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Les accidents, l’amour et les médocs

Mammouth - il y a 12 heures 40 min
Jean-Marc vit avec la séropositivité depuis 45 ans

Photo : Pauline Neuray

Jean-Marc l’a vécu : le VIH dans les années 80, la sentence à mort. Aujourd’hui, il est séropositif depuis 45 ans. Son parcours est l’histoire d’une médication, de pilules, de sérophobie, d’amour. Il voit maintenant arriver de nouvelles manières de se protéger, et de prendre des risques.

« Je t’enverrai la carte blanche qui circule entre les ASBL ces derniers jours », assure Rudi Gooris, directeur de l’ASBL Sida-IST Charleroi-Mons au volant de sa voiture. L’appel est saccadé, la connexion chipote mais l’inquiétude se fait tout de même ressentir. La lettre s’ouvre : « Depuis le 1er janvier 2026, les médicaments de catégorie A jusqu’alors intégralement remboursés sont désormais payants, affectant directement des traitements à caractère vital, notamment pour le VIH et la tuberculose. » En Belgique, les spécialités pharmaceutiques sont classées en fonction de leur nécessité. La catégorie A comprend les médicaments d’importance vitale comme ceux pour le cancer ou le VIH : ils coûtent maintenant 2 euros par boîte et 1 euros pour les bénéficiaires du statut BIM. La décision gouvernementale, passée silencieusement est un détail administratif pour certains, une barrière symbolique pour d’autres.

Le VIH en Belgique c’est aujourd’hui 1,8 diagnostics par jour. 50% des séropositifs sont des hétérosexuels et 44% des hommes ayant des rapports avec d’autres hommes. L’infection se contrôle à l’aide de traitements antirétroviraux, qui n’éliminent pas le VIH, mais l’empêchent de se multiplier et de détruire le système immunitaire. Lorsqu’il est pris tous les jours, un antirétroviral rend la charge virale du patient indétectable et le virus devient intransmissible. La maladie est alors parfois considérée comme une simple infection. Et face à cela, Jean Marc Cauwel, séropositif depuis une quarantaine d’années, alarme et rappelle : « Il y a un traitement, oui. Mais vous allez devoir porter ce poids toute votre vie. Une fois que le bateau s’est mis en route, vous ne savez plus en descendre. Vous êtes parti pour faire un long voyage avec le VIH. » Le sien fut particulièrement long.

1982, l’amour à s’en rendre malade

Dans une petite maison orange, près de La Louvière, il ouvre sa porte. Un homme plutôt grand, une paire de lunettes et une chemise bleue, mais surtout, Youpie dans les bras : sa chienne d’un an. Jean-Marc arbore un sourire chaleureux et commence à raconter son histoire. A l’annonce de sa séropositivité, on est en 1982 et Thriller de Michael Jackson passe sur tous les postes de radio. Lui, a 24 ans.

Au début des années 80, il n’y avait pas encore de traitement disponible pour le VIH. A vrai dire, le virus ne sera identifié qu’en 83. Le médecin lui annonce alors brutalement que dans deux ans, il sera mort. « Je suis rentré dans un bistrot. J’ai bu deux doubles whisky, moi qui détestais l’alcool. Je suis monté dans le train et j’ai pleuré. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui m’arrivait. Surtout que je devais l’annoncer à mon ami. C’est là que lui m’a dit : je suis séropositif, mais je ne te l’ai jamais dit. » Pas de colère, ni de dégoût. Il aura accompagné son compagnon jusqu’à sa mort. Sans lui en vouloir.

Incompréhension et rejet

Le VIH engendre la culpabilité, la honte, le silence. Des gens qui meurent dans le secret, Jean-Marc en a connu un paquet. Mais pour lui, se taire n’était pas viable. Quelques jours après son diagnostic, il l’annonce à sa mère. Elle n’a peut-être pas compris, peut-être qu’elle n’a pas su accepter la réalité, peut-être qu’elle était en colère mais en tout cas, les reproches ont fusé. Il confie : « J’ai préféré couper les ponts (avec elle) parce que ce n’est pas le sida qui m’aurait détruit, c’est la relation que j’avais avec les autres qui me détruisait. »

Dans les années 80, lorsque les trois lettres du VIH se dessinaient sur les lèvres, c’était moche. Difficultés pour trouver un travail, isolement, incompréhensions et agressions, Jean-Marc en a vu des vertes et des pas mûres. La maladie était parfois qualifiée de « peste gay » ou de « maladie des 4H » (pour homosexuels, héroïnomanes, hémophiles et haïtiens). Et, alors que voir ses proches mourir du sida et que la peur d’être le prochain était devenu le quotidien des malades, l’ignorance et le rejet semblaient être à la mode de l’autre côté de la société. Il y avait ceux qui pensaient attraper le VIH à travers le téléphone, les médecins qui refusaient de soigner les séropositifs par peur de contaminer les prochains patients et il y avait aussi ceux qui crachaient sur Jean-Marc dans le bus car il avait osé assumer son état de santé. Mais surtout, c’est en voyant arriver les infirmiers, habillés comme des cosmonautes dans sa chambre d’hôpital que vient la peur : « Je n’oserai plus jamais embrasser ma maman. Et puis je me suis dit, mais c’est eux qui sont en train de se gourer, ce n’est pas possible. Et j’avais raison. »

Le dire au monde, il ne l’a jamais regretté. Vivre avec un tel secret n’aurait pas été gérable et le travail informatif autour du sida et du VIH était urgent. De plus, peu friand de perdre son temps, assumer sa séropositivité lui permettait de savoir à qui il avait affaire, savoir s’il allait être accepté comme il est, ou non. C’est en se remémorant ces temps difficiles qu’il soutient : « T’as des gens qui sont vraiment bêtes à se débrouiller et, est-ce qu’il faut se contenter de dire qu’ils sont bêtes ou est-ce qu’il faut continuer à les informer ? Non, il faut continuer à les informer. À force de le répéter, ça va finir par rentrer dans leurs têtes, enfin, j’espère ». Et pour toutes ses prises de paroles concernant sa séropositivité qu’elles soient en milieu associatif, dans des écoles ou même à la télé, des gens le remercient encore aujourd’hui.

1996, main dans la main

Mais tout n’était pas noir durant ces années sombre : il y avait Carlo. Son époux depuis maintenant 27 ans. C’est en 1996, qu’il ouvre la porte du café de Jean-Marc, le Scottish UK. Venu dans le but de fêter son anniversaire accompagné de sa troupe de théâtre, il est ressorti de l’établissement enivré, et amoureux. Deux jours après leurs rencontre, Jean-Marc est hospitalisé pour une infection de zona qu’il avait développée du cou à l’œil, et un virus au poumon : la totale. VIH rimait avec hospitalisations fréquentes : 5-6 fois par an au début de sa maladie.

Carlo vient alors le voir tous les jours, accompagné de sa chienne, un berger allemand du nom d’Orca. Pour un amoureux des animaux comme Jean-Marc, voir les yeux de ce chien après de longues journées entre quatre murs blancs, c’était magique. Il confie, les yeux illuminés : « C’est un monsieur à qui je dois beaucoup de choses. Je l’aime très fort. » Il rigole. « Même si à des moments on s’engueule, je l’aime très fort ». Le bon suivi des traitements de Jean-Marc permet que Carlo reste séronégatif. Aujourd’hui, il prend du Symtouza, une pilule par jour qui rend sa charge virale indétectable. Il en est content malgré les effets secondaires ponctuels (diarrhées et maux de ventre). Après tout, il a aussi connu le vide médical.

L’horloge du VIH

Le chemin historique de la prise en charge du VIH à été tumultueux. Les premiers traitements efficaces ont été les trithérapies, arrivées en 1996, bien moins confortables que la pilule d’aujourd’hui. Jean-Marc se rappelle : « Vomissement, diarrhée, des sueurs très froides pendant la nuit, on n’arrivait plus à dormir. Et puis, il fallait faire sonner le réveil toutes les 6 heures pour pouvoir prendre le médicament, jour et nuit. Donc on ne savait plus récupérer. » En 2010, 14 ans plus tard, la pilule unique arrive. Moins d’effets secondaires et fini les réveils qui chauffent la nuit : une révolution pour les malades.

Question argent, jusqu’en 2016, les traitements n’étaient remboursés que si le patient présentait des manifestations cliniques liées à l’infection ou si son immunité était fortement atteinte. Plus simplement, pour être remboursé, il fallait que le VIH ait déjà fait des dégâts. Jean-Marc a heureusement toujours pu avoir accès à l’aide médicale nécessaire mais ce n’était pas le cas de tous : « J’ai connu des gens qui étaient au chômage, ou au CPAS, et qui n’arrivaient pas à se soigner par manque de moyens. J’ai vu mourir des gens dans des situations lamentables, c’était affreux. »

Le changement des recommandations scientifiques de 2016, ayant permis le remboursement total du traitement, est dû à deux études : HPTN 052 et START, qui statuent que la santé et la survie des patients infectés par le VIH sont bien meilleures lorsque le traitement antirétroviral est prescrit dès que le diagnostic de séropositivité est posé. Durant 10 ans, le traitement était donc entièrement remboursé par l’INAMI tant qu’il était suivi par un médecin spécialisé attaché à un Centre de référence Sida agréé. Ce n’est plus le cas depuis le premier janvier.

« Ils jouent avec la vie des gens »

Le souci avec les maladies chroniques, c’est qu’elles engendrent souvent d’autres coûts, explique Coralie*, infirmière au centre de prise en charge VIH à l’hôpital St-Luc . Jean-Marc a été diagnostiqué à une époque où aucun traitement n’existait: son corps en paye les séquelles et il doit aujourd’hui prendre 20 médicaments par jour en plus de son traitement antirétroviral. 20 médicaments qui ne sont pas tous toujours remboursés. Il exprime son inquiétude, pas pour lui mais pour ceux dont les revenus ne peuvent pas toujours suivre : « Donc, la dame qui est au CPAS, ou la dame qui a des enfants, si elle doit choisir entre leur donner à manger ou se soigner, comment est-ce qu’elle fait ? ».

En évoquant les inégalités face à la maladie, il confie avoir été suivi par une psychologue, qui l’a beaucoup aidé à accepter son état de santé. Mais ça aussi, ça coûte et tout le monde n’en a pas les moyens. « Oui. Il y a quand même une inégalité par rapport à la maladie. Et ça, ça reste. » Il ajoute, pensif : « Des centres comme le centre Sida-IST (Charleroi-Mons) doivent continuer à exister. Et que ce soit le MR ou Les Engagés, qu’ils ne touchent pas à ça, parce que ce serait une catastrophe. Parce qu’ils jouent avec la vie des gens. »

A chaque classe, sa santé

Rudi Gooris, directeur de l’ASBL Sida-IST (Charleroi-Mons) depuis plus de 16 ans appuie : la classe sociale joue un grand rôle face aux soins de santé. Le revenu, le statut, le sexe ou encore la nationalité comptent. Il y a des inégalités concernant l’accès à une aide médicale de qualité mais également par rapport à l’accès à l’information. Le rapport de Sciensano de 2024 expose notamment qu’une grande proportion de personnes étrangères séropositives le sont devenues suite à leur migration en Belgique : « Cela souligne la nécessité d’améliorer l’accès et l’utilisation de toutes les stratégies de prévention, afin de réduire le nombre de nouvelles infections au sein de la population migrante ».

Le rapport pointe aussi le décrochage médical plus fréquent des personnes non-belges, ainsi que leur accès plus limité au traitement antirétroviral, souvent en raison d’un statut administratif précaire. Rudi appuie : « Je connais deux femmes qui sont séropositives depuis 2-3 ans. Ça fait plus d’un an qu’elles ne voient plus de médecin. Elles prennent leurs traitement sans contrôle médical, enfin, j’ai des doutes sur le fait qu’il soit toujours pris. Ce sont deux femmes qui sont très précaires, toxicomanes aussi.»

Protection à la carte

Aux problèmes d’accessibilité aux soins s’ajoute un désintérêt pour les IST et les MST : pourtant, l’ère du seul préservatif comme protection est révolue. Bien qu’il reste un outil extrêmement efficace contre le VIH et de nombreuses MST, il n’est plus seul sur le marché. Thierry Martin, directeur de la plateforme Prévention Sida, pourtant fervent défenseur de celui-ci, explique : « Il faut rappeler l’histoire (du VIH) mais il faut aussi vivre dans l’ère du temps. Il y a de plus en plus d’outils de prévention, comme la PreP ou la PeP et plus de techniques de dépistages. » La PreP, comme la PeP, sont des prophylaxies, des traitements préventifs. L’un est pris avant un rapport, l’autre après. Leur utilisation augmente en Belgique mais pourtant, nombreux sont ceux n’en n’ayant jamais entendu parler. Ils semblent réservés à une niche d’initiés, connaisseurs et conscients des dangers liés aux IST et aux MST.

L’utilisation du préservatif, à côté, est en baisse selon l’OMS. Une envie de protections alternatives se fait ressentir, notamment avec la DoxyPeP : prendre de la doxycycline, un antibiotique, comme prophylaxie contre la syphilis et la chlamidia. Une initiative portant à débat dans le milieu médical. Coralie* infirmière au centre de prise en charge VIH à l’hôpital St-Luc explique : « On la propose mais pas simultanément. » Le problème c’est que ça peut créer de la résistance aux antibiotiques et ceux qui la prennent ont souvent beaucoup de rapports. Mais ce n’est pas quelque chose qui peut être pris tous les jours. « On regarde donc vraiment au cas par cas ». La DoxyPeP circule également sur internet. Thierry Martin soutient : « Il faut que chacun trouve un outil (de prévention) lui convenant. Mais il ne faut pas oublier que c’est en cours de validation. » Car en parallèle de cette niche, Mr. Martin fait état d’un relâchement des traitements préventifs : « Les jeunes démontrent moins d’intérêts pour les protections car pour eux, le VIH n’est qu’une infection chronique, ce n’est pas grave. »

Pourtant, comme Jean-Marc Cauwel l’explique, le VIH reste un long combat. Ce n’est pas toujours évident à porter et puis, les préjugés demeurent. Mais bien que le 1er janvier 2026 marque peut-être le premier signal de recul face à des années de progrès contre la maladie, Jean-Marc, lui, a décidé d’enterrer la hache de guerre : « Je suis beaucoup plus serein, je prends mes médicaments, je continue à voir un infectiologue tous les 3 mois et puis voilà, c’est tout. »

*Prénom d’emprunt

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Les aliens de la cour de récré

Mammouth - il y a 13 heures 4 min
Le collectif Mars Attacks ! fédère les opposants aux réformes de l’enseignement

photos: Nina Becker

Gare du midi, 9 heures, l’Esplanade de l’Europe se remplit rapidement sous le grand soleil d’avril. Aujourd’hui, c’est la manifestation du personnel des secteurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles contre les mesures du Gouvernement, principalement celles de l’enseignement. On y retrouve les syndicats des travailleurs avec le CSC, le CGSP ainsi que le CGSLB-L’APPEL. Mais un collectif se démarque particulièrement. Partout on peut voir des aliens qui brandissent des pancartes, des masques et scandent des slogans. C’est le collectif Mars Attacks !. 

La naissance des martiens 

Ce collectif est un mouvement autonome de contestation des réformes scolaires engagées par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Mars Attacks ! naît d’un raz-le-bol des enseignants qui estiment que les manifestations classiques n’ont plus de retombées. Partie d’une initiative entre une dizaine d’écoles, le collectif compte maintenant plus de 60 établissements. 

Miriam Vaillant, enseignante de français en degré supérieur et membre fondatrice, explique la situation : « Mars Attacks !, c’est simplement un collectif d’écoles qui a décidé de s’organiser pour riposter. On voulait montrer que la base, dans les écoles, a envie d’agir. Toutes ces réformes auront des conséquences catastrophiques sur la qualité de l’enseignement, le suivi des élèves et nos conditions de travail. On ne veut pas que l’école soit détricotée pour des prétextes d’austérité budgétaire, alors que quand il s’agit d’augmenter le salaire des managers ou de faire la guerre, l’argent, on le trouve. »

L’idée est née d’un constat simple, des réformes jugées honteuses et un dialogue sourd avec la ministre. Aurélie Praet, professeur de français à l’Institut Saint-Boniface Parnasse depuis 19 ans, précise : « Les discussions proposées par la ministre sont des échanges de façade, avec quelques photos et sourires sur les réseaux. Mais il n’y a aucun dialogue véritable. Cette logique de concertation, nous l’abandonnons. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. »

Les réformes qui poussent les gens à sortir manifester avec le collectif Mars Attacks ! comportent le recours accru à des profs peu ou mal formés, le flou sur l’organisation tronc commun en secondaire à la rentrée prochaine, ou encore l’augmentation de 10% de la charge de travail des enseignants du secondaire supérieur.

Quant au nom, il fait évidemment référence au film culte, mais pas seulement. Aurélie Praet explique : « Il y a cette envie de proposer quelque chose de décalé, avec humour mais avec un engagement certain. Et “Mars”, parce que nous avons mené une série d’actions en mars. On part à l’attaque, on part à l’assaut. Nous ne courberons pas l’échine. » Miriam Vaillant ajoute tout sourire : « L’idée nous est tombée sur la tête, c’était en mars, et c’était une contre-attaque. »

Un collectif qui attire 

Contrairement aux idées reçues, Mars Attacks ! ne prospecte pas. Les écoles viennent d’elles-mêmes. Miriam Vaillant raconte : « Les gens voient ça et ils nous contactent. C’est difficile de suivre le flux de messages. On est jusqu’à Verviers, des gens se sont levés à 5h du matin pour être là. On ne va pas d’école en école convaincre les gens : ils sont déjà convaincus. Ils voient qu’il y a moyen de bouger autrement. »

Concrètement, chaque école décide en interne. Chez Miriam Vaillant, l’équipe a voté l’adhésion, direction comprise. Chez Aurélie Praet, l’unité est étonnante : « PO, direction, association des parents, élèves et professeurs, tous rassemblés. Dans une école traditionnelle, c’est assez inédit. »

Des actions symboliques et des élèves volontaires 

Le collectif a multiplié les actions dernièrement avec la minute de silence en vidéo, le discours à midi, ainsi qu’un code couleur pour ceux qui ne peuvent pas manifester (vert ou mauve pour l’aspect surréaliste). Il y a aussi une forme de grève symbolique. Il s’agit de laisser tomber quelques minutes de cours pour atteindre 10 % de temps non presté. Aurélie Praet tient à clarifier : « Les médias se complaisent à dire qu’on ne donnera pas les notes. Les examens seront corrigés, les résultats transmis aux élèves et aux parents. Par contre, nous comptons ne pas transmettre les résultats à la Fédération. Voilà, c’est tout. »

Le collectif est souvent critiqué pour l’implication des élèves qui seraient soi-disant embrigadés et influencés par les professeurs. Miriam Vaillant se dit chagrinée par ces propos. « On ne touche pas à la neutralité. On n’a pas de couleur politique. Les élèves qui participent sont volontaires. On met en avant des questions humanistes. Eux aussi veulent défendre leurs conditions d’apprentissage. J’ai des élèves qui se mobilisent pour eux-mêmes, pour leurs petits frères et sœurs. »

Justement, deux élèves de Saint-Boniface rencontrées lors de la manifestation expliquent leur présence : « On est là pour supporter les profs. Ma mère est prof, donc c’est important qu’elle travaille dans les meilleures conditions. Et pour notre futur, et celui de ma sœur qui est en secondaire. » Elles ont découvert le collectif via les affiches dans l’école et le compte Instagram Mars Attacks. Concernant l’aspect politique de la démarche en classe, Georges, 16 ans, nous affirme qu’elle n’est pas présente : « Non, quasi pas. À part sur la ministre de l’Éducation, ça reste vraiment dans le cadre de l’éducation, pour les profs et pour nous. »

Une double appartenance et une complémentarité avec les syndicats

Céline Noël, enseignante à Saint-Boniface et déléguée CSC, vit cette double appartenance sereinement : « On a rejoint Mars Attacks avec l’école, mais avec le soutien du syndicat. Le syndicat a appuyé l’idée que c’est une initiative locale de mobilisation, qui s’inscrit dans leur volonté de laisser chaque établissement se positionner. Les échanges sont positifs et constructifs. On se superpose, on s’additionne. »

Pour elle, le collectif apporte une dynamique de terrain que les syndicats, plus globaux, ne peuvent pas toujours capter : « Ça fait plus de réunions, mais c’est intéressant. Le syndicat a une vision plus large – aujourd’hui ce n’est pas qu’une manif d’enseignants – et Mars Attacks a un focus sur l’école, le quotidien. On articule les luttes. Et on remet du lien entre les écoles, trop divisées par les réseaux et les régions. On n’a rien créé : la colère était là. On l’exprime juste autrement. »

Le refus des compromis

Aujourd’hui, le ton est ferme. Aurélie Prat l’assume : « Nos revendications ? Qu’on laisse tomber toutes ces réformes. Elles sont iniques et destructrices. Notre métier, fait avec passion, consiste à élever ceux qu’on nous confie. Là, on va à contre-sens. Actuellement, nous ne sommes plus dans une logique de négociation. »

Miriam Vaillant conclut avec un appel direct aux politiques : « Ce qu’on attend, c’est que ceux qui vont voter ce texte (les mesures budgétaires et pédagogiques gouvernementales) prennent conscience de leur responsabilité morale. Il faudrait un refinancement de l’école, on le sait depuis des années. Allez dire maintenant qu’on va couper, c’est contradictoire avec les réalités du terrain. Le terrain n’est pas écouté. La ministre fait semblant de dialoguer, mais tout est déjà décidé. C’est un faux dialogue, et il faut le mettre en évidence. »

À 19 ans de carrière, Aurélie Praet a manifesté pour la première fois l’année dernière. Elle confie: « Qu’on se détache de cette légende qui veut que les profs sont toujours en train de manifester. Regardez plutôt la cause qui les pousse. Là, ce n’est plus tenable. »

Sous le soleil d’avril, les martiens de Mars Attacks ! protestent pour leur droit. Et ils invitent chacun, professeurs, élèves, parents à les rejoindre, car l’éducation nous concerne tous. 

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Chiennes de vie

Mammouth - mer, 03/06/2026 - 14:14
Immersion auprès des sans-abris accompagnés de leur chien, oubliés de la rue

Photos: Marine Beauduin

En Belgique, les infrastructures qui acceptent les sans-abris accompagnés de leur chien sont quasiment inexistantes. Pour des centaines de personnes, c’est le toit ou l’animal. Jamais les deux. Dans un contexte où les coupes budgétaires frappent le secteur social et où 10 000 personnes dorment à la rue à Bruxelles, ce public doublement marginalisé devient invisible. Immersion auprès de celles et ceux qui choisissent la fidélité plutôt que l’abri, faute d’alternative.

Chantal a le regard vif et ce sourire franc qui désarme immédiatement. Elle a fondé les Sentinelles de la nuit il y a seize ans, à un âge où d’autres pensent à ralentir. Elle vit dans les alentours de Liège avec Bernard, son mari dont elle parle avec une tendresse discrète. C’est une femme au cœur sur la main, mais qui a appris à dire non quand il le faut. Deux soirs par semaine, elle descend en maraude vers les rues sombres où dorment ceux que personne ne regarde.

Ce mardi soir de novembre, le thermomètre frôle zéro degré. L’air glacial s’engouffre dans les ruelles où elle charge quatre sacs de couchage dans le coffre de sa Kangoo. Younès lui en a réservé un d’avance. Il sait que les ressources s’amenuisent dangereusement. Avant, les maraudes se faisaient six soirs par semaine. Aujourd’hui, ils ont dû réduire à quatre. Le manque de bénévoles s’accentue, mais Chantal, elle, n’a manqué le terrain que deux fois en seize ans.

Elle roule lentement, scrute les recoins, les porches d’immeubles, les bancs abrités. Dans ses thermos, du café, du chocolat chaud et de la soupe faite maison. Dans ses sacs : des tartines, les fameuses gougouilles liégeoises, des chaussettes, des bonnets, des couvertures, et quelques cigarettes au fond de sa poche. Elle ne distribue plus de croquettes pour chien. « Avant, on voyait beaucoup de sans-abris accompagnés de chiens. Aujourd’hui, on n’en voit plus qu’un ou deux par maraude », dit-elle d’une voix où perce une inquiétude sourde. Elle ne sait pas encore pourquoi ils ont disparu.

À la gare des Guillemins, elle croise Johann. La petite trentaine, le regard creusé par la fatigue. Il sort des soins intensifs. L’hôpital l’a renvoyé dormir à la rue ce matin même. Chantal écoute, distribue un sac de couchage propre, une soupe chaude. Elle ne dit rien sur le moment, mais plus tard, dans la voiture, elle raconte cette histoire à chacun de ses collègues Sentinelles. Comment est-ce possible ?

Plus loin, elle croise Papy. 72 ans, son chien à ses côtés. Pour celui qu’on appelle ainsi, l’animal est plus une épine dans le pied qu’autre chose, malgré la compagnie et le réconfort qu’il lui apporte. « Ça nous bloque de tout », murmure-t-il amèrement. À Liège, aucun abri de nuit n’accepte les chiens. Les sans-abris accompagnés d’animaux sont des non-priorités.

« Sur les dix minutes que je passe avec quelqu’un, si j’ai pu lui rendre un peu d’humanité ou un sourire, c’est bon », glisse-t-elle avant de redémarrer. Quand elle rentre chez elle, tard, elle essaie de ne pas y penser. Elle se dit qu’elle a fait une petite goutte d’eau dans l’océan de misère. Mais elle y pense quand même. Toujours.

Cette relation dont parle Chantal, Aurélien la connaît intimement. Depuis six ans, il ne se sépare jamais de Feu.

Feu est un rottweiler imposant, 55 kilos de muscles et de présence. Cet homme de 40 ans a longtemps vécu entre squats et caravanes avec son chien. « C’est une vie que j’aime beaucoup. Un chien avec soi, c’est bien parce que c’est une compagnie, mais une compagnie calme. » Une présence qui comble la solitude sans l’envahir. « J’étais jamais seul, tout en étant seul. C’est pas un humain, c’est mieux la présence d’un chien parfois. »

Avant Feu, il y a six ans, il avait un autre rottweiler, parti à trois ans seulement. « J’ai eu du mal à m’en remettre », reconnaît-il, la voix fragile. Les deux semaines suivantes, il s’est mis à chercher. Pas comme on remplace un objet, mais parce qu’il avait besoin de se focaliser, de se reconstruire autour de quelque chose. Un ami l’a orienté vers un élevage qui ne faisait presque jamais de reproduction, juste des concours de beauté. Aurélien a attendu huit mois. Finalement, l’éleveur l’a appelé. Il pouvait choisir le premier chiot, Feu est arrivé. Depuis, ils ne se quittent plus.

Cette année, pour la première fois, Aurélien a pris un logement. Un petit studio à Louvain-la-Neuve. « À la base, je veux pas de logement. Je veux pas de propriété, je veux rien. » Mais Feu fait de l’arthrose. Il fallait le protéger du froid. « J’ai pris un logement pour mon chien, et parce que j’avais besoin d’être un peu seul. »

L’adaptation n’est pas simple. « Ça m’a frappé à la gueule, j’y arrive pas. C’est fou comme on se conditionne avec le temps. Tu crois que tu vas switcher ? Rien du tout. » Il continue de venir au centre de jour Un Toit Un Cœur (UTUC) régulièrement. Pour déposer ce qui pèse, éviter les folies. « Et c’est bien pour mon chien, il connaît tout le monde depuis qu’il est petit, il continue d’avoir des copains. »

Feu lui a donné plus qu’une compagnie. « Mon chien, c’est un aimant dès que je me pose quelque part. J’ai fait beaucoup de liaisons grâce à lui. » Une sécurité aussi, physique et émotionnelle.

« Je me sens bien, j’arriverais pas à vivre sans lui. » C’est tout ce qu’il ajoute. Mais dans ses mots, il y a tout : la solitude rompue, la protection physique, le sens retrouvé. Feu n’est pas un animal de compagnie. C’est une ancre dans le chaos, une raison de continuer.

Le chien, c’est un rythme de vie, une raison de ne pas déprimer. Parce qu’être tout le temps tout seul, c’est pas facile.

Suri Vivre 24H/24 avec son meilleur ami

Dans les alentours de Louvain-la-Neuve, Suri vit dans sa camionnette avec Cho Seth. Six ans, un bâtard sauvé avec neuf autres chiots quand Suri était à la rue.

C’était en 2019. Les dix chiots avaient été abandonnés à deux semaines. Sans revenu du CPAS à l’époque, Suri s’est débrouillé avec l’aide de quelques personnes pour tous les sauver. Il en a gardé un, celui qui était le plus collé à lui. « De deux semaines à deux mois, j’ai pris le rôle de la maman. Je pense que dans sa tête, il ne me considère pas que comme un maître. »

Plus tard, le CPAS lui a trouvé un appartement. Mais après plusieurs expériences locatives difficiles, Suri a fait un autre choix : passer son permis de conduire pour vivre dans une camionnette avec son chien. « J’en ai marre des propriétaires. Mais je me suis dit : je veux plus faire la rue comme avant. Qu’est-ce que je dois mettre en place ? »

Il a obtenu son permis en juillet 2024. Aujourd’hui étudiant en éducation spécialisée, il bouge régulièrement son véhicule pour ne pas déranger, dort au chaud avec son radiateur à point, sort Cho Seth plusieurs fois par jour. L’hiver, quand il fait zéro degré dehors, c’est une contrainte. Mais c’est une contrainte qu’il ne changerait pour rien au monde.

« Quand on est à la rue et qu’on est livré à soi-même sans vraiment d’obligations, c’est facile de se laisser aller, de sombrer dans des conneries. Le chien, c’est un rythme de vie. Une raison de pas déprimer. Parce qu’être tout le temps tout seul, c’est pas facile. »

Cho Seth lui donne cette présence, ce rythme quotidien. « Il y a des jours où tu passes trois jours tout seul, donc communiquer avec un animal, ça fait du bien. Ça te fait vivre des émotions. Quand tu vas pas bien, ton animal vient et tu lui fais des câlins. »

Avec son revenu du CPAS, Suri gère seul le budget de son chien. La castration, les opérations dentaires tous les deux ou trois ans à cause du tartre, les urgences vétérinaires imprévues. « J’estime que mon chien rentre à ma charge. » Parfois, en fin de mois, il demande des croquettes à l’UTUC. « C’est une histoire de deux-trois jours, je demande pas un sac de dix kilos. J’essaye de moins dépendre possible des associations parce que le chien est un choix que j’ai fait personnellement. »

Mais il observe la même chose que Chantal à Liège : la disparition progressive des chiens à la rue. « À une époque, il y avait beaucoup plus de gens, là actuellement on est beaucoup moins à avoir de chiens. » À l’UTUC, ils sont peut-être trois à passer régulièrement avec des animaux. « Il y a six ans, c’était presque un maître, un chien. Aujourd’hui je dirais qu’une personne sur cinq a un chien. »

Pourquoi cette diminution ? Suri le sait. Il connaît la réalité du terrain des deux côtés : comme bénéficiaire, mais aussi comme ancien bénévole dans plusieurs refuges à travers l’Europe. « Il n’y a pas assez d’aides, mais il n’y a pas assez de subventions. On peut pas demander de faire plus avec le peu de moyens qu’il y a. Le problème, c’est le financement. »


Dolce c’est mon aide, mon mari, mon meilleur ami. Je ne pourrai pas vivre sans lui.

Chantal Le choix impossible

Cette relation fusionnelle dont parle Suri, Chantal la retrouve à l’Albatros, une maison d’accueil bruxelloise nichée dans une rue discrète du centre-ville.

À 58 ans, cette femme aux cheveux gris courts et aux mains abîmées par la rue vit à l’Albatros depuis deux ans. Dans sa chambre individuelle au premier étage, il y a un lit, une armoire, une petite table. Et Dolce, un petit chihuahua qu’elle a avec elle depuis dix ans et demi. L’animal sommeille sur le lit. Chantal le caresse machinalement, comme un geste devenu réflexe.

« Dolce, c’est mon aide, mon mari, mon meilleur ami », dit-elle simplement. Elle marque une pause, cherche les mots justes. « Je ne pourrais pas vivre sans lui. »

Avant de trouver l’Albatros, elle s’était retrouvée face à une situation impossible : un toit ou son chien. Les structures d’hébergement qu’elle a contactées à Bruxelles refusaient toutes les animaux. Elle a choisi de rester dans la rue plutôt que de l’abandonner.

Lorsqu’elle a finalement eu une place à l’Albatros avec Dolce, c’était la délivrance. Mais l’angoisse n’a pas disparu. Quand elle a dû être hospitalisée l’an dernier pour des complications cardiaques, c’était sa plus grande peur : qui garderait Dolce ? L’équipe de l’Albatros a trouvé une famille d’accueil. Elle recevait des photos quotidiennes sur WhatsApp. Des petites preuves que son amour était vivant, heureux.

« Il est fidèle, il est honnête, il crie pas, il frappe pas », dit-elle avec un sourire las. « C’est le mari qu’on peut tous souhaiter. » Mais aujourd’hui, elle s’inquiète pour l’après. Les assistants sociaux sont là pour les aider à trouver un logement et sortir de la rue. Mais avec un chien, c’est bien plus compliqué.

Au milieu de la cour de la maison d’accueil, Dolce reçoit des caresses de plusieurs résidents qui passent. Il y a une atmosphère profondément familiale ici. À table, dans la salle à manger, quelqu’un demande : « Sam, il est revenu ? » On parle des gens comme s’ils étaient de la famille. Parce qu’ils le sont, un peu.

Un vide structurel

Zaila, la responsable de l’Albatros, connaît chaque résident par son prénom, son histoire, ses préférences. Depuis 30 ans, la maison accepte les chiens. « On a toujours collaboré avec les travailleurs de rue de l’ASBL Diogènes. L’idée est venue de leur équipe, parce qu’ils constataient qu’il y avait pas mal de sans-abris avec un animal en rue et qu’ils ne trouvaient pas de maison d’accueil où on les acceptait. On s’est dit : pourquoi pas ici ? »

L’Albatros dispose de 14 chambres individuelles. Pour y accéder, il faut être en ordre administratif, payer une participation financière, accepter un règlement. « L’animal est tellement important pour eux qu’ils ne veulent jamais s’en séparer. Donc si personne ne les prend dans une maison d’accueil, ils sont obligés de trouver une solution en rue qui est toujours extrêmement difficile. On le fait parce qu’on voit que c’est nécessaire et qu’il y a un vide dans le secteur. » Un vide. Le mot est faible.

Anastasiya est assistante sociale au sein de Bruss’help, le coordinateur régional du sans-abrisme à Bruxelles. Elle a écrit un mémoire de master exactement sur ce sujet : les enjeux pour les sans-abris accompagnés de chiens. Son diagnostic est sans appel.

« Dans ma pratique sur le terrain, je reçois régulièrement des appels de personnes sans-abri avec leur chien qui cherchent des structures d’hébergement. Et j’ai constaté que souvent, j’ai qu’une seule réponse à leur apporter. Il n’y a qu’un centre. » Une seule réponse pour tout Bruxelles.

À cause de cette relation et de cet attachement, beaucoup de sans-abris préfèrent tout simplement dormir en rue qu’être séparés temporairement de leur animal.

Anastasiya, assistante sociale chez Bruss’help

Pour tous ceux que l’Albatros ne peut accueillir, et ils sont des centaines, les conséquences sont dévastatrices. Ces personnes ne fréquentent pas les structures d’aide, précisément parce qu’elles les refusent. Elles sont marginalisées deux fois : d’abord par la précarité, ensuite par le manque de solution pour leur animal.

« Ça a été très compliqué de rentrer en contact avec les personnes sans-abri en question pour mon mémoire. Comme elles ne fréquentent pas les structures d’aide, elles sont très isolées. Elles deviennent très solitaires et ne comptent que sur eux-mêmes et sur leur chien. »

Anastasiya explique que la relation entre le sans-abri et son chien est beaucoup plus intense qu’avec un propriétaire lambda. « Les personnes sans-abri restent 24h/24 avec leur chien.
Ça devient une source de support, de confidences, de protection, de chaleur. Plusieurs fois, les personnes me décrivaient leur chien comme leur enfant. À cause de cette relation et de cet attachement, beaucoup de sans-abris préfèrent tout simplement dormir en rue qu’être séparés temporairement de leur animal. »

Or, quand survient une hospitalisation ? Quand il faut aller à un rendez-vous administratif où le chien n’est pas autorisé ? Quand il faut chercher un logement et que personne n’accepte l’animal ? Les sans-abris se retrouvent paralysés. Aller se soigner signifie abandonner son compagnon à la rue. Faire une démarche CPAS ? Idem. C’est un blocage systémique qui transforme un droit fondamental — se loger, se soigner — en choix déchirant.

Suri, dans sa camionnette, formule le problème autrement : « Je trouve ça injuste. Après le problème des abris de nuit, aujourd’hui c’est qu’il manque énormément de place. » Il comprend qu’il faille faire des choix. « Peut-être que les abris de nuit dans ces cas-là devraient faire deux sections, une section chiens autorisés, chiens non autorisés. Mais de nouveau le problème là-dedans, c’est que tu fais de la sélection. Vu le manque de place, il y a des critères et les critères c’est la sélection. »

Cette sélection, Chris Vandenhaute la confirme depuis le terrain. Membre de la cellule Herscham de la police de Bruxelles, une équipe qui travaille quotidiennement avec les personnes sans-abri, il observe : « Une fois qu’ils ont un chien, c’est déjà plus compliqué d’aller dans un centre, au service social ou de trouver un appart. » Il ajoute, après un silence : « Je trouve qu’il y a eu une époque il y a quelques années, où il y avait plus de sans-abris avec des animaux. »

Pourquoi cette diminution ? Parce que les sans-abris savent désormais qu’avoir un chien ferme encore plus de portes. Le message est passé.

À Bruxelles, on compte aujourd’hui environ 10 000 personnes sans-abri. Les structures d’hébergement offrent environ 3200 places. Il manque 7000 solutions. Pour les personnes avec chiens, il n’y en a qu’une: l’Albatros, quatorze places.

Quand le système se dérobe

À l’Albatros, on sent l’inquiétude monter. Autour de la table, l’équipe discute à voix basse. « Ça coupe partout. Ils réduisent tout. » Quelqu’un demande : « Tous les chômeurs vont venir au CPAS, comment ils vont faire ? » Personne ne sait. Les structures manquent déjà. Elles manqueront davantage.

Clément Beunier, éducateur spécialisé chez Jamais Sans Toit, un centre de jour bruxellois qui accepte les chiens, a vu les choses se dégrader progressivement. « On est agréés par la Cocom depuis peu, donc on reçoit les subventions pour cinq années. Le montant devrait être fixe, voire augmenter, malheureusement il diminue pour l’instant. Il n’y a toujours pas de budget à Bruxelles, donc énormément d’associations sont impactées. Il ne faut pas que ça dure. »

Et puis l’annonce qui fait froid dans le dos : « Le Hub humanitaire, par exemple, va avoir une coupe d’au moins 50%. Trente-cinq emplois supprimés. » Il marque une pause. « Ils coupent dans la précarité alors qu’il y en a de plus en plus, il y a quand même un souci. »

Anastasiya confirme : « Le social souffre actuellement des décisions prises et tout le public sans-abri est impacté. On a vu récemment qu’il y avait des coupes budgétaires même pour le plan hivernal. On remarque aussi que de plus en plus de gens deviennent précaires, donc il y a plus de risques de devenir sans-abri. » Elle ajoute, avec une lucidité désabusée : « Un public très ciblé comme des sans-abris avec un chien, c’est loin d’être la priorité actuelle des politiques. »

La Fondation Prince Laurent offrait autrefois, en hiver, 30 places dans 15 containers exclusivement pour les sans-abris avec leurs animaux. Ils ont arrêté ce système parce que ça coûtait trop cher et qu’il fallait l’équivalent de trois travailleurs sociaux 24h/24. Depuis, il n’y a plus rien.

Chris Vandenhaute résume la situation avec une franchise brutale : « Il faudrait des centres spécialisés, avec des places dans chaque chambre pour les animaux. Mais là, on parle de nouveaux budgets. Il n’y a déjà pas assez de place pour les gens. » Il ajoute, désabusé : « On peut mettre autant d’infrastructures en place, si le robinet ne se ferme pas et qu’il y a toujours plus de demandes de personnes à la rue, ça reste compliqué. »

Une goutte dans l’océan

Chantal rentre chez elle ce soir-là vers minuit. La Kangoo grimpe les rues de la cité ardente. Elle pense à Johann, renvoyé de l’hôpital vers le froid.

Chez elle, elle essaie de décompresser. Mais elle y pense quand même. Parce que personne ne devrait dormir dehors quand il gèle. Et personne ne devrait avoir à choisir entre vivre sous un toit ou rester fidèle à son meilleur ami.

Des solutions existent, pourtant. Anastasiya évoque le besoin urgent de petits projets ciblés, combinant logements individuels et accompagnement social. Développer de vraies solutions de garde temporaire pour les animaux, un lieu où confier son chien lors d’un rendez-vous médical ou d’une urgence. Former les équipes à la médiation animale, créer des espaces adaptés dans certains centres d’accueil.

Mais pour l’instant, ce sont les associations et la solidarité individuelle qui comblent les trous. L’Albatros, Jamais Sans Toit, Un Toit Un Cœur à Louvain-la-Neuve, les Sentinelles de la nuit à Liège. Des initiatives fragiles, financées comme des projets de charité alors qu’elles répondent à des droits fondamentaux.

Dans quelques jours, Chantal retournera sur le terrain. Elle distribuera des sacs de couchage, des soupes chaudes, un peu d’humanité. Une goutte d’eau dans l’océan de misère, se dit-elle. Mais une goutte quand même.

Aurélien, dans son studio de Louvain-la-Neuve, s’endort avec Feu à ses pieds. Chantal, à l’Albatros, caresse Dolce avant d’éteindre la lumière. Suri, quelque part dans les alentours, se blottit contre Cho Seth dans sa camionnette. « Les chiens sont 100 fois mieux que les humains, ils te comprennent facilement, tu dois pas leur expliquer 10 fois les choses, y a pas de chichi », dit-il. « Je me vois pas vivre sans animaux de toute façon, j’aime trop ça. »

Dehors, dans les rues de Bruxelles et de Liège, des centaines d’autres serrent leur animal contre eux pour affronter la nuit. La balle est dans le camp des décideurs. Pour le reste, les oubliés de la rue continuent de choisir la fidélité plutôt que le toit. Parce qu’on ne les a jamais laissés faire autrement.

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L’inclusion comme outil d’apprentissage

Mammouth - lun, 01/06/2026 - 12:35
Le cas de la classe à visée inclusive du Collège Saint-André à Auvelais

Photo: Odile Leherte, RTBF

Au collège Saint-André d’Auvelais, on a tenté de dépasser le paradigme de l’enseignement spécialisé pour tendre vers l’inclusif. Cela signifie que les élèves en situation de handicap et les autres sont dans le même établissement et ont des unités d’enseignement en commun. Cette démarche est tout sauf courante car, en Wallonie, seules trois classes à visée inclusive existent. Dans les faits, l’approche à visée inclusive est-elle plus adéquate que l’approche spécialisée ? C’est la question à laquelle Mammouth Média a tenté de répondre.

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Rachid

Mammouth - lun, 01/06/2026 - 12:16
Le loup blanc discret du quartier Stalingrad

@capture d’écran documentaire

Au cœur d’Anneessens, Rachid est connu de tous. Vendeur charismatique du night shop du coin, il est connu comme le loup blanc, mais reste pourtant discret sur sa propre histoire.

« Mademoiselle, de Bruxelles, mélange de miel et de caramel, comment ça va ? ». Voilà comment Rachid accueille la gent féminine dans son night shop du quartier Stalingrad, près de la gare du Midi. Cet homme est la star du magasin et n’hésite pas à jouer de son bagout pour fidéliser la clientèle. Lorsqu’il a appris que je voulais écrire sur lui, il a un peu été pris au dépourvu. J’ai eu l’impression qu’il acceptait sans vraiment accepter. En réalité, je crois que ça lui était égal.

Ce night shop est plus spacieux que la plupart des autres magasins du même genre. Mis à part un assortiment plus large de fruits et légumes, toutes les caractéristiques habituelles d’un night shop sont bien présentes : prix élevés, produits bas de gamme et ouverture en continu. Je suis une habituée du magasin. J’y fais mes courses plusieurs fois par semaine, et à chaque fois, je suis accueillie de la même manière. Rachid déclame ses répliques fétiches qu’il réserve uniquement aux clientes.

C’est un homme intrigant. Le genre de personnage dont on a envie de percer l’histoire à force de le côtoyer. Petit, crâne rasé, mais barbe bien apparente, Rachid a une cinquantaine d’années et vient d’Afghanistan. Dans ce magasin, ils sont tous afghans ou iraniens. Ils parlent hazaragi, un dialecte du persan parlé en Afghanistan, ou farsi. Ce magasin de quartier ne paie pas de mine, mais il voit défiler du monde. Et Rachid incarne ce melting-pot. D’ailleurs, pour lui, peu importe que les gens se trompent et l’imaginent originaire d’Iran, d’Ouzbékistan ou du Pakistan. Pour lui, tous ces pays portent en eux le même héritage d’un grand Empire perse. Dans ce magasin, Rachid fait le lien entre tous. Les clients défilent et ne se ressemblent pas. Rachid s’adresse à chacun dans leur langue, successivement en français, en russe ou en chinois. Les langues qu’il maîtrise, il les a apprises en côtoyant les habitants du quartier.

Il travaille au magasin tous les jours de 15h à 22h en semaine, et jusqu’à 23h30 le week-end. Il n’est pas le patron de l’endroit même s’il en a tout l’air. J’ai cru qu’il l’était, à force de le voir chaque jour et à toute heure, vissé sur son siège derrière sa caisse, en gardien de la trésorerie. Pendant que ses jeunes collègues s’activent derrière les étalages de fruits et légumes, lui voit défiler les clients les uns après les autres. Quand le client est marocain, Rachid lui parle en arabe; lorsque c’est un flamand, il traduit le prix du kilo de courgettes en néerlandais.

Même s’il parle plusieurs langues, Rachid maîtrise assez mal le français. Il montre toutefois une réelle volonté de se faire comprendre. Il cherche toujours à s’exprimer le mieux possible. À chacune de nos discussions, il prend le temps nécessaire avant de s’exprimer, il cherche les mots justes et les silences qui s’installent n’en sont pas. À propos de la situation des femmes dans son pays, il s’interroge longuement avant de dire, hésitant : « une femme, une maman qui ne sait pas lire et écrire, comment elle éduque un « bon » enfant, un enfant sage et éduqué ? Comment ces enfants rendent à la société [par après] ? Son mauvais français ne l’empêche donc pas de pointer la contradiction d’un régime taliban despotique vis-à-vis des femmes. Notre conversation est interrompue par un client, venu régler son pack de bouteilles d’eau et ses bananes. Une fois le client parti, je le vois repenser à notre échange, comme s’il le ressassait. Il rumine presque et son visage devient triste. La bonne humeur du personnage et sa facilité à créer du lien avec les gens contrastent avec ce qu’il peut raconter de sa vie.

Arrivé en Europe il y a seize ans, il a traversé la Méditerranée sur un bateau de fortune. Une traversée qui a failli lui coûter la vie. Rejoindre l’Italie depuis la Turquie aura duré six à sept jours. « Six à sept jours dans l’eau, le bateau était cassé ». Il rajoute d’un ton détaché : « Ce n’était pas facile, mais c’est passé ». Rachid relativise toujours tout, le passé c’est le passé. Il est toujours vivant, c’est l’essentiel.

Avant de s’établir définitivement en Belgique, il a vagabondé ici et là. En France et aux Pays- Bas principalement. Il garde un mauvais souvenir de son passage aux Pays-Bas. Il m’explique avoir été traité comme un criminel, menotté et enfermé dans un centre de rétention. « C’est ça les droits de l’Homme ? » me lance-t-il. Lui qui a fui la guerre dans son pays. En tout, il aura passé quatre années à vivre dans la rue ou à être hébergé chez les gens. En 2013, il a même participé à la Marche des Afghans, rejoignant Mons depuis Bruxelles à pied, dormant dehors, dans le froid du mois de décembre. Mais encore une fois, cet épisode de sa vie « n’était pas facile, mais c’est passé ».

Dans son pays, il était couturier, comme son père, et capable selon lui de confectionner des tenues sans prendre aucune mesure, un simple coup d’œil lui suffisait. En Belgique, il a d’abord travaillé dans le bâtiment, et gagnait « 20€ par jour juste pour manger ». Aujourd’hui, lorsque je lui demande pourquoi il travaille autant et si ce n’est pas trop fatiguant, il me fait comprendre qu’il ne voit pas le temps passer. Mais il a quand même les traits tirés. J’apprends surtout qu’il travaille comme un forçat faute de pouvoir faire autrement. Il n’a pas vraiment le choix, il doit travailler pour payer une pension alimentaire à sa femme et ses enfants. Il est divorcé en Belgique, mais sa mère, restée en Afghanistan, lui a trouvé une nouvelle épouse parce que dit-il « chez nous, c’est la maman qui choisit, et j’ai dit ‘Ok’ si tu veux ».

Quand les clients se font plus rares, Rachid prend le temps de se préparer un thé. Un mélange de bergamote et de clous de girofle qu’il boira bouillant avec deux morceaux de sucre. Son collègue Reza l’accompagne ainsi que Nadir, un fidèle client iranien du magasin. Tous les deux ne connaissent pas Rachid intimement, mais l’apprécient pour sa simplicité et joie de vivre. Ce sont eux qui ont surnommé star du quartier ce vendeur connu aussi comme le loup blanc, qui dit peu mais prend le temps de bien dire. Lui qui discute aisément dans plusieurs langues pèse chaque mot quand il parle de sa vie. Rachid ne révèle pas tout tout de suite: il raconte son histoire par bribes, entre deux clients. Il n’est pas que le visage familier du quartier, il est le pont entre tous ses habitants.

Retrouvez aussi le documentaire que Clémentine Boulé a consacré à Rachid.

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La théorie du pot de yahourt

Mammouth - ven, 22/05/2026 - 09:53
Si tu penses qu’être en couple, c’est partager l’addition en deux, tu te trompes.

La « théorie du pot de yaourt » est un concept sociologique et économique, popularisé par l’autrice Titiou Lecoq, qui illustre comment les dépenses du quotidien dans un couple peuvent, à terme, appauvrir les femmes au profit du patrimoine des hommes.

Voyez l’explainer d’Eugénie Brunin, Léopold De Bast et Justine Defossez.

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Grandir après elle

Mammouth - jeu, 21/05/2026 - 18:18

Louise a perdu sa maman à l’âge de 7 ans, après cinq années de lutte contre un cancer. Si la maladie a marqué son enfance, elle n’a pas effacé les souvenirs qu’elle conserve de sa mère. À travers son témoignage, ce documentaire interroge la manière dont un enfant garde en mémoire un parent disparu trop tôt, entre fragments de souvenirs, images familiales et récit transmis.

Un documentaire de Clarisse Rasquinet.

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La boue qui reste

Mammouth - jeu, 21/05/2026 - 17:56
Cinq ans après les inondations, les souvenirs restent vifs

Photos : Marine Koenig

Le 13 juillet 2021, le ciel a déversé des pluies dévastatrices sur la Wallonie. La boue s’est invitée dans les maisons, des êtres chers ont été emportés. Tout a dû être reconstruit. Cinq ans plus tard, la boue est toujours là, collée aux portes des maisons et dans la tête des habitants traumatisés.
À Fèchereux, un village fortement touché par les inondations, Marine témoigne des souvenirs qui continuent de la hanter.

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Dans les cordes

Mammouth - jeu, 21/05/2026 - 17:54
Houssine, entre le ring et l’auditoire

Noah Belalia

Entre les cours, les trajets et les entraînements, les journées de Houssine ne s’arrêtent jamais. Étudiant en troisième année à Solvay et boxeur amateur, il enchaîne les rounds bien au-delà du ring. Réveils à l’aube, séances de course, repas avalés sur le pouce, heures d’étude puis entraînement le soir : chaque heure compte.

Mais derrière la discipline et le rythme imposé, il y a autre chose. Le besoin d’avancer, de réussir, de prouver qu’on peut venir d’un milieu modeste sans renoncer à ses ambitions. Entre fatigue, pression et sacrifices, Houssine tente de garder l’équilibre.

Du Cinquantenaire aux auditoires de Solvay, jusqu’à la salle de boxe où tout semble enfin prendre sens, il avance sans vraiment s’arrêter, en essayant de tenir le rythme entre deux mondes.

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La foi tutélaire des arméniens bruxellois

Mammouth - mar, 19/05/2026 - 15:18
L’héritage arménien à Bruxelles

Ils étaient marchands de tapis ou joailliers, ils sont maintenant couturiers, avocats ou commerçants. De la fin du XIXème siècle jusqu’aux réfugiés des crises récentes, les Arméniens ont bâti leur survie sur un équilibre : la transmission. Entre les murs des églises et les rassemblements, malgré l’horreur et l’exil, ils ont préservé ce qui les définissait : une foi et une langue. L’exil n’est pas une fin mais un nouveau point de départ.

Le vent sifflait entre les immeubles de la rue du Monténégro à Saint-Gilles, un matin de décembre 1980. Les joues brûlées par le froid, un petit garçon marchait. Il n’avait pas de manteau adapté à ce climat glacial, juste une veste légère, trop grande pour lui, celle que son frère lui avait donnée avant de partir. Sous ce ciel grisâtre de Bruxelles, Vasken se demandait ce qu’il faisait dans cette ville, encore inconnue, dans un pays dont il ne connaissait même pas la langue, accompagné de sa foi et de son envie de retour.

Il aurait dû être en Turquie, ou plutôt en Arménie historique, dans ce village de l’est de l’État où sa famille avait toujours vécu depuis des générations, malgré les persécutions, malgré l’horreur, là où des soldats débarquaient sans s’annoncer. Son père avait osé une chose, faire vivre la culture arménienne.

La Belgique n’était pas un eldorado. Juste une simple porte de sortie. Son frère aîné vivait déjà au Pays-Bas mais le père refusait d’y mettre les pieds. Un oncle, un petit appartement, quinze personnes s’entassant les unes sur les autres. « C’était déjà ça. »

Entre génocide, exil et reconstruction, l’histoire des Arméniens en Belgique est vaste.

Il y a eu les premiers arrivants, quittant les plaines de l’Empire ottoman et du Caucase vers la fin des années 1800. Joailliers, marchands de tapis ou cigarettiers, ils ouvrent une voie à une immigration plus importante.

80 ans plus tard, une nouvelle vague d’immigration marque la communauté. Une fuite de Turquie pour des raisons politiques ou économiques.

Après l’indépendance de l’Arménie et les multiples crises économiques, une dernière grande vague arrive de nouveau sur la Belgique. Des arrivants plus jeunes, plus éduqués, désireux de s’intégrer mais sans délaisser leur identité qui leur est chère.

Trois générations de voyage forcé mais une cohésion cimentée par quelque chose de plus grand qu’eux, la foi. La foi chrétienne, celle qui supporte l’Arménie depuis aussi longtemps que l’on puisse s’en souvenir. Cette doctrine devenant malgré elle, le ciment identitaire de tous les exilés. Les messes en arménien, les fêtes religieuses comme Noël ou la résurrection du Christ et les rituels funéraires rappellent aux Arméniens réfugiés, leur culture d’origine tout en offrant un espace où chacun se retrouve et se soutient. Des croyances et traditions souvent perçues comme étant un rempart, un obstacle à l’assimilation, un entre-soi trop puissant et pourtant, ce microcosme a fait perdurer ce pays.

Sans l’Église, l’Arménie aurait disparu. L’Église c’est ce qui a permis la survie de notre peuple. Des phrases répétées depuis des générations par les arméniens.

Une arme composée de mots

La foi, elle l’accompagne dans chaque moment de sa vie et il en a fait sa mission de la répandre. Zadik n’était pas destiné à répandre la foi comme il le fait, personne dans sa famille ne l’avait été avant lui. Natif d’Erevan, issu d’une famille religieuse, ses premiers souvenirs de sa mission se retrouvent à Etchmiadzin, la capitale spirituelle de l’Arménie. « C’est là que tout a commencé.»

Après des études de théologie rondement menées, il est ordonnée prêtre en 1980. Son devoir d’homme d’église l’oblige à quitter sa terre natale pour rejoindre l’Hexagone, sous le soleil des calanques marseillaises, offrant son service aux communautés arméniennes. « 27 ans là-bas ».

Père Zadik, Prêtre de L’église Sainte-Marie-Madeleine d’Ixelles

Sa première visite à Bruxelles, Zadik s’en souvient comme si c’était hier, il y a 35 ans pour la construction de la première église arménienne de Belgique. « J’ai trouvé une communauté pleine d’espoir. »  Il se souvient de la joie, d’une étrange sensation, comme s’il retrouvait une famille dispersée. « On était une centaine au départ, maintenant j’ai arrêté de compter. » 

18 ans après l’inauguration de l’église, le père a dû quitter le sud chaud et chaleureux pour une capitale pluvieuse. Mais la pluie ne reste jamais longtemps. « J’ai quitté le soleil du midi mais je l’ai retrouvé dans le cœur des Belges. »

Ce soleil, il le convoite chaque dimanche lors des messes, dans la petite église Sainte-Marie-Madeleine d’Ixelles là où s’entasse des centaines de fidèles. La grandeur du lieu n’a pas d’importance contrairement à celle de la foi. Une cérémonie cachée sous un rideau violâtre brodé de doré comme le veut la tradition du Carême. Assis sur un banc près de l’autel, livre de prière à la main et vêtements sombres, un homme récite des chants à voix basse. Un homme bien connu de cette église qui se remémore chaque visage. « J’ai vu que tu n’étais pas arménien, tu es le seul blanc de l’église, tu ne passes pas inaperçu ! »

Gayzag n’est pas prêtre mais il aurait pu l’être. « J’ai choisi d’être diacre, ce n’était pas une obligation. » Pas par un manque d’ambition quelconque mais par envie de rester proche des autres, d’aider sans une once de hiérarchie spirituelle.

On croyait être les derniers. Jusqu’à ce qu’on nous trouve.

Gayzag

Né en Turquie, « l’Ancienne-Arménie », dans un village où sa communauté vivait en marge, entourée de voisins musulmans. La vie était compliquée, pas beaucoup de moyens et cette impression d’être coincé. Tout se faisait en famille, même lointaine pour faire perdurer son origine. « On se mariait entre nous, on gardait nos traditions secrètes ». Traditions qu’ils croyaient perdues. « On ne savait pas qu’il existait encore une Arménie, je croyais qu’on était les derniers encore en vie. »

Lors d’un jour ensoleillé, des représentants de l’Église arménienne sont venus dans son village natal, prenant les enfants pour les emmener étudier. C’était le premier départ de Gayzag, cap sur le Monastère arménien de Saint-Jacques à Jérusalem. Les religieux ont fait office de sauveur et donné de l’espoir à des jeunes qui pensaient que leur communauté était sur le déclin.

Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.

Il a étudié pendant des années, dans cette école religieuse où on prépare les enfants et jeunes adultes à devenir prêtre, professeur ou diacre. « J’étais le premier de ma classe ! »

L’année 1986 se profile. Débarquant sur le tarmac froid et humide de Zaventem, la pluie battante frappant son visage, Gayzag vêtu de son short, retrouve son oncle. « Oublie le soleil mon grand, tu es ici maintenant ».

Il reparle de ce jour avec une joie discrète mais c’était le début d’une révélation. « Ce pays m’a accueilli. J’ai appris le français, j’ai travaillé, j’ai fondé une famille. » Pourtant, chaque été il retourne dans sa terre natale avec ses enfants. « Pour la langue mais aussi pour leur culture. » Ses enfants lui disent souvent qu’ils sont Belges avant tout, eux qui n’ont connu que la Belgique comme pays de vie. « J’aime leur répéter qu’ils sont aussi arméniens. Et ça, personne ne peut l’enlever. » Ces retours estivaux, il les adore mais il n’idéalise plus l’Arménie. « C’est un pays magnifique mais compliqué. » Beaucoup rêvent d’y retourner mais peu osent le faire. Gayzag sait qu’il ne vivra plus là-bas. « Peut-être plus tard, quand tout sera calme. »

Gayzag lit les chants du Carême La dernière génération

Perché au 11ème étage de la T-Tower de l’avenue Louise. Un bureau flamboyant, complétée de baies vitrées. Un homme, assis à son siège, blazer gris sans cravate, en train de feuilleter des dizaines de dossiers. Aucun signe ne montre qu’il est arménien. « C’est pour l’intégration, mes parents l’ont décidé ainsi ». Le parcours d’intégration, Robert l’a bien connu. Il se souvient encore de son arrivée à Bruxelles, un choc esthétique. « Tout était beau ».

Mes parents ne voulaient pas de contact avec les autres arméniens. Pour bien s’intégrer.

Robert

« Les rues, les bâtiments, l’urbanisme…En Arménie post-soviétique, on n’avait pas ça.»

Depuis son bureau de la T-Tower, Robert revient sur son histoire

Une enfance relativement calme malgré une crise économique importante. Robert se souvient d’Erevan et de la musique joué par son père, que ça soit à la maison ou dans les salles de concert de la capitale. Désireux de changement pour sa famille, le père du petit garçon a sauté sur la première opportunité qui s’est offerte à lui.

Arrivé chez un ami dans la capitale du Vieux Continent, Robert se rappelle de la réalité complexe. « J’étais dans une école où il n’y avait presque pas de Belges, c’était déjà cosmopolite. » Ses parents avaient fait un choix clair, la famille avant tout. Aucune communication avec la communauté arménienne, par choix d’intégration selon sa mère. Seule la foi et la langue arménienne étaient enseignées mais toujours dans le cadre du privé. Robert ne le regrette pas. Cela lui a permis d’apprendre le français, « de se fondre dans le paysage ».

Depuis ses 18 ans, Robert a pu nouer des liens avec la communauté arménienne de Bruxelles, il est même devenu le président du Comité des Arméniens de Belgique, il va à l’église et pratique sa religion. « La religion en Arménie, c’était compliqué ». La transmission se faisait uniquement via la famille lors de l’époque soviétique. « La religion, c’est avant tout un marqueur identitaire, l’église a maintenu notre peuple debout ».

Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.

Robert retourne parfois en Arménie, « pour la famille, les souvenirs » mais il n’envisage pas d’y retourner vivre.

Vasken perpétue l’héritage couturier familial dans son atelier de Jette

D’Erevan à Saint-Gilles et maintenant Jette, dans son atelier de couture, Vasken se remémore la Turquie. « Ma famille avait déjà un atelier de couture à l’époque, un atelier très réputé, tout le monde venait chez nous ». Entre les aller-retour à l’atelier et les cours de religion, la tendance a désormais changé. « Je ne vais plus à l’église, ça ne m’intéresse pas ». Vasken garde ses traditions religieuses comme Noël et la fête de Pâques mais en privé, avec sa femme et ses enfants.

Regardant avec émotion la croix qui surplombe sa machine à coudre.

« Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.»

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Tournée des poubelles à Couillet

Mammouth - mar, 19/05/2026 - 15:08

En tournée avec ceux qui ramassent les poubelles et, parfois, le mépris

Charleroi dort et eux comptent déjà leurs pas. La ville se réveille et ils disparaissent dans les
rues. Vous lisez ceci, ils sont rentrés depuis longtemps. Ils ramassent vos poubelles chaque
matin.

10h, la moitié de leur journée

« Regarde…, et il n’est que 10 heures », sourit Mathieu en zyeutant le cadran de sa montre. Celui-ci affiche un total de 10 400 pas, moitié moins que la veille, témoignant de l’intensité de leur début de journée. De son coté, Rudy, confortablement installé sur son siège à ressorts, profite allègrement de son coussin spécial lombaires. Un siège ergonomique qui change la vie. Derrière son volant, il sert de cochonnet aux deux boulistes qui lui courent derrière. La cité des carrières tourne au ralenti dans les rues de Couillet, se calquant sur le rythme lancinant du camion orange alourdi peu à peu par Mathieu et Thibault. Orange eux-aussi. Le soleil illumine en filigrane et le passage des voitures se fait rare. Le bruit saccadé du mastodonte dénote du calme matinal. De plus l’odeur acide et désagréable qui émane de ce camion poubelle provoque grimace et dégout chez les non-habitués : le menton rentré, les yeux plissés et le nez froncé.

4h40, avant la tournée

Il est 4h40, Mathieu allume la lumière, brisant l’obscurité environnante. Il se lève, se prépare, puis, avant de prendre la voiture, prépare les tartines de ses enfants encore endormis. Son corps et son esprit bien familiers de cette routine quotidienne émergent complètement. Dehors, Charleroi sommeille encore. Quand son moteur gronde, il rompt la quiétude générale, y compris la sienne. Il est 5h45 quand Mathieu, Rudy et Thibault arrivent à Couillet, au sein du « Village du recyclage ». Un énorme complexe de l’intercommunale Tibi, bordé par la Sambre, où prennent place le centre de tri Valtris, le centre de recyclage FILAO mais aussi le site collecte et propreté. De ce dernier arrivent et partent tous les agents de propreté de Charleroi et sa périphérie, du lundi au vendredi. En contre-sens de notre équipe, sortant du site, de nombreux bus défilent transportant les agents de rues. Ces derniers sont priés de se rendre à 5h24 au centre Tibi, soit une demi-heure avant les agents de porte à porte, afin d’être envoyés dans un des cinq districts de la ville de Charleroi. Glouton, chariot électrique, balayeuse, vidange… chacun s’attèle à un rôle bien précis.

5h54, la centrale Tibi

Avant 5h54, les chargeurs et conducteurs sont tenus de pointer pour confirmer leur arrivée. Avant de monter à bord de son camion attitré, le 132 (camion au gaz de huit mètres de long, six roues à son actif et bicompartimenté pour séparer les sacs blancs des verts), Rudy reçoit une feuille de route du brigadier en charge de son équipe. Cette fiche indique l’itinéraire de la tournée et ses points d’attention comme les oublis potentiels, les plaintes régulières ou autres remarques particulières. En amont, le brigadier remplit plusieurs rôles essentiels au bon fonctionnement des équipes : il répartit les effectifs, attribue les tournées et signale les éventuels problèmes. Durant la collecte, il doit rester mobile, attentif et joignable car il est responsable de ses équipes. Il circule entre celles-ci et s’assure du bon déroulement des opérations quotidiennes ; il agit à la fois comme gendarme, médiateur et gestionnaire. Le brigadier est le réel chef d’orchestre du terrain. Ce matin pour accorder nos trois violons, Fabian est à la baguette.

6h15, le corps au travail

Rudy conduit, Thibault se trouve au centre et Mathieu complète le triptyque. La cabine est spacieuse, parfaite pour trois, petite pour quatre. Trois thermos de café chaud, mis à disposition par Tibi, se tiennent immobiles tandis que des douilles de Monster jonchent le sol. De nouvelles munitions sont postés à l’arrière, partageant un bac en plastique avec des produits de propreté. L’ambiance est légère et l’amitié entre les deux volets latéraux déteint sur le panneau central. Ils sortent du complexe, virent à gauche et traversent la Sambre pour commencer leur tournée. Rudy connaît le tracé par coeur, voilà vingt ans qu’il est conducteur. Il a commencé chargeur, passage obligatoire pour quiconque débute dans le monde de la collecte et son statut s’est amélioré, ses avantages et son salaire aussi. « Au début, si peu de gens voulaient travailler qu’on prenait des détenus de la prison », rit-il. Il est là depuis longtemps.

Il est 6h15, les phares du camion commencent à se mélanger à la lumière du jour. Mathieu et Thibault mettent pied à terre et le premier sac blanc de la tournée se fait engloutir. Aujourd’hui l’équipe est chargée des déchets résiduels. Le rythme est calibré, une cadence, selon Mathieu, dure à retrouver après les vacances. Les sacs s’enchainent quatre par quatre et peu à peu les gants se gorgent. Petit à petit, l’odeur se créée, elle naît. La senteur de la benne dépend du citoyen ; bizarrement le mélange n’aboutit jamais bien et le parfum qui s’en dégage est douteux. Grâce aux éclaboussures, cette eau de toilette odeur jus de fiente est pourtant celle qui nappe le cou des chargeurs. « Attention ça jute ! », prévient Thibault, déséquilibré par un sac trop lourd.

Mathieu, lui, est un habitué. Fier chargeur depuis dix-huit ans, il est accoutumé aux embûches quotidiennes, les insultes comme les sacs surprises. Ces derniers témoignent de toute la fourberie humaine ; de la crotte posée en surface de poubelle telle une figurine de mariage jusqu’au bout de miroir en lisière de sac, entaillant la jambe du chargeur, du mollet au tibia. Le père de famille enchaîne les mauvaises expériences. La semaine dernière, au moment de l’engloutissement d’un sac, du white spirit a jailli de celui-ci directement dans ses yeux, dégradant la couleur de sa casquette Dragon Ball Z. Il y a deux semaines de la mousse isolante a explosé à l’entrée du camion et s’est figée dans sa barbe, l’obligeant à tout raser. « Le pire c’est quand il y a l’Aïd, les gens jettent les restes du mouton, les boyaux ça pue et c’est lourd », rajoute Thibault pour compléter les anecdotes de son collègue.

Thibault est jeune, blond et frêle. Son physique contraste avec la brutalité du métier. Il est article 60, un dispositif belge qui permet à des personnes sans emploi de travailler temporairement afin d’accumuler les jours de travail nécessaires pour ouvrir leurs droits au chômage. Une passerelle, en somme, pour ceux que le marché du travail classique a laissés sur le bord. Contrairement à Mathieu ou Rudy, il n’est pas là par vocation ou par fierté. « Il n’y a rien d’attirant dans une poubelle », corrobore-t-il.

8h30, ce que la rue leur renvoie

Heure de pointe, les travailleurs affluent dans les rues. Les voitures se mélangent aux camions orange et les marcheurs avec les agents de rue. Au loin devant Rudy, un glouton aspire le trottoir avec sourire. Commencent ensuite les nombreux klaxons et râleries insinuant : « Je travaille MOI, cassez-vous ! ». « Et moi alors, on fait un tennis avec les poubelles ou quoi ? », murmure Mathieu dans sa barbe de deux semaines.

Vers 9h50, Fabian le brigadier profite de l’accalmie pour rendre visite à l’équipe du camion132. Dans cette rue ouvrière sans passage, ils partagent dix minutes de rigolade sous le soleil en discutant de leur vie d’employé chez Tibi. Sans Rudy, décidément bien installé.

Chez Tibi, quatre brigadiers en chef et des sous-brigadiers coordonnent toutes les équipes. L’intercommunale de Charleroi compte sept-cent-cinquante agents au total. Pour aider les travailleurs, l’entreprise publique tente de changer les mentalités citoyennes. Tibi rencontre des associations ou des écoles pour sensibiliser le public dès le plus jeune âge, espérant faire ricochet jusqu’aux parents, bien plus empreints d’idées reçues.

« Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras comme lui », met gentiment en garde une professeure à l’égard de son élève. Réplique célèbre pour sa condescendance, Rudy confie plus tôt dans la journée se l’être prise pleine poire alors même qu’il venait fièrement présenter son métier aux élèves.

Le paradoxe persiste. La propreté est un prérequis au bon fonctionnement d’une ville et le Covid l’a bien montré. La question des poubelles était devenue centrale et jugée comme indispensable, la collecte a continué. « On était des héros », se remémore Fabian, « J’ai même reçu des pralines », coupe Mathieu en s’esclaffant. Il y avait des humains derrière ces poubelles. Pourtant, maintenant la crise oubliée, c’est un amour à sens unique. La dépendance demeure mais la reconnaissance a disparu. Les riverains souhaitent dégager leur saleté mais sans regarder ceux qui la portent. Le contrat de propreté est bilatéral, agents comme citoyens doivent œuvrer de concert pour la propreté publique. C’est pour cette raison que Tibi tente de sensibiliser les riverains à propos du civisme à adopter. « Pour le côté physique, l’important est de sensibiliser les gens sur l’importance et les risques de notre métier : adopter une vitesse modérée à l’approche du camion, éviter les dépassements dangereux pour nous, limiter le poids des sacs poubelle en pensant qu’on doit les jeter à un mètre de hauteur jusqu’à la benne et éviter les produits corrosifs qui pourraient nuire à notre santé, afin qu’on rentre à la maison entiers et en bonne santé tous les jours », quémande Mathieu.

Déjà 10h, avant de se remettre au travail Mathieu précise que les incivilités dont ils sont témoins/victimes ne viennent que d’une poignée d’individus, la grosse majorité reste respectueuse et reconnaissante. Chose faite, il enfile ses gants, se hisse sur le marchepied et, prêt à partir, jette un coup d’oeil à sa montre. « Regarde…, et il n’est que 10 heures ».

12h, les invisibles

Dans les alentours de 12h, une fois la tournée finie, direction l’Unité de Valorisation Énergétique (UVE). Ce site d’incinération se situe à Pont-de-Loup, l’extrême-Est de Charleroi. A l’écart du centre-ville pour épargner les habitants de toutes les nuisances sonore. C’est ici que tous les déchets résiduels sont pesés, mis en fosse puis brulés, produisant assez d’énergie pour alimenter des milliers de foyers. Une énergie comparable au rendement d’une vingtaine d’éoliennes. Le retour vers Couillet et la centrale dépend de l’heure d’arrivée à l’UVE, variant selon les complications rencontrées pendant la tournée. Les intempéries, le trafic et les sacs surprises ralentissent le rythme. Mais il faut aussi prendre en compte la file d’attente à l’UVE, pouvant prendre trente minutes à une heure. Le site intercommunal est à dix minutes en voiture. À 13h, le camion 132 franchit pour la seconde fois le pont surplombant l’affluent principal de la Meuse. L’odeur environnante monte déjà au nez. Il vire à droite une première fois pour rentrer dans le complexe, avance sur cent mètre et tourne une seconde fois pour rentrer dans le site collecte et propreté. Là, dans la centrale Tibi, leur travail consiste à réorganiser et laver le camion jusqu’à 14h, la fin de leur journée.

Toute cette routine est vue par le prisme des chargeur responsables des déchets résiduels, les sacs blancs. Pour les sacs bleus par exemple, la fin de tournée est tout autre. Ils rentrent directement à la centrale et une fois dans le complexe ils continuent tout droit sur deux-cent mètres et virent à gauche pour se délester au sein de centre de tri Valtris. Ici l’odeur change, elle empire. Les mouches volent et les rats trouvent leur bonheur sur ce sol noir, assombri par le gras. Chaque camion décharge son contenu dans une énorme pièce de vingt mètres de haut avant que celui-ci se fasse charger puis jeter dans un préfabriqué ouvert. Le voyage commence pour les PMC à bord des kilomètres de tapis qui commencent le tri. Cent personnes travaillent ici, essentiellement des hommes. Philippe, le guide, parle d’une mixité, pourtant il n’y avait qu’une seule femme au travail. Chez Valtris le travail est très hiérarchisé. En haut se trouvent les machinistes, poste plus agréable et moins demandant. Tout en bas se trouvent les trieurs. Dans une salle plus longue que large, haute de deux mètres et demi, une dizaine de tapis se succèdent et les yeux rivés sur ceux-ci, armés de lunettes et de manchettes, deux agents par tapis travaillent à toute vitesse. Le visage fermé.

Par créneaux de deux heures, espacés de cinq minute de pause, ils trient sans arrêt. Le travail doit être parfait car les ballots finaux doivent être triés par matière : P pour emballages Plastiques, M pour Métallique et C pour Cartons à boisson, avec 95% de réussite. En sortant de la pièce une visiteuse lance à Philippe : « C’est horrible il y avait pleins de mouches avec les humains ». « Les humains ». Ces travailleurs invisibles, moins considérés que les machines sont presque en totalité des articles 60. « Le camion poubelle fait rêver certains enfants mais personne n’a jamais voulu être trieur », fatalise Philippe. Il clôture la visite en expliquant que si les citoyens triaient mieux, ce travail ne serait fait que par des machines.

13h30, fin de journée

Il est 13h30, la journée touche à sa fin. Les bus chargés d’agents de rue reviennent à la centrale. Parmi eux se trouve Marc, le glouton croisé ce matin par Rudy. Commencée plus tôt, il finit sa journée à 13h36 et rentre chez lui . Marc, maçon de formation, s’est reconverti en glouton et adore ce qu’il fait. « Oui on se fait insulter, mais moi j’y prête pas attention », dit-il avec détachement. Il est fier de son métier et fait part de l’influence positive qu’il a sur sa famille, celle-ci ne jette plus ses déchets n’importe où. Comme vous qui êtes en train de lire ceci ? Il est 14h15, Mathieu, Rudy et Thibault rentrent chez eux. « Je vais faire quoi après ? Rentrer dormir, je me suis levé à 4 heures et demi », ricane Mathieu. Un chargeur fait 20 000 pas pendant sa tournée et porte quinze à vingt tonnes. Il rentre chez lui, se lave et se met au lit. Il fait calme, les rideaux sont fermés. Il se repose et peut-être ce soir il fera encore quelques centaines de pas, pour aller boire un verre avec Rudy.

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Portraits de Bruxelles-la-cosmopolite

Mammouth - mar, 19/05/2026 - 14:17

Image générée par IA (chatGPT)

Qu’elles soient coréenne, ukrainienne, italienne, macédonienne ou française, les communautés étrangères installées à Bruxelles sont multiples. Elles vitalisent et métissent l’une des villes les plus cosmopolites au monde, parfois structurées autour de quartiers, souvent diluées. On y rencontre toutes sortes de destinées, des écorchés, des clandestins, des sans-papiers, des évadés fiscaux, des expats, une variété de personnages qui s’acclimatent à Bruxelles avec plus ou moins de bonheur. Qui tendent à la capitale belge, à travers leur regard, un miroir où contempler ses atouts et ses défauts. Qui vivent avec des questions insolubles, que les natifs de Belgique ne connaissent pas : comment faire cohabiter deux cultures en soi ? faut-il oublier son pays d’origine ? faut-il céder à la tentation du retour ?

Inspirés de plusieurs modèles analysés en classe, sous la direction de Quentin Jardon, des étudiants et étudiantes du Master 1 sont partis chacun et chacune de leur côté la fleur au fusil, s’incorporant au sein d’une communauté étrangère de leur choix. Ils et elles ont été amenés à multiplier les points de vue, ouvrir grand les yeux, renforcer leur texte par l’apport de sources externes, soigner particulièrement le style et donner au récit une grande force narrative. Il en résulte une série de reportages hybrides, où l’on croise des personnages parfois inoubliables, où l’on s’immerge dans des histoires dont on peine à réaliser qu’elles se déroulent à côté de chez soi.

Retrouvez leurs articles ci-dessous.

Portugal : la jeunesse regarde ailleurs L’essoufflement des voix ukrainiennes « Il n’y a pas de foyer comme ton propre foyer » Une bise et puis s’en va ?  A la rencontre des derniers gardiens de la langue du Christ Combattre la morriña par les livres

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850 chevaux

Mammouth - mar, 19/05/2026 - 11:05

Photos : Jimmy Loozen

Le drift comme affirmation masculine

Ils mettent tout leur temps, tout leur argent, toute leur énergie dans leurs caisses. À Charleroi, entre déts, parkings et zones industrielles, une scène clandestine et masculine s’est construite autour du drift et du tuning : accélérations brutales, glissades latérales, voitures transformées pièce par pièce en objets uniques. Bien plus qu’un loisir mécanique, c’est un langage, une façon de s’imposer dans une ville associée à la crise et à l’ennui.

John Archibald est tatoueur, mais c’est alimentaire. Sa vraie vie est ailleurs. Dans un entrepôt prêté par un sponsor, il passe ses journées avec son mécano à bricoler, réparer, préparer les prochaines sorties. À peine arrivé, son verre l’attend déjà et sur la table, le paquet de cigarettes le moins cher du nightshop, est déjà ouvert. 

Dans le milieu, on parle de « drift » une pratique née dans les années 1970, dans les montagnes japonaises, où des pilotes se défiaient dans les virages en faisant glisser leurs voitures avec style et précision. Au fil des décennies, le drift a quitté les hauteurs nippones pour gagner les circuits, puis les rues occidentales, pas toujours avec autorisation. Devenant tour à tour une discipline sportive à l’esthétique revendiquée, et une pratique clandestine qui défie les lois.

John, ancien drifteur de rassemblements illégaux, a perdu son permis pendant plusieurs années, et avec lui, le goût du drift de rue. Il sait mieux que quiconque ce que ces soirées peuvent coûter. Pratiquées sur la voie publique, sans barrières ni périmètre de sécurité, les accidents arrivent. Ces rassemblements ont pourtant lieu, encore et toujours.

50.0073906, 5.2205421

Trois heures avant le drift. Sur des groupes privés et des messageries cryptées, des centaines de jeunes se donnent rendez‑vous à des lieux tenus secrets jusqu’au dernier moment. Autour d’eux, tout semble silencieux, pourtant tout un monde se met en mouvement. Ce soir, quatre convois s’élancent depuis quatre villes : Louvain, Courtrai, Liège et Charleroi en direction d’un même point que personne ne connaît encore. En tête de chaque cortège, un représentant impose le rythme : plus de 150 kilomètres-heure sur l’autoroute, comme une façon de marquer le territoire avant même d’être arrivé. 

Après une heure de route, à peine arrivés, les sirènes. Les véhicules s’immobilisent et les téléphones s’affolent. 

Messages retranscrits depuis Telegram : 

  • 7RocketR : Police à l’arrière du convoi
  • Ben Faut disperser un max. Semer les ! 
  • FamillyGhost : Arrêtez de tous suivre comme des moutons !! 
  • BuildForDrift (Organisateur) : Police ou pas, on n’annule pas. 

En quelques secondes, tout le monde repart dans des directions différentes. La tension monte, mais le cortège est trop dense pour que la police puisse intervenir. 23h15 une nouvelle adresse, en coordonnées GPS, sans commentaire avec la seule mention : « don’t come with cops ». Un rond-point industriel, au sud de Liège. Belges, Français, Allemands, certains ont fait des centaines de kilomètres pour être là. Pratiquement que des hommes. Les silhouettes forment un cercle serré. Au centre, les organisateurs arrosent le bitume d’huile pendant que la foule scande leurs noms. 

Minuit. Le feu est lancé. Les moteurs montent en régime et démarrent. Le véhicule part en drift, contrôlé au millimètre près. Les roues arrière cherchent l’adhérence et la perdent aussitôt. À tour de rôle, chaque drifteur entre dans le cercle et expose sa maîtrise : l’angle, la vitesse et la précision du geste. 

La fumée monte, le caoutchouc brûle, et dans ce chaos maîtrisé, chaque carrosserie devient une déclaration. Comme cette BMW E46 argentée, silhouette basse sur ses jantes à moitié noires, capot fumant. Drapeau noir aux crânes de pirates stylisés brandis haut par un passager en cagoule blanche, pendant que le pilote masqué fixe l’horizon. Une main sur le volant, l’autre sur le frein à main. Les téléphones du public levés comme des torches dans la nuit, tandis que des éclats de feu d’artifice crépitent en illuminant le sol poussiéreux d’un rond-point improvisé.

Derrière chaque accélération, chaque dérapage, il y a des nuits entières passées sous les capots et des milliers d’euros engloutis. Ce qui ressemble à du spectacle pour les uns constitue la transgression pour les autres. En Belgique, aucune loi ne vise spécifiquement les rodéos urbains (surnom des drifts illégaux). Les textes existants suffisent pourtant à sanctionner : jusqu’à 4 000 euros d’amende par participant. Pour les organisateurs, cinq ans de déchéance du droit de conduire et dix ans d’emprisonnement. Peu importe, ils sont plusieurs centaines à chaque rassemblement.

L’alternative légale ?  

Antoine, 22 ans, carolo, est mécanicien dans le garage familial Pneumatic, à Jumet. C’est là que son père lui a tout appris, dans cette complicité silencieuse qui se transmet entre hommes, de génération en génération. Sa sœur, elle, est passée à côté, comme si la mécanique n’était qu’une affaire d’hommes. « J’ai essayé de la convaincre de passer le permis, elle veut pas. Je comprendrai jamais. » lance-t-il, sincèrement perplexe. 

À 19 ans, Antoine a découvert le drift et avec lui, l’ivresse de la liberté. Pour lui et la plupart des drifteurs sur piste officielle, les drifteurs de rue n’ont rien à voir avec leur passion. « C’est pour les Kévin qui font du tuning avec leurs BMW juste pour faire des tours de rond-point, je vais les appeler comme ça tiens ! Les drifteurs de rond-point. Et avec eux, t’as les puristes de TikTok qui ne connaissent rien et qui font croire que telle voiture est mieux que telle autre. »

Ce samedi matin, lui et son père se sont levés à six heures, ont roulé trois heures jusqu’à Folembray, dans le nord de la France. Pour drifter sur un circuit officiel. Rien que ça. « On se balade dans les stands pendant les pauses, on se donne des tips pour les réglages, on parle de bagnoles. On s’en fout du niveau de l’un et l’autre, on roule et on drift, c’est tout. Je m’y sens bien. »

Que disent vraiment ces voitures tunées de ceux qui les pilotent et que révèlent-elles de la ville qui les laisse exister?

Aujourd’hui John Archibald a trouvé sa voie de sortie : la piste. Comme Antoine, ce qui l’anime, c’est la vitesse, la puissance. Son bolide apparaît comme un véritable objet de représentations sociales : symbole de liberté et vecteur de fantasmes. « J’ai une voiture rose mais je suis pas pd, hein, regarde ma plaque ! » dit-il fièrement, avec des relents d’homophobie.

Derrière les clichés où la voiture égale virilité et agressivité, se dessine une relation complexe. La « caisse » tunée n’est plus seulement une machine de vitesse, mais un objet de distinction, de désir et de révolte. « C’est une forme de liberté, je la conduis je m’éclate, je me libère. Avec mes potes on pariait combien de chevaux ma caisse allait atteindre. 850 chevaux mon pote. 850 ! T’imagines ? C’est la classe », (soit 700 chevaux de plus que la moyenne). 

La voiture n’est pas un objet neutre, surtout pour les hommes. Antoine et John diraient que c’est juste la passion. Serge Sommer, psychanalyste, lui voit la voiture comme «une extension de l’ego masculin : quelque chose qui s’impose, qui fait du bruit, qui occupe l’espace, une façon d’affirmer sa présence au monde ». À Charleroi, ces dynamiques prennent une résonance particulière. Ces jeunes ne consomment pas une voiture, ils se la réapproprient. Ils l’ouvrent, la désossent, la modifient, la poussent au-delà de ce qu’elle était censée être. Dans un monde où les machines nous échappent, où l’on achète, use et jette sans jamais comprendre, c’est une façon, à leur manière, de reprendre la main. 

Théâtre de masculinité

Cependant, ces espaces sont presque exclusivement occupés que par des hommes. Des hommes qui se sentent puissants entre eux, loin des regards, loin des règles. Où la hiérarchie est claire, où les femmes sont absentes, où on célèbre ceux qui osent transgresser et qui refusent l’ordre établi. John qui précise pour sa voiture rose, c’est déjà un signal. Antoine qui comprend pas pourquoi sa soeur ne veut pas de ce monde là, c’est la même logique qui s’y dessine : la mécanique, le drift, la vitesse, ce sont des affaires d’hommes.

La voiture devient alors un théâtre de masculinité, un espace où affirmer sa domination, son contrôle, sa puissance. 

Et c’est là que ça devient dangereux. Cette masculinité bruyante, conquérante, incapable de se remettre en question, qui affirme : « on occupe l’espace, et peu importe le reste ». C’est le terrain parfait pour les idéologies masculinistes.

Car cette logique ne reste pas symbolique. Elle tue. En Belgique, il y a deux ans, Paolo Falzone a percuté un cortège à plus de 170 km/h sur une route limitée à 50. Il se filmait pour ses abonnés sur Instagram, capturant sa propre transgression, mettant en scène son dépassement des normes. Bilan : sept morts, des dizaines de blessés. Ce n’était pas un simple moment d’égarement. C’était la même mise en scène du risque, le même besoin de prouver sa puissance, la même volonté d’exister au-dessus des autres, au-dessus des règles.

À la racine, une masculinité toxique qui structure ces espaces, s’ancre dans la société, se banalise, puis dérive vers des logiques de domination. Et ces hommes reviendront. Samedi prochain, puis le suivant. Tant que des garçons grandiront en apprenant que dominer est la seule manière d’exister.

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Est-ce que le scoutisme, c’est politique ?

Mammouth - lun, 18/05/2026 - 11:49
Une réflexion sur les limites entre apprentissage et influence dans le cadre scout

Photo : Anna Tondeur

 » Je m’appelle Robin et, aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours été scout. Cette expérience s’est révélée être une véritable école de la vie pour moi. Aujourd’hui devenu chef, je souhaite transmettre ces valeurs à mes animés. Mais les événements de ce 8 mars vont totalement bouleverser ma vision du scoutisme. « 

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La culture, presque pour tous

Mammouth - lun, 18/05/2026 - 11:19

Photos par Paul Dorthu

À Charleroi, des ateliers de théâtre ou d’écriture s’organisent pour celles et ceux à qui la culture ne s’intéresse pas. Habitants d’un quartier fatigué, personnes abîmées par la maladie, et anciens ouvriers se rassemblent pour échanger quelques vers et retisser un lien. Un élan qui ralentit, menacé par des coupes budgétaires. 

Mai 2008. La petite ville de Marchienne-au-Pont, 15 000 habitants logés au bout d’un des sillons tentaculaires de Charleroi, bourdonne. Un orchestre s’emballe dans une salle aux hauts plafonds du centre-ville. Les usines des alentours, abandonnées depuis des années, reprennent des couleurs pour un spectacle son et lumière une fois la nuit tombée. À la gare, une petite foule s’amasse, curieuse d’observer les joutes verbales de quelques femmes du quartier vêtues de robes d’époque et de grands chapeaux extravagants. Le festival MAI’tallurgie est né. Un festival qui n’est pas le fruit d’un centre culturel du centre-ville, mais le cri d’habitants du quartier. Ils ne sont ni comédiens, ni artistes. Ils sont pour la plupart ouvriers, petits commerçants, sidérurgistes, ou anciens mineurs.

Marchienne l’oubliée 

Anne-Marie Salviati fait partie de ce petit groupe. Pure marchiennoise, elle est issue de l’immigration italienne qui s’est installée ici pour travailler dans les mines et les usines, en quête de nouvelles possibilités. Elle a connu sa ville vibrante, choyée par les usines avoisinantes, celles de la Providence, de CARSID, et du Charbonnage de Monceau Fontaine, géants de métaux rassurants étalés sur des quartiers entiers, repus de leur succès. Et puis elle a vu son déclin : les usines qui mettent la clé sous la porte, les maisons qui se vident. La précarité qui s’installe, et les problèmes qu’elle engendre. Au début des années 2000, elle est interpellée par l’effervescence décomplexée de la cocaïne et les malheurs qu’elle engendre. Alors à sa façon, un peu comme elle peut, elle met en place ce festival avec quelques autres habitants du quartier, désireux de remettre leur héritage à l’honneur et de ressouder les liens du quartier.

La première édition du festival est un succès, une petite victoire qui donnera naissance à d’autres éditions tous les deux ans, et une ASBL, « Marchienne Babel », présidée par Anne-Marie Salviati et qui propose aujourd’hui des ateliers d’écriture, de théâtre, de couture, et d’expression gratuitement, et à qui le veut. L’association fait de son mieux pour parler aux gens du quartier, pour mêler personnes âgées et jeunes, personnes en réinsertion, anciens usagers et immigrés récemment arrivés. Tout faire pour maintenir un lien. « Jusqu’à maintenant, ça marche », affirme Anne-Marie Salviati. L’ASBL travaille beaucoup avec des jeunes. Une cible de plus en plus assumée par l’association, qui espère pouvoir accéder à une jeunesse mal en point. « J’ai des gamins dans ma rue, ils ont 17 ans, et ils sont déjà en train de vendre de la drogue », raconte Anne-Marie. Une spirale qui s’est amplifiée ces dernières années malgré les efforts des associations. Petit à petit, l’initiative perd en vitesse. Malgré une existence de plus de quinze ans, elle pourrait bien disparaitre d’ici l’année prochaine.

Grain de sable 

Samedi, 9h. Dans un local de l’association, l’atelier de théâtre vient de commencer. Un petit groupe entame un refrain, encore hasardeux, de « Money, money, money” d’Abba. “Ah j’en aurais bien besoin” rigole une retraitée. Un homme guide le petit groupe dans ses vers : Michel est professeur de théâtre pour Marchienne Babel. Il organise ces ateliers du week-end ouverts à tous, mais aussi ceux du jeudi avec les écoles. Il n’est pas dupe quant à la portée de son travail, à sa capacité à réellement atteindre une jeunesse malmenée. « Ce genre de choses ne se résorbe pas avec une pièce de théâtre, un article ou un livre. Pas même avec une révolution. On est un grain de sable. » Pourtant, il continue. Car il faut garder une petite flamme, essayer de gagner la bataille des idées. Et la bataille commence ici, dans cette pièce aux murs écaillés le long de la Sambre.

La plupart des comédiens n’avaient jamais fait de théâtre auparavant. Ils se sont retrouvés ici un peu par hasard. Une des comédiennes a d’abord suivi un parcours de réinsertion avec Avanti, une ASBL partenaire, qui « apprend à savoir qu’on a des compétences”. Tous les mercredis, elle devait suivre une activité artistique. Elle a choisi le théâtre. Une décision qui l’a beaucoup aidée, et qui l’a suivie. À prendre confiance en elle, à s’exprimer. Dans le groupe, il y a eu et il y a encore des gens complètement différents. Des universitaires et des gens qui ne savent pas lire. Des Marchiennois de sang et d’autres qui sont arrivés il y a peu, du Burundi ou du Mali. « Ici on est pas un centre culturel qui vient prêcher la bonne parole, tout a été lancé par les citoyens », lance Michel. Une tentative, petite mais assumée, de faire culture là où les institutions plus classiques ne s’aventurent généralement pas.

Michel, en plein cours de théâtre. Éric, un comédien, encore sous l’euphorie de la scène. Un couteau sous la gorge 

Mais « faire culture » a un prix. À Marchienne Babel, le dernier acte pourrait se jouer. L’année prochaine, les subsides seront amputés de 25 %. Aujourd’hui, l’ASBL ne reçoit que 5000 euros annuellement de la ville. C’est déjà peu. De plus, les structures plus grandes et mieux organisées ont aussi changé leur approche : comme le Palais des Beaux-Arts ou l’Eden (centre culturel de Charleroi), qui s’aventurent aujourd’hui à l’extérieur de leurs structures, dans les écoles par exemple. Un changement qui bouscule l’ordre établi : aujourd’hui l’ASBL se demande s’il ne serait pas mieux d’arrêter, et laisser la place. Mais pas sans appréhension. « Au sein des institutions classiques, le citoyen n’a pas une place normale. Il n’est pas considéré comme un partenaire, mais comme un client pour remplir la salle”, estime Anne-Marie Salviati. « On a l’impression qu’il n’y en a que pour les grosses structures », souffle-t-elle.

Pascal Verhulst, conseiller communal à la culture, le reconnait : « La culture, ce n’est pas ce dont on parle pendant les élections, alors qu’elle est essentielle ». Pourtant, la ville en a fait une priorité lors des deux mandats du bourgmestre de l’époque, Paul Magnette. « Faire de la culture un des piliers du redressement de la ville », citait Le Vif en 2013. En 2016, Charleroi avait investi 41 millions d’euros en seulement trois ans. « Un record », selon Le Soir. Mais les contraintes économiques sont venues stopper cet élan en plein vol.

Ces contraintes découlent du plan Oxygène, un plan d’aide de la Région Wallonne qui vise à accorder des prêts à des communes en grande difficulté financière – comme Charleroi – en échange d’un plan d’économies strict. Très strict. Entre 20 et 30 millions d’euros par an. La Ville de Charleroi devra donc couper 25% de ses subsides pour les acteurs culturels en 2027. Il a été décidé de ne pas toucher aux subsides alloués à l’Eden (centre culturel de Charleroi) et au Palais des Beaux-Arts afin d’éviter les licenciements. Le Palais des Beaux-Arts, qui ramène 140 000 visiteurs annuels. Une petite poule aux œufs d’or, loin de Marchienne Babel. Pour les petites structures, l’amende s’avère donc salée. « On fait face à un tsunami, et on se prend tout dans la figure. Et les premiers à trimer, ce sont les opérateurs culturels. Je vous avoue que le paysage n’est pas très serein. Les plaintes des plus petites structures, c’est quelque chose qu’on entend, mais malheureusement, on ne saurait pas faire plus », regrette Pascal Verhulst.

Des comédiennes se familiarisent avec leur texte Les costumes du festival sont confectionnés par des volontaires Faire culture 

Vendredi, 9h. Un petit groupe se rassemble dans une grande salle de l’Université du travail. L’enthousiasme se sent, les langues se délient. Tous viennent pour un atelier d’écriture organisé par Anne Pilette, médiatrice socioculturelle pour Article 27, une organisation qui vise à garantir l’accès à la culture à tous. Il y en a qui viennent ici depuis longtemps, tous ont eu des parcours plus compliqués, touchés par la maladie ou porteurs d’un handicap. Angélique participe à cet atelier depuis des années. Elle le dit elle-même, ces ateliers sont un point d’ancrage avec le monde, une façon de garder le pied à l’étrier. « Moi je me sens seul, c’est pour ça que je viens », ajoute un autre participant. Le thème de l’atelier est donné : la tendresse. Celle d’une mère, d’un petit geste, d’une parole, de celles qu’on aurait aimé dire et de celles qui nous sont restées, le câlin d’un animal, un bout de chocolat, une pensée pour un être cher parti trop tôt. « Avant c’était moi qui mettais ma fille au lit, maintenant c’est elle », ajoute une femme.

L’écriture devient un prétexte pour la rencontre et un outil d’introspection. « Pourquoi ma fille ne veut plus me voir? ». « Qui a inventé la cocotte? ». « Pourquoi il y a l’extrême-droite? ». Les questions fusent, certaines tombent à plat, d’autres suscitent le débat. Ces trois heures, de 9 h à midi sont une bulle hors du temps, un moment où l’écoute et le soutien priment, où la plume offre ce que l’on n’ose pas dire à voix haute.

Pour Anne Pilette, « on n’a plus à justifier que la culture et l’accès à l’art redonnent une place à chacun, soutiennent, et permettent des leviers. Devenir créatif, c’est aussi ce qui permet de penser à de nouvelles portes ». Des leviers qui aident à reprendre confiance en soi, à retrouver le goût des choses, à ne pas s’enliser dans la solitude, mais aussi à prendre conscience de son contexte : qu’il est difficile de sortir de sa situation de précarité, qu’on n’est souvent pas entendu, qu’on n’a pas de place. Un travail de réappropriation de sa condition. Elle l’a vu chez des personnes avec qui elle a travaillé. Des gens qui se réapproprient des espaces, leur médication de santé mentale, leur bien-être, qui parfois se reconstruisent pour retourner sur le chemin de l’emploi.

Mais l’incertitude des coupes budgétaires contamine l’entièreté du secteur. Anne Pilette sent, elle aussi, le vent tourner. Elle l’a vu autour d’elle ces derniers temps, avec des collègues déjà en sous-effectifs qui se font licencier, faute de moyens. Aujourd’hui, elle est la seule travailleuse à temps plein pour la zone de Charleroi, peuplée de 600 000 âmes. « La situation est la suivante : on fait toujours plus avec toujours moins. » Le manque de vision sur le long terme pèse, et Anne tire la sonnette d’alarme : « Notre métier est d’accompagner des personnes en situation de précarité. Si nous nous retrouvons nous-mêmes en situation de précarité, cela devient très compliqué ».

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Comprendre El Niño en 2 minutes

Mammouth - mer, 13/05/2026 - 12:57
Le phénomène climatique pourrait causer des températures record en 2027

El Niño est un phénomène climatique au cours duquel les eaux de surface de l’océan Pacifique central et oriental connaissent un réchauffement anormal, provoquant des dérèglements météorologiques à travers le monde. Il se produit en moyenne tous les deux à sept ans. Attendu dans les prochains mois, il pourrait provoquer des températures mondiales record en 2027.

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« Cinq clochers, quatre sans cloches »

Mammouth - mer, 13/05/2026 - 10:08
Documentaire sur la cathédrale Notre-Dame de Tournai

©Daphné Raes

Entre ces murs, l’histoire ne s’enseigne pas, elle se ressent. Le feu, la peste, les bombes de la Seconde Guerre : la cathédrale a tout connu, et tout survécu. Témoin impassible, elle a vieilli avec les habitants de la ville, en gardant la mémoire de chaque génération.

Mais les temps changent. Sa nef, autrefois noire de monde, se vide peu à peu. Il y a pourtant ceux qui franchissent encore le seuil : des bénévoles qui veillent sur ses trésors, ouvrent ses portes, et s’empressent chaque jour à lui redonner un peu de chaleur.

Florence en fait partie. Elle nous guide à travers un édifice usé par les siècles, mais toujours debout.

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Colis renvoyé, colis jeté ?

Mammouth - mar, 12/05/2026 - 12:44

Saviez-vous que les commandes en ligne que vous renvoyez risquent bien d’être détruites plutôt que réutilisées ?
Samuel De Pryck, Thibaut Herpoel, Ines Ramdani et Clément Debruyne vous expliquent ce scandale écologique.

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Travailler ou étudier ?

Mammouth - lun, 11/05/2026 - 17:13

©Cemrecan Yurtman

Aujourd’hui, travailler en plus des études est une réalité grandissante. De nombreux jeunes doivent combiner les deux. Les écoles prennent-elles cela en compte ? Les étudiants sont ils demandeur d’aménagements ?

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À l’ombre du tuyau

Mammouth - ven, 08/05/2026 - 11:08
Rue de Châtelet, le déclin industriel de Charleroi a laissé des traces sur les murs et dans les vies. Au-dessus des maisons un tuyau qui ne mène nulle part. Une cicatrice de fer dans le ciel, comme une fracture dans le paysage. À quel point ce tuyau pèse-t-il sur l’est de Marchienne ?

Photos : Alice Puissant
Texte : Hortense Beguin

À Marchienne-au-Pont, les maisons de la rue de Châtelet ont la mine fatiguée. Sous les pas, quelques pavés des trottoirs vacillent et laissent passer des pousses indisciplinées. Le long des façades, les traces du temps se mêlent aux murs ternis et à la peinture effritée, tantôt noire, grise ou rouille, des petites maisons ouvrières qui jouent les coudes à coudes.

Sans qu’on puisse s’y attendre, le silence est brutalement interrompu par le fracas des tôles d’Arcelor Mittal. Le bruit résonne comme un corps de métal tombé du ciel. L’industrie se trouve de l’autre côté de la route, presque en face des premières habitations, comme un rappel constant de l’origine ouvrière du quartier.

Et puis, on ne voit que lui, avant même les maisons, avant même les visages. Il surplombe la rue sans utilité, mais continue d’imposer sa présence. Lourde, massive, dérangeante. Suspendu au-dessus des toits, il nargue les habitants par son absurdité.

En dessous de lui, Marchienne-au-Pont semble vivre dans son ombre. Sa carcasse raconte un passé prospère, aujourd’hui révolu, et laisse derrière elle un quartier à l’abandon, marqué par les friches et les traces d’une activité qui a déserté les lieux. Lui qui fait de son nez par-dessus les cheminées est silencieux et pourtant semble déranger, bien plus que le vacarme incessant de la rue.

« Regardez vers le ciel, et imaginez vous Paris, ce tuyau c’est un peu comme notre Tour Eiffel », lance l’agent immobilier à Yamina, pour la convaincre d’acquérir la maison au numéro 399. Moins cher qu’à Uccle. Contrainte à revoir ses attentes à la baisse, Yamina finira par acheter la maison pour elle et ses enfants, malgré le monstre de fer qui domine sa terrasse.

Cicatrice de fer

Le tuyau est comme une grande relique des années prospères de la région. Il fut un temps, où ce gazoduc avait une raison d’être. Dans son conduit circulait un gaz chargé de monoxyde de carbone et d’hydrogène. Un chemin lui avait été construit de toutes pièces entre un haut-fourneau du site de Thy-Marcinelle et la centrale électrique de Monceau, afin de produire de l’électricité. Une logique industrielle qui ne s’encombrait pas du paysage des riverains.

La rue de Châtelet tournait alors à plein régime, portée par les usines qui fonctionnaient de jour comme de nuit, les cafés qui accueillaient les ouvriers après leur journée de travail et les commerces de proximité qui s’étaient greffés au quartier. Boulangerie, quincaillerie, cordonnier, tout se trouvait ici, dans une commune qui se suffisait presque à elle-même.

Mais cette époque n’est plus qu’un souvenir. Le déclin progressif des zones industrielles a entrainé celui de la rue. Le tuyau n’alimente plus rien. Le démolir couterait trop cher. Alors il reste là. Figé dans un environnement où il peine à trouver sa place. Les vitrines des commerces sont vides, défraîchies, parfois barrées de rideaux de fer.

Alors comment vivre là ou la vie est partie ?

N°377

Un homme relève son courrier avant de remonter vers la porte de sa maison avec la tranquillité de ses habitudes. Il ouvre sans hésiter, comme on accueille quelqu’un qui passe depuis longtemps déjà. À l’intérieur, une odeur de cigarette saisit les narines. La lumière peine à se frayer un chemin à travers les fenêtres de son rez de chaussé.

Il est onze heures passées et dans peu de temps, les douze coups de midi retentiront depuis le poste de télévision, avec Jean-Luc Reichmann en maître de cérémonie. « Ça, c’est mon petit rituel quotidien », ricane Dominique. Un de ceux qui structurent ses journées depuis qu’il est pensionné.

Dominique 63 ans, a passé 38 ans de sa vie de l’autre côté de la rue chez Arcelor Mittal. L’usine il la connait dans son corps, dans ses nuits et dans ses douleurs. « L’usine ça m’a crevé, crevé ! »

D’abord il commence à la coulée continue, quinze ans dans le fond, là où il fait « crevant t’chaud ». Il grimpe ensuite les échelons, et travaille comme pontier. De sa cabine, il pilote des ponts roulants et des grues pour transporter les matières premières et les produits finis. Vingt années à voir le travail se faire en contrebas, à entendre les bruits sourds, les ordres, les machines et subir la routine qui avale les journées.

Dominique mettait parfois la radio sur le pont, dansait seul quand personne ne le regardait ou grignotait des cacahuètes dont les coquilles valsaient par-dessus sa cabine. Ces moments-là étaient précieux. Moins abrutissants.

Chez ArcelorMittal, il faisait partie d’une lignée. Son père y a travaillé 41 ans, ainsi que son grand-père, ses cousins, ses frères. Toute une généalogie ouvrière ancrée dans ce quartier, dans cette rue, dans cette maison même, que ses grand-parents ont habitée avant lui.

« 6h-14h, 14h-22h, 22h-6h », le corps suit jusqu’au moment de trop. Les changements incessants d’horaires lui ont causé 12 ulcères à l’estomac, les mouvements répétitifs du pont lui ont laissé un problème discal et ses yeux ont été brulés par une poudre trop chaude, faute de lunette de protection. Il raconte cela sans acrimonie, comme on évoque de bêtes accidents de travail.

Il est pensionné depuis janvier 2025, un an plus tôt que prévu. « J’étais sous certificat, mais je ne l’ai jamais dit à mes collègues » dit-il avec une gêne encore palpable. Il y a des lieux qui vous usent et qui pourtant vous définissent. « En face », il n’y retournera jamais, pas pour les visites, pas pour les invitations. Il y est trop allé.

Depuis sa mise au repos, ses journées ont pris une autre forme. Celle de la solitude. Il ne sort presque jamais. Pas quand il fait moche et surtout pas quand il pleut. « Je sortirai quand le beau temps reviendra ». Peut-être. Des paroles flottantes comme une promesse à soi-même qu’on ne sait pas toujours tenir. Il s’en tient à rester dans sa maison, faire de petits travaux, nettoyer, cuisiner et s’occuper de son fils, Fabian.

Une semaine sur deux, Fabian structure ses journées. Il a 34 ans et est atteint de la maladie de Williams, une maladie génétique rare. Il part toute la journée en centre et revient le soir, se faire chouchouter par son papa. Son repas chaud l’attend sur la table, à la sortie du van qui le ramène du centre. Quand Fabian est chez sa mère, la maison se vide, plus qu’elle ne l’est déjà. Et ce sentiment qu’il n’aime pas trop nommer revient le titiller. Il se sent seul. « Fabian, c’est comme mes deux yeux », il est tout ce qu’il lui reste.

« J’en ai plus rien à foutre de la famille », feint Dominique. Il ne voit plus qu’une seule de ses deux filles, Astrid. Jennifer a choisi sa mère quand ses parents se sont séparés. Malgré sa déception, il continue d’espérer une réconciliation et lui renvoie parfois des messages, qui restent sans réponse : « Tu me manques ma chérie hein ». Séparé depuis un an et demi de la mère de ses enfants, il attend le 19 juin 2026, date de signature du divorce, comme une date charnière. « Après ça, je serai bien plus heureux ».

N° 393

Quand la porte blanche s’ouvre, une femme âgée aux cheveux courts et blancs se présente dans l’embrasure. Elle raconte une autre manière d’habiter cette rue, une histoire qui ne commence pas avec l’usine. Maria a 76 ans, cela fait une vingtaine d’années qu’elle est là. Elle achète la maison après des années difficiles, après une vie marquée par les meurtrissures.

Maria a connu la violence, la rue, les centres d’accueil. Elle a ensuite reconstruit sa vie comme elle a pu, travaillé, composé avec les moyens du bord. Les traces de peintures blanches sur son training léopard en disent autant qu’elle. « Quand on n’a pas d’argent, on apprend à tout faire soi-même », dit-elle avant d’ajouter : « Je suis tellement fière de moi ».

Chez elle, tout raconte cette conquête : les vêtements, ses « linges », qu’elle aime par-dessus tout ; les tringles chargées, les objets gardés avec soin. Cette manière de faire de la maison un endroit à elle, après avoir connu tant d’années à ne pas vraiment avoir de toit à soi. Sa maison est chaleureuse. Elle y a installé ses habitudes et ses petits brols. Sur la table du salon, d’énormes bonbonnières attendent ses petits-enfants, qui passent, mais pas assez souvent que pour combler sa solitude.

Maria parle du quartier comme d’un lieu abîmé. C’était mieux avant. Tout le monde se connaissait, se rendait visite, partageait le café et des moments simples. « On prenait des tables, on mettait tout devant et on prenait le goûter ensemble, y a plus, maintenant. C’est devenu un quartier de ploucs ».

Comme son voisin, elle sort peu. Ou du moins jamais seule. Elle a déjà été agressée et préfère attendre son mari pour aller faire les courses ou marcher un peu. Elle reste alors dans sa maison en compagnie de Capsule, son petit chat. Chez Maria, l’intérieur devient une manière de tenir face à l’extérieur.

N°321

À seulement quelques mètres, une large allée bétonnée s’enfonce sur le côté. Elle débouche sur une grande cour où l’air et la lumière semblent enfin prendre leur place. Le décor change. Dans la cour d’Antonio, des nains de jardin colorés s’amusent dans un parterre garni de fleurs, de petits garages sombres laissent apparaître des motos en réparation et les fils de linge pendent au-dessus des têtes.

Antonio fait partie de cette immigration italienne arrivée massivement après la Seconde guerre mondiale, notamment suite aux accords « charbon-bras » de 1946 entre la Belgique et l’Italie. À cette époque des milliers d’italiens viennent travailler dans les mines de charbon de la région.

Lui, arrive à l’âge de 6 ans. Onze ans plus tard, il commence à travailler juste en face de sa maison actuelle, à l’usine Léonard-Giot. Fondée en 1862, spécialisée d’abord dans la chaudronnerie du cuivre avant de se tourner vers la fonte et les aciers spéciaux, elle occupait à elle seule un terrain de plus de six hectares.

Fermée en 1978, la majorité des bâtiments a été rasée dans la foulée. Ce qui reste, ce sont les façades et les toitures des anciens bâtiments donnant sur la rue, classées au patrimoine wallon en 2007, donc intouchables. Derrière, la SPAQuE a déjà réhabilité le site et dépollué les sols. Sur le terrain attenant, on a parlé d’un supermarché, d’un Aldi, d’un Colruyt, même d’un centre commercial. Mais on en parle encore. Rien ne bouge.

« Ils font beaucoup de promesses hein m’feye, puis y’a rien qui se passe. Ils ont voulu commencer à nettoyer la façade classée, un mec est venu il a nettoyé trois briques », dit-il en pointant dix centimètres carré d’un bout de mur passé au karcher.

Antonio parle du passé sans nostalgie excessive, mais avec une précision de ceux qui ont vu les choses se transformer sous leurs yeux. Après de nombreuses années à l’usine, il se décide à monter la sienne. Sa propre entreprise de porte blindée installée plus loin dans la rue de Châtelet.

On sent chez lui la satisfaction de celui qui a tenu bon, qui a bâti quelque chose ici dans ce morceau de rue. Il est heureux de sa réussite. La seule chose qui pourrait encore améliorer son quotidien, c’est qu’on enlève cet « affreux tuyau ». « Ils ont eu de l’argent pour le mettre, reste plus qu’à faire pareil pour l’enlever », s’amuse-t-il.

Les travaux avancent plus lentement que les promesses qu’on annonce. Plus loin dans le quartier de Marchienne-au-pont, conformément à son plan de modernisation, la Sambrienne rénove 48 logements sociaux, pendant que la ville multiplie les chantiers de voirie et les plans de rénovation dans plusieurs quartiers.

Rue de Châtelet, la friche Léonard-Giot, elle, a déjà été prise en charge par la SPAQuE : déconstruction, désamiantage, dépollution des sols. Mais depuis, plus rien ne bouge, sur le terrain rien n’a vraiment pris racine. Cela fait 10 ans que la zone doit accueillir des logements, de petites et moyennes entreprises.

Dominique, lassé de ce sentiment d’abandon, a déjà appelé plusieurs fois les services de la ville pour signaler d’énormes trous dans la chaussée. « Ils sont venus une fois, ou ils ont dit qu’ils viendraient. Je ne sais plus bien ». Et chaque passage laisse un peu plus de traces, sur la route, comme sur sa voiture.

Alors le quartier reste suspendu, dans l’attente qu’on tienne enfin parole. Le tuyau a vu les années fastes et maintenant surplombe une rue qui se vide de ses repères. Lui aussi est coincé, sans l’argent nécessaire pour déménager. Alors il reste là, trop grand pour qu’on l’ignore, trop encombrant pour qu’on l’aime, suspendu au-dessus des toits de la rue de Châtelet comme une question sans réponse, posée depuis des décennies à un quartier qui attend qu’on s’en occupe.

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