scène voguing2* de Bruxelles, c’est qu’en fait la seule façon de garder notre essence c’est la mixité choisie. C’est rester entre nous et se promouvoir entre nous. C’est créer des espaces en mixité choisie3*, des espaces culturels. Comment contrer l’impérialisme blanc ? C’est en créant des espaces dédiés aux personnes racisées, aux personnes queer. Ça, ça n’arrivera jamais.
Pourquoi?
C’est très difficile d’organiser des festivals ou des ateliers en mixité choisie, c’est toujours très compliqué. On va brandir le drapeau du rejet, du manque d’inclusivité, du communautarisme, parce que ça emmerde l’impérialisme blanc. Ils veulent garder le pouvoir, l’ascendant. Quand on s’indépendantise, c’est là, je pense, le danger pour eux.
Pourquoi il n’y aurait pas juste un théâtre où il n’y aurait que des spectacles de personnes racisées ? Il y a plein de théâtres où il n’y a que des personnes blanches qui jouent, donc pourquoi il n’y en aurait pas ?
Dans un rêve idéal, j’aimerais que les lieux culturels ne soient pas que des lieux institutionnels blancs. J’aimerais que ce soient des lieux avec une vraie mixité. Je ne parle pas juste des artistes sur scène, ça passe aussi par les personnes qui sont employées, les personnes qui dirigent les institutions. Des vraies représentations, des programmateurices qui sont concerné·es. Mais ça demande des efforts, ça demande peut-être de mettre plus de moyens, enfin déjà de mettre des moyens de base. Ça veut aussi dire peut-être embaucher des personnes médiocres. On n’est pas prêt·es.
T’es racisé·e, tu viens.
Pourquoi des personnes médiocres ?
Dans le sens où, en tant que personne racisée, il faut que tu sois irréprochable.
Mais c’est tout à revoir. On sait que les personnes racisées ont moins d’accès aux diplômes, aux études, dû à des précarités systémiques. Alors, peut-être qu’il faudrait engager aussi des gens sans diplôme. Comment donner sa chance à tout le monde ? On va toujours trouver un truc pour ne pas embaucher la personne. Mais nan, en fait. T’es racisé·e, tu viens.
Ça va prendre du temps, d’arriver à créer de la tolérance, à embrasser chaque singularité culturelle et les promouvoir comme plein de couleurs qui créent un tableau. Arriver à respecter, à travailler avec des personnes de tout horizon, de toute culture, de toute religion différente, mais qui ont chacune à apporter. C’est des trucs que je ne comprendrai jamais chez les fachos. Un plus un, ça fait moins deux chez eux.
En parlant de ce lien avec les autres, est-ce qu’il y a des retours de public qui t’ont marqué ?
En général, je suis surtout touché par les retours des personnes racisées, parce que c’est un public encore extrêmement minorisé dans la communauté queer bruxelloise. Quand je fais des performances qui parlent de racisme, de colonialisme, d’adoption et que j’ai des personnes concernées qui me disent «ça fait trop du bien d’en parler, merci de prendre la parole, c’est important de dire les choses», c’est ça qui me touche le plus. Je suis aussi souvent fort touché des publics qui ne sont pas du tout de notre communauté, des personnes âgées ou des gens qui n’ont jamais vu de drag de leur vie et qui ressortent de là avec des étoiles dans les yeux. C’est trop bien de se dire que t’es le premier artiste drag qu’iels ont vu.
Peux-tu me parler de la notion de colère qui ressort de tes shows ?
Mon drag a beaucoup évolué depuis trois ans et demi. Effectivement, quand j’ai commencé, la colère était un moteur parce que c’est une émotion forte que je connaissais bien. Maintenant, le drag a été un exutoire. A force de vider la vanne, il y a moins de choses à sortir et je suis aussi arrivé à une sorte d’apaisement. Je cherche d’autres moyens de faire passer des messages, peut-être par la vulnérabilité. Je pense que la colère peut être aussi transformatrice de quelque chose pour aller vers le soin, vers la réflexion. C’est un peu une énergie brute. Comment tu la transformes pour dire, “et maintenant, quoi ?”.
Et maintenant, quoi ?
Joy a obtenu le statut d’artiste en février dernier et poursuit sa carrière. Iel tournera avec le spectacle “Playback” en Belgique et en France, pour lequel une cagnotte a été lancée.
1“Token” ou “jeton” en français, représente ici une situation où la personne minorisée est utilisée pour “symboliser” l’inclusivité de l’organisation qui l’engage, sans autre mesure mise en place.
2Le voguing est un mouvement de danse issu de la communauté LGBTQIA+ noire-américaine, historiquement pratiquée dans des ballrooms comme mouvement émancipateur des oppressions blanches hétéropatriarcales.
3 La mixité choisie, c’est le fait de se regrouper entre personnes partageant certaines identités opprimées (de race, de genre, d’orientation sexuelle, etc), afin de ne plus se retrouver en marge dans ces espaces dédiés.
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« Je veux gagner des disques d’or »
Ema Sojeva
Manager musical de profession, Dimitri Borrey a géré la carrière de différents artistes, notamment Stromae et Loïc Nottet. Cet agent qui voit grand nous raconte l’évolution rapide du monde musical.
Comment avez-vous commencé dans la musique ?
Je suis tombé dans la musique par passion. Je chantais devant mon ordinateur, je sortais beaucoup et je faisais mes propres mixtapes chez moi. J’ai des dossiers. J’ai commencé par le rap, puis j’ai voulu être producteur et finalement je deviens compositeur pour être aujourd’hui manager musical, enfin ce qu’il en reste. Tout s’est construit progressivement.
Qu’est-ce qui a changé dans votre métier depuis vos débuts ?
À l’époque, vers 2009, il fallait des bons contacts : un super RP pour gérer l’image publique et les relations avec les médias, quelqu’un pour la radio, quelqu’un pour le digital. On faisait des cassettes que je déposais dans tous les médias belges, MTV, MCM, JIM TV. Aujourd’hui, les artistes s’adressent directement à leur audience. Ils exercent plus de responsabilités sur les épaules. Mon rôle en tant que manager musical il a pivoté : je suis devenu partenaire, un peu le CEO de la boîte de l’artiste, c’est-à-dire celui qui coordonne les décisions stratégiques.
Comment les contrats fonctionnent-ils aujourd’hui ?
Avant, il y avait deux types de contrats : artiste et licence. Le contrat d’artiste te donnait 10 à 15%, le contrat de licence, lui, 25 à 35%. Maintenant, on ajoute ce qui s’appelle le contrat de distribution, où l’artiste reçoit une avance mais fait tout, tout seul. L’industrie a totalement changé, mais les opportunités de revenus à long terme, grâce aux catalogues et aux droits d’auteur, restent incroyables.
Vous parlez d’importance du catalogue. Vous pouvez expliquer ?
Oui, c’est un point essentiel. Un tube continue de générer de l’argent pendant des années, parfois des décennies. J’ai des morceaux qui rapportent encore aujourd’hui 5000 euros par jour, 15 ans après leur sortie. Si j’avais compris comment fonctionne ces chiffres, j’aurai pu avoir 20% à l’époque, et ce serait 1000 euros par jour dans ma poche.
Que vous pouvez-nous dire au sujet de Stromae ?
C’est mon frère, c’est mon premier bébé. Lui, il était très second degré et moi, j’étais trop sérieux. Il comprenait vite comment fallait interagir avec le public et anticiper les critiques, il est juste trop fort. À l’époque on le voyait comme un mec qui n’allait pas durer alors qu’on savait qu’il était trop talentueux, c’est une icône.
Comment se sent-on quand on est celui qui est derrière la scène ?
Tous ceux qui disent qu’on est dans l’ombre, ce sont des mythos ! Moi, je veux être reconnu pour mon travail, un peu comme Steve Jobs dans son domaine. Je veux être reconnu par mes pairs, pas dans la rue. Qu’on se dise ‘lui il a fait ça, il a créé ce morceau, il a signé avec lui’. C’est ça que je veux transmettre comme énergie.
Pourquoi vous ne vous êtes pas mis en avant ?
C’est faux, j’ai été mis en avant, le S (Stromae, nldr) m’a mis en avant. Je suis dans ses vidéos, à tous ses concerts, il remerciait son manager. Il a toujours été très malin de mettre son équipe en avant. C’est grâce à lui que j’ai rencontré les Kanye West, les Madonna, les plus grands de ce monde.
Comment avez-vous fait pour enchainer les succès ?
Les premières salles qu’on a fait aux États-Unis, on remplissait 200-300 personnes, et ensuite on a fini au Madison Square Garden. Chaque étape demandait la bonne stratégie, le bon RP, et la recommandation des pairs comme Kanye ou Rolling Stone. Le vrai succès pour moi, c’est l’impact : combien de vies tu as touchées, combien de personnes ton travail a pu inspirer ou fédérer.
Quel a été votre apogée ?
L’apogée en termes de carrière, c’est Stromae. Mais je ne considère pas que je suis encore arrivée à l’apogée que je veux, tout dépend de ce que je veux encore accomplir. Il y a encore des nouveaux projets à mettre en orbite, de nouveaux talents à développer. Si je dois parler de Loïc Nottet, j’en suis moins fier, je n’ai pas réussi à reproduire ce même niveau de succès critique et commercial.
Comment avez-vous réussi à vous imposer dans l’industrie musicale ?
Avec curiosité et stratégie. Même avec peu de moyens, on peut créer un univers et fédérer des talents autour d’un projet. Aujourd’hui, un ordinateur suffit pour produire de la musique. Le secret, c’est l’organisation, la vision et la capacité à anticiper les mouvements du marché, de géopolitique à la culture pop.
Comment décririez vous votre motivation aujourd’hui ?
J’ai la dalle, comme un joueur de foot qui veut son Ballon d’Or. Je veux gagner des titres, avoir un impact sur la vie des gens. Je pense que j’ai transformé mon traumatisme d’enfant en un moteur de réussite. Je veux toujours chercher le succès, prouver mes forts et montrer mes marques. Ça paye mais je cherche encore plus, je ne sais pas pourquoi, je veux toujours plus.
Quels sont vos futurs projets ?
Développer des niches inédites, comme la musique chrétienne. Dans quelques temps tu vas voir c’est ça qui va exploser et qui va marcher et c’est là qu’on va parler de moi. Je sais que je vais réussir à atteindre ce que je recherche, je vais viser les étoiles comme quand j’étais petit et que je voulais devenir astronaute. J’aurai mon nouveau prime et ma nouvelle era.
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Entre fantasme et réalité : vivre de son image sur Mym
Photos : Jade Regau
Archessia, de son vrai prénom Stéphanie, est travailleuse du sexe sur la plateforme Mym depuis 6 ans. Loin des fantasmes et des clichés sur l’argent facile, elle n’a jamais atteint le salaire minimum général. Aujourd’hui, elle raconte son quotidien sans tabou et ce que signifie réellement vivre de ce métier.
Comment avez-vous commencé ce métier ?
C’est ma colocataire qui m’a parlé de la plateforme Mym. J’ai débuté avec des photos de pieds, parce qu’à la base, je ne voulais pas faire de porno. Sauf que je me suis rendue compte que le marché des pieds était saturé. J’ai des jolis pieds mais ils ne sont pas extraordinaires. Par contre, j’ai des seins et en plus ils sont percés. Alors, je me suis dit, je vais essayer de garder un anonymat et de concentrer tout sur ma poitrine. Mais là aussi, j’ai réalisé rapidement que l’anonymat ne fonctionne pas. Alors pour parler de manière franche, pour l’appât du gain, j’ai repoussé toujours plus mes limites en laissant mon anonymat de côté. Les personnes qui viennent sur ces plateformes recherchent une réelle connexion. Pour parler de manière crue, ils veulent un accompagnement à leur branlette. Il faut amener quelque chose de différent de ce que proposent les plateformes gratuites comme PornHub, pour que ça fonctionne.
Pouvez-vous m’expliquer concrètement comment fonctionnent les plateformes Mym et OnlyFans ?
Le plus facile, c’est de décrire Mym comme l’Instagram du sexe. On poste ce que l’on veut comme photos et vidéos et les utilisateurs peuvent venir nous parler par messages privés. L’abonnement, ici, fonctionne de manière mensuelle. Pour ma part, je passe une journée à réaliser tout mon contenu et pour le reste je poste chaque jour trois photos censurées et une photo publique et, le vendredi, c’est une vidéo. OnlyFans, je suis en train de quitter la plateforme petit à petit parce que ça ne fonctionne pas bien.
On pourrait dire qu’OnlyFans, c’est un peu le McDo du cul, tandis que Mym c’est la petite friterie de la gare du cul. Mym est plus intimiste, avec moins de grands noms et la possibilité de mieux valoriser ses abonnements. OnlyFans, en revanche, est saturé, avec beaucoup de créatrices célèbres qui vendent à bas prix, ce qui rend la concurrence difficile. Elles vendent leur abonnement à 1 euros par mois sur OnlyFans, pas besoin de demander plus, étant donné qu’elles ont des millions d’abonnés. C’est donc impossible pour nous, plus petites créatrices, de rentrer en concurrence.
OnlyFans c’est un peu le McDo du cul, tandis que Mym c’est la petite friterie de la gare
Selon vous, qu’est-ce qui explique que 1% des créatrices de contenu sur OnlyFans raflent un tiers des revenus de la plateforme (chiffre cité dans le reportage Youtube de la journaliste Charlotte Vautier) ?
Je pense qu’il y a plusieurs choses. Souvent, ces personnes qui font partie des 1% ont buzzé sur d’autres plateformes. Par exemple, Khalamite qui est dans ce reportage a buzzé sur la plateforme Jackie & Michel, qui est connue pour être problématique en raison de nombreux cas de viols et de proxénétisme. Il y a un côté un peu frustrant de se dire qu’il n’y a peut-être aucune façon éthique et saine d’arriver dans ces 1%. L’affaire récente de Bonnie Blue devenue virale après avoir fait un marathon sexuel avec des centaines d’hommes, illustre bien la surenchère du métier. On se demande ce qu’on va devoir proposer pour continuer à satisfaire nos abonnés.
Quel est votre revenu sur la plateforme Mym ?
En moyenne, je gagne 300 euros par mois. Au début, je pensais gagner facilement un SMIC mais ça n’a jamais été le cas. Mon abonnement s’élève à 19,99 euros par mois et mes contenus personnalisés à 40 euros mais je ne touche qu’une partie. Mym se sucre sur notre dos en prenant 25% de commission. Et encore, moi ça va, parce que j’ai les allocations handicapées mais les personnes qui ne comptent que sur le TDS, ce n’est pas facile de terminer le mois. Je reçois 1200 euros d’allocations de handicap à cause d’un petit cocktail de pas mal de choses : maladie de Crohn, Verneuil, Scheuermann et je suis également borderline et sur le spectre de l’autisme.
Vous utilisez quoi exactement comme matériel pour créer du contenu ?
J’ai aménagé le garage en studio, avec des loquets aux portes, pour qu’il y ait le plus de sécurité possible. J’ai une petite centaine de tenues maintenant et pas mal d’accessoires. D’ailleurs, c’est quelque chose que j’ai vite appris. Au début, je pensais que plus le gode était grand, mieux c’était, mais en réalité, loin de là. Il y a beaucoup d’hommes avec des pénis de tailles différentes qui cherchent à pouvoir s’identifier.
Est-ce que ce métier a changé le rapport à votre corps ?
Oh oui, beaucoup ! Ça m’a aidé à 100%. Je me détestais avant, je ne savais pas me regarder. Je prenais ma douche en regardant le plafond. Ce n’est pas la validation masculine qui m’a aidée. En fait, quand tu prends des photos de toi nue sous tous les angles, il y a une dédramatisation de l’image que tu as sur ton corps. Dans le sens où là mon corps et moi, on est deux entités différentes, c’est mon collègue de travail. Et en même temps, je me suis réapproprié mon corps, en apprenant ce qui m’allait bien et en me rendant compte que oui, je suis belle, je m’aime et c’est cool.
Comment est-ce que vous vous présentez quand des gens vous demandent ce que vous faites dans la vie ?
En général, pour détendre l’atmosphère, je dis pute. Une fois qu’on retire un petit peu ce pouvoir de la honte, ce qui reste, ce sont juste les rires, même s’ils sont un peu gênés. J’ai un couple d’amis qui sont tombés sur moi il y a quelques temps, ça les a fait rire, ils ont zappé et ils sont passés à une autre vidéo. Au final, ce qu’il faut retenir, c’est que la plupart du temps, les gens s’en foutent de tout. De plus, je me sens beaucoup plus digne de faire mes photos de fesses dans mon garage, qu’un milliardaire qui va exploiter des centaines de personnes tout au long de sa vie.
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« C’est dans votre tête »
Photos : Jimmy Loozen
En Belgique, une femme sur dix voit son quotidien bouleversé par l’endométriose. Derrière ce chiffre, des milliers de vies marquées par des douleurs si fortes qu’elles empêchent parfois de marcher, de travailler, de dormir ou même d’aimer. Cette maladie invisible enferme chaque jour des femmes dans un cycle de souffrance où fatigue, trouble digestifs et infertilité côtoient trop souvent le doute et l’errance médicale. Parmi elles, Elisa, 22ans, atteinte d’endométriose et d’adénomyose, une forme dite « interne » d’endométriose, où la muqueuse utérine infiltre le muscle de l’utérus et provoque des douleurs extrêmement douloureuses, se bat pour être entendue face à un système de santé encore marqué par des biais sexistes. Pendant des années, ses douleurs ont été minimisées, psychologisées ou renvoyées à la « normalité » féminine. Un déni qui retarde les diagnostics et laisse des milliers de femmes invisibles dans leur propre corps.
Comment s’est passé la première fois où vous avez cherché de l’aide auprès d’un médecin pour ces douleurs?
Je me souviens de la première fois où j’ai présenté ma liste de symptômes à ma gynécologue. Elle m’a répondu : « C’est normal d’avoir mal quand on est une femme, faut pas être une chochotte. » Même de la part d’une femme médecin, j’ai sentie cette normalisation de la souffrance féminine. Je suis sortie de ce rendez-vous sans réponse, juste avec le sentiment d’être invisible. Après ça, j’ai eu une longue période où je ne consultais plus personne. Je me suis dis que c’était peut-être moi qui exagérais, que je devais prendre sur moi. Mais les douleurs prenaient trop de place pour faire semblant que c’était normal. Finalement, c’est moi qui ai décidé d’aller dans une clinique spécialisée de l’endométriose. Là, j’ai rencontré un spécialiste qui, dès le départ, m’a écoutée, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Après quelques examens, il m’a diagnostiquée assez rapidement avec de l’adénomyose. C’était la première fois que je me sentais vraiment entendue, après des dizaines de spécialistes, gastro-entérologues, gynécologues, qui ne comprenaient pas, n’écoutaient pas et ne prenaient pas au sérieux ce que je vivais.
On parle souvent « d’errance médicale » pour l’endométriose. Vous, avec tout ce que vous avez vécu, vous la décrieriez comment ?
Pour beaucoup d’entre nous, c’est vraiment un parcours de combattante. Selon ToiMonEndo, il faut en moyenne 7 à 12 ans avant qu’un diagnostic soit enfin posé, et certaines femmes passent par une dizaine de gynécologues avant que quelqu’un les écoute vraiment. Mais pendant tout ce temps, la vie continue, la maladie avance en silence et elle ronge nos vies petit à petit.
Pour vous, si le diagnostic arrive si tard, c’est uniquement parce que la maladie est compliquée à repérer ?
Non, ce n’est pas juste un problème médical ou technique. C’est aussi lié à des biais sexistes qui sont partout dans le système de santé : nos douleurs sont minimisées, renvoyées au psychologique, on nous dit que c’est dans notre tête, que toutes les femmes ont mal pendant leurs règles. À force d’entendre ça, on finit par douter de soi, alors qu’en réalité on est juste en train de souffrir.
Quand vous avez enfin eu le diagnostic, malgré tout ce que ça implique, est-ce qu’il y a eu du soulagement ?
J’étais tellement désespérée de mettre des mots sur ce que je vivais que, paradoxalement, j’ai appelé ma famille presque avec joie pour leur annoncer. Sur le moment, je ne mesurais pas encore ce que ça impliquait : maladie chronique, vivre avec ça toute ma vie. Mais le soulagement était immense. Après toutes ces années, j’avais juste besoin qu’on me dise : « On sait ce que vous avez ». Malheureusement, il n’existe pas solution définitive pour mon cas, mais au moins, j’ai enfin des réponses. Aujourd’hui, j’ai les mots pour expliquer ce que je traverse vraiment, et ça change tout. Je ne suis pas folle : c’était ça, le plus important à entendre.
Est-ce que, depuis, vous vous sentez davantage prise au sérieux par les professionnels de santé ?
Même si j’ai maintenant des médecins qui me suivent, j’ai encore trop souvent l’impression de devoir hurler pour être prise au sérieux. Le diagnostic ne fait pas disparaître les biais ni la suspicion autour de la douleur des femmes.
Comment la maladie affecte-t-elle vos relations avec vos proches et votre vie sociale ?
La maladie creuse énormément la solitude. J’ai souvent l’impression d’être un poids, d’imposer trop de contraintes. On me dit que je suis trop jeune pour être fatiguée, ou que je pourrais faire plus d’efforts. De mon côté, je donne tout pour masquer mes douleurs, continuer à sortir, sourire, aider, faire comme si de rien n’était.
Qu’est ce que cela implique au quotidien, émotionnellement et physiquement ?
C’est épuisant : toute l’énergie que je mets à paraître « normale » me vide complètement. Il m’arrive d’être en colère contre mon propre corps, de vouloir en sortir, de lui dire : « Fiche moi la paix, ne serait-ce que cinq minutes. » Par moments, j’ai l’impression que la maladie prend toute la place, qu’elle finit par me définir, alors qu’au fond je rêve juste d’être moi même, sans être réduite à ça.
Dans votre quotidien, sur une journée comme les autres, comment est-ce que la maladie se fait sentir ?
Dès le réveil, une fois sur deux, les douleurs sont là : intestins, vessie, tout mon corps me rappelle que je suis malade. Il y a aussi cette fatigue écrasante, même après une longue nuit. C’est difficile de commencer sa journée positivement quand on se réveille déjà épuisée. Je vis avec la crainte permanente d’avoir une crise dans la journée, des douleurs que je dois masquer pour garder une vie sociale, pour continuer à fonctionner. Je me demande tout le temps : est-ce que mon corps va tenir la journée entière ? Est-ce que je vais pouvoir aller jusqu’au bout si les plans changent ? C’est un stress constant, et ce stress intensifie encore la douleur. On finit par avoir peur à l’avance d’une souffrance qu’on connaît trop bien.
Vous évoquez souvent une médecine pensée « par et pour les hommes. » Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous ?
Les spécificités biologiques et hormonales des femmes sont encore trop peu intégrées dans la formation médicale. On le voit dans la façon dont nos symptômes sont considérés comme vagues, exagérés ou psychologiques. L’endométriose en est un exemple flagrant : une maladie qui touche une femme sur dix reste sous-diagnostiquée et mal comprise. C’est révoltant de savoir qu’il existe plus d’études sur la calvitie masculine que sur l’endométriose, alors que cette maladie a un impact énorme sur la vie de millions de femmes. Si c’était des hommes qui souffraient de cette pathologie, je suis convaincue qu’on aurait déjà trouvé des solutions. Ce décalage en dit long sur ce que le système de santé choisit, ou non, de prendre au sérieux.
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Solidarité itinérante
Nonna Jouannaud
Le Ralliement des Fourchettes sillonne les quartiers de Bruxelles pour distribuer à prix libre des repas frais et équilibrés dans le but de garantir un accès à une alimentation de qualité pour tout un chacun. Cette initiative combine solidarité alimentaire, économie circulaire et convivialité avec un public varié.
Ce matin de novembre, une fine couche de neige recouvre pour la première fois de l’année les toits de Bruxelles. Dans la rue Osseghem à Molenbeek, les voitures dorment encore sous le givre. L’air est vif, et les passants baissent la tête pour ne pas lui faire face. Il est 9h55 lorsqu’un bruyant vrombissement se rapproche : celui du camion du Ralliement des Fourchettes.
À l’intérieur, Momo conduit tranquillement, casquette enfoncée sur la tête, grand foulard autour du cou et manteau gris sous lequel on devine de nombreuses couches, prêt à affronter le froid des prochaines heures. Il n’est pas très bavard. Le moteur ronronne et la voix du GPS, programmée avec l’accent ch’ti, remplit les premières minutes de silence « Va pas à toute berzingue ». Il indique la direction : l’Îlot, au parvis de St Gilles.
Ce trajet, Momo le fait tous les lundis, mardis, mercredis et jeudis. Il s’occupe de la distribution alimentaire du Ralliement des Fourchettes, créé il y a quatre ans par plusieurs associations bruxelloises qui luttent contre la précarité et le sans-abrisme. Chaque jour, le camion s’arrête dans un quartier pour distribuer à prix libre un plat frais et équilibré, cuisiné au centre d’accueil pour des personnes sans-abris « l’Îlot ». Les publics changent selon le jour : le lundi à Flagey, ce sont essentiellement des sans-abris ; le jeudi, à Evere, ce sont surtout des personnes âgées isolées.
« Ici, on mijote 400 repas par jour »En arrivant au parvis de St Gilles, Momo se gare en face de l’Îlot. Ici, tout le monde connaît le conducteur du food truck. Après avoir traversé l’entrée du centre, Momo se dirige au fond du couloir. C’est là que la cuisine se situe. Une odeur gratinée chatouille les narines. Khalid, le chef, l’accueille et lui détaille le menu du jour : soupe de légumes verts et parmentier de lentilles et patates douces.
Ici, c’est une cuisine professionnelle collective. Chaque jour, elle prépare plusieurs centaines de repas. Les menus dépendent des arrivages : les produits secs viennent de la banque alimentaire, les frais sont des invendus récupérés dans plusieurs supermarchés. Autour des fourneaux, une petite équipe mêle cuisiniers confirmés et bénéficiaires du CPAS qui veulent réintégrer le monde du travail. « Notre mission c’est de nourrir chaque jour 400 bénéficiaires mais aussi de former des personnes à l’emploi », explique le chef.
Après avoir récupéré et rangé la nourriture dans le camion, Momo termine son café, sa cigarette et enclenche la première, direction Evere. Le camion traverse une infinité de tunnels avant d’arriver vers le quartier du jour. « Là-bas, il y a des logements sociaux mais il n’y a pas de restos pour manger à petits prix ou gratuitement », exprime Momo.
Dans la réserve de l’Ilôt. Il est 11h00 et Momo s’apprête à ranger les plats tout droit sortis du four, dans le food truck.Direction le quartier du jour, Evere, pour faire la distribution.
À Evere, la soupe fume, les regards se croisent
À peine arrivé devant le centre culturel d’Evere, Momo commence à transformer le camion en food truck. Max, l’autre salarié du Ralliement, arrive à son tour, lui aussi bien couvert. Momo nettoie le sol et inscrit le menu du jour sur la devanture, tandis que Max allume le four et installe les mange-debout, même si la plupart des personnes mangent à l’intérieur de la salle communale.
A la maison communale d’ Evere, c’est calme. Ce sont surtout des habitations, et quelques commerces de proximité.Ils échangent quelques mots sur la victoire du Maroc au foot et la neige qui s’est invitée sur la capitale. Une fois le camion prêt, ils enfilent leurs tabliers et savourent une soupe pour se réchauffer. Le four ronronne, gardant sa chaleur pour les repas à venir. Les deux hommes attendent patiemment, en discutant, ou pas.
Il est 11h30 et une première femme arrive, son chien dans les bras. Armée de bottes qui lui arrivent jusqu’aux genoux et d’un bonnet qui laisse à peine apparaître son visage, elle demande un plat en tendant son récipient. Elle passe un coup de fil, son amie va la rejoindre dit-elle à Momo, elle s’installe déjà à l’intérieur. Tous les jeudis, les deux amies se retrouvent. C’est le moment de partager un moment ensemble. Derrière elle, une vielle femme vêtue de léopoard de la tête aux pieds peine à arriver devant le camion. Peu loquace, elle confie que le froid est difficile. Après avoir reçu sa nourriture, elle demande à se faire raccompagner.
À l’intérieur, pas de musique, juste le brouhaha des conversations et le cliquetis des couverts. Les murs sont nus, à l’exception de quelques annonces locales qui habillent l’espace. Ce sont les gens qui donnent à ce lieu sa chaleur. Certains viennent par nécessité d’autres pour maintenir un lien social. A table, les gens se mélangent peu. Mais il y a des regards. On se reconnaît et on le fait savoir. Dans ce petit espace, le froid n’est plus qu’un lointain souvenir. Sandra est restée dans la rue pendant 10 ans. Elle habite désormais dans les bâtiments de Communa. Le jeudi, elle attend que la salle se vide pour venir manger. Elle n’aime pas trop la foule mais elle apprécie quand même le rendez vous, entendre les gens parler. « On se sent moins seule après. »
Il est 13h30, Sandra mange son parmentier dans le calme. Momo et Max travaillent en pair. Chacun à ses missions, ils sont complémentairesPendant que les premiers arrivés mangent au chaud, Momo et Max continuent de servir d’autres personnes dehors. Le service se termine bientôt. A l’intérieur, place aux cafés pour les derniers restants.
Il est 14h10 et Momo et Max viennent de fermer l’arrière du camion. Les frigos sont vides et le four refroidit doucement.
Chemin inverse direction Molenbeek : tunnels interminables, embouteillages, cigarette au volant. Un goût d’incertitude reste en bouche après le service. L’association roule pour les personnes précaires, mais elle-même avance sur un fil. « Nous aussi, on est précaires, on a des contrats de quelques mois, et après on verra », souffle Momo. À partir de janvier, le Ralliement devrait disposer d’une petite cuisine indépendante, pour que Momo prépare l’intégralité des repas afin de réduire les coûts et faire survivre l’ASBL. Pour l’heure, Momo n’a qu’une hâte, rentrer chez lui et se mettre au chaud dans son lit.
« Bon vent et bonne route hein », annonce le GPS.
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Au cœur du Conservatoire royal de Bruxelles
Diego Fonteyn
Derrière le prestige du Conservatoire royal de Bruxelles, des murs fatigués et des instruments usés mettent à l’épreuve le quotidien d’étudiants et de professeurs. La passion ne disparaît pas pour autant.
Entre ses longs couloirs résonnants et ses salles où les répétitions s’enchaînent, le Conservatoire royal de Bruxelles reste un pilier de la musique belge. Mais, derrière son prestige, l’institution doit composer avec des conditions d’apprentissage fragilisées, mettant à l’épreuve le bon déroulement de son enseignement.
Comme toutes les écoles supérieures des arts, le Conservatoire relève d’un cadre décrétal spécifique, distinct de celui des universités et des hautes écoles, qui impose ses propres règles en matière d’infrastructures et de personnel.
Il est 14 heures au Conservatoire royal de Bruxelles. La rue du Chêne est vide, une enseignante fait le point de son cours avec deux de ses étudiants sur le perron. Le bâtiment, imposant, laisse sa grande porte en bois s’ouvrir et se refermer au rythme des allées et venues des étudiants, des professeurs et du personnel.
Un manque de salles et de moyensC’est dans la cour centrale qu’Elliott, vingt ans, en deuxième année de bachelier, section piano, fait sa pause. « Les pianos sont dans un état lamentable, faute de moyens pour les entretenir », dit-il, conscient des problèmes financiers de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles. « Et puis, ce n’est pas le bâtiment principal du conservatoire. Celui de la rue de la Régence est actuellement fermé jusqu’en 2030 pour restauration urgente. On est donc tous un peu enfermés ici avec une forte pénurie de salles », ajoute-t-il tout en relisant ses partitions.
En chemin vers son cours de piano, au détour d’un long couloir froid, résonnant et aux murs défraîchis, il sourit : « À l’académie, j’ai terminé avec vingt sur vingt en solfège. J’avais quinze ans. Ici, en première année de solfège : six sur vingt ! Il faut pouvoir faire le lien entre les deux. »
Malgré l’état du bâtiment, rue du Chêne, le Conservatoire royal de Bruxelles n’a pas perdu son attractivité internationale. Près de trois quarts des quelque 750 étudiants proviennent de l’étranger. Il n’est donc pas rare d’entendre parler russe, espagnol ou japonais au détour d’un couloir ou dans la salle de détente du rez-de-chaussée.
Des leçons dans des conditions inégalesSur le seuil d’une classe, Eve Beroux, accompagnatrice pour les classes de flûte et de hautbois, se dit heureuse : aujourd’hui, elle a accès à un local fraîchement rénové. « Oui, il y a des salles dans lesquelles on ne veut pas aller, ça, c’est sûr. La situation s’améliore depuis le changement de direction en 2023 », assure-t-elle. Elle souligne la volonté de s’améliorer malgré le manque de moyens, en partie utilisés depuis janvier 2025 pour la rénovation du bâtiment historique de la rue de la Régence. Elle évoque aussi le chiffre « d’un tiers » : selon elle, environ un tiers des pianos devrait être rénové ou remplacé. Une estimation qui ne surprend pas Elliott, témoin quotidien de la dégradation de ces instruments.
Madame Tarasewicz donnant la note à Anthony, son élève en master de composition. ©Diego FonteynIl est 17 heures, Madame Tarasewicz commence sa leçon de piano avec Anthony, étudiant de master 1 en composition. L’élève pose son iPad sur le pupitre, ses partitions s’y trouvent en version numérique. Le couvercle du piano demi-queue sur lequel l’élève joue est ouvert, le son emplit le local et propage les différentes tonalités. Madame Tarasewicz donne des indications à son élève en alternant des indications théoriques, références historiques et démonstrations au second piano présent dans le local. Pouvoir disposer d’un second piano bien accordé n’arrive pas tous les jours, précise-t-elle. Sa dernière heure de cours terminée, elle quitte la pièce, et le calme retombe dans cette partie du Conservatoire.
Les couloirs résonnent des voix des choristes et des instruments pratiqués dans les salles voisines. Le grand escalier de bois grince, signe du nombre d’étudiants qui l’ont emprunté depuis tant d’années. Le carrelage se soulève par endroits, du ruban adhésif signale les zones les plus abîmées pour éviter les accidents.
S’organiser pour pouvoir réviserPrès de l’accueil, Elliott tente de négocier avec le concierge pour obtenir une salle de piano pour réviser. Un étudiant portugais, violoniste, essaie lui aussi d’obtenir une salle. Les discussions s’entrecroisent entre le français et l’anglais, et finalement, les deux repartent avec une clé.
« J’ai oublié mes gants chez moi aujourd’hui, les premières minutes vont être très difficiles », grimace-t-il en se frictionnant les mains. Arrivé au local, partitions de Bach et Brahms sur le lutrin, Elliott fait ses gammes pour réchauffer ses doigts frigorifiés. La situation semble désagréable, mais ne freine pas son élan. Peu à peu, les morceaux s’enchaînent et Elliott semble emporté par la musique.
Un moment suspendu, quelques instants avant la visite surprise de Lisa. ©Diego Fonteyn« Toc-toc-toc. » La porte s’entrouvre : Lisa, présidente du conseil étudiant, passe saluer le pianiste en plein exercice. La pause est brève, elle file réviser ses morceaux de flûte traversière en salle D111, sur le même palier. « La flûte traversière, c’est tout aussi beau que le piano », glisse-t-elle en riant avant de fermer la porte.
Le Conservatoire royal de Bruxelles propose une grande variété de cours, du chant aux percussions, de l’écriture à l’histoire de la musique.
« Entendre ce que les autres jouent à côté, entendre qu’il y a toujours de la musique, du bruit, des gens qui marchent, ça me motive à travailler », confie Lisa. « Ça ne me dérange pas. Sauf quand il y a des travaux. L’an passé, c’était particulièrement difficile. J’ai l’impression qu’il y a toujours un chantier quelque part, toujours du matériel qui traîne. »
Au Conservatoire royal de Bruxelles, les murs fatiguent plus vite que les vocations. Entre échafaudages et pianos usés, la musique continue de s’élever, portée par celles et ceux qui, chaque jour, apprennent à composer, aussi, avec le temps.
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« La justice restaurative s’adapte au rythme des individus »
Alors que la justice pénale peine à répondre à toutes les attentes de la société, une approche alternative gagne du terrain. Encore méconnue, la justice restaurative propose de déplacer le regard de la sanction vers la réparation. En Belgique, cette voie complémentaire, fondée sur le dialogue entre victimes et auteurs, s’institutionnalise progressivement. Marie-Nathalie D’Hoop, directrice générale adjointe des Maisons de justice de la Fédération Wallonie-Bruxelles, parle de ses promesses et de ses limites.
Où se situe la justice restaurative dans le parcours judiciaire ?
La justice restaurative peut être un complément à la justice pénale, mais elle peut également se déployer en dehors de toute procédure. Concrètement, la démarche peut être initiée tant par l’auteur que par la victime : aucune prise de contact, qu’il s’agisse d’un courrier, d’un appel ou d’une rencontre, n’a lieu sans l’accord des deux parties. Elle se déroule dans un cadre volontaire, dont le contour est posé par des intervenants professionnels.
La justice pénale, même si elle n’est pas toujours perçue comme “juste”, reste une pierre angulaire de l’État de droit, où le pouvoir législatif crée la norme, le judiciaire la dit et l’exécutif l’applique. Elle reflète les règles que la société se donne pour organiser la vie commune. L’objectif du droit pénal est fondamentalement humaniste : permettre un vivre-ensemble pacifié. La question des relations est donc centrale : celle de l’auteur avec la communauté et ses lois, celle de la victime dans la reconnaissance de ses droits blessés, et celle de la société touchée par la rupture de l’harmonie qu’elle estime nécessaire. La justice restaurative peut ainsi s’inscrire à différents moments du parcours pénal : après les faits, en parallèle d’une instruction, au stade de l’exécution d’une peine ou encore à la sortie de détention, lorsque les personnes en expriment le besoin.
Lorsqu’un accord est trouvé et que les parties choisissent de le porter à la connaissance d’une juridiction, celui-ci peut, dans certains cas, être pris en compte et influencer certains aspects de la décision pénale — par exemple en matière d’interdictions de contact ou de périmètres géographiques.
Comment la justice restaurative permet-elle de répondre à des besoins relationnels que la justice pénale laisse souvent en suspens ?
Après quatre ans d’attente, la victime se sent-elle réellement reconnue ? Et la décision, centrée sur les faits, répond-t-elle à ce qui pourrait permettre, ici et maintenant, un retour à un vivre-ensemble pacifié ? Le temps judiciaire n’est pas celui des personnes.
Le rapport au temps serait different pour la justice restaurative ?
Les démarches restauratrices s’adaptent au rythme et aux besoins des individus : leur durée dépend de ce que les personnes souhaitent travailler et peut comporter des pauses, qu’elles interviennent après les faits, en parallèle de l’instruction ou au moment de l’exécution de la peine.
C’est pourquoi il peut être pertinent, parallèlement à la procédure pénale, de recourir à une communication restauratrice. Elle permet de convenir, dans l’attente du jugement, d’éléments très concrets : cohabitation sur un même territoire, gestion d’intérêts communs, liens parentaux, etc. Mais elle répond également à d’autres besoins, plus intimes : comprendre, donner sens, poser des questions restées ouvertes.
Dans les faits les plus graves (meurtres, violences sexuelles…), de nombreuses interrogations demeurent malgré le procès. La communication restauratrice peut devenir un espace pour les accueillir.
Dans le cas des attentats de Bruxelles, la criminalité prend une dimension collective et terroriste, qui dépasse les actes individuels. Comment la justice restaurative peut-elle s’appliquer dans un tel contexte, où la douleur excède les victimes directes ?
Dans le contexte des attentats, la justice restaurative doit tenir compte d’une douleur qui dépasse les victimes directes et touche la société entière. L’expérience menée par l’association Retissons du lien en témoigne : elle a permis à des proches de personnes radicalisées et à des victimes ou à leurs familles de se rencontrer pour tenter de comprendre ce qui avait fracturé le tissu social.
Ces espaces ne cherchent ni à excuser ni à justifier, mais à nommer l’indicible et à recréer la possibilité d’un lien là où la violence avait créé de la rupture.
Si des familles touchées des deux côtés peuvent dialoguer, alors la société peut, elle aussi, envisager sa reconstruction collective.
Qu’est-ce qui pousse certaines familles de victimes à accepter de dialoguer avec les parents d’un des auteurs ?
Le besoin de comprendre est souvent présent chez les victimes qui font cette démarche. Il y a chez certaines victimes également le besoin d’agir, ne pas être “condamnées” à ne faire que subir et ne pas être assignée à une seule identité : victime.
Comment mesurez-vous l’impact de ces démarches sur les victimes, sur les proches des auteurs et sur la société dans son ensemble ?
Comme ces démarches se font exclusivement sur base volontaire, le degré de “satisfaction” est très haut.
(Aucune statistique officielle n’existe à ce sujet en Belgique ; selon les praticiens, il est difficile d’établir des données fiables en raison du caractère volontaire de ces démarches, du “chiffre noir” et du fait que de nombreux justiciables ignorent encore l’existence de cette offre. Les estimations nécessiteraient une recherche universitaire dédiée.) Plusieurs initiatives existent au niveau européen et international, mais la Belgique est l’un des rares pays où la législation consacre la légitimité de ce type de processus.
Après avoir accompagné ces rencontres, votre propre compréhension du mot “justice” a-t-elle changé ? Et la justice, selon vous, peut-elle être un acte d’amour autant qu’un acte de droit ?
Je place l’amour ailleurs et j’accorde beaucoup d’importance au droit qui est garant indispensable de nos libertés fondamentales. Mais en tous les cas je ne limite pas le sens du mot justice à une seule signification et donne à l’action citoyenne une place importante dans la prise en charge des faits infractionnels. En fin de compte, après la douleur, la justice ne se résume ni à punir ni à juger.
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Portrait de Mohamed El Marcouchi, champion de boxe devenu mentor
À l’aube de son dernier combat, Mohamed El Marcouchi, ancien champion devenu mentor, consacre déjà son énergie à « Box Your Talent », l’association qu’il a fondée pour aider les jeunes à canaliser leur potentiel à travers le sport. Entre les entraînements des plus petits et ceux des plus grands, il confie vouloir se consacrer pleinement à cette aventure humaine et éducative. Un nouveau combat s’annonce pour lui : celui de la transmission. Un portrait signé Leandro Mattaliano, Ines Zaraoui, Nina Becker, Maïssa Maataoui.
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« Ce que je veux, c’est juste vivre normal »
Photos: Ahmadou Atafa
Jiji, 46 ans, vit dans la rue à Bruxelles depuis neuf ans. Il s’est installé devant une église du centre-ville avec ses deux chiens, entre le froid, la pluie et le regard des passants. Autour de lui, ces derniers s’arrêtent parfois. Une pièce, une caresse pour ses chiens, un mot rapide avant de repartir rapidement. A quelques pas, des artistes de rue attirent une foule joyeuse. Dans ce contraste de rires et de musique, Jiji reste immobile, le regard perdu, tenant la chaîne de sa chienne dans sa main. Ce sans-abris passe ainsi ses journées et soirées sur un matelas roulé, posé sur un sac qui lui sert de siège, adossé au socle froid d’une statue. Dans cet entretien, il raconte son quotidien, ses difficultés et son rêve d’une vie « normale ».
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Jiji, j’ai 46 ans. Je viens de Roumanie. Je vis ici, à Bruxelles, depuis neuf ans.
Où passez-vous vos journées ? Je reste ici, devant l’église, sur ma chaise. Avec mes deux chiens, Betty et Lola. Ils sont toujours avec moi.
Et vos nuits ?
Je dors derrière la Bourse, dans un petit coin que je connais bien. C’est tranquille, un peu à l’abri.
Et comment faites-vous pour manger ?
Je mange ce que les gens me donnent. Parfois des passants, parfois les restes de restaurants.
Et pour vous laver ou laver vos affaires ?
Je vais à un endroit à la Grand-Place où il y a des douches pour me laver. Sinon, je vais à Saint-Catherine, dans un espace privé. Je paye 15 euros pour laver mes vêtements et 7 euros pour prendre une douche.
Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ?
La pluie. Que ce soit le jour ou la nuit, c’est la pluie qui est difficile. Quand il pleut, je vais souvent m’abriter dans l’église, ici à côté.
Recevez-vous de l’aide d’une association ?
Non, personne. Je ne connais pas d’association qui aide ici.
Et pour votre sécurité ?
C’est mes chiens qui me protègent. Betty et Lola, ils sont tout pour moi.
C’est mes chiens qui me protègent. Betty et Lola, ils sont tout pour moi.
Et si vous êtes malade ?
Je ne sais pas où aller. Je ne connais pas d’hôpital.
Comment les gens vous regardent-ils ? Sentez-vous qu’il y a de la solidarité à Bruxelles ?
Certains gentiment, d’autres pas bien. Mais il y a de la solidarité, ça va.
Vous arrive-t-il parfois envie d’expliquer votre situation aux passants ?
Oui, parfois. Mais personne n’écoute.
Qu’est-ce que vous voudriez dire aux autorités ?
Je veux juste que la police me laisse tranquille.
Qu’est-ce qui vous donne encore de la force aujourd’hui ?
Mes chiens. C’est eux ma force.
Et votre rêve ?
Ce que je veux, c’est juste vivre normal. Avoir une maison, un travail, une famille.
Aux portes de la Grand-Place, cœur touristique de la capitale européenne, Jiji vit une réalité que beaucoup préfèrent ne pas voir. Derrière les vitrines étincelantes, Bruxelles abrite des vies suspendues, invisibles, où la survie dépend d’une couverture, d’un chien et de la générosité d’un passant.
Le contraste est saisissant, et interroge : comment, dans une ville riche en institutions sociales, tant d’hommes et de femmes continuent-ils de vivre dehors, à quelques pas des lieux de pouvoir européens ?
Sans révolte apparente, Jiji incarne une question urgente : celle du droit à la dignité.
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Le temps d’un repas
Photos: Samuel De Pryck
À la résidence Rinsdelle, le dîner représente bien plus qu’un simple moment de nutrition. Chaque midi, la maison de repos située à Etterbeek s’anime autour du restaurant. Pour beaucoup, il s’agit d’un rendez-vous attendu, un moment de convivialité propre à chacun où la solitude s’interrompt. Le temps d’un repas, la vie collective bat son plein.
En cuisine, Guida et Mouaad, tous deux seconds de cuisine, s’affairent à leurs tâches. L’atmosphère est plutôt taiseuse, le duo travaille avec application. La première réalise un dessert pour le repas du lendemain. Le deuxième confectionne des rochers pour le goûter.
La seconde chantonne en lavant la vaisselle. « Ça fait 26 ans que je travaille, j’ai commencé à la plonge puis je suis devenue commis de cuisine et maintenant seconde », raconte-t-elle fièrement en préparant les assiettes pour le dessert.
» Les plats mijotés, on les prépare la veille et ma collègue a commencé le repas du soir dès 6h », explique le cuisinier. Ça fait 15 ans qu’il travaille pour le groupe Emeis au service des pensionnaires de la maison de retraite. « On reçoit toujours de la reconnaissance, c’est top. Mais quand ce n’est pas bon, ils n’hésitent pas à la dire « , confie le cuisinier avec amusement avant de conclure : « Il y en a qui ne sortent pas de leur chambre C’est pour ça qu’on fait tout pour qu’ils soient satisfaits. »
Mouaad prépare des rochers pour le goûterÀ l’étage du restaurant La Marjolaine, Mme Rivière fait ses mots croisés tout en écoutant la radio qui diffuse des anciens tubes de la chanson française. « C’est moi qui plie les serviettes et les bavoirs pour le repas, j’aime bien faire ça », révèle-t-elle depuis son fauteuil. Elle me livre ensuite : « Le repas de midi, c’est un moment convivial. Je peux discuter avec mes copains et copines, c’est chouette. »
Soupe populaireUne partie des résidents arrive en autonomie à la marjolaine, l’autre est amenée petit à petit par le personnel soignant. Les cuisiniers arrivent dans le même temps avec des chariots contenant le repas. Ils s’installent dans une petite pièce communicante pour faire le dressage.
Guida et le chef après l’envoi des platsLe silence, témoin d’une ambiance plutôt timide, disparaît avec l’arrivée de la soupe aux tomates au profit de discussions et de bruits de couverts. Anne-Marie, habillée d’un gilet vert, attend impatiemment son tour. Elle enfile avec délicatesse un grand bavoir bleu et pose une serviette sur ses genoux. De sa table, qui se trouve au fond du réfectoire, elle fait signe de venir au cuisinier. « Encore ! », clame-t-elle alors qu’on lui remplit son assiette. La résidente entame avec appétit sa soupe débordante de générosité tout en observant, entre chaque cuillerée, les autres tables.
« La soupe est délicieuse « , disent Sylvianne et Véronique en finissant leur assiette. La première ajoute ensuite : » Tout est toujours bon ici sauf peut-être les frites. Elles sont souvent toutes ‘flouches’ alors qu’elles devraient être moelleuses à l’intérieur et croquantes à l’extérieur. »
L’entrée terminée, le cliquetis des couverts cessent et les discussions prennent de l’ampleur en attendant le service du plat principal.
Les saveurs du cruLe veau marengo arrive à la table de Gabriel alors qu’il discute avec Anita. Notamment de ses préférences culinaires. Il n’est pas ravi du menu : » Je n’aime pas trop ça, il y a trop de poivrons. Parfois, il y a de la lasagne, c’est bien meilleur. » Sa voisine s’en amuse : « Moi, je mange tout. » Comme pour se justifier, elle évoque la guerre et son enfance. « Je mangeais même des fourmis. » L’anecdote fait rire Mme Nicaise qui, voyant que sa voisine ne réagit pas, ajoute : « Elle est sourde comme un pot, elle ne comprend rien. » Ambiance à table.
Parfois, les échanges sont plus rudes : « Ta gueule, connasse », lance Michelle à Maggy, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui fait trop de bruit à son goût, mais aussi au goût des autres pensionnaires. C’est qu’à table, tout est une question de cohabitation, et pas seulement au niveau du menu. « Les gens sont bruyants ici et je ne supporte pas ça », raconte Michelle.
Pourtant, la dame ne raterait pour rien au monde ce moment » convivial ». Émile, son compagnon de table, ajoute d’un ton sérieux : « Ça permet de se changer les idées et de discuter d’autre chose… Mais ça dépend des personnes que tu as devant toi, évidemment. » D’ailleurs, à table, ils ne sont que deux pour quatre couverts, la raison étant que Michelle qui se présente comme une forte tête, s’est disputée avec une autre résidente, Jacqueline. Depuis, celle-ci a décidé de manger seule.
Attablée seule, Mme Maffiotti scrute les faits et gestes de chacun tout en buvant sa Maes 0%. Elle paraît sur ses gardes, d’après ses dires, elle aurait été attaquée ce matin par deux femmes armées d’un couteau. Lorsqu’elle raconte cela à une aide-soignante, celle-ci acquiesce simplement. « Je suis seule parce qu’on me donne cette table, mais j’aime voir du monde », dit la supposée victime en restant concentrée sur ce qui l’entoure.
On retrouve à la table d’à côté, séparées par une colonne, Sylvianne et Véronique qui bavardent en terminant leur repas : « C’était pénible de toujours manger en chambre pendant le Covid. Regarder la télé quand tu manges, c’est bien, mais si on lui dit quelque chose, elle ne te répond pas, la TV ! », raconte la première. » Nous sommes des êtres sociaux, on aime communiquer et se voir, c’est important », complète la seconde.
Les assiettes vidées laissent place à la dernière étape, le dessert.
Quand y en a plus, y en a encoreAlors que les pommes au four se font servir, Anne-Marie, qui prend son temps pour bien observer toute la salle entre chaque bouchée, entame à peine son plat.
« Le repas n’est pas mal, mais je mange mieux chez ma sœur », déclare Jean, tout en mangeant son dessert avec enthousiasme. Il a l’habitude de sortir au café après son repas où il y rencontre une jeune femme devenue son amie. Vu qu’il en a encore la capacité, le brave homme va, de temps à autre, faire des petites courses à la supérette du coin pour certains résidents.
Guida prépare le dessert pour le lendemainOn entend des rires à la table d’à côté : il s’agit de Mme Rivière et de ses copines. « C’est bien, elles ne sont pas trop grandes », dit-elle avec satisfaction. Elle propose généreusement à l’une de ses amies, qui a déjà terminé sa pomme chaude, de manger la moitié de la sienne « Allez ! Tu as envie, prends ! »
Le repas touchant à sa fin, La Marjolaine commence à se vider. Les aides-soignants raccompagnent les résidents en chaise à leur chambre, Guida vient débarrasser les tables et les techniciens de surface viennent nettoyer le sol.
« Oh non ! Vous n’allez pas me l’enlever « , implore Mme Nicaise lorsqu’un aide-soignant vient chercher Anita. La présence de l’une semble apaiser l’autre et inversement. Tout sourire, il leur laisse un instant et va chercher un autre résident.
Jacqueline, l’autre caractère bien trempé de la salle, va parler aux deux canaris en cage, qui sifflent depuis une bonne partie du repas. « Vous, vous êtes gentils au moins « , leur dit-elle. En sortant, elle passe devant Michelle, qui attend ses courses : » T’as grossi toi, non ? »
Ces instants, futiles en apparence, révèlent que le repas en salle est plus qu’un moment pour se nourrir. Chaque mot, regard ou geste entretient un lien social qui fait vivre la communauté du Rinsdelle.
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Loin du bruit
Photos: Paul Dorthu
Dans une société accro à la dopamine et au toujours plus, certaines adoptent un autre rythme, une vie à distance du monde sans totalement lui tourner le dos. Un quotidien exigeant et profondément habité.
De l’extérieur, le monastère de Soleilmont impressionne. Le bâtiment est long, rectiligne, austère. « La première fois que je suis venue, je croyais arriver en prison » , plaisante une sœur. Mais c’est à l’intérieur que la magie opère. Les lignes droites épousent la lumière du jour, les murs vides laissent l’esprit les remplir de ce qu’il veut. La nature est omniprésente, le calme terrasse l’endroit.
Une vie de rigueur
Les sœurs sont cisterciennes, elles obéissent à la règle de Saint-Benoît, en application depuis le sixième siècle. Une vie ponctuée par la prière, sept par jour, le travail, et la lecture des écritures. Le premier office est à 4h30. Il est essentiel. « 4h30, c’est l’heure de la pénombre, des malfrats, des délits » , affirme une moniale. « C’est l’heure des accidents de route, des râles de ceux qui sont morts dans la nuit » . Durant la journée, les religieuses ne parlent que pour échanger des informations nécessaires. On ne s’étend pas sur ses peines ou ses plaintes. Pour elles, « le murmure appartient à celui qui n’a pas le cœur en paix. » Les repas se font donc sans parler. Un silence brisé par une lecture à voix haute des écritures, et le crissement des couverts.
Une novice prie entourée de ses sœurs. Elle est reconnaissable de par son habit blanc, qu’elle gardera pendant neuf ans.Les religieuses ne quittent jamais le monastère. Toutes insistent sur le fait qu’elles n’ont pas délibérément choisi ce mode de vie: elles ont été appelées. « On ne choisit pas cette vie« , confirme une sœur. Dans le christianisme, l’appel est une conviction personnelle profonde, un désir spirituel de se consacrer entièrement à Dieu. Une grâce qui impose une distance avec le monde extérieur. Pour faire les courses, une seule sœur responsable s’en charge. Les allers et venues sont limitées au strict nécessaire, souvent pour des problèmes de santé. Ici, il y a même une infirmerie. Dans l’idée, les sœurs mourront dans ce couvent. Elles y seront enterrées dans le cimetière privé de l’abbaye. Sans cercueil, enveloppées dans un linge blanc, à même la terre, proches de leur communauté. Cinq fois par an, elles peuvent recevoir de la visite de l’extérieur. Aucune ne dispose d’un téléphone portable, mais la ligne fixe du petit magasin est toujours accessible.
Un chemin de croixElles sont vingt-quatre à vivre ici. Beaucoup ont d’abord vécu des vies ordinaires. Journalistes, enseignantes, infirmières, assistantes sociales, doctoresses. Un contact, de près ou de loin, avec la souffrance. La plus jeune vient de terminer ses études de médecine. Elle est entrée au couvent il y a un an. Elle ne porte pas l’habit, c’est une « laïque » – une nouvelle – qui dispose d’une chambre au monastère mais qui est libre d’aller et venir. Du temps pour réfléchir, assez pour être sûre de sa décision. Cela prend souvent du temps. L’étape d’après est celle du noviciat. Si elle décide de rester, elle devra renouveler ses vœux chaque année, et ce durant neuf ans avant de prononcer ses vœux définitifs. Un chemin spirituel long, qui n’aboutit pas toujours. Chacune est libre de partir du jour au lendemain, si le cœur et l’esprit n’y sont plus.
Les moniales produisent du pain, des hosties, et des biscuits qui sont revendus et permettent au monastère de survivre économiquement. De jeunes religieuses humidifient le pain à hosties avant de l’envoyer au découpage. Sœur Joseph trie chaque hostie à la main afin de s’assurer qu’aucune n’est fissurée. Rattrapées par la modernitéDans la salle de conférence, une moniale s’affaire sur son ordinateur. Elle tente de rejoindre une réunion Teams avec l’abbesse qui est en déplacement en Inde, dans une des fondations du monastère. Dans ce monde régi par des traditions millénaires, le changement opère tout de même. Cette ouverture relative, elle est due à un évènement marquant pour la communauté : l’incendie de l’ancienne abbaye le soir de Noël 1963. Sœur Pascale, 84 ans, s’en rappelle très bien. Elle est l’une des six doyennes encore en vie, à avoir vu de ses propres yeux le couvent brûler. Elle se rappelle le ciel rouge, la scène de destruction, le soulagement d’avoir échappé de peu à la mort. Auparavant complètement recluses, les sœurs se sont retrouvées exposées au monde, aux ouvriers, aux passants. Les grilles qui les séparaient des séculiers avaient fondu. Il était impossible de faire marche arrière, elles ont donc dû avancer. Aujourd’hui, le couvent organise une journée annuelle pour les familles, accueille de jeunes communiants et organise des offices entre catholiques, protestants et orthodoxes.
Sœur Pascale est l’une des doyennes du couvent. Elle a passé 60 années dans la vie monastique, dont 20 en Inde. La spiritualité avec la tête sur les épaulesSœur Pascale approuve ce changement. Pour cette ancienne enseignante, entrer dans les ordres n’a pas toujours coulé de source. Femme des années 60, elle est le produit de son époque : elle s’habille en jupe courte, et laque ses cheveux. Elle se sent appelée, mais trouve la vie monastique trop rigide. Elle n’aime pas les représentations dépassées des religieuses dans les films et les bigotes. Pour elle, toute cette raideur empêche le vrai amour de se déployer. Mais elle se laisse porter. Au départ, elle pense qu’elle va s’ennuyer. Quelquefois, elle doit sortir durant un office car elle rit trop, mais persiste sur sa voie. Il y a quelques années, elle évoque son expérience dans une émission, où elle affirme avoir trouvé la liberté. Son frère en rit : « Ben tiens, il faillait que tu entres au couvent pour trouver la liberté ! » . Elle sourit. Pour elle, la vraie liberté, c’est la vie intérieure. Sœur Pascale a vécu vingt ans en Inde. Elle a parlé aux musulmans, aux hindous, aux bouddhistes. Elle affirme que tous parlent la même langue, celle de la compassion partagée et du sens du mystique. Elle fait la moue aux ordres fermés et aux intégristes, qu’elle qualifie de sectaires. « C’est comme en politique, personne n’est à l’abri de prendre la grosse tête. »
Sœur Pascale montre des photos de l’ancienne abbaye, ravagée par un incendie le soir de Noël 1963.
Une carte des derniers monastères cisterciens en Belgique: 12 au total Les offices sont accompagnés par des interludes musicaux : harpe, sitar et orgue.
De l’autre côté du couvent, il y a une hôtellerie qui accueille des âmes en quête de quiétude et de prière. Hilde y réside pour quelques jours. Elle est restée six ans dans les ordres. Aujourd’hui, elle travaille encore dans une pastorale du côté d’Anvers. Pour elle, c’est le côté hiérarchique et avide de pouvoir de l’Église qui l’a refroidie. Quelques heures plus tôt, elle assistait à une veillée à la mémoire des victimes de crimes sexuels dans l’Église. Un office fort, dur, « à en perdre la foi » . Elle espère un jour meilleur pour la religion catholique, et voit d’un très bon œil ces jeunes en quête de spiritualité, mais qui n’ont pas été formatés à la messe obligatoire et aux prières rigoureuses. Elle se sent hésitante quant à leur désir de se faire baptiser, de peur qu’ils découvrent la rigidité des institutions et se détournent de ce qui compte vraiment pour elle : la foi. Cependant, la prière lui manque. C’est pour ça qu’elle revient. Dans le monde extérieur, tout va très vite. « À Anvers, même les vélos sont plus rapides qu’il y a six ans. » Malgré quelques avancées, l’Église reste porteuse de lourds bagages et continue de perdre de la vitesse face à un monde extérieur qui ne la comprend plus, et ne l’attend pas pour avancer.
À 20h, extinction des feux. Les sœurs se lèvent tôt pour prier. Le premier office est à 4h30.The post Loin du bruit appeared first on Mammouth Média.
Quel avenir pour le nucléaire belge ?
Crédit photo : Pexels
Le 30 novembre 2025, la centrale nucléaire Doel 2 a fermé ses portes après 50 ans d’activité. Depuis 2022, les réacteurs nucléaires disparaissent les uns après les autres : sur les sept unités originelles, seules deux tournent toujours à plein régime. De quoi alimenter des inquiétudes à l’heure où nos besoins en capacité électrique augmentent.
Pendant des décennies, l’énergie nucléaire a représenté une part conséquente du mix énergétique belge. Les sept réacteurs produisaient ensemble près de 6000 mégawatts. Mais en raison de soucis sécuritaires, plusieurs centrales ont été mises à l’arrêt. Actuellement, seuls les réacteurs Doel 4 et Tihange 3 alimentent les Belges, grâce à une production conjointe de 2000 mégawatts. Et le gouvernement a décidé de prolonger leurs activités jusqu’en 2035.
Alors que la sécurité énergétique est notamment assurée par ces réacteurs et la nouvelle centrale à gaz à Flémalle, le plan énergétique belge reste incertain sur le long terme. Deux propositions sont sur la table : prolonger les centrales actuelles ou en construire des nouvelles.
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« Il faut que tu fasses le deuil de ton ancien corps »
Paul Dorthu
Nida a 23 ans. Elle est musicienne, chanteuse et photographe. Depuis deux ans, elle souffre de douleurs chroniques.
Quel a été le moment où la relation à ton corps a changé ?
J’ai plongé d’une falaise quand j’étais en vacances, j’avais 19 ans. C’était un endroit connu, il y avait une dizaine de personnes qui sautaient avant moi. Au-dessus de 4 mètres, si tu prends un mauvais angle, ça peut être comme un effet béton. Pour moi, c’était 7-8 mètres. Je n’ai pas sauté extrêmement droite, j’ai juste légèrement fléchi les genoux et le claquement de l’eau au niveau de mes fesses a brisé une vertèbre en deux.
Comment décrirais-tu ton handicap et ce qu’il implique au quotidien ?
Pour décrire mon handicap de manière technique, j’ai des vis dans le dos. Pour le décrire de manière plus sensationnelle, ça fait mal tous les jours. Ce qui est difficile, c’est que ça ne se voit pas. Ça peut avoir ses avantages et ses inconvénients. Dans la rue, on ne va pas me regarder différemment. Mais d’un autre côté, je dois expliquer quelque chose qui ne se voit pas à la société. Si je vois une très longue file, je n’ose pas demander aux gens de passer devant eux. Pendant des concerts, si ça bouge un peu trop, je vais commencer à stresser. Si je tombe, je peux finir à l’hôpital. Dans les transports, je dois demander une place, car je ne sais pas rester debout longtemps. Les gens se disent « Ouais, je te laisse la place, mais pourquoi ? T’es là, t’as 23 ans, tu es jeune, tu tiens sur tes jambes. »
Et au niveau de ton entourage?
Au niveau des proches, c’est du 50-50. Il y en a qui me comprennent super bien. Par exemple, si je vais manger chez des amis, certains vont me proposer un coussin. Je n’en ai pas besoin, mais le fait qu’on me demande, ça me refait ma soirée. Et à côté, j’ai déjà dû annuler des sorties parce que j’avais trop mal. J’ai une amie qui m’a déjà dit « C’est marrant, quand c’est pour voir les autres, tu es toujours dispo, mais comme par hasard quand c’est pour me voir, tu n’es pas là. » C’est dur parce que parfois, tu retrouves à devoir t’expliquer à des gens qui font partie de ton entourage proche. C’est difficile de leur en vouloir. Car même si eux doivent savoir se mettre à ma place, je dois aussi me mettre à la leur, parce qu’ils ne le vivent pas. Sinon, tu passes ton temps à en vouloir aux gens.
Même si eux doivent savoir se mettre à ma place, je dois aussi me mettre à la leur, parce qu’ils ne le vivent pas. Sinon, tu passes ton temps à en vouloir aux gens.
Est-ce que ton handicap est reconnu légalement ?
Oui. Je touche une pension d’invalidité. Ce qui est fou c’est que ma maman, qui est en invalidité depuis une dizaine d’années, est payée autant que moi, alors qu’elle a le triple de mon âge, un enfant à sa charge, et a travaillé au Parlement européen pendant 15 ans. Tous les 6 mois, j’ai rendez-vous chez un médecin-conseil à la mutuelle. À chaque fois, on me dit qu’il faudrait peut-être penser à retourner sur le marché du travail. Le problème, c’est que je ne peux pas passer une journée entière ni assise ni debout. Demain, si je vais déposer des CV, il n’y a personne qui va employer une jeune femme de 23 ans, en arrêt maladie depuis 2 ans, qui ne peut pas travailler des journées entières. Ça ne les met pas en confiance. Ils se disent « Je vais l’engager, et puis quoi ? Elle va poser un certif ? » Il y a une structure qui s’appelle « Retour au Travail » , et qui accompagne des personnes dans ma situation, avec des aménagements adaptés. C’est quand même cool d’avoir des choses mises en place.
Est-ce qu’il y a des termes ou des comportements qui t’ennuient ?
Pas spécialement. Ça me fait toujours plaisir quand on me demande comment va mon dos. Je pense que la seule chose qui peut être embêtante est que parfois, on ne me parle que de ça. Si je vais à une soirée avec des gens du milieu de la musique, au lieu de me parler de mon projet en premier, ils vont me parler de mon dos. Et c’est mignon, ça part d’une bonne intention, mais ce dont ils ne se rendent pas compte c’est que dans cette soirée, il y a trente personnes qui vont me poser la même question. J’ai l’impression que parfois, on ne m’identifie que par ça. Alors que j’ai tellement d’autres choses en moi, de projets et d’envies.
As-tu accepté ton handicap?
Mon processus d’acceptation a été très particulier. Avant l’accident, je n’étais pas heureuse du tout. Quand je me suis réveillée à l’hôpital, j’ai eu un déclic. J’étais dans le déni, mais je suis devenue beaucoup plus optimiste. Je n’avais pas encore de douleurs chroniques. Entre-temps j’ai voyagé, rencontré mon premier amour, travaillé dans des Thalys. Un jour, je suis rentrée du travail et ai senti une douleur que je n’avais jamais ressentie avant. J’ai alors été réopérée et depuis, je ne sais plus ce que ça fait de passer 24 heures sans avoir mal. C’est à partir de là que j’ai commencé à avoir ce sentiment de « pourquoi moi ? ». C’était vraiment la question qui revenait tout le temps. Et quand j’en parlais avec des proches, c’était compliqué. Je ne me sentais pas légitime de me sentir mal, aussi parce que ça ne se voyait pas. Et puis j’étais sûre que j’allais trouver un moyen de vivre sans douleurs. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas possible. J’ai un jour consulté un médecin qui m’a regardé droit dans les yeux et qui m’a dit : « Sache que tu ne retrouveras jamais ton état d’avant. Il faut que tu fasses le deuil de ton ancien corps. » Le jour où on m’a dit ça, j’ai compris que je devais passer à une phase d’acceptation différente, et apprendre à vivre avec. Le truc, c’est que je pense que cette phase d’acceptation sera toujours là, ce qui est en soi quelque chose à accepter aussi.
Te sens-tu soutenue par les institutions ?
Je pense qu’on a quand même beaucoup de chance en Belgique au niveau de la prise en charge et des aides financières. C’est surtout le système éducatif qui devrait fournir un effort. Je ne suis pas touchée personnellement, mais j’ai une amie qui est atteinte d’endométriose. Une fois, elle n’a pas pu faire un examen car elle était en crise de douleur. Elle avait un mot du médecin, a essayé de reporter l’évaluation à la semaine d’après, et le prof l’a quand même fait rater.
Qu’aimerais-tu dire aux personnes qui sont dans une situation similaire ?
Un message aux personnes qui ont un handicap invisible, ce serait juste d’oser demander de l’aide et en parler. Je le dis aux autres, mais à moi aussi. C’est quelque chose de difficile, car c’est se mettre à nu. Je pense aussi que ça peut normaliser la chose aussi auprès des gens qui n’ont pas de handicap invisible.
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Au-delà des tentes
Alice Puissant
Au-delà des tentes, il y a des vies. Dans les coteaux liégeois vivent ceux que la ville a laissés de côté : anciens ouvriers, migrants, alcooliques ou simples naufragés du quotidien. Philippe Mercenier les connaît tous par leur prénom. Avec l’association « Sortir du bois », il essaie de rebâtir un peu d’ordre dans le chaos, d’offrir un toit à ceux qui n’en ont plus. Des tiny houses, des roulottes, parfois une colocation ; peu importe la forme, tant que ça permet de tenir debout. Comme Noureddine, qui espère qu’une maison en bois sera, enfin, un vrai départ.
« Bart, t’es là ? », crie Philippe à travers la toile grise de la tente de son vieil ami. Après un long silence une voix fatiguée finit par répondre : « Je dors encore un peu … après j’irai au Start ». « Le Start, c’est un peu comme une salle de shoot », m’explique le bénévole. « Bart y va pour tenter de vaincre son addiction à la cocaïne en diminuant les doses petit à petit ».
Sans plus le déranger, on reprend notre ascension dans les coteaux liégeois. De Bart, je n’aurais vu que les dizaines de cannes qu’il taille dans les bois aux alentours pour passer le temps et le désordre qu’il accumule depuis des années.
« Ils ne sont pas tous aussi bordéliques je te rassure », me glisse Philippe en riant. « Chez lui là en haut il fait aussi propre que chez toi ou moi », dit-il en désignant une tente dressée sur une herbe rase, presque digne d’un terrain de golf. « Il trie même ses poubelles ! »
Dans les hauteurs de Liège, ils sont des dizaines à vivre ainsi, cachés dans des campements de fortune, à l’abri des regards. Beaucoup ont perdu leur emploi, leur santé, ou leur couple… et ont glissé, lentement, dans le cercle vicieux de la rue.
L’ASBL « Sortir du bois », née en 2021 d’un élan solidaire dont Philippe Mercenier est à l’initiative, tente de leur redonner une place dans la société. Au-delà des distributions d’eau et de nourriture, l’association met surtout l’accent sur le logement durable : certains vivent désormais en colocation ou en appartement, d’autres profitent de roulottes ou de tiny houses construites avec l’aide de bénévoles.
Ces habitats légers sont peut-être une nouvelle façon de reloger dignement ceux qui n’ont plus rien. Une école leur a offert une roulotte, un architecte bruxellois a fait livrer une tiny house, des couvreurs viennent prêter main-forte, des entreprises donnent des fenêtres, et d’anciens sans-abris participent eux-mêmes aux rénovations.
« Le plus dur, c’est de trouver des terrains privés pour poser ces abris en toute légalité », soupire Philippe avant d’ironiser. « Je peux comprendre que quand t’es un jeune couple qui vient de t’installer t’as pas envie d’un toxico dans une roulotte au fond de ton jardin ».
Pour lui, la clé d’une vraie réinsertion, c’est la mixité : « Moi, ce que je veux, c’est pas des ghettos sociaux », dit-il.
Car isoler les plus fragiles entre eux, surtout quand ils luttent contre l’alcool ou la drogue, c’est souvent les condamner à replonger. « Je crois à la colocation entre un étudiant, une personne âgée et un ancien sans-abri », confie-t-il enfin.
Sur le sentier, on croise un vieil homme. Téléphone à la main, il photographie les tentes une à une. « C’est la première fois que je vois ça », me glisse Philippe à voix basse. L’homme, surpris dans sa tournée, relève la tête et nous fixe. « Moi, c’est Albert, je viens de la part de la police », dit-il simplement. Je remarque alors son prénom écrit en rouge sur le talkie-walkie accroché à sa ceinture. Philippe fronce les sourcils : « Ils vont les déloger ? » Albert hésite, puis répond : « On leur demande juste d’être propres… Si ce n’est pas le cas, alors oui, ils devront partir. » Puis ajoute comme pour s’excuser : « Vous savez, je suis pensionné dans deux mois. Je fais juste ce qu’on me dit. »
Midi approche, la tournée des tentes s’achève doucement. Philippe peut rentrer, rassuré de savoir que tout le monde va bien.
Samedi, jour de chantierÀ mon arrivée, tout le monde s’affaire déjà. Gino, l’ébéniste, découpe des planches pour les finitions des fenêtres de la tiny, épaulé par son acolyte, Valéry. Ancien sans-abri, Valéry ne manque jamais une occasion de donner un coup de main. C’est même lui qui règle l’abonnement téléphonique de plusieurs habitants des coteaux. Philippe est là aussi évidemment. En chef de chantier confiant, il gère sa petite équipe de travailleurs.
Et puis il y a Noureddine, le futur propriétaire de cette « maison en bois ». Clope au bec, il pioche et bêche pour transformer la terre en de futurs escaliers. « Faudrait pas que je me pète la gueule en rentrant le soir », dit-il en s’épongeant le front.
Parti du Maroc en 2008, il rêvait d’un European dream qui s’est vite effiloché. « J’ai essayé de trouver du travail, mais sans papiers, c’est compliqué, tu sais », me confie-t-il. Comme près de 150 000 autres, Noureddine est sur liste d’attente, dans l’espoir qu’un jour, des papiers lui permettent enfin de construire ici, une vie stable et à lui.
C’est l’heure de la pause, Philippe tend à Noureddine de quoi nous acheter à boire. Il le sait, pour son ami, ce sera une Cara. Si la rue ne lui a pas volé son humour et son sourire, elle a laissé à Noureddine une profonde addiction dont il essaye de se défaire. « Pendant le Ramadan il arrête de boire, c’est un nouvel homme, un vrai sportif », dit Philippe en riant. « Mais y a toujours un moment où je recommence », lance Noureddine.
Les addictions à l’alcool et aux drogues constituent une réalité omniprésente dans la rue, souvent perçues comme un obstacle majeur à l’action sociale. Pourtant, pour l’ASBL « Sortir du bois », la priorité reste claire : offrir un logement, premier pas vers la stabilité et la reconstruction. Redonner dignité et humanité à ces femmes et hommes en détresse, voilà le cœur de leur engagement.
Au retour de Noureddine, on discute tous les deux, bercés par la radio qui tourne sur la Makita de Gino. « J’ai perdu ma santé, ma compagne, ma famille », m’avoue-t-il. « Même ma religion j’ai du mal à la pratiquer », ajoute-t-il. « Comment faire mes ablutions alors que la seule eau qu’on me donne je dois l’utiliser pour boire ? » Dans la tiny, il aura accès à l’eau courante et même à l’électricité.
Il espère que ce nouveau chez soi sera un nouveau départ. L’envie, elle, est déjà bien là.
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Violence aux urgences
Dans les services d’urgences bruxellois, les épisodes d’agressivité se multiplient depuis plusieurs années et pèsent lourdement sur le travail des équipes. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte social tendu, où la frustration et la pression sur les services de soins s’accentuent. Elle oblige l’hôpital à renforcer ses dispositifs de sécurité et à adapter son organisation pour protéger le personnel. Dans cette interview, Kevin Hambursin, conseiller en prévention au sein du Service Interne pour la Prévention et la Protection au Travail (SIPPT), revient sur les raisons de cette hausse et sur les mesures mises en place pour soutenir les équipes.
Pouvez-vous expliquer votre rôle aux Hôpitaux Iris Sud ?
Je suis conseiller en prévention pour les Hôpitaux Iris Sud. Mon rôle consiste à conseiller l’employeur sur tout ce qui touche au bien-être au travail : la sécurité, l’hygiène, la santé, l’ergonomie, l’embellissement des lieux, l’environnement et les risques psychosociaux.
Avez-vous constaté une évolution de la violence aux urgences ces dernières années ?
Oui, clairement. On observe à la fois plus d’agressivité et des faits plus graves. Il faut savoir que les violences sont encore largement sous-déclarées : plus on y est confronté, plus on les banalise.
Mais les faits récents montrent une escalade inquiétante. Il y a quelques années, un médecin PG a été poignardé avec une paire de ciseaux. Ce genre d’acte était impensable auparavant. Dans d’autres hôpitaux bruxellois du réseau, on constate la même tendance, avec des agressions physiques de plus en plus violentes.
Quels types d’agressivité observez-vous ?
On distingue trois types d’agressivité : l’agressivité pathologique, liée à des troubles mentaux ou à la consommation de substances. Il y a aussi l’agressivité de frustration, quand une émotion déborde parce que la personne attend trop longtemps par exemple, et enfin l’agressivité instrumentale, quand la violence devient un moyen d’obtenir quelque chose en retour.
Qu’est-ce qui explique cette tension croissante dans les services d’urgences ?
Pour moi, c’est avant tout un phénomène social. La violence augmente dans la société en général, et l’hôpital en est le reflet.
Les gens supportent de moins en moins la frustration : on vit dans un monde où tout va vite, où tout est instantané. Aux urgences, c’est impossible. Il faut parfois attendre plusieurs heures, et cette attente est difficile à accepter pour certains.
Beaucoup de personnes consultent aux urgences sans réelle urgence médicale. Cela joue-t-il un rôle ?
Oui. C’est ce que les gens du terrain appellent la “bobologie”. On a des statistiques là-dessus et cela représente une grande partie des passages, jusqu’à 90 %. Les patients viennent chercher un avis médical rapide, alors que leur situation ne relève pas d’une urgence vitale.
Heureusement, un système de tri est en place. Les cas graves sont pris en charge immédiatement. Mais vérifier chaque patient demande du temps : même pour une plainte bénigne, il faut parfois faire des examens pour s’assurer qu’il n’y a rien de plus grave derrière. C’est ce cumul qui alourdit la charge et rallonge les délais.
L’alcool et la drogue sont-ils des déclencheurs fréquents ?
Tout à fait, l’alcool et la drogue accentuent ces comportements agressifs, mais il n’y a pas que cela.
Le manque d’effectifs joue aussi : moins de personnel, c’est plus d’attente, donc plus de tension. Et ces tensions sont encore amplifiées par certaines lenteurs organisationnelles, comme le fait que les analyses soient envoyées en même temps vers le laboratoire pour centraliser les traitements. Ce regroupement provoque des délais supplémentaires, ce qui alimente l’impatience et renforce la frustration, souvent à l’origine des comportements violents.
Comment soutenez-vous le personnel après un incident violent ?
Lorsqu’un membre du personnel est victime d’un incident violent, plusieurs dispositifs sont prévus. D’abord, un formulaire d’incident peut être rempli sur l’intranet, de manière anonyme ou nominative. La personne peut y signaler les faits et, si elle le souhaite, demander à être recontactée pour bénéficier d’un accompagnement psychosocial. Si l’incident a provoqué une blessure physique ou psychologique, il est alors déclaré comme un accident du travail. Cette déclaration ouvre un droit à un suivi psychologique, généralement entre cinq et sept séances, pris en charge par l’assureur.
Et si plusieurs personnes sont touchées ?
Dans ce cas, un débriefing collectif peut être organisé. C’était le cas après l’agression au ciseau d’un médecin : chaque témoin a été accompagné individuellement, et un suivi de groupe a permis à l’équipe de partager son expérience et de retrouver un certain équilibre.
Quelles mesures concrètes ont été mises en place pour renforcer la sécurité ?
Ces cinq dernières années, plusieurs mesures concrètes ont été mises en place pour renforcer la sécurité aux urgences. La collaboration avec la police a été renforcée, avec la création de numéros prioritaires permettant une intervention plus rapide en cas d’appel depuis l’hôpital. Une safe room a également été construite sur le site de Molière et devrait bientôt être déployée sur les autres sites. Cet espace sécurisé permet au personnel de se réfugier en cas de danger : les portes y sont renforcées, une issue de secours permet d’évacuer et des systèmes d’appel rapide sont installés pour prévenir la police ou les agents de sécurité.
La présence sur le terrain a-t-elle aussi changé ?
Oui, la présence de gardiens a aussi été augmentée, notamment la nuit, afin d’assurer une surveillance constante sur les trois sites. En parallèle, le box de tri IOA (infirmier d’orientation et d’accueil) a été introduit : il permet à un infirmier d’évaluer rapidement chaque patient, souvent en moins de quinze minutes. Ce premier contact permet de réaliser une première prise de paramètres vitaux pour détecter les urgences réelles, de rassurer les patients et de réduire la frustration liée à l’attente.
Et du côté de la sensibilisation ?
Des formations à la gestion de l’agressivité, verbale et physique, ont été proposées à l’ensemble du personnel, avec une version spécifique pour les équipes des urgences. Ces formations ont été très bien accueillies par le personnel. Une campagne d’affichage a également été lancée, accompagnée d’une vidéo explicative sur le fonctionnement des urgences, pour mieux informer le public et apaiser les tensions.
Quels sont aujourd’hui les freins à une meilleure prévention ?
Beaucoup d’incidents ne sont pas déclarés, souvent parce que le personnel finit par banaliser la violence. On essaie de sensibiliser à l’importance de signaler chaque fait, même mineur.
Il y a aussi le manque de moyens humains et financiers. Comme beaucoup d’hôpitaux bruxellois, nous faisons face à des restrictions budgétaires et à une rationalisation des coûts. Cela complique la mise en place de certaines mesures de sécurité pourtant nécessaires. Construire une safe room, par exemple, représente plusieurs centaines de milliers d’euros. C’est évidemment plus difficile à financer qu’une campagne d’affichage.
Quelle est aujourd’hui la priorité du SIPPT face à la violence aux urgences ?
Notre priorité actuelle, c’est de mettre en place une procédure permettant de signaler les patients violents directement dans le logiciel de gestion des urgences. L’objectif est que le personnel soit averti du comportement potentiellement dangereux de certains patients avant d’aller à leur rencontre et d’entamer les soins.
À terme, nous voulons que ce système de signalement s’applique dans tous les services. Dans certains cas, il pourrait même conduire à exclure un patient des urgences, sauf bien sûr si son pronostic vital est engagé. Dans une situation critique, il sera évidemment pris en charge, sans discussion. Mais pour des soins non urgents, comme des consultations en polyclinique, un patient ayant déjà eu plusieurs comportements violents pourrait se voir refuser l’accès à l’hôpital.
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5 documentaires à ne pas manquer sur Mammouth
Il n’y pas que sur Netflix, Auvio et les plateformes de streaming qu’on trouve de bons documentaires. Sur Mammouth Media, vous découvrirez des longs formats qui vous feront voyager, rire ou pleurer… et surtout qui vous éclaireront sur des réalités de Belgique et d’ailleurs. Nos vidéos sont accessibles sur Youtube. On vous présente une sélection dans cet article.
Faux taxi, vraies victimesCe documentaire retrace le parcours judiciaire d’Alice et Marine, toutes deux violées par le même homme. Ce dernier s’est fait passer pour un chauffeur de Taxi/Collecto entre 2016 et 2019. Les deux témoignages mettent en lumière la réalité que peuvent vivre les victimes de violences sexuelles qui décident de se tourner vers la justice belge. Aux récits d’Alice et Marine, viennent également se greffer les témoignages de professionnel·les qui travaillent aux contacts des victimes.
Coline Labeeu, Caroline Lecomte, Juliette Orio, Zoé Penelle et Charlotte Verbruggen ont réalisé ce documentaire qui a obtenu le prix Belfius de la presse dans la catégorie « Jeune talent belge ».
Vivre pour l’autrePlus d’un million de belges s’occupent au quotidien d’un proche en perte d’autonomie. Ce documentaire émouvant retrace le portrait croisé de quatre d’entre eux, filmés dans leur intimité par Audrey Cador, Loriana Candela, Hugo Derycke, Doriane Heylighen, Alisée Pichon et Rémy Rucquoi. Le reportage éveille les consciences sur la situation difficile et peu médiatisée des aidants-proches en Belgique.
Adoptions en Corée du Sud: les enfants de la honteDepuis 1953, plus de deux cent mille enfants coréens ont été envoyés à l’adoption internationale, faisant de la Corée du Sud le premier pays exportateur d’enfants au monde et le modèle d’un système qui s’est ensuite répandu ailleurs. Derrière ces chiffres se cachent des vies, des séparations, des identités en quête de sens. Car si ce système a longtemps été présenté comme une réussite humanitaire, il soulève aujourd’hui de profondes questions éthiques, légales et humaines. Un documentaire signé par Lou-Ann Ancion, Hélène Loffet, Géraldine Ngono Nkoumba, Lara Pino Lerro, Camille Remacle et Luna Van den Hauwe .
Conversations dans la cuisine, avec les russophones de LettonieCe documentaire vous emmène à la rencontre des habitants de Daugavpils. Située à l’extrémité de l’Union européenne, dans le sud-est de la Lettonie, cette ville est proche de la frontière russe et biélorusse. Elle est constituée majoritairement de personnes russophones. Réalisé par Ali Al Helli, Laura Collard, Marie Debauche, Léna Gheys, Émile Herman et Inés Verheyleweghen, le reportage a été primé au prix Louise Weiss du Parlement européen.
Roulez jeunesseCe documentaire évoque l’émancipation des jeunes issus des communautés de Gens du voyage, et leur recherche identitaire. « Au travers des témoignages de trois jeunes femmes, nous espérons offrir une nouvelle perspective, éclairant les aspects méconnus de ces vies itinérantes », expliquent Yu-Jin Albrecht, Arthur Boulanger, Céline Pauwels, Max Romain, Léo Rochet, Marie Ruwet, qui les ont suivies pendant un an et demi. « Nous voulons montrer les raisons pour lesquelles ces personnes décident de poursuivre ce mode de vie qui, parfois, paraît si éloigné du nôtre. Au fil de cette expérience, nous nous sommes rendu compte que nos choix et nos espoirs ne sont pas si éloignés les uns des autres ».
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