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Farida Tahar: de “petite voilée de Molenbeek” à députée bruxelloise
Groupe Ecolo PRB
Elles ne sont que deux femmes voilées à siéger aujourd’hui dans les parlements belges, toutes les deux en région bruxelloise. Parmi elles, Farida Tahar, députée Ecolo. Longtemps méfiante à l’égard de la politique partisane, elle a choisi d’investir les institutions en y défendant une conception de la neutralité fondée sur les actes plutôt que sur les apparences.
2014. Un dimanche matin, 7h00. Une notification. Philippe Moureaux, bourgmestre de Molenbeek-Saint-Jean, annonce à Farida que le “comité des sages” a tranché. Laurette Onkelinx et Charles Picqué, les pontes du socialisme bruxellois, posent leur veto. Le nom de Farida Tahar ne figurera pas sur la liste de la régionale. Elle l’a bien compris, ce qui pose problème, c’est son foulard.
“Je me souviendrai toujours de ce dimanche matin où j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps parce que j’ai vécu cette injustice dans ma chair.”
Une fois ses larmes essuyées, elle prend sa voiture et se rend au congrès du parti socialiste. Elle veut entendre de la bouche de Laurette Onkelinx les noms des candidats qui figureront sur la liste. Celle qui était alors présidente de la section bruxelloise appelle d’autres femmes à se présenter aux élections régionales, malgré l’éviction de Farida. “Leila Agic était justement à mes côtés. Elle a trouvé ça tellement injuste qu’elle a fini par pleurer dans mes bras.”
Une question de dignitéCe jour-là, Farida Tahar ne quitte pas le Parti socialiste et choisit tout de même d’aller au terme de son mandat de conseillère communale, malgré ce qu’elle décrit comme une blessure profonde. “J’ai voulu être digne de l’honneur et de la confiance que les électeurs m’ont témoignés à l’époque. Donc je suis allée jusqu’au bout en gardant cette blessure au fond de moi”.
Issue d’une famille marocaine immigrée, l’écologiste résume l’héritage familial qui a façonné son parcours en trois valeurs : “la solidarité, la résilience et la dignité, qui exige de ne jamais fléchir devant l’injustice”.
À l’école primaire, puis dans le secondaire, ses camarades la désignent spontanément comme déléguée de classe. Elle s’oriente ensuite vers des études d’assistante sociale, qu’elle complète par la sociologie, avec l’envie de “mieux comprendre les mécanismes qui produisent les inégalités”.
Lors de son premier emploi dans une administration publique, sa fibre sociale refait surface. Ses collègues la plébiscitent pour être déléguée syndicale. Un engagement pour les droits des travailleurs qui, au bout de trois ans, lui a coûté sa place au sein de l’entreprise. Mais cette épreuve la rend “plus forte et plus résiliente” : elle reprend des études en droits humains à Saint-Louis.
Son militantisme se poursuit en dehors des institutions. En 2010, elle cofonde avec plusieurs dizaines de femmes le collectif féministe TETE (Toutes Égales au Travail et à l’École). L’objectif est de faire entendre des expériences “peu prises en compte par le féminisme dominant de l’époque”, à travers une approche “intersectionnelle et décoloniale”.
Elle s’investit également dans le conseil d’administration du MRAX (le Conseil d’Administrarion du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie), cofonde le CIIB (le Collectif contre l’islamophobie en Belgique) et participe à la création d’une plateforme destinée à “favoriser le dialogue entre les cultures et la coexistence”.
“J’étais vraiment anti-système”Pendant des années, l’activiste tente de faire avancer ses causes depuis la société civile. Elle se montre très critique à l’égard de la politique partisane et se situe plutôt à l’extérieur du système. “J’étais vraiment anti-système”, résume-t-elle.
En 2012, le Parti socialiste et Ecolo viennent pourtant lui proposer de se présenter aux élections communales. Il lui était difficile de trancher : “Je reprochais au PS de ne pas s’intéresser suffisamment aux enjeux climatiques et environnementaux, et à Ecolo, en tout cas à l’époque, de ne pas suffisamment s’intéresser aux questions de justice sociale et aux inégalités”. Elle choisit finalement de rejoindre la liste du bourgmestre socialiste de Molenbeek, Philippe Moureaux, avec l’ambition de faire “évoluer les choses de l’intérieur”.
Sans disposer d’un budget important, ni d’un réseau familial local, elle est élue malgré sa 28e place sur la liste, à sa propre surprise. Elle siège d’abord comme indépendante apparentée au Parti socialiste, avant d’y prendre sa carte un an plus tard. Elle y découvre alors un fonctionnement qu’elle juge “très pyramidal, très hiérarchique et surtout des pratiques clientélistes”.
À Molenbeek, son foulard ne constitue pas un obstacle à son élection communale. Mais lorsqu’elle tente de s’immiscer dans la politique régionale, son diagnostic est sans concession : “La petite voilée nous a servi à faire des voix à Molenbeek. Pour la Région, ce n’était plus possible. Je l’ai vécu comme une agression horrible.” À la fin de son mandat communal en 2018, elle décide de ne pas se représenter et quitte le PS.
Jamal Ikazban, qui l’a côtoyée au conseil communal de Molenbeek, tempère cette lecture. À ses yeux, parler de « veto » lié au port du voile relève du procès d’intention : « Il faut ramener les choses à leurs proportions : il y avait 300 à 400 candidats pour 72 places. Cela fait forcément des centaines de déçus. »
L’ancien chef de groupe socialiste au conseil communal garde en revanche une haute estime de ses qualités politiques. Il la décrit comme « l’une des meilleures conseillères », capable de défendre ses dossiers « avec passion », mais aussi comme « une femme de fer au cœur sensible ».
Pourtant, une histoire similaire avec Derya Alic s’est déjà produite. Cette conseillère communale schaerbeekoise, qui porte le voile, figurait sur la liste régionale présentée par la fédération bruxelloise du PS en 2014. Or, sur ses affiches électorales pour ce scrutin, elle apparaissait sans voile, contrairement à celles de la campagne communale de 2006. À l’époque, les explications divergeaient. Un socialiste bruxellois évoquait à SudInfo des pressions du parti, tandis que la fédération bruxelloise du PS défendait la thèse d’un choix personnel, conforme au fait que Derya Alic ne portait pas non plus le voile lorsqu’elle siégeait au conseil communal de Schaerbeek.
Une autre familleDepuis 2019, Farida Tahar poursuit son parcours politique chez Ecolo. Ancienne sénatrice, elle est aujourd’hui députée au Parlement bruxellois pour un deuxième mandat et cheffe de groupe à la COCOF.
Cependant, cette nouvelle couleur verte ne l’a pas protégée des attaques. Ciblée par des publications l’accusant, elle ou la CCIB qu’elle a cofondée, de proximité avec la mouvance des Frères musulmans, Farida Tahar a vu ces doutes s’inviter jusque dans les couloirs de son parti. “Ce n’est pas qu’ils y ont cru, mais peut-être qu’il y avait une forme de curiosité. J’ai eu le droit à quelques questions qui m’ont embêtée, du style : “Pourquoi l’embête-t-on autant ? A-t-elle une proximité ?” Mais je me suis dit que je ne devais pas leur en vouloir”, se rassure-t-elle.
Sur la question des signes convictionnels, si Ecolo se montre plus ouvert que d’autres formations, une ligne de fracture subsiste. Elle explique que le parti est favorable au port de signes convictionnels dans la fonction publique, mais pas dans les fonctions d’autorité. Mais la députée n’est pas du même avis. Pour elle, la notion de “neutralité d’apparence” relève de l’illusion: “C’est impossible, ne serait-ce que par notre langage non-verbal. On symbolise tous quelque chose, on a tous notre histoire.”. À ceci, elle oppose la “neutralité d’actes” : “Je pense sincèrement que même dans une fonction d’autorité, on doit pouvoir juger l’acte qui est posé par le fonctionnaire plutôt que son apparence”.
Cette conception de la neutralité trouve un écho chez Jamal Ikazban, aujourd’hui chef de groupe socialiste au Parlement bruxellois. Pour lui, le parcours de Farida Tahar démontre précisément pourquoi ses compétences doivent primer sur son apparence : « Elle a prouvé, depuis toutes ces années, qu’on devait avant tout la juger sur la qualité de son travail, sur ce qu’elle a dans la tête et non sur ce qu’elle porte sur la tête. »
En effet, le voile que porte la députée provoque une hostilité qui prend des formes multiples. Au Parlement bruxellois, pendant ses deux premières années de mandat, “deux députés MR ne prennent jamais la peine” de la saluer. Dans la rue, la violence s’est faite plus directe : il y a trois ans, elle explique s’être fait bousculer juste derrière l’hémicycle. Plus récemment, sa boîte aux lettres s’est fait saccager suite à ses prises de position sur Gaza. Sur les réseaux sociaux, elle n’est pas non plus épargnée : “Pourrait-on me dire ce que fait une voilée de merde au parlement bruxellois ?”, peut-on notamment lire sur une publication récente.
Face à cette hostilité, l’élue bruxelloise trouve son équilibre loin du tumulte politique et des réseaux sociaux. Ses proches et l’art occupent une place essentielle dans sa vie. Passionnée de musique depuis l’enfance, elle trouve son principal exutoire dans le chant polyphonique au sein d’un chœur. À cela, s’ajoutent la randonnée, la lecture, le théâtre et le sport. La spiritualité est également un de ses refuges et un pilier dans sa vie : “me retirer, méditer, prier, me reconnecter à moi-même, ça m’apaise et ça me permet de remettre du sens dans mes engagements”.
Pour la députée écologiste, la politique n’a jamais été un plan de carrière. Elle perçoit ses mandats comme des missions temporaires qu’elle veut mener jusqu’à leur terme. Si elle réserve sa décision quant à une future candidature aux prochaines élections, une certitude guide déjà la suite de son parcours : “si ce n’est pas dans un parti, je continuerai de toute façon jusqu’à mon dernier souffle à me lever contre les injustices”.
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Sous la dentelle, un arc-en-ciel
Cassé, écru, crème, ivoire, pur. Si ce n’est pas blanc, c’est nude. Un ton pastel qui rappelle la couleur de la peau (blanche) et se décline en nuances de beige et de rose. Et si ce n’est ni blanc ni nude, ça n’est pas une couleur pour se marier. Du moins pas en Europe occidentale, chrétienne et athée. En a-t-il toujours été ainsi ? Retour sur l’histoire contrastée et haute en couleurs de la robe.
« J’ai toujours voulu me marier en vert », confie Florence. Toute sa famille est penchée sur l’album photo qu’elle a ouvert sur la table à manger. Les yeux des époux et de leurs parents pétillent encore lorsqu’ils se remémorent l’heureux événement. Pour Florence, 45 ans, professeure de mathématique en secondaire, se marier en vert était un « rêve de petite fille ». Une façon de se distinguer, elle qui n’a jamais voulu faire comme tout le monde. Pour choquer, aussi, parce que « le vert, personne n’en porte. C’est le vert de la traîtrise, qui porte malheur au théâtre. J’ai trouvé ça très drôle ». Seulement voilà : la robe de mariée n’était pas verte. Des rubans vert d’eau fermaient le corset en nœud papillon et descendaient gracieusement le long de la jupe. Mais la robe était finalement blanche. Plus précisément, crème. Après qu’un atelier de colorimétrie ait banni le blanc pur pour Florence, peu flatteur pour son teint. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi renoncer au vert ? Pourquoi le blanc incarne-t-il comme aucune autre couleur le mariage ? Comment la robe de mariée blanche est-elle devenue un archétype ? Pour l’expliquer, il faut remonter le fil du temps et examiner la couleur sur toutes ses coutures.
Au commencement, carte blancheLa teinture textile remontrait au début du IIIème millénaire avant notre ère, soit aux alentours de 3000 av. J-C. L’historien et spécialiste de la symbolique des couleurs Michel Pastoureau relate dans ses ouvrages une histoire scandée par les progrès technologiques, les variations économiques et les changements de mœurs. En Europe occidentale, c’est le rouge qui a été maîtrisé en premier et, de ce fait, a longtemps joui d’une aura prépondérante par rapport aux autres couleurs. Puis il a formé ce que Pastoureau qualifie de « Triade » avec le blanc et le noir, soit les trois couleurs les plus répandues et les plus moralement respectables, formant le premier système chromatique utilisé dans la vie sociale, religieuse et symbolique.
A partir du Moyen-Âge, le blanc se taille la part du lion.
Couleur liturgique du Christ et de la Vierge, symbole de pureté, d’innocence, de franchise, d’éclat et de gloire
Michel PastoureauElle est portée lors des principales fêtes catholiques. Et dès le XVIème siècle, par la royauté et l’aristocratie.
En réalité, le blanc n’était pas tout à fait blanc. Il prenait la couleur des fibres naturelles de lin et de laine, parfois blanchi grâce à l’exposition au soleil ou à la rosée du matin. Il faudra attendre l’invention de l’eau de Javel en 1775 et de la machine à laver cent ans plus tard pour obtenir des blancs aussi éclatants qu’aujourd’hui.
Dans un monde sans électricité, sans métier à tisser mécanique, le textile était extrêmement coûteux. Aussi, pour leur mariage, les femmes revêtaient simplement leurs plus belles robes, qui étaient pour la plupart rouges ou de couleurs sombres, car peu salissantes et facilement réutilisables. La difficulté à teindre en blanc – et à le maintenir – réserva les tissus blancs aux usages religieux et de cour. Les princesses se mariaient en robes richement brodées de pierres ou de métaux précieux, généralement rouges ou de couleurs franches, et la noblesse en robes de bal. Celles-ci étaient traditionnellement blanches, comme celles portées par les « débutantes » lors de leur présentation à la cour (la série Netflix à succès Bridgerton semble historiquement correcte sur ce point !).
La dentelle, summum du raffinement, était faite à la main et agrémentée de fleurs d’oranger fraiches pour le jour du mariage. Dans son ouvrage « The Wedding Dress : 300 Years of Bridal Fashion », Edwina Ehrman, conservatrice au Victoria & Albert Museum et spécialiste de la mode du XIXe siècle, décrit la robe de l’héritière Catherine Tylney-Long portée lors de son mariage en 1812. Entièrement cousue de dentelle de Bruxelles, celle-ci aurait coûté £735, soit l’équivalent de €53.187 en 2026. Une somme astronomique comparée au salaire d’une domestique débutante à Londres de £16 par an à l’époque, soit environ €1.158 aujourd’hui.
Le prix de la dentelle et des tissus en soie, naturellement blancs, ont indéniablement joué dans l’aura de cette couleur, prisée des élites et enviée des classes plus modestes. La mode dite Directoire et Empire introduisit de multiples références à l’Antiquité gréco-romaine, avec des modèles de robes de mariée en drapés blancs. Mais la palette des couleurs restait large, représentative des difficultés économiques et technologiques de l’époque. Jusqu’à ce qu’une reine changeât la face de la mode nuptiale.
Queen V ou la première influenceuse du blancDe nombreuses sources datent le point de bascule vers la mode du blanc au mariage de la reine britannique Victoria en 1840. Fait validé par Caroline Esgain, responsable du musée Mode & Dentelle de Bruxelles et commissaire de l’exposition Just Married.
Victoria entérine la robe blanche telle que nous la connaissons.
Caroline Esgain« Elle introduit notamment le port du voile blanc, qui trouve son origine chez les peuples musulmans et avait été adopté par les Romains dans l’Antiquité ».
Pourquoi un tel engouement après la reine Victoria ? Parce que son mariage coïncide avec l’apparition de moyens de diffusion inédits et massifs.
D’abord la presse moderne à grand tirage dès 1833, qui relate les faits en gravure et en écrit. Pour la première fois, on décrit en détails les vêtements portés par les mariés, le déroulé de la cérémonie, les personnalités conviées. Ce sont les prémisses de la presse people. Margaret, Elizabeth, Grace, Diana, Kate. Après Victoria, tous les mariages princiers deviendront de véritables spectacles populaires, suivis par des millions de personnes. Grâce à la photographie qui fait son apparition dans les années 1840, puis au cinéma dès 1895 et, en 1955, au poste de télévision domestique. Désormais, la retransmission en direct et les réseaux sociaux nourrissent la curiosité du public en continu.
De ce soudain afflux d’images s’est peu à peu construit un imaginaire collectif de contes de fées. « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » clôture le happy ending où la princesse revêt une somptueuse robe de mariée banche. Une référence dont usent allègrement les marques dans leur campagne marketing. « Catégorie Princesse : Sentez-vous comme un membre de la famille royale le jour de votre mariage » ; « transformez-vous en une princesse des temps modernes ». Le plus beau jour d’une vie se vit en blanc.
Parallèlement à la dissémination de la mode du blanc par les médias se développent rapidement une nouvelle industrie textile et de nouveaux modèles commerciaux.
La mécanisation de la chaîne – de la filature au tissage – fait dégringoler les prix. Couplée à une amélioration du niveau de vie des classes moyennes en Europe, elles permettent une véritable démocratisation du blanc. Même la dentelle, longtemps inaccessible, se répand dans les différentes classes. Entièrement mécanisée, elle se délocalise vers l’Asie. Seule la dentelle de luxe, comme celle de Callais-Caudry, reste en Europe. Pour celles qui peuvent en payer le prix.
Dans les années 1850, les grands magasins font leur apparition avec des rayons « mariage », des services de confection sur mesure, puis des modèles prêt-à-porter bon marché qui déciment progressivement les ateliers de couture. Catalogues, salons de mariage (le tout premier The Grand Wedding Exhibition se tient à Londres en 1881), magazines spécialisés (dès 1934 avec Bride’s Magazine aux Etats-Unis) ; la robe blanche est distribuée par de multiples canaux. Et s’achète désormais en un clic avec l’essor du e-commerce.
Gravé dans le marbreDepuis la reine Victoria se tisse un lien affectif extrêmement fort entre les femmes et cette couleur. Le blanc et le mariage deviennent indissociables. L’un devient l’attribut de l’autre.
Edwina Ehrman relate dans son livre des robes de mariée blanches confectionnées à partir de soie de parachutes durant la Seconde Guerre Mondiale. Récupérés par leurs fiancés sur le champ de bataille ou achetées dans les stocks de l’armée à la fin de la guerre. Preuve qu’à toute épreuve, la symbolique du blanc résiste.
Rassure-moi, tu vas ressembler à une vraie mariée ? Tu vas bien être en blanc ?
Deux questions que le mari de Florence lui a posé au moment de son choix de robe. Inconcevable pour lui que la mariée ne soit pas en blanc. Impensable qu’elle se « déguise » en vert pour un évènement si important. Après des générations de mariées en blanc, dont leurs propres mères. « Je pouvais lire dans ses yeux que c’était vraiment très important pour lui, je ne pouvais pas lui retirer cela » explique Florence.
Pour Laurianne non plus, les choses ne pouvaient être autrement. « Dans mon idée même du mariage, la mariée est en blanc » raconte la jeune femme qui s’est mariée au temple protestant avec une autre femme, Tiphaine. Toutes deux portaient une longue robe blanche. Réinventer le couple, adhérer à la norme vestimentaire ? « Si on avait voulu se marier en couleur, on aurait pu » soutient-elle. Mais la question de la couleur ne s’est simplement pas posée. Le blanc ne se choisit pas, il s’épouse. « Il y a ce code implicite. Même les invités ne se permettent pas de porter du blanc. Pour moi, il symbolise la fidélité et la simplicité de se donner à l’autre. Il diffuse vraiment une aura spéciale » ajoute Tiphaine.
Et bien que les années passent, l’aura du blanc ne ternit pas. Teindre sa robe pour la réutiliser ? « Cela ne me viendrait pas à l’idée ! » s’écrit Laurianne. Florence non plus ne pourrait pas. Même 15 ans après. Même pour teindre sa robe en vert, sa couleur de prédilection. « Trop symbolique » confie-t-elle. Car, plus que la coupe ou la matière, c’est la couleur qui fait archétype. Couleur unique. A usage unique ?
Like A VirginLa symbolique de virginité du blanc ne s’instaure qu’en 1854 avec le dogme de l’Immaculée Conception, institué par le Saint-Père de l’Église Catholique. Selon lequel la Vierge Marie – dont le principal attribut est le lis, la fleur blanche la plus pure – aurait été conçue sans péché. Porter le blanc au mariage devient au XIXème siècle un gage de virginité. Avant de s’étendre à d’autres rites de l’Église, notamment au baptême et à la communion.
Des révolutions sociales et politiques en matière de liberté sexuelle ont suivi une hausse des divorces, des cohabitations de personnes non mariées, et des mariages non religieux. N’est plus sainte vierge grand monde. Et pourtant, le blanc reste l’apanage des mariées pour la première fois. Pour les deuxièmes mariages, toutes les teintes sont permises, sauf le blanc. Ici encore, pas de loi écrite, plutôt une norme sociale. Une tradition à laquelle certaine s’attache encore, religieusement. « Je n’ai pas trouvé correct de me marier en blanc pour la deuxième fois » raconte Catherine. En 2025, elle s’est rendue à la commune en robe de soirée bleu marine pour son deuxième mariage. Le premier, en 1998 et désormais rompu, s’était déroulé à l’Église. Elle portait alors une longue robe blanche, revendue en l’état depuis. « Le mariage à l’Église se fait en blanc. C’est comme cela que j’ai été éduquée et j’attache beaucoup d’importance à ces valeurs » explique-t-elle.
Le blanc est même sacralisé par la tradition – ou superstition – de ne pas nettoyer sa robe de mariée après l’événement. « Il faut garder la robe souillée » conclut Catherine. Comme un symbole de consommation du mariage ? Selon Florence, laver sa robe porterait malheur.
Son corset crème à rubans verts qu’elle a ressorti du fond de son placard est intact, inchangé, imprégné de souvenirs. Ces mêmes rubans ornaient la robe blanche de sa fille, Auréliane, lors de la bénédiction à l’Église. La petite avait un an. Conçue avant l’union. Phénomène impensable quelques siècles auparavant, mais qui s’accélère à partir des années 2000. D’après un rapport de Mariage.net, un site français spécialisé, parmi les 5500 couples répondant à leur enquête en 2024, 58% avaient déjà des enfants lors de leur mariage. Désormais, les femmes avec bébés ou jeunes enfants marchent fièrement jusqu’à l’autel, s’affranchissant des diktats.
Pour le meilleur et pour le pire ?Plus de 185 ans après que Victoria ait donné le ton, qu’en est-il ? L’offre suit la demande. Et celle-ci est monochrome. Un groupement de 40 photographes-vidéastes indépendants localisés en Wallonie, à Bruxelles et dans le Nord de la France assurent l’immortalisation des mariages. Sur l’ensemble des saisons de 2020 et 2025 – qui s’étendent de mi-avril à fin octobre – ils n’ont observé que trois robes de couleur. Celles-ci étaient portées pour une deuxième cérémonie se déroulant le même jour, généralement avant ou après une cérémonie avec une robe blanche traditionnelle.
« Sur l’ensemble de notre stock, nous n’avons qu’une seule robe rouge et une seule noire » dénombre Chloé, responsable de la boutique wed2b à Bruxelles.
119 modèles sont répertoriés sur leur site internet. Tous blanc, ivoire ou blush. « En 20 ans, j’ai vendu une robe de mariée noire » se rappelle une vendeuse de la boutique Chris & Chris. Pas suffisant pour constituer une remontada. Le rouge et le noir restent anecdotiques ; les perdants de la Triade. « Les nouvelles tendances sont les coupes deux pièces (haut et jupe séparés) et modulaires (une jupe longue détachable pour écourter la robe) » précise Chloé. La robe de mariée se réinvente donc sur la coupe, mais pas sur la couleur. Le blanc règne toujours en majesté.
Et les majestés qui inspirent les foules aujourd’hui s’appellent Selena Gomez (406 millions de followers sur Instagram, mariée en blanc en 2025), Taylor Swift (274 millions de followers sur Instagram, où sa demande en mariage a cumulé près de 50 millions de réaction) ou, plus humblement côté belge, Gaëlle Garcia Diaz (1,6 millions de followers sur Instagram, mariée en blanc en mai 2026). Lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl en février 2026, assuré par la superstar portoricaine Bad Bunny, un mariage a été célébré en direct. La performance, durant laquelle un couple tout de blanc vêtu échangea ses vœux, détient le record historique d’audience, avec 4.157 milliards de vues globales cumulées en 24h (télévision, YouTube et réseaux sociaux). Hier comme aujourd’hui, le blanc fait le buzz. Le bon buzz.
Blanc comme neige donc ? Pas si sûr. Car si le textile blanc provenait de fibres naturelles jadis, c’est aujourd’hui l’arène des fibres synthétiques issues de la pétrochimie. Polyester, nylon, acrylique, polyamide… L’arsenal des géants low-cost comme Shein ou ASOS qui ont développé leur propre offre nuptiale. Prix cassés, au prix d’une pollution environnementale ? Même la marque américaine Reformation, référence des robes de mariée éco-responsables d’entrée de gamme, propose des modèles en tissus synthétiques, certes issus de stocks invendus. Le divorce avec le pétrole n’est pas encore déclaré.
En vert et contre tous !« Si c’était à refaire, je mettrais du vert sans hésiter. Je dirais à mon mari : je fais ce que je veux ! » s’esclaffe Florence.
Son rire est honnête, plein d’auto-dérision et de vérité. Et démontre bien le choix cornélien qu’est celui de la couleur au mariage, tellement le lien avec le blanc est délicat. Hérité de mère en fille. Ancré dans notre inconscient collectif. Et à en croire le folklore, n’a-t-elle pas bien fait de ne pas tenter le Diable en évitant de porter du vert à son mariage ? Soit la couleur des sorcières et des créatures infernales. Les malheurs se seraient-ils abattus sur son couple ou sa descendance si son mari n’avait pas eu le bon sens de l’en dissuader ? Dans l’Ouest de la France, en Irlande, et au Royaume-Uni persiste encore une ancienne croyance selon laquelle il ne faudrait pas porter du vert à un mariage, ni même servir de légumes verts lors du repas de fête. Tant pis pour les brocolis. Florence ne regrette rien.
En code HTML, les couleurs sont exprimées en fonction de leur proportion de couleur rouge, verte et bleue. La quantité de chacune des couleurs est exprimée entre zéro (00) et FF, le maximum. Le code du blanc est le #FFFFFF. Ce qui signifie donc qu’il possède une quantité maximale de rouge, vert, et bleu. Dans le blanc de la mariée, il y a toutes les couleurs portées par les mariées depuis la nuit des temps. Il y a leur lutte pour accéder à ce luxe textile qui leur était difficilement accessible. Il y a leur envie d’incarner un idéal de beauté romanesque tant plébiscité. Il y a leur détermination à faire perdurer des traditions populaires et sacrées, malgré l’effritement de la symbolique première. Isaac Newton n’a-t-il pas démontré que la lumière blanche contenait le spectre des couleurs en son sein ? Il n’y a pas de blanc sans couleurs. Sous la dentelle se cache un arc-en-ciel.
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Madame Liénart, professeur de néerlandais et échevine
Inès Vangansbek
Portrait d’une femme aux multiples casquettesTamara Liénart, plus connue sous le nom de Madame Liénart est une femme qui ne s’arrête jamais. Sa vie mouvementée est partagée entre sa fille, son mari, son métier de professeur de Néerlandais mais également sa nouvelle fonction d’échevine. Un quotidien rythmé où la procrastination n’a pas sa place et qui peut, parfois, laisser entrevoir une certaine fatigue. Mais le caractère persévérant de Madame Liénart la conduit à accomplir les choses avec jusqu’au boutisme.
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Les congés décalés, une bonne affaire pour Walibi ?
Photos: Appoline Guérez
Cette année, les congés d’automne des francophones et des néerlandophones ne tombent pas en même temps. Une aubaine pour le secteur hôtelier et touristique. Qu’en est-il pour les parcs d’attractions qui allongent leur saison d’Halloween ? Cette saison d’automne élargie représente-t-elle un avantage financier ?
Walibi se transforme en “Ibilaw” pour sa saison d’HalloweenCe samedi 31 octobre, c’était Halloween. Mais cette année, en Belgique, les enfants francophones et néerlandophones n’auront pas de vacances d’automne en même temps. C’est une première depuis la réforme des calendriers scolaires de 2022. Les congés des francophones tombent du 19 octobre au 1er novembre, ceux des néerlandophones du 2 au 8 novembre. Les deux communautés ne partagent que quelques jours.
Calendrier des vacances scolaire d’automne 2026 en BelgiqueLa situation est une bonne nouvelle pour le secteur hôtelier, qui profite de deux vagues de vacanciers. Pour les parcs de loisirs, la question est moins simple. Comment organiser une saison d’Halloween quand le public ne vient plus au même moment ? Nous avons voulu comprendre comment les parcs s’adaptent, en nous rendant à Walibi pour savoir ce que cela change.
Le pionnier en la matièreChez Walibi, Halloween n’est pas une nouveauté. Le parc organise sa première édition à l’automne 2000. Le groupe Six Flags, alors propriétaire du site, importe la tradition américaine avec décors immersifs, citrouilles, ballots de paille et la toute première maison hantée du parc. Le succès est immédiat avec près de 40 000 visiteurs en deux jours.
L’événement prend de l’ampleur au fur et à mesure des années avec davantage de décors, d’animations et d’expériences. Aujourd’hui, la saison d’Halloween à Walibi s’étend du 10 octobre au 11 novembre. Soit un total de 5 week-end, un record pour le parc en cette saison. D’autres grands parcs belges suivent la tendance et proposent eux aussi leur propre événement.
Walibi propose 4 scares zone avec des monstres en tout genre Un calendrier plus long, mais des coûts supplémentairesPour Guillaume Morghen, attaché de presse de Walibi Belgium, le décalage des congés impose une adaptation du calendrier d’ouverture. « On a été obligés de faire un calendrier d’ouverture pour contenter tout le monde », explique-t-il.
Résultat, la période est plus longue que d’habitude. « On a quand même pas mal de charges fixes d’ouverture du parc. […] Multiplier les heures d’ouverture, c’est multiplier les coûts également », souligne Guillaume Morghen.
Pour limiter ces dépenses, Walibi ferme environ deux jours par semaine pendant la période concernée. Le parc cherche ainsi à étaler ses ouvertures sans multiplier inutilement les journées d’exploitation.
Les coûts supplémentaires ne concernent d’ailleurs pas uniquement le personnel. L’attaché de presse précise qu’ils sont surtout liés aux décorations, aux installations et aux locations, qui doivent rester en place plus longtemps.
Le bilan est donc plus nuancé qu’une simple saison allongée. Malgré une période qui s’étend sur davantage de semaines, Walibi n’ouvre finalement que deux jours supplémentaires. Le parc doit ainsi adapter son organisation pour répondre aux différents calendriers scolaires, tout en maîtrisant ses frais.
Guillaume Morghen explique qu’ils sont ouverts plus de jours pour un total de visiteurs qui n’est pas d’office supérieur. Plus de jours, mais davantage de visiteurs ?Reste une question : cette nouvelle organisation permet-elle d’attirer davantage de visiteurs sur l’ensemble de la saison ?
Pour Walibi, il est encore trop tôt pour le déterminer. Le parc constate que les journées des congés francophones se remplissent bien, mais se montre plus prudent concernant les vacances flamandes, qui arrivent plus tard. « Sur les vacances flamandes, c’est un petit peu plus loin, donc c’est encore difficile d’avoir vraiment une idée de à quel point ça va fonctionner ou pas », dit Guillaume Morghen.
Le résultat dépendra notamment de la capacité du parc à attirer suffisamment de visiteurs pendant les différentes périodes de congé. Le parc rappelle que ses nocturnes affichent généralement déjà complet.
Un avantage qui reste à confirmerLe décalage des vacances scolaires a donc bien un impact sur l’organisation d’Halloween à Walibi. À première vue, répartir les congés sur trois semaines plutôt que sur une seule période semble être une bonne affaire. Le parc peut accueillir des visiteurs plus longtemps et étaler leur fréquentation sans pour autant que le nombre de vacanciers n’augmente. Mais derrière cette saison prolongée se cachent des coûts supplémentaires, liés au personnel, aux décors et aux installations. Rien ne garantit que les visiteurs seront au rendez-vous sur l’ensemble de la période. Si ce nouveau calendrier offre davantage de possibilités au parc, sa rentabilité reste donc à confirmer.
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Journal des classes
Aujourd’hui, les élèves crient leur colère dans les rues face à un système scolaire qui les néglige depuis bien trop longtemps.
Il y a deux ans, cinq étudiants en master de journalisme s’étaient déjà emparés du sujet en réalisant Journal des Classes, un documentaire sur les inégalités et les défaillances de l’enseignement en Belgique francophone.
Pendant plus de six mois, en immersion dans deux écoles bruxelloises aux réalités radicalement différentes, nous avons été les témoins directs de ce que beaucoup dénoncent aujourd’hui : coupes budgétaires, conditions d’apprentissage déplorables, absentéisme et inégalités des chances.
Élèves, professeurs et experts de l’éducation prenaient déjà la parole pour tirer la sonnette d’alarme.
Aujourd’hui, leurs témoignages résonnent plus que jamais.
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« Le Plan Grand-Froid n’existe pas »
Photo : Adrien Dessy
À Bruxelles, la réponse au grand froid se construit au fil des hivers. Mais derrière l’annonce d’un dispositif, les associations décrivent une gestion saisonnière des subsides et réclament une stratégie durable, qui ne s’arrête pas au printemps.
325 000 euros : c’est la contribution annuelle que le gouvernement fédéral a supprimée pour les dispositifs hivernaux d’urgence de cinq grandes villes belges. Pour rappel, celui-ci est mis en place depuis 2012, pour venir en aide aux personnes sans-abri lors des vagues de froid extrême. Généralement actif du 1er novembre au 31 mars, il permet d’ouvrir des centaines de places d’hébergement d’urgence supplémentaires, de fournir des repas chauds et de déployer des maraudes.
Mais le vendredi 19 septembre 2025, la ministre de l’Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt a annoncé la suppression de ces subsides. Pour justifier ce retrait, le cabinet de la ministre invoque la répartition des compétences : selon lui, l’accueil hivernal relève des autorités locales et régionales, et non du fédéral.
Qui va compenser le déficit ?En Belgique, la Constitution prévoit que la Région soit compétente en matière de sans-abrisme, mais cette notion se mélange à celle de l’immigration, qui est une compétence fédérale. Anita Jambers, de l’association Pierre d’Angle, qui s’occupe de l’hébergement et de l’accueil de personne sans chez soi : « Nous, on est subsidiés avec des sous dédiés aux sans-abri, mais on accueille tout le monde. 90 % des personnes qui arrivent dans nos structures sont sans-papiers ou avec des statuts divers. Ces personnes se mélangent aux sans-abri classiques ». Avant d’ajouter : « Il y a une distinction sur les sources de financement, mais sur le terrain, tout est mélangé. De plus, le fédéral devrait faire son boulot et accueillir les gens qui tombent sous leur compétence ».
Les différentes entités se renvoient la balle, au détriment de l’aide sociale : « Pendant le COVID, les gouvernements avaient débloqué des moyens pour loger les gens, par exemple en réquisitionnant des hôtels.C’est une période qui nous a prouvé que si le gouvernement ne voulait plus personne dans la rue, ce serait tout à fait possible », lance Andrea Poulieva, de l’association Diogènes qui s’occupe du soutien aux personnes sans-abri à Bruxelles. Avant d’ajouter : « Ce sont des choix politiques, l’Etat se droitise et coupe les aides sociales, ce qui est mauvais à court, moyen et long terme »
Pour Fabienne de Leval, directrice opérationnelle chez Belrefugees, rien n’est clair : « A priori le financement des subsides viendrait de la région, mais aujourd’hui, on ne sait même pas encore quel budget sera dédié au sans-abrisme ».
Une crise qui dépasse l’hiver ?Selon Anita Jambers, le problème tient surtout à l’absence d’un cadre durable organisant la réponse aux situations climatiques extrêmes. « Il n’y a pas de plan grand froid durable à Bruxelles, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de plan de référence qui dit quelles mesures prendre, dans quel contexte ». Ce que les associations demandent, c’est un plan détaillé pour organiser la réponse en fonction des catastrophes qui arrivent tout au long de l’année, que ce soit pendant le froid d’hiver ou bien la chaleur de la canicule en été. «Contrairement à ce qu’on peut croire, les gens ne meurent pas de froid à Bruxelles. Les sans-abris meurent tout au long de l’année, et le plus souvent en automne », des suites de maladies précise-t-elle.
Ces mesures d’urgence débloquées par le gouvernement lors des vagues de froid sont purement temporaires. Et donc plus coûteuses. « Un lit d’urgence en hiver est très cher parce qu’il faut ouvrir, fermer des bâtiments, engager du personnel temporaire ». Si cet argent était utilisé pour financer des logements de nuit tout au long de l’année, ce serait plus économique selon elle. Un hébergement d’urgence coûte entre 80 et 100 € contre environ 30 à 40 euros par personne et par nuit dans un dispositif de seconde ligne d’après Fabienne de Leval.
C’est plus qu’un argument économique, insiste Anita Jambers. Une mise à l’abri ponctuelle ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas de perspectives de logement et d’un suivi adapté. Ce que permettent les centres d’accueil ouverts toute l’année, c’est de créer une forme de lien pour ensuite orienter les personnes vers des solutions adaptées. Débloquer de l’argent parce que les médias s’insurgent quand les personnes sans-abri subissent le froid est plus une mesure politique que de l’aide réelle, nous confie-t-elle.
Ça fait quinze ans qu’on nous demande de faire plus avec moins
Andrea Poulieva Quelle perspective ?Il est encore difficile d’évaluer concrètement les conséquences de la coupure des subsides, mis à part la réduction des places d’hébergement disponibles. Selon Fabienne de Leval, la situation ne fait qu’empirer : « On craint une catastrophe (…) les structures sont complètement saturées, déjà maintenant. Le Samusocial rejette quatre familles sur cinq et un homme sur deux tous les jours ». D’après le dernier recensement de Bruxelles’help, 10 000 personnes sont considérées en situation de sans-abrisme dans la capitale. Parmi eux, 992 vivent dans la rue.
Les coupures de subsides ajoutent une pression supplémentaire à des structures qui souffrent depuis longtemps, avec une augmentation du nombre de burn-out et de turn-over. Andréa Poulieva décrit un secteur à bout de souffle : «Ça fait quinze ans qu’on nous demande de faire plus avec moins ».
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Réforme du chômage : les CPAS bruxellois forcés de s’adapter
Crédit photo : Luna Marx
Des assistants sociaux engagés dans l’urgence, des formations raccourcies, un travail à la chaîne et des profils inédits à accompagner… La réforme du chômage bouleverse le travail social dans la capitale.
Des piles de dossiers recouvrent le bureau de Claire Duroisin. Chaque jeudi, cette assistante sociale coordinatrice reçoit et relit méticuleusement les dossiers des nouveaux demandeurs. Ils doivent être remis à temps pour être examinés par le comité du mardi suivant. « C’est le stress du jeudi », comme elle l’appelle.
La travailleuse sociale a été spécifiquement embauchée par le CPAS d’Ixelles peu après la réforme décidée par le gouvernement Arizona. Recrutée en février, elle supervise cinq assistants sociaux qui composent une cellule spécialisée dans les dossiers de personnes exclues du chômage. Elle a dû gérer le « tsunami » de demandes lors des premières vagues d’exclusion. Ixelles n’est pas un cas isolé : partout à Bruxelles, les CPAS ont enregistré une forte hausse des demandes au cours des derniers mois.
Pendant longtemps, les allocations de chômage n’ont eu aucune date d’expiration. Depuis le 1er janvier 2026, elles sont limitées à 24 mois et des milliers de Belges perdent leur droit par vagues successives. Beaucoup frappent alors à la porte des CPAS pour solliciter une aide financière. Bruxelles est particulièrement impactée : elle compte un dixième de la population belge, mais concentre environ un quart des personnes exclues.
Selon une analyse du quotidien flamand De Standaard publiée mi-octobre, le nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration sociale a pour la première fois dépassé le nombre de chômeurs indemnisés en Belgique. Mais qu’en est-il de la réalité sur le terrain ?
S’adapter pour traiter les demandesPour faire face à l’afflux de nouvelles demandes, les CPAS ont d’abord dû recruter, explique Sébastien Lepoivre, président de la Fédération des CPAS bruxellois et du CPAS d’Evere. Le président a observé dans sa commune une augmentation de 102 % de la demande d’aides entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026. « Je n’ai évidemment pas 102 % de personnel supplémentaire, ni 102 % de budget supplémentaire », précise-t-il.
Engager du personnel n’est pas une tâche facile, surtout dans un contexte d’urgence. Il faut trouver les bons profils et les former, ce qui alourdit encore la charge. À cela s’ajoute une pénurie d’AS (assistants sociaux, NDLR) dans la capitale. « Tous les CPAS recrutent en même temps », rappelle Sébastien Lepoivre.
Du côté d’Ixelles, le centre a créé deux nouvelles équipes spécialisées dans l’accompagnement des personnes exclues du chômage, chacune encadrée par une coordinatrice. Claire Duroisin supervise l’une de ces équipes, dont chaque membre gère en moyenne 85 dossiers. Cette réorganisation en urgence a nécessité des renforts dans les services administratifs et d’insertion, ce qui a impacté toute la chaîne de traitement des demandes.
Les équipes d’assistants sociaux à Ixelles se sont constituées progressivement alors que les demandes affluaient. La formation des assistants sociaux, initialement prévue pour durer 30 jours, a dû être expressément raccourcie à deux semaines. L’équipe de Claire Duroisin est composée en partie de jeunes recrues, dont plusieurs viennent de signer leur premier contrat de travail. Le centre avait également anticipé l’afflux de demandeurs en organisant des séances d’information ouvertes au public avant les premières exclusions. L’objectif était d’expliquer la réforme Arizona, le fonctionnement du CPAS et les aides auxquelles les personnes pouvaient éventuellement prétendre.
Il faut respecter les délais légaux, mais il existe aussi ce que j’appellerais des délais humains.
Claire Duroisin, assistante sociale coordinatriceL’institution locale a aussi mis en place un accueil spécifique pour les exclus du chômage. La procédure s’est vue écourtée : pas d’entretien approfondi, une simple vérification de la compétence territoriale du CPAS, dans le but de faire un premier tri. À Evere aussi, l’urgence a imposé de changer certaines procédures. « Nous avons travaillé de manière acharnée, dans de grandes difficultés, pour pouvoir accueillir les personnes concernées et leur ouvrir des droits », affirme Sébastien Lepoivre.
L’urgence administrative a fragilisé le travail socialL’arrivée massive de demandeurs a forcé les CPAS à se réorganiser, parfois au détriment de l’accompagnement humain. Lorsque les demandes étaient très nombreuses, les équipes ont dû se concentrer sur l’essentiel. Parfois, elles n’ont pas pu approfondir la relation humaine, souligne Claire Duroisin. Elle ajoute : « Même dans ma petite équipe, j’ai observé qu’après seulement deux mois, certains commençaient déjà à trouver la situation difficile […] De mon côté, j’essaie de les encourager et de les soutenir autant que possible. »
La coordinatrice décrit un travail parfois « à la chaîne » et le sentiment de devenir un robot lorsque la charge de travail devenait trop importante. Elle insiste cependant sur le dévouement de son équipe pour assurer le meilleur accompagnement possible :« Je tiens à préciser que j’ai une équipe extrêmement motivée, qui a vraiment essayé de faire de son mieux et qui s’intéresse sincèrement aux personnes accompagnées […] Mais les conditions étaient parfois inconfortables ». Claire Duroisin avoue avoir dû prester de nombreuses heures supplémentaires les premiers mois qui ont suivi son arrivée.
À la pression du nombre s’ajoute celle du temps. « Il faut respecter les délais légaux, mais il existe aussi ce que j’appellerais des délais humains. » Légalement, un CPAS dispose d’un délai de trente jours pour prendre une décision concernant le revenu d’intégration. Un délai que certains demandeurs en grande difficulté ne peuvent pas toujours se permettre d’attendre. Les AS ont la responsabilité morale d’accueillir la détresse des personnes, tout en assumant d’importantes pressions administratives.
Des profils inédits et du temps qui manqueL’équipe d’Ixelles a dû apprendre à gérer des cas administratifs inhabituels pour un CPAS. Ces structures sociales reçoivent habituellement des personnes dans des situations de grande précarité. Les personnes exclues du chômage sont plus souvent propriétaires et plus susceptibles de disposer d’un capital ou d’avoir hérité. Ces profils inédits imposent aux équipes d’adapter leurs pratiques dans le traitement des dossiers. « Je n’avais jamais dû traiter autant de dossiers de ce type », confie la coordinatrice. Le CPAS, contrairement à l’ONEM, prend en compte la situation du ménage, le patrimoine de la personne, la situation financière dans laquelle se trouve le demandeur.
Le travail social ne se limite pas aux tâches administratives. Lors des visites à domicile, les accompagnateurs sociaux font directement face aux situations du terrain. Plus de dossiers, c’est plus de visites qui peuvent révéler des conditions difficiles. Un AS peut découvrir des enfants qui dorment par terre ou des logements sans réfrigérateur, sans électricité ni eau. Ces cas étaient rares il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, dans une commune comme Evere, un assistant social rencontre deux situations de ce genre par semaine, précise Sébastien Lepoivre.
Plus le dossier est sensible, plus il requiert du temps et de l’attention. Dans ces situations délicates, une relation de confiance doit se créer sur le long terme entre le demandeur et l’assistant social. « Toutes ces démarches prennent du temps. Et ce temps, aujourd’hui, nous ne l’avons plus suffisamment », explique le président du CPAS d’Evere. Selon lui, la réforme risque de priver le métier d’une part de ce qui fait sa vocation : une relation fondée sur la confiance et sur le temps, aujourd’hui « mise en difficulté ».
Une accalmie fragileLe basculement statistique annoncé par le Standaard est inédit. Toutefois, le témoignage de Claire Duroisin décrit une accalmie, les vagues récentes étant plus étalées et concernant moins de personnes. « Si nous pouvons fonctionner un peu plus sereinement maintenant, c’est aussi parce qu’il y a eu un travail important d’anticipation et d’organisation », souligne-t-elle. Cette statistique ne traduit pas pour autant une urgence immédiate. Les conséquences de la réforme Arizona, elles, s’observent depuis des mois.
La coordinatrice reste consciente de la situation privilégiée du CPAS d’Ixelles : « Je pense que nous ne sommes pas les plus à plaindre […] Nous entendons notamment parler d’institutions qui ont dû licencier du personnel alors même que les besoins augmentent… » En effet, comme l’évoque Sébastien Lepoivre : « Les 19 communes ne sont absolument pas toutes logées à la même enseigne ». Les conditions de travail et les ressources diffèrent d’une commune à l’autre. Il explique que le fédéral finance à 70 % le revenu d’intégration, les 30 % restants étant à la charge des communes. Alors que les compensations promises à l’annonce de la réforme diminuent progressivement, 30 % peuvent représenter des sommes importantes pour les communes.
Pourtant, les CPAS avaient prévenu : « Nous n’avons cessé de dire au gouvernement qu’il sous-estimait la proportion de personnes qui allaient se tourner vers les CPAS. Et nous aurions préféré nous tromper », déclare Sébastien Lepoivre, qui estime que le fédéral ne l’a pas assez écouté. Le président de la Fédération des CPAS bruxellois se montre inquiet pour les finances des communes. Elles risqueraient de devoir faire des économies ailleurs. « Ma crainte, c’est donc que certaines communes doivent fermer ou réduire d’autres services pour financer des revenus d’intégration qui relevaient auparavant de la solidarité fédérale. […] c’est un cercle vicieux », s’alarme-t-il.
Un arrêt de la Cour constitutionnelle, daté du 10 septembre, suscite l’appréhension dans les CPAS. La Cour valide bien la réforme du chômage, mais remet en cause les raisons pour lesquelles certaines personnes ont été exclues lors des premières vagues. Selon cet arrêt, une partie de la population n’aurait pas dû perdre ses allocations de chômage. Cela concernerait environ 24 000 personnes à Bruxelles, selon les estimations de Sébastien Lepoivre. L’ONEM devra alors réexaminer les dossiers de personnes exclues, dont une partie a déjà perçu des aides auprès d’un CPAS.
Les personnes que la Cour considère comme injustement exclues pourraient toucher rétroactivement leurs allocations. Les CPAS devront, de leur côté, revoir les aides versées entre-temps et éventuellement réclamer un remboursement. « Nous allons devoir refaire une partie du travail à l’envers », résume la coordinatrice du centre ixellois, qui reçoit déjà des appels de bénéficiaires inquiets. En l’absence d’instructions, elle ne peut pour le moment que leur demander de patienter.
En ce jeudi matin, les allées et venues de collègues se succèdent dans le bureau de Claire Duroisin. « Le stress du jeudi », pour reprendre ses mots, n’a pas disparu. Pourtant, avant notre entretien, une assistante sociale de son équipe lui confiait que la baisse de demandes lui permettait de reprendre ses dossiers et de vérifier si certains besoins n’avaient pas été mis de côté. Son métier d’assistante sociale peut, le temps de l’accalmie, reprendre son sens.
Bien que le temps du travail social semble revenu, il n’est jamais complètement acquis. « Si vous reveniez dans six mois, je tiendrais peut-être un discours différent », prévient Claire Duroisin.
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Le rétablissement du certificat médical divise
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Le certificat médical dès le premier jour d’absence, le retour ? La N-VA souhaite réintégrer le certificat médical dès le premier jour d’absence au travail, dans le cadre d’un plan de lutte contre l’absentéisme. La proposition de loi fait débat.
Depuis 2022, les travailleurs d’entreprises de plus de 50 employés peuvent prendre chaque année trois jours d’absence sans certificat médical. Cette mesure, adoptée par le gouvernement Vivaldi, est aujourd’hui remise en question, après avoir déjà été rabotée l’an dernier. La N-VA, principal parti de la coalition gouvernementale Arizona, voudrait la supprimer.
«Nous constatons que cela a entraîné une baisse de l’absentéisme de moyenne durée, car les médecins prescrivent généralement des arrêts de plus d’une journée, mais une augmentation de l’absentéisme de courte durée», déclare Axel Ronse, chef de groupe parlementaire de la N-VA.
Côté syndical, on conteste ce constat. «La proposition de loi ne contient pas de données objectivables qui démontreraient un lien entre la possibilité de s’absenter un jour sans certificat et le taux d’absentéisme», avance Laurent Lorthioir, conseiller au Service entreprises de la CSC.
Dans le courant de l’année 2026, la possibilité d’avoir trois jours d’absence sur une année civile a été réduite à deux jours. Mais la N-VA souhaite le réduire davantage comme l’évoque, Axel Ronse : «Je souhaite donner aux employeurs la possibilité de demander tout de même un certificat médical, mais en contrepartie, ils (les employeurs) doivent mettre en place une politique de gestion de l’absentéisme et disposer d’outils tels que, par exemple, la possibilité de convoquer un salarié souvent absent à un entretien de suivi et, s’il ne se présente pas, de lui retirer une partie de son salaire garanti.»
« Fautif »Les syndicats dénoncent les clichés véhiculés par le député de la N-VA. «Il s’agit à nouveau d’une mesure se basant sur le stéréotype erroné du « malade profiteur », il suffit de lire l’argumentaire de cette proposition de loi», considère Laurent Lorthioir.
De plus, pour la CSC, il y aura bien évidemment des conséquences si ce texte venait à être adopté. Le présentéisme qui se verrait renforcé pourrait déboucher sur des absences plus longues ensuite pour se rétablir. Par ailleurs, les médecins généralistes pourraient se retrouver débordés, occasionnant au passage des frais pour les patients et pour la sécurité sociale.
Quant à la possibilité pour l’employeur de suspendre le paiement du salaire si l’employé ne se présente pas un « entretien sur l’absentéisme », la mesure est jugée simplement « scandaleuse ». «C’est la porte ouverte à une culpabilisation supplémentaire du travailleur. Alors que les conditions de travail rendent malade, on va convoquer les travailleurs ayant été malades un ou deux jours. Toute cette énergie qui pourrait être mieux utilisée à faire de la prévention sur le lieu de travail et réduire effectivement l’absentéisme… On sait également qu’il y aura des dérives lors de cet « entretien sur l’absentéisme » où le travailleur sera mis en position de « fautif » », souligne Laurent Lorthioir.
Pas de résolution du problèmeInitialement, l’objectif de ce texte est de réduire l’absentéisme injustifié. «Actuellement, l’employeur paie pour l’absentéisme pour cause de maladie, mais il ne dispose d’aucun outil pour le contrer», déplore Axel Ronse.
Cela dit, pour certaines personnes, cette proposition ne résoudra pas le problème qui se pose. L’une des raisons qui expliquent ce constat est que, lorsqu’une personne se rend chez son médecin traitant, elle sera davantage susceptible de demander un certificat médical couvrant plusieurs jours plutôt qu’un seul jour, comme l’expliquent Manon Meunier et Sophie Delbushaye, coordinatrices RH de l’entreprise Epsylon : «Quand on va chez le médecin, on a plus tendance à demander un certificat médical de plus de trois jours et pas d’un seul jour. Cela veut dire qu’il y aura, peut-être, un peu moins d’absences. Il n’y en aura peut-être pas plus. Mais, en tout cas, elles seront plus longues».
Selon la CSC, le système actuel qui permet de s’absenter un jour sans certificat médical, ne favorise pas pour autant l’absentéisme : «Là où parfois un jour de repos suffit à se rétablir suffisamment pour pouvoir reprendre leur travail, il faudra maintenant prendre un rendez-vous chez le médecin traitant qui délivrera un certificat médical qui pourrait excéder un jour, surtout si la consultation n’a pas pu avoir lieu au jour 1 de l’incapacité de travail.», explique Laurent Lorthioir.
Alors que cette proposition de loi est encore loin d’être adoptée, une chose est certaine : le retour du certificat médical ne fait pas l’unanimité.
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Ethiopie et Érythrée au bord de la guerre ?
Photo © Yz-Wu
Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed monte le ton sur l’accès à la mer Rouge. Un discours qui ne plaît pas à l’Érythrée, qui se trouve entre la mer et l’Éthiopie. L’armée érythréenne est aussi impliquée dans la reprise de la guerre civile éthiopienne. Elle combat aux côtés des rebelles du Tigré contre le gouvernement fédéral éthiopien. Les deux pays s’accusent mutuellement devant l’ONU de vouloir la guerre. Se dirige-t-on vers une escalade régionale ?
Depuis 2023, Abiy Ahmed martèle publiquement la nécessité « existentielle » pour son pays d’obtenir un accès souverain à la mer Rouge, par la force si nécessaire. Sa cible : le port d’Assab, situé au sud de l’Erythrée sur la côte occidentale de la mer Rouge. Pour le gouvernement éthiopien, l’accès à la mer revêt une importance à la fois économique et politique.
L’aspect économique se chiffre facilement : la mer Rouge est un couloir essentiel du commerce mondial. Plus de 90 % du commerce extérieur éthiopien passe par Djibouti, pays voisin, au prix de centaines de millions de dollars de frais portuaires chaque année. Un accès direct à la mer Rouge permettrait de s’affranchir de cette dépendance coûteuse en autonomie et en argent.
La majeure partie du commerce extérieur éthiopien transite par le port de Djibouti, tandis que celui d’Assab est au cœur des revendications de l’Éthiopie. La région du Tigré est la zone principale du conflit en cours. Carte réalisée par les auteurs de l’article avec le site Mapcreator.Serge Dewel, historien à l’Inalco et auteur de “Géopolitique de l’Éthiopie”, remet en question la sincérité de cet argument économique. Pour lui, l’enjeu est avant tout politique et de propagande. Une façon, pour l’Éthiopie, à la fois de renforcer le sentiment nationaliste de sa population et de réaffirmer sa puissance politique dans la région. “L’économie éthiopienne n’a jamais été aussi florissante et dynamique que lorsqu’elle était enclavée. De quoi le pays a-t-il besoin ? D’un accès souverain à la mer qui lui coûte cher ou de diversifier ses accès pour éviter le monopole de Djibouti ? L’idée d’une reconstruction du pays par la restauration de son accès à la mer est un mythe très vivant chez les Éthiopiens.”
Pour autant, le discours du premier ministre Abiy Ahmed ne plaît pas à tout le monde. L’Égypte, notamment, marque son désaccord face aux ambitions éthiopiennes. « Les Égyptiens, jusqu’à présent, disent que la mer Rouge appartient aux États riverains » analyse Medhi Labzae, chercheur au CNRS. « L’Éthiopie répond qu’elle peut légitimement être un État riverain de la mer Rouge puisqu’elle l’a été dans le passé (avant l’indépendance de l’Érythrée, NDLR) »
Kidane (nom d’emprunt), ancien soldat éthiopien, balaie d’un revers de la main les revendications du Premier ministre : « On ne peut jamais vraiment prendre un territoire par la force. Même si on y arrive, après quelques années, l’autre côté rassemble ses forces et nous met dehors. Et alors la guerre ne s’arrête jamais. Ça fait trente ans que l’Éthiopie et l’Érythrée se battent. «
Les tensions autour de la mer Rouge amplifiées par la guerreDepuis septembre dernier, le conflit a repris entre les forces du Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT) et les forces fédérales éthiopiennes. Ces combats se déroulent dans le nord de l’Éthiopie, dans la région du Tigré, qui partage une frontière avec l’Érythrée.
Dès juin, une conscription a été mise en place par le FLPT. « Ils sont venus chercher des gens chez eux, venus demander au moins un fils, au moins un enfant par famille. Au besoin, enfermer les parents de ceux qui ne voulaient pas donner leurs enfants. » raconte un témoin sur place (anonymisé pour sa sécurité). Les hostilités ont commencé peu de temps après. « À partir de fin septembre, il y a eu des combats aussi intenses que ce qu’on a vu en 2020-2022, qui ont eu lieu d’abord dans le sud du Tigré et qui ont remonté en quelque sorte vers le nord. »déclare-t-il.
2020-2022 : le conflit le plus meurtrier du XXIe siècle
En 2020-2022, l’Érythrée combattait aux côtés des forces fédérales, contre le FLPT. Le conflit a duré deux ans avec un bilan humain particulièrement lourd, surtout au Tigré : environ 600 000 morts.
En novembre 2022, les accords de paix de Pretoria mettent officiellement fin à la guerre civile. Ils prévoient deux engagements majeurs de la part des parties concernées. D’un côté l’armée du FLPT doit se désarmer et de l’autre le gouvernement fédéral doit organiser le retour des populations de l’ouest du Tigré déplacées par la guerre. Aucun des deux engagements n’a été respecté et l’Érythrée n’a pas été prise en compte dans l’accord, ce qui a mené à la reprise du conflit.
Aujourd’hui, les alliances se sont complètement renversées : l’Érythrée soutient le FLPT contre le gouvernement éthiopien. Les troupes érythréennes, restées dans le nord du Tigré depuis 2022, s’en sont retirées au début de ce mois d’octobre face à l’avancée des forces fédérales éthiopiennes.
La reprise des hostilités sur un territoire meurtriPrincipales victimes, les populations civiles ont déjà lourdement subi les conséquences du conflit de 2020-2022. « Il y a eu de graves sécheresses, et ni médicaments, ni nourriture. À cette époque, à Tagaru (autre appellation de la région du Tigré, NDLR), les populations étaient prises en étau sur toute la zone, entre l’Éthiopie et l’Érythrée« , rappelle Abraha (nom d’emprunt), un Tigréen qui a fui la guerre en 2020. Les séquelles restent profondes, notamment dans le secteur de l’éducation, très affecté par le conflit. Des écoles ont été détruites, réquisitionnées par l’armée et n’ont pas été reconstruites depuis lors, ce qui met en péril l’éducation des jeunes générations.
Ce précédent conflit avait fait environ 700 000 déplacés. “Il y a toujours des déplacés du précédent conflit » déclare Philippe Bonnet, directeur du bureau d’urgence de l’ONG Solidarités International. Le Tigré étant en conflit territorial avec les Amharas (une autre ethnie éthiopienne), les habitants tigréens vivant dans les zones contestées ont été déplacés en masse par les combats. « Des gens qui n’ont jamais pu rentrer chez eux. On a des camps avec des dizaines de milliers de déplacés qui sont toujours là dans les zones rurales.” Beaucoup craignent une augmentation de ce chiffre de déplacés avec la reprise des conflits. « À l’heure actuelle, la plupart des jeunes fuient le Tigré. Ils se réfugient à Addis-Abeba (la capitale) pour échapper à la guerre. Mais les personnes âgées, elles, n’ont aucune raison de quitter le Tigré. Soit elles y vivent, soit elles y meurent. » partage Abraha (nom d’emprunt), un Tigréen exilé.
Pour les Tigréens qui n’ont pas quitté la région, les conséquences humanitaires de la reprise des conflits sont lourdes. Le manque d’essence, de ressources et d’accès aux soins alimentent la précarité et l’insécurité. À cela s’ajoute une sécheresse particulièrement importante cette année qui fragilise les récoltes, exposant la population à la famine.
Un chercheur anonymisé décrit la situation sur place : “On espère que l’aide humanitaire va pouvoir venir. Il y a eu hier des camions d’essence humanitaires qui sont venus. Là, dans la semaine écoulée, il y a eu sept camions de médicaments qui sont arrivés. Donc ça c’est très important pour pouvoir relancer les services publics, notamment les hôpitaux dont certains ont été pillés aussi. Au niveau de l’ordre et de la sécurité quotidienne, les gens tentent de rester chez eux le soir, il y a des patrouilles par quartier qui sont organisées. Ça va mieux que la semaine dernière.”
L’escalade probable pour certains, évitable pour d’autresUne guerre entre les deux pays voisins est « très probable » selon Medhi Labzaé : « Ce que dit en ce moment le gouvernement fédéral éthiopien laisse croire qu’ils vont poursuivre les forces de défense du Tigré qui se seraient réfugiées en Érythrée. Pour eux, c’est une agression de l’Érythrée et ils ont le droit d’y répondre, y compris en frappant dans leur territoire. Il y a quelques mois, on a vu plusieurs discours d’officiels éthiopiens qui remettaient en cause la souveraineté érythréenne. Donc, ces discours affirmaient que l’indépendance de l’Érythrée en 1993 avait été une erreur.«
Une analyse qui n’est pas partagée par Philippe Bonnet, de Solidarités International, qui travaille avec des collaborateurs sur place. « Je ne crois pas à un conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Je ne pense pas que les Américains laisseraient faire. Ils viennent de lever les sanctions qu’ils avaient contre l’Érythrée pour leur permettre de les aider par rapport à tout ce qu’il se passe avec les Houthis au Yémen. Je n’ai pas l’impression que la puissance militaire de l’armée éthiopienne soit suffisante pour que le gouvernement éthiopien prenne ce risque.«
Serge Dewel émet aussi des doutes : « Je pense que le risque d’une implosion de l’Éthiopie est plus grand que celui d’une guerre avec l’Érythrée. Alors, que l’Érythrée soit partie prenante de cette implosion, certainement.«
La première victime d’une escalade serait la population tigréenne. Pour Kidane et Abraha, la paix reste le seul objectif. Kidane s’est battu pour le FLPT pendant la guerre de 2020-2022 et tient toujours beaucoup à sa région d’origine, le Tigré. Lorsqu’on lui demande s’il espère une victoire des forces tigréennes, érythréennes ou éthiopiennes, il ne choisit pourtant aucune des trois options : « J’espère qu’il y aura un accord de paix. J’espère. Parce que pour sauver le peuple tigréen, il faut un accord de paix. C’est la seule solution. La seule. Le monde, les Nations Unies, l’Union européenne, ils doivent intervenir pour qu’il y ait des discussions. » Même discours chez Abraha, qui résume en quelques mots : » J’espère voir le Tigré libéré de la guerre. «
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Personnel sous pression dans les centres fermés
©unsplash ©pexels
Manque de personnel, agressions et formations insuffisantes : dans les centres fermés, les travailleurs dénoncent des conditions de plus en plus difficiles. Dans le centre de Vottem à Liège, un représentant syndical, un chauffeur et un éducateur racontent un quotidien sous pression et expliquent pourquoi les engagements pris par les autorités ne suffisent pas encore à les rassurer.
Le 12 octobre 2026, les syndicats ont déposé un préavis de grève commun pour les centres fermés en Belgique. Deux jours plus tard, après une rencontre avec le cabinet de la ministre de l’Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt, le mouvement a été suspendu. Des engagements ont été pris, notamment en matière de sécurité et de recrutement. Mais sur le terrain, les difficultés restent bien présentes.
Pour Stéphane Pépin, secrétaire permanent à la CSC Services publics, le problème vient notamment du décalage entre les objectifs de la politique migratoire et les moyens accordés aux centres. La ministre souhaite augmenter leur taux d’occupation, alors que les équipes peinent déjà à assurer toutes leurs missions. Comme le résume le représentant syndical, « l’encadrement en termes de personnel ne suit pas ».
À Vottem, le service des chauffeurs est particulièrement touché. L’un d’eux, qui préfère rester anonyme, explique que son équipe compte 19 agents. Mais entre les maladies, les accidents de travail et les congés, tous ne sont pas présents en même temps. Il manque actuellement sept personnes dans ce service.
Les conséquences se font sentir au quotidien : les agents doivent enchaîner les missions, les heures supplémentaires s’accumulent et les congés deviennent plus difficiles à prendre.
Le problème ne concerne pas seulement la charge de travail. Les chauffeurs assurent notamment des transferts vers les aéroports, les hôpitaux ou entre les prisons et les centres fermés. Ces déplacements doivent respecter des règles de sécurité, avec un nombre d’agents proportionnel au nombre de personnes transportées.
Lorsque les effectifs sont insuffisants, l’organisation de ces trajets devient plus compliquée. Et quand les personnes transportées peuvent se montrer agressives, le manque de personnel prend une autre dimension.
Des agressions de plus en plus fréquentesAu-delà de la charge de travail, la sécurité du personnel est devenue une préoccupation majeure. Stéphane Pépin constate une augmentation des incidents et des agressions contre les agents. Alors que ces faits étaient auparavant ponctuels, ils seraient aujourd’hui presque quotidiens, selon son témoignage.
Les risques auxquels le personnel est exposé ne se limitent pas aux tensions verbales ou aux conflits du quotidien. Certaines agressions laissent des traces physiques durables, avec des blessures parfois graves et des cicatrices. Des agents ont même été poignardés lors d’attaques à l’arme blanche.
Des profils de plus en plus variés dans les centres fermés« C’est depuis que les centres fermés accueillent des personnes qui ont séjourné en prison que les problématiques d’agression ont largement augmenté », estime Stéphane Pépin. À la fin de leur peine, certains ex-détenus y sont transférés dans l’attente d’un éventuel rapatriement.
Mais ils ne sont pas les seuls à nécessiter un accompagnement particulier. Les centres accueillent aussi des personnes souffrant d’addictions, de troubles psychiques ou ayant vécu longtemps dans la rue. Des situations différentes qui demandent une prise en charge adaptée, pas toujours possible dans les infrastructures actuelles. « Ce n’est pas un centre de désintoxication, ce n’est pas un hôpital psychiatrique », rappelle le représentant syndical.
Une relation de confiance mise à l’épreuve par des séjours plus longsÀ Vottem, l’éducateur constate lui aussi une évolution des profils et des situations. Contrairement aux agents chargés de la sécurité, son travail repose notamment sur la relation de confiance qu’il construit avec les résidents. « Ils nous confient leur parcours, leur vie, leurs projets », explique-t-il.
Cette proximité facilite parfois la gestion des situations, mais les éducateurs doivent aussi gérer la vie collective, les différences culturelles et les rapports de force entre résidents.
Il souligne également que les séjours ont tendance à s’allonger. Lorsqu’il a commencé à travailler à Vottem, les résidents restaient généralement deux ou trois mois. Aujourd’hui, certains y passent six, sept mois, voire un an.
Ces séjours prolongés compliquent l’accompagnement et pèsent aussi sur la vie quotidienne dans le centre. Ils soulèvent une question importante : comment maintenir des conditions de vie et de travail acceptables lorsque les personnes restent enfermées plus longtemps et que les équipes manquent déjà de moyens ?
Former davantage, sans désorganiser les équipesLe manque de formation est une autre difficulté soulevée par les travailleurs. Le chauffeur interrogé estime que les agents ne sont pas suffisamment préparés aux situations auxquelles ils peuvent être confrontés, notamment face à des comportements agressifs. Pour Stéphane Pépin, les formations doivent aussi permettre au personnel de mieux faire face à la diversité des situations rencontrées dans les centres.
Mais former davantage les agents reste compliqué lorsque les équipes sont déjà en sous-effectif. Lorsqu’un travailleur part en formation, ses collègues doivent assurer les missions à sa place. Renforcer les équipes apparaît donc comme une condition nécessaire pour améliorer la formation sans alourdir davantage leur charge de travail.
Pas de solution immédiateÀ la suite des discussions d’octobre, la ministre s’est engagée, selon Stéphane Pépin, à remplacer chaque agent qui quitte son poste. Jusqu’ici, seuls un départ sur trois ou quatre était compensé. Mais les recrutements prennent du temps et ne permettent pas de combler immédiatement les postes vacants. Les syndicats n’ont pas non plus obtenu la garantie que l’augmentation du taux d’occupation des centres serait suspendue en attendant une amélioration des conditions de travail.
Revaloriser les salairesD’autres discussions doivent porter sur les rémunérations. Stéphane Pépin rappelle que les barèmes n’ont, selon lui, plus été réévalués depuis près de vingt ans dans la fonction publique fédérale. Une hausse des primes de risque est notamment envisagée. Mais pour lui, ces mesures ne suffiront pas sans un financement plus important des services publics fédéraux.
La suspension de la grève ne signifie donc pas que le problème est réglé. Les syndicats attendent désormais que les engagements annoncés se traduisent par des changements concrets sur le terrain.
Il faut se donner les moyens d’une politique migratoire efficace et humaine.
Un éducateur de VottemLes difficultés dans les centres fermés ne concernent pas seulement les conditions de travail. Réduire la durée des séjours dépend aussi du bon déroulement des procédures de rapatriement.
Pour Stéphane Pépin, il faut donc agir sur plusieurs points à la fois : garantir des conditions acceptables dans les centres et faire en sorte que toute la chaîne du rapatriement fonctionne.
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