Agrégateur de flux

A Bruxelles aussi, les élèves dans la rue

Mammouth - ven, 09/10/2026 - 10:48

A Bruxelles aussi, les jeunes se mobilisent pour la qualité de l’enseignement et l’accessibilité des études.
Voyez le reportage d’Alexandre Deprins, Julie Derèse et Ariane De Cannart.

The post A Bruxelles aussi, les élèves dans la rue appeared first on Mammouth Média.

Les ambulances de la solidarité: quand la Belgique roule pour l’Ukraine

Mammouth - mar, 06/10/2026 - 12:51

24 février 2022, la Russie lance une invasion à grande échelle de l’Ukraine. Alors que des millions de civils fuient les zones de combat, des initiatives de solidarité voient le jour en Belgique. Parmi elles, un groupe d’amis entrepreneurs décide d’acheminer des ambulances en Ukraine.

Vendredi 13 mars 2026. Il est 7 h 30 du matin. Alors que Vilvorde s’éveille lentement, c’est encore le calme plat dans le zoning industriel situé au nord, le long de la Senne. L’endroit est bordé de semi-remorques et d’engins de chantier, un décor habituel pour une zone industrielle. Et pourtant, sur un parking sécurisé, six ambulances attirent immédiatement l’attention. La portière du conducteur de l’une d’elles s’ouvre et un géant de deux mètres à la silhouette élancée en descend. L’homme nous salue de loin et, d’un signe de la main, invite à le rejoindre à bord de l’ambulance. Il s’agit de Patrick Vandervliet, 60 ans. Ce gradué en marketing dirige une clinique vétérinaire, après avoir passé plus de vingt-cinq ans à la tête d’autres entreprises commerciales. S’il se trouve de bonne heure sur ce parking du zoning de Vilvorde, ce n’est pas pour les affaires. Il est en mission. Malgré son calme apparent, les coups d’œil répétés qu’il jette à sa montre trahissent une certaine impatience.

7 h 52, une voiture entre sur le parking, bientôt suivie d’autres véhicules. Des hommes et des femmes en descendent, emmitouflés dans leurs doudounes, bonnets et écharpes. Dans la bonne humeur, ils se regroupent progressivement devant les six ambulances. Au total, une douzaine de personnes ont fait le déplacement, parmi lesquelles quelques jeunes d’une vingtaine d’années. Certains sont de la même famille, d’autres ne se connaissent pas encore.

Très vite, ils entourent Patrick Vandervliet, qui les répartit par binômes, attribue à chaque équipe un véhicule et donne les dernières consignes : conduire prudemment, activer la localisation GPS de son smartphone et la partager avec le groupe afin que chacun puisse suivre la progression du convoi. Il rappelle aussi l’itinéraire et les haltes prévues. Les douze montent ensuite à bord, les moteurs vrombissent et, à 8 h 25, le convoi démarre.

Les ambulances sur le parking de Vilvorde avant le départ. « BEforUkraine », genèse d’une initiative solidaire

Les véhicules arborent de grands autocollants portant la mention « BEforUA », sigle de « BEforUkraine », une association sans but lucratif fondée le 9 mars 2022, treize jours après le début de la guerre en Ukraine. À l’origine de cette initiative se trouve Evrard van Zuylen, ingénieur de formation et entrepreneur belge. Il se souvient du moment où l’idée a germé. À l’époque, il suit les événements à la télévision et se dit que ce qui arrive en Ukraine est tragique. « Il se trouve que j’avais un weekend prévu avec des amis et je leur ai envoyé un message sur WhatsApp disant : “Ne serait-il pas mieux de faire quelque chose pour aider ? Prenons nos voitures, remplissons-les de fournitures médicales et ramenons des réfugiés.” » Ses amis lui répondent alors : « Oui, bien sûr, nous devrions le faire ! »

C’est de cette mobilisation spontanée entre amis issus du monde des affaires que naît « BEforUkraine », dont Evrard devient le président. Quelques jours plus tard, un appel aux dons est lancé sur les réseaux sociaux et la réponse dépasse rapidement les attentes. Grâce aux fonds récoltés, un premier convoi d’une vingtaine de camionnettes chargées de vivres, de matériel et de fournitures médicales est organisé.

Dès le 13 mars 2022, quarante bénévoles prennent le volant vers la frontière polono-ukrainienne. Le voyage dure deux jours. Le matériel est remis à des contacts de confiance, chargés de l’acheminer ensuite vers l’Ukraine. Une fois la cargaison livrée, les véhicules servent au transport de 85 réfugiés vers la Belgique, où les attendent des familles d’accueil. Quelques jours plus tard, l’opération est renouvelée : cette fois, deux bus sont affrétés pour conduire 118 nouveaux réfugiés vers la Belgique.

Des réfugiés aux ambulances

Malgré ces premières opérations réussies, Evrard et ses amis décident rapidement de resserrer le champ d’action de « BEforUkraine » et de privilégier une mission plus ciblée. Reste à déterminer vers quel type d’aide s’orienter. Le professeur Oleksandr Yatsyna, chirurgien-urologue et directeur de l’Institut national du cancer à Kiev, est mis en relation avec l’ASBL par l’ambassade d’Ukraine en Belgique. Il leur soumet une proposition : se concentrer sur l’envoi d’ambulances et de matériel médical. L’afflux massif de blessés de guerre met le système hospitalier ukrainien sous pression, tandis que les besoins en véhicules sanitaires ne cessent de croître.

Si l’idée paraît séduisante, elle soulève d’emblée un défi logistique, car aucun des bénévoles ne sait où ni comment se procurer ces véhicules. L’un d’entre eux décide pourtant de relever le défi : Patrick Vandervliet. « Quand il y a un défi, j’aime bien ! » admet-il en souriant. Pour lui, le choix des ambulances s’impose : « L’avantage d’une ambulance, c’est que c’est incorruptible. Ça ne peut servir qu’à sauver des vies ». À ses yeux, le risque de détournement de cette aide humanitaire s’en trouve ainsi considérablement réduit. De quoi rassurer les éventuels donateurs.

En une poignée de jours, cinq ambulances d’occasion sont achetées, remises à neuf, équipées selon les normes ukrainiennes et chargées de médicaments ainsi que de matériel médical. Le vendredi 25 mars 2022, 16 jours à peine après la création de l’ASBL, elles prennent déjà la route pour la Pologne, conduites par des bénévoles, avant d’être acheminées en Ukraine par des contacts locaux dès le lendemain. Quelques jours plus tard, le ministère ukrainien de la Santé adresse un courrier de remerciement à l’association : « Au nom du peuple ukrainien, nous voudrions vous remercier pour les cinq ambulances que vous nous avez livrées. Nous sollicitons votre aide afin de nous fournir dix ambulances supplémentaires ». Dès lors, les convois se succèdent au rythme de quatre à cinq par an. En juin 2026, l’association a déjà livré 123 ambulances en Ukraine au cours de 23 convois, ainsi que plusieurs bus scolaires et véhicules frigorifiques destinés au transport des défunts.

La solidarité à l’épreuve du temps

Mars 2026. Quatre ans se sont écoulés depuis le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. Alors que le conflit s’enlise et que les perspectives de paix semblent encore lointaines, l’élan de solidarité observé dans les premiers mois de la guerre s’essouffle. Plusieurs associations qui soutenaient l’Ukraine ont depuis cessé leurs activités, faute de bénévoles ou de ressources financières. D’autres poursuivent leur engagement. C’est notamment le cas de « Solidarité Ukraine-Namur » et « Liège-Ukraine, solidarité » et, bien sûr, de « BEforUkraine ».

Depuis le début de la guerre, l’équipe s’est considérablement resserrée : d’une centaine de bénévoles mobilisés dans l’urgence des premiers mois, elle n’en compte plus désormais qu’une petite vingtaine. Seuls quelques membres forment aujourd’hui le noyau dur de l’association et répondent systématiquement présents. Les autres interviennent plus ponctuellement, lorsqu’ils parviennent à se libérer.

Les maillons de la solidarité

Evrard van Zuylen, président de « BEforUkraine », est responsable de la levée de fonds. Au gré de ses rencontres et de ses déjeuners d’affaires, il mobilise son réseau et parvient à convaincre des donateurs de soutenir les actions de l’association. Patrick résume le rôle de son ami : « Evrard s’investit énormément, probablement bien plus que moi. Il arrive à fédérer des gens, à lever des fonds. C’est le porte-parole de son organisation. Il en parle et il en parle bien. Les gens viennent le rejoindre ».

Parmi ces donateurs figurent des industriels, des chefs d’entreprise, des membres de grandes familles belges et certaines des plus grandes fortunes du pays. La plupart préfèrent rester anonymes et l’association ne communique aucun nom par mesure de sécurité. Quelques-uns ont toutefois affiché publiquement leur soutien. C’est notamment le cas du cabinet d’avocats international Osborne Clarke, de la société immobilière Aedificia SA, du Fonds de la Solidarité Solvay, de la société d’investissement Sofina ou encore de l’entreprise biopharmaceutique UCB. Une partie des fournitures médicales provient également de dons faits par plusieurs centres hospitaliers belges, parmi lesquels le CHU de Liège, le Groupe Jolimont de La Louvière ou l’hôpital Erasme d’Anderlecht.

Quentin Berryer, un ami d’Evrard, est l’un des membres fondateurs de l’association, dont il est aussi le trésorier. Cet expert-comptable veille au suivi des comptes de « BEforUkraine » et autorise notamment l’achat d’ambulances lorsque la trésorerie le permet. Cette capacité financière s’explique par les montants levés ces dernières années : selon les comptes annuels déposés auprès de la Centrale des bilans de la Banque nationale de Belgique, « BEforUkraine » a enregistré 314 316 € de produits pour l’exercice 2024, auxquels s’ajoutent 311 114 € cumulés lors des exercices précédents, soit un total de 625 430 €. Avec une ambulance d’occasion coûtant environ 50 000 €, ces ressources permettent à l’association de préparer ses prochains convois, dont trois sont déjà prévus.

Depuis son lancement, l’ASBL bénéficie du soutien de la Fondation Roi Baudouin, qui sécurise la collecte des dons via un compte à projet et permet aux donateurs de bénéficier d’un avantage fiscal. Autre particularité de « BEforUkraine » soulignée par son trésorier : l’association fonctionne sans frais généraux. L’intégralité des fonds collectés est donc consacrée à l’aide humanitaire, tandis que les participants aux convois financent eux-mêmes leurs frais de déplacement, de logement et de restauration.

Patrick Vandervliet orchestre l’achat des ambulances, leur préparation et l’organisation des convois. Il est le seul membre à avoir participé à tous les convois depuis le début de la guerre. « En apportant quelque chose aux autres, j’ai découvert que j’étais mieux moi-même», confie-t-il. « Il y a un côté addictif. Sauver une vie dans sa vie, c’est rare, c’est magnifique. On pense aujourd’hui qu’avec tous ces véhicules, on a dû sauver entre 8 000 et 10 000 vies. C’est un bilan extraordinaire. Sans oublier tous les blessés qui ont été transportés ! ».

Sauver une vie dans sa vie, c’est rare, c’est magnifique.

Patrick Vandervliet, bénévole de l’association « BEforUkraine »

Aux côtés de ces trois hommes, Oleksandr Yatsyna occupe une place essentielle dans cette aventure humanitaire. Ce chirurgien-urologue ukrainien est celui qui a orienté « BEforUkraine » vers l’envoi d’ambulances. Fondateur et président de l’organisation « Mercy & Health », créée en 2016, durant la guerre du Donbass, il fait le lien entre les réalités du terrain et les organisations humanitaires étrangères. C’est généralement lui qui propose l’affectation des ambulances, qu’elles soient destinées à des hôpitaux ou à des unités militaires. Au fil des convois, une solide amitié s’est nouée entre Oleksandr et Patrick.

Evrard van Zuylen, Oleksandr Yatsyna et Patrick Vandervliet. © BEforUkraine Vilvorde, avant le grand départ

Vendredi 6 mars 2026. Une semaine avant le départ du convoi pour l’Ukraine. Il est 16 heures. Patrick Vandervliet est déjà arrivé sur le parking du zoning, accompagné d’Hugues, un autre bénévole. Autour d’eux, aucune ambulance, mais d’imposantes caisses en carton remplies de matériel médical et de kits de premiers secours, ainsi que six générateurs électriques. Les deux hommes discutent du travail, de l’actualité, de l’évolution des combats en Ukraine et, bien sûr, du convoi qui s’apprête à prendre la route.

Au bout d’une demi-heure, une première ambulance fait son entrée sur le parking. Patrick guide le chauffeur et le fait reculer à proximité des fournitures déjà entreposées. Le travail peut commencer. En quinze minutes, à la seule force des bras, le véhicule est chargé d’un générateur électrique et de matériel médical. Pas un centimètre cube n’est perdu.

En attendant les cinq ambulances restantes, Patrick retire les autocollants d’origine du premier véhicule et les remplace soigneusement par le numéro d’urgence 103 utilisé en Ukraine, le symbole de l’étoile de vie, le logo de « BEforUkraine », ainsi qu’une effigie de l’archange Michel, saint patron de Kiev. Un clin d’œil à Oleksandr, dont l’association est installée dans la capitale ukrainienne. Le symbole de la croix rouge, lui, a totalement disparu. Patrick explique qu’il a cessé de l’apposer sur les véhicules, car, des ambulances arborant cet emblème auraient été prises pour cibles par les forces russes.

Patrick Vandervliet décorant une ambulance.

Un dernier autocollant doit être ajouté sur le capot et les portières avant du véhicule : le logo de l’hôpital ou de l’unité militaire destinataire de l’ambulance. Et celui que Patrick vient d’apposer ne passe pas inaperçu : le blason de la brigade Azov, l’une des unités ukrainiennes les plus médiatisées et controversées. Créée en 2014, au début de la guerre du Donbass, l’unité comptait, parmi ses fondateurs, plusieurs militants nationalistes et d’extrême droite. Aujourd’hui intégrée à la Garde nationale ukrainienne, son passé continue néanmoins d’alimenter les débats. Lorsque l’on demande à Patrick quelle est la position de « BEforUkraine » concernant la livraison d’une ambulance à Azov, sa réponse est sans détour : « Si l’ambulance qu’on leur a livrée sauve des vies, même russes, c’est bien. Si on se met à choisir la vie qu’on a envie de sauver, alors on a raté le projet ».

Autre particularité : toutes les ambulances sont immatriculées en France. Si, au début de la guerre, l’association a bien livré quelques ambulances belges et néerlandaises en Ukraine, elle s’est rapidement tournée vers la filière française. Le marché de l’ambulance d’occasion y est beaucoup plus développé et offre un parc de véhicules plus vaste, avec davantage de modèles reconditionnés.
À 16 h 40, les cinq autres ambulances viennent d’arriver sur le parking. Les bénévoles s’activent pour charger les véhicules. Il faut encore les décorer, une tâche dont Patrick s’acquittera seul durant le week-end. Le plus gros du travail reste encore à accomplir avant le départ : les formalités administratives.

Le casse-tête administratif

C’est depuis son bureau, entre les réunions avec ses employés et les appels téléphoniques, que Patrick Vandervliet s’occupe de la préparation administrative des ambulances qui prendront bientôt la route de l’Ukraine. L’homme désigne plusieurs classeurs soigneusement alignés sur une étagère, à proximité de son bureau. Ils contiennent l’ensemble des documents administratifs liés aux convois organisés depuis le début de la guerre. Patrick explique qu’ils lui permettent de garantir la traçabilité de chaque véhicule. Il saisit l’un des classeurs et l’ouvre devant nous. À l’intérieur, des dizaines de blasons d’unités militaires ukrainiennes sont répertoriés. Ces modèles servent à réaliser les autocollants apposés sur les véhicules avant leur départ.

En lien avec l’organisation « Mercy & Health » dirigée par Oleksandr Yatsyna, Patrick prépare les dossiers destinés aux autorités douanières ukrainienne, polonaise et belge. Ceux-ci détaillent notamment les véhicules, leur cargaison, leurs bénéficiaires et l’identité des conducteurs. La préparation administrative d’un convoi prend entre cinq et sept jours de travail, et les derniers documents indispensables n’arrivent parfois que la veille du départ, après 21 heures.

Certains éléments suscitent une vigilance accrue de la part des autorités douanières de chaque pays : la date de validité du matériel médical et des autres fournitures, mais aussi la destination des véhicules. Elles souhaitent s’assurer que les ambulances ne soient pas livrées dans un territoire occupé par les forces russes. À une dizaine de reprises, la douane belge a déjà demandé des informations complémentaires sur ce point avant d’autoriser le départ des ambulances.

Le rôle de Patrick Vandervliet est devenu indispensable au fonctionnement de « BEforUkraine ». « C’est prétentieux de le dire, mais c’est une réalité. À plusieurs reprises, Evrard m’a demandé si je continuais parce que sinon il arrêtait de collecter des donations : il ne saurait quoi en faire. Je pense raisonnablement que d’autres pourraient le faire. Le seul problème, c’est qu’il faut prendre le temps de le faire et de s’organiser, ce qui peut être complexe pour les autres. C’est un investissement en temps conséquent. »

De Vilvorde à Lviv : la patience à l’épreuve des douanes

Une fois tous les aspects administratifs réglés, les six ambulances partent en direction de l’Ukraine avec, à leur bord, des fournitures médicales et douze bénévoles. Patrick, Evrard, Quentin et leurs épouses sont de la partie, de même que des donateurs accompagnés de leurs proches. Trois jours de route attendent le groupe. L’itinéraire et le planning sont toujours les mêmes depuis le premier convoi : le vendredi, les ambulances roulent jusqu’en Allemagne. Le samedi soir, elles atteignent Rzeszów, une ville polonaise située non loin de la frontière ukrainienne. Et le dimanche à midi, elles traversent la frontière pour rejoindre Lviv.

Dans ce périple, le passage le plus délicat est le poste-frontière de Medyka entre la Pologne et l’Ukraine. On sait quand on y arrive, mais jamais quand on en repart. Le passage de la frontière dure, en moyenne, entre trois et quatre heures, mais peut parfois s’étirer jusqu’à huit heures en fonction du trafic et, surtout, de l’ampleur des contrôles menés par les autorités. « C’est épouvantable ! » soupire Patrick. Les Belges sont attendus à Lviv à 13 heures par Oleksandr et son équipe, ainsi que par des militaires ukrainiens chargés de récupérer et d’acheminer les véhicules jusqu’à leur lieu d’affectation. À Lviv, l’organisation « Mercy & Health » a prévu un accueil minutieusement orchestré : remise des véhicules, déjeuner de travail et visites. Mais tout dépend désormais des formalités douanières.

L’attente commence avant même l’entrée dans le complexe, sur une voie d’accès où camions, voitures et autocars patientent déjà en file. Tous les regards se tournent vers un feu de signalisation. Dès qu’il passe au vert, les moteurs redémarrent et le convoi avance lentement. Un douanier polonais indique dans quel couloir s’engager, puis, une fois les véhicules immobilisés, le contrôle peut commencer. Les bénévoles remettent leurs passeports à un douanier, qui les emporte bientôt dans un poste de contrôle pour vérification. Les Belges patientent tant bien que mal : certains discutent, tandis que d’autres lisent un livre ou consultent leurs téléphones.

Patrick présente aux autorités les documents administratifs des véhicules, soigneusement rédigés en français, anglais, polonais et ukrainien. Les douaniers entament l’inspection des ambulances et de leurs cargaisons. Le bénévole croise les doigts pour que les douaniers ne lui demandent pas de faire peser les véhicules. Par le passé, cela a déjà considérablement retardé le convoi… Heureusement, Patrick n’est pas seul face aux douaniers polonais : il est aidé par Gérard de La Salle, un entrepreneur français actif dans le secteur agricole en Ukraine, qui rejoint le convoi à Rzeszów. Bénévolement, l’homme fait office de « facilitateur » : il parle couramment le polonais et l’ukrainien, connaît parfaitement les procédures et contribue à débloquer des situations administratives parfois complexes. Patrick l’a rencontré au début de la guerre, alors que Gérard accompagnait déjà d’autres associations humanitaires. Depuis, ils collaborent à chaque convoi.

Au terme d’une longue attente, les autorités polonaises autorisent le convoi à reprendre sa route. Place maintenant au complexe douanier ukrainien. À quelques centaines de mètres, le changement de décor est saisissant : aux infrastructures polonaises modernes et fonctionnelles succèdent des installations plus rudimentaires, faites de tôle et de béton. Les mêmes formalités reprennent, entre vérification des passeports et inspection des véhicules. Finalement, les douaniers ukrainiens donnent leur accord. Le convoi peut poursuivre sa route avec une heure et demie de retard sur l’horaire initialement prévu.

Lviv, une ville en guerre

Après trois jours de voyage, les bénévoles arrivent enfin à Lviv. Dans la ville ukrainienne, le calme règne en apparence. Située à l’extrême-ouest du pays, loin du front, la cité n’a plus connu d’alerte aérienne depuis plusieurs jours. Tandis que les étudiants envahissent les bars du centre-ville, quelques touristes déambulent paisiblement sur la place Rynok, le cœur historique de la ville.

Rien ne semble rappeler que Lviv est en guerre. Et pourtant, au détour d’une ruelle, un imposant cortège militaire accompagne le cercueil d’un soldat tombé au combat jusqu’à une église où un office religieux est célébré en sa mémoire. Un peu plus loin, face à l’Opéra, des femmes accompagnées de quelques enfants manifestent pour réclamer une loi définissant la durée du service militaire des hommes mobilisés, tandis qu’à proximité se tient un rassemblement d’amputés de guerre. Le long des grands axes de la ville, de nombreux panneaux publicitaires invitent la population à rejoindre les rangs de l’armée.

Vassil, de l’usine au front

La remise des ambulances aux Ukrainiens est prévue près d’un parc situé à proximité de la cathédrale Saint-Georges, un imposant édifice de style baroque datant du XVIIIe siècle. Au pied du monument, un petit comité d’accueil prend progressivement place. Oleksandr Yatsyna et son équipe ne sont pas encore là, mais d’autres personnes en tenue civile sont déjà sur place. Leurs chaussures de combat et leurs sacs à dos kaki trahissent leur identité : ce sont des militaires ukrainiens venus récupérer les ambulances destinées à leurs unités. Parmi eux, il y a Vassil. L’homme est originaire de Vinnytsia, dans le centre-ouest du pays. Père de quatre enfants, il s’est engagé volontairement dans l’armée dès les premiers jours de la guerre. Après avoir servi dans une unité de combat, il est devenu chauffeur dans une unité médicale. Avant-guerre, il travaillait dans une usine de fabrication de stores. Aujourd’hui, son unité opère non loin de Sloviansk, l’un des points chauds du front. Lorsqu’on lui demande comment se passent les choses là-bas, il mime simplement des tirs en rafale.

Vassil montre la photo d’une jeune femme d’une vingtaine d’années au visage sévère. Elle porte un treillis militaire et tient un fusil d’assaut. « C’est le médecin de mon équipe », indique-t-il. Il zoome alors sur son arme, dévoilant des fleurs attachées au canon. « Les filles resteront toujours des filles. Les fleurs leur appartiennent ! » ajoute-t-il en riant. Il nous montre ensuite une vidéo où elle s’essaie au lance-roquettes. « Nous apprenons à tirer avec toutes sortes d’armes, et une femme médecin doit être capable de le faire aussi », explique-t-il.

Au cœur de l’évacuation des blessés

Le militaire décrit ensuite comment les soldats blessés au front sont évacués et à quel moment les ambulances interviennent dans ce processus. Lorsqu’un homme est blessé, lui-même ou ses camarades lui prodiguent les premiers soins. La priorité absolue est d’arrêter les hémorragies, première cause de décès évitable sur le champ de bataille. Une fois cette première étape franchie, il est emmené par ses frères d’armes ou par un robot jusqu’à un moyen d’évacuation : voiture blindée, jeep ou véhicule de transport de troupes. Cette évacuation peut durer plusieurs heures, voire plusieurs jours, selon la proximité du blessé avec les lignes russes. « L’équipement actuellement utilisé, même celui qui répond aux normes de l’UE, n’est pas adapté à notre réalité. Dans notre situation, il nous est parfois impossible d’évacuer un soldat blessé avant plusieurs jours, même en recourant à un robot. C’est donc l’infirmier de combat sur place qui se bat pour lui sauver la vie », explique Vassil. Il arrive que des soldats périssent, faute d’avoir pu être évacués à temps.

Dans notre situation, il nous est parfois impossible d’évacuer un soldat blessé avant plusieurs jours.

Vassil, chauffeur d’ambulance militaire ukrainien

Une fois à bord d’un véhicule, le blessé est extrait de la zone de combat pour rejoindre un point de stabilisation à proximité du front. C’est sans doute l’étape la plus dangereuse du processus, car les drones russes quadrillent la zone et sont à l’affût de la moindre cible. Dans le point de stabilisation, des médecins et infirmiers militaires s’affairent autour du blessé et lui prodiguent des soins plus avancés, comme des transfusions sanguines ou une chirurgie d’urgence limitée. C’est à ce stade que les ambulances conduites par Vassil et ses homologues interviennent : elles transportent le blessé ainsi stabilisé vers les hôpitaux situés à l’arrière, où il recevra les soins les plus spécialisés.

Même si les ambulances ne sont pas situées directement sur la ligne de front, certaines sont malgré tout endommagées ou détruites par les forces russes. « On a perdu des véhicules qui ont été mitraillés, qui ont explosé. Il y en a deux qui ont explosé dans un hôpital qui a été bombardé », explique Patrick. À la guerre, les ambulances tombent sous les tirs, comme les hommes.

Une nouvelle vie pour les ambulances

Alors que Vassil termine ses explications, Oleksandr arrive. Autour de lui s’affaire une petite équipe chargée de la communication de « Mercy & Health » sur les réseaux sociaux. L’une des principales chaînes de télévision ukrainiennes est là aussi pour couvrir l’arrivée des ambulances. Depuis le début de la guerre, chaque convoi fait l’objet d’un reportage.

À 14 h 30, les six ambulances font leur entrée sur la petite place qui borde le parc, sous le regard surpris des passants, et se garent côte à côte. Les bénévoles en sortent, visiblement soulagés d’être arrivés à destination. Oleksandr se dirige vers eux et de chaleureuses poignées de main se multiplient. Bientôt, les bénévoles se regroupent devant les véhicules et le médecin ukrainien entame, en anglais, un bref discours pour les remercier de l’aide apportée à son pays. Belges et Ukrainiens s’applaudissent mutuellement, puis une photo de groupe est prise avec les militaires. Les bénévoles sont ensuite invités à suivre l’équipe de « Mercy & Health » pour une courte visite de la cathédrale. Pendant ce temps, Patrick et Evrard répondent aux questions des journalistes, tandis qu’Oleksandr joue les traducteurs entre ses amis et la presse. Après ce rituel bien rodé, les trois hommes peuvent présenter les véhicules aux soldats ukrainiens et leur détailler le contenu de la cargaison.

Belges et Ukrainiens posent devant les ambulances lors de la remise des véhicules. De gauche à droite : Evrard van Zuylen (1er), Quentin Berryer (2e), Oleksandr Yatsyna (8e), Gérard de La Salle (12e) et Vassil (16e). © Cédric Leloup

Vassil est visiblement heureux et ému devant l’ambulance attribuée à son unité. Il la contemple longuement avant de lancer, un large sourire aux lèvres : « Elle est magnifique ! Nous sommes reconnaissants envers nos partenaires étrangers pour le soutien qu’ils nous apportent ». Il se tourne vers Patrick et Evrard. Il a justement un cadeau spécial à leur remettre au nom de son unité : une grande plaque en bois sculptée sur laquelle sont gravés des mots de remerciement à l’attention de « BEforUkraine ». Après une accolade fraternelle, il monte à bord de son nouveau véhicule et allume le moteur.

Tous les véhicules et leurs nouveaux conducteurs quittent la place et se dispersent rapidement. Pour les ambulances, le voyage est loin d’être terminé. Toutes ne prendront cependant pas la même direction. L’une d’elles soutiendra une collectivité locale à Soumy, tandis qu’une autre servira un hôpital dans la région de Tchernihiv. Un troisième véhicule rejoindra la 18ᵉ brigade de la garde nationale ukrainienne, l’unité de Vassil, à Sloviansk, dans l’est du pays. La remise des véhicules n’aura duré que quarante-cinq minutes, sans faste et sans qu’aucun officiel ne se soit déplacé pour l’occasion.

Émouvoir pour mobiliser

Une fois la visite de la cathédrale terminée, les bénévoles s’engouffrent dans un grand van en compagnie d’Oleksandr et de son équipe. Ils se dirigent vers le centre-ville. Après cette matinée bien remplie, ils n’ont qu’une envie : s’attabler autour d’un bon repas. Oleksandr a tout prévu. Il les emmène dans un restaurant traditionnel ukrainien où les attend un repas typique, ponctué de nombreux verres levés en l’honneur des Belges. Mais l’heure n’est pas uniquement à la détente. Après ce repas convivial, l’ambiance change du tout au tout. Oleksandr entame alors une présentation, illustrée par des images prises sur le terrain, dont certaines se révèlent particulièrement difficiles à regarder, raconte Evrard. Il leur montre comment leurs ambulances sont utilisées au quotidien et expose les besoins les plus urgents de l’Ukraine. Il est même arrivé qu’un amputé de guerre se joigne à lui pour témoigner de son évacuation en ambulance et rappeler le rôle crucial de ces véhicules dans la survie des blessés. Les bénévoles prennent alors la mesure de l’ampleur des besoins.

Il est près de 19 heures lorsque le groupe reprend la route. Direction le cimetière de Lytchakiv, souvent considéré comme le Père-Lachaise ukrainien. Le site reste très fréquenté, même en temps de guerre. Ses 42 hectares racontent à eux seuls l’histoire mouvementée de la ville. Les tombes polonaises richement décorées côtoient les sépultures soviétiques aux lignes épurées et celles des Ukrainiens. Dans les parties les plus anciennes, la nature a repris ses droits et la visite s’apparente davantage à une promenade en forêt. Mais ce n’est pas devant ces tombes chargées d’histoire qu’Oleksandr conduit ses invités. Le groupe se dirige 500 mètres plus loin, vers une autre partie du complexe : le cimetière des Héros, une annexe de Lytchakiv dédiée aux soldats ukrainiens morts au combat depuis février 2022.

À chaque fois qu’on vient, le cimetière a doublé de taille.

Evrard van Zuylen, président de « BEforUkraine »

Devant les yeux médusés des Belges, un millier de tombes en bois s’alignent à perte de vue. Un spectacle saisissant. Quatre couleurs dominent ce paysage hors du commun : le bleu et le jaune de l’Ukraine, mais aussi le rouge et le noir associés aux mouvements nationalistes ukrainiens. Dans un silence de cathédrale, seulement troublé par le claquement des drapeaux au vent et le bruit des pas sur le gravier, les bénévoles déambulent durant quarante-cinq minutes entre les tombes. Ils y croisent des familles venues rendre hommage aux défunts, mais aussi des femmes entièrement vêtues de noir, assises auprès de la tombe d’un mari ou d’un fils. « Ce n’est pas très gai à voir, parce qu’à chaque fois qu’on vient, le cimetière a doublé de taille », glisse Evrard.

Une fois le tour du cimetière achevé, les bénévoles remontent en silence dans le van. Direction la place Rynok où les attend un dernier verre de l’amitié. En chemin, certains nous confient avoir été profondément touchés par ce qu’ils viennent de voir et soulignent l’importance de continuer à soutenir l’Ukraine. « C’est une claque de voir ça », souffle Patrick, pourtant habitué des lieux.

Ces moments vécus sur place ne sont pas le fruit du hasard. De l’aveu même d’Evrard, ils participent à une stratégie assumée par « BEforUkraine » pour entretenir la mobilisation autour de son action, fidéliser ses soutiens et susciter de nouveaux engagements. Ceux qui souhaitent aider sont invités à conduire les ambulances jusqu’à Lviv, à rencontrer les partenaires ukrainiens, à découvrir le cimetière des Héros et, surtout, à raconter cette expérience une fois de retour en Belgique. Certains continuent à soutenir l’ASBL après leur voyage, tandis que d’autres participent aux convois suivants, à l’image d’Agnès, une jeune infirmière d’une vingtaine d’années dont le père est donateur, et qui effectue déjà son deuxième périple avec l’association.

Sur le chemin du retour

Une fois arrivés dans le centre historique de Lviv, le groupe entame une courte visite des lieux avec Oleksandr comme guide. L’homme emmène les bénévoles dans un café de la place Rynok, plongé dans une ambiance survoltée : un groupe de rock local chante ses meilleurs morceaux devant une salle comble et sous l’œil amusé des Belges. Les bénévoles ne font pourtant que passer, car Oleksandr les invite rapidement à rejoindre les sous-sols du bâtiment, où l’atmosphère se fait plus tamisée. Une dernière surprise les attend : un serveur prépare devant eux un café flambé, dont les flammes éclairent brièvement la salle.

Il est 21 h 15 quand le petit groupe prend congé de ses hôtes ukrainiens et remonte dans le van en direction du poste-frontière de Medyka, après une journée riche en rencontres, en découvertes et en émotions. Patrick s’enfonce dans le siège passager pour étendre ses grandes jambes. Il semble enfin relâcher la pression. Et pour cause. Après des jours de travail acharné, un long voyage à bord des ambulances et un passage éprouvant à la douane, le convoi est finalement arrivé à destination. Lorsqu’on lui demande comment il se sent après cette aventure, il répond simplement : « Crevé, mais la mission est accomplie ! ».

Le van arrive au poste-frontière à 22 h 45. Les bénévoles en descendent et s’engagent à pied dans les contrôles frontaliers entre l’Ukraine et la Pologne. Contrairement à l’aller à bord des ambulances, le passage de la frontière au retour ne prend qu’une vingtaine de minutes à peine. Du côté polonais, des taxis commandés par Evrard attendent déjà les Belges et les conduisent en une heure et demie jusqu’à un hôtel situé aux environs de Rzeszów. Après un bon repas et un dernier verre, les bénévoles peuvent enfin se reposer. Demain, ils prendront l’avion pour regagner la Belgique avec le sentiment d’avoir mené leurs ambulances à destination. Quant aux véhicules, ils poursuivent leur mission : sauver des vies, car à l’est, la guerre continue.

The post Les ambulances de la solidarité: quand la Belgique roule pour l’Ukraine appeared first on Mammouth Média.

L’IA à l’école : qu’a-t-on à apprendre ?

Mammouth - lun, 05/10/2026 - 10:37
Un podcast qui interroge la place à donner à l’intelligence artificielle dans l’enseignement secondaire

Ce podcast est parti d’un simple questionnement, comment les élèves utilisent l’IA à l’école ? Sans y être, il est difficile de savoir ce qui se joue derrière les bancs d’école avec ce nouveau cerveau à portée de main. L’idée était donc d’aller à la rencontre des jeunes pour mieux comprendre leur utilisation, mais aussi leurs réflexions et leur relation aux outils d’intelligence artificielle générative. 

Et rapidement d’autres questions sont apparues : qu’est-ce que l’IA change dans la manière d’apprendre ? Comment l’école s’adapte-t-elle ? Quelles sont les perspectives d’une école où l’on apprend l’IA ? On explore ces thèmes à travers deux épisodes de podcast où témoignent élèves et experts.

The post L’IA à l’école : qu’a-t-on à apprendre ? appeared first on Mammouth Média.

Hainaut: data centers vs riverains

Mammouth - lun, 05/10/2026 - 10:28
Projet de data center de Google dans le Hainaut : des autorités communales accueillantes, un coup de frein ministériel et des citoyens mobilisés

Les data centers de Google sur le site Ecopole, situé à cheval entre Farciennes, Aiseau-Presles et Sambreville, suscitent de nombreuses interrogations. Si plusieurs citoyens et collectifs se sont mobilisés contre le projet de pompage d’eau dans la Sambre, leurs préoccupations dépassent aujourd’hui la seule question de l’eau.

Pour plusieurs habitants de la région, le refus du pompage dans la Sambre par le ministre wallon des Infrastructures, François Desquesnes, cet été, ne constitue pas un aboutissement, mais une étape dans une mobilisation plus large autour de l’implantation de Google à l’Ecopole, un parc d’entreprises à vocation écologique

Préoccupés par les conséquences environnementales, sociales et éthiques du projet, ils comptent rester mobilisés, quelle que soit la décision de Google quant à la suite du développement de son data center. Pour comprendre leurs inquiétudes, il faut revenir au projet initial et à son évolution.

Un projet à un milliard d’euros

Le premier bâtiment du campus Google, dont la première pierre avait été posée en avril 2024 sur le parc d’activités économiques de l’Ecopole, est désormais terminé.

À l’origine, Google prévoyait trois centres de données équipés d’un système de refroidissement par air. En novembre 2025, le géant américain a toutefois introduit une modification de son projet. Les deux bâtiments restant à construire doivent finalement être regroupés en un seul centre, plus important, dont le système de refroidissement reposerait notamment sur l’utilisation de l’eau de la Sambre.

Le projet prévoyait un prélèvement pouvant atteindre 600 m³ d’eau par heure dans la rivière, avec le rejet d’une partie de cette eau après utilisation. La demande avait reçu un avis favorable de l’administration wallonne des voies hydrauliques avant d’être contestée.

C’est cette modification du système de refroidissement qui a cristallisé une partie de la mobilisation citoyenne.

« Nous ne sommes pas technophobes »

La décision du ministre fait suite à un recours citoyen introduit par plusieurs riverains, parmi lesquels le collectif Carafe 2.0 et Stop Data Center Belgique. Créé par cinq citoyens à la suite de plusieurs mobilisations locales, Carafe 2.0 s’est notamment penché sur les conséquences du projet. Parmi ses membres figurent Samuel Melchior et son épouse, tous deux originaires de la région et directement concernés par l’implantation de ce data center. 

Samuel insiste sur un point : leur opposition ne relève pas d’un rejet de la technologie. Ce qui les inquiète, explique-t-il, ce sont les conséquences environnementales, sociales et éthiques du projet.

Le collectif s’est notamment penché sur la consommation d’eau, l’échauffement potentiel de la Sambre, la biodiversité, les eaux souterraines, la consommation électrique et l’artificialisation des sols.

Pour Sébastien, un autre habitant de la région, c’est aussi la cohérence du projet avec la vocation même de l’Ecopole qui l’interpelle. Le parc d’activités économiques a été conçu autour des principes du développement durable et de l’économie circulaire. Dès lors, il s’interroge sur la compatibilité de l’implantation des data centers et de leurs infrastructures avec les ambitions environnementales affichées par le site.

Pour les autorités locales, le regard porté sur le projet est différent

Interrogé par l’Avenir, Dominique Grenier, le bourgmestre socialiste d’Aiseau-Presles, dit comprendre la décision du ministre. Il estime toutefois qu’un retour au refroidissement par air serait difficilement envisageable. Selon lui, Google devrait pouvoir trouver d’autres solutions.

À Farciennes, le bourgmestre Hugues Bayet se montre également favorable à l’implantation du géant américain. Pour lui, le projet représente notamment une rentrée fiscale et une perspective de redynamisation économique pour le territoire. La commune et Le Forem ont par ailleurs organisé trois Job Days ainsi que des formations spécifiques, notamment dans les domaines de l’électricité et de la sécurité, afin de préparer la main-d’œuvre.

« On peut revenir à l’époque de la petite maison dans la prairie »

Pour Hugues Bayet, les data centers répondent à un besoin incontournable de la société numérique. « On peut revenir à l’époque de la petite maison dans la prairie et ne plus avoir de data center. Je ne suis pas sûr que ce soit la volonté de nos concitoyens qui ont tous un téléphone, qui sont tous en train de regarder des films, des jeux et cetera. Il faut bien stocker ces informations quelque part. »

Pour le bourgmestre, la question est également celle de la souveraineté numérique. Il se dit soulagé que ces données soient stockées en Europe plutôt que de dépendre d’infrastructures situées aux États-Unis ou en Chine.

Sur le plan environnemental, Hugues Bayet rappelle également que l’Ecopole impose des exigences importantes aux entreprises qui s’y installent. Le parc d’activités avait justement été pensé, explique-t-il, pour rompre avec le passé industriel du site et éviter l’arrivée d’entreprises fortement polluantes. 

Ces critères sont-ils suffisants ? Pour l’organisation environnementale Canopea, ils sont «tout à fait anecdotiques» au regard du fort impact environnemental de ce type d’infrastructures. Le système de récupération de chaleur prévu pour le data center de Farciennes, par exemple, n’aurait jamais été raccordé et resterait, selon Canopea, «sur papier».

Du côté des riverains, cette justification environnementale ne convainc pas davantage. Samuel Melchior, membre du collectif Carafe 2.0, s’interroge notamment sur le choix du site. Il juge difficilement compréhensible qu’un projet industriel de cette ampleur, aux conséquences environnementales qu’il estime importantes, puisse être implanté à proximité immédiate de la réserve naturelle de Bagnolet, qui abrite une riche biodiversité locale, sur la rive opposée de la Sambre.

Un refus qui ne clôt pas le dossier

De tous les enjeux posés par les data centers, la question de l’eau est la plus critique, et c’est elle qui est à l’origine du coup d’arrêt prononcé par le ministre Desquesnes cet été. Le ministre a notamment invoqué la nécessité de définir une hiérarchie dans les usages de l’eau, dans un contexte marqué par le changement climatique et un risque accru de sécheresse. Les besoins de la population et certains impératifs de sécurité, comme le refroidissement de la centrale nucléaire de Tihange, doivent selon lui être considérés comme prioritaires.

Cette décision ne met toutefois pas nécessairement un terme au dossier. Google dispose d’un délai de 60 jours à compter de la notification de la décision pour, le cas échéant, introduire un recours devant le Conseil d’État.

Contacté à ce sujet, Google confirme avoir reçu la décision ministérielle et indique en examiner attentivement le contenu. La suite du projet dépendra donc des éventuelles démarches de l’entreprise.

Malgré le refus du pompage de l’eau dans la Sambre, Sébastien, tout comme Samuel, restent préoccupés par la suite du projet. Ils considèrent cette décision comme une étape, plutôt qu’un aboutissement, et craignent que leur mobilisation ne suffise pas à infléchir durablement le projet face aux autorités locales et aux moyens considérables dont dispose le géant américain. Pourtant, l’action de Carafe 2.0 a démontré qu’une analyse citoyenne rigoureuse des dossiers pouvait bousculer des décisions administratives que l’on croyait acquises.

The post Hainaut: data centers vs riverains appeared first on Mammouth Média.

Déchets : où installer les espaces-tri à Bruxelles ?

Mammouth - lun, 05/10/2026 - 10:01
Comment concilier propreté et aménagement de l’espace public

Photo: Clara Da Conceiçao Severino

Une réforme de la propreté publique se prépare en Région bruxelloise. À partir de 2027, le système de collecte doit progressivement évoluer avec le développement des espaces-tri, ces points d’apport où les habitants peuvent déposer leurs déchets. Au total, 120 espaces-tri sont annoncés. Mais dans une capitale où chaque espace compte, une question persiste : où les installer ?

Une réforme, un objectif

Cette réforme a un objectif bien précis qui est d’améliorer la propreté à Bruxelles tout en simplifiant la vie des Bruxellois. Pour Audrey Henry (MR), secrétaire d’État bruxelloise en charge de la Propreté publique, il faut passer par une modification du système actuel : « Bruxelles souffre de la malpropreté et les Bruxellois aussi. Le système actuel a atteint ses limites et le statu quo ne permet plus d’améliorer suffisamment la situation. Il faut donc innover, changer et faire évoluer notre manière d’organiser la propreté publique pour améliorer concrètement la qualité de vie dans les quartiers. »

Deux quartier « pilotes » pour tester le système

La réforme prévoit une phase test dans deux quartiers bruxellois dits, »pilotes », qui doivent encore être sélectionnés après un appel à candidatures auprès des communes. Deux communes, Saint-Josse et Ixelles, se sont portées candidates pour faire l’un de leurs quartiers, un quartier « pilote » lors de cette phase test. Dans ces quartiers, les habitants déposeront leurs sacs blancs et oranges dans les espaces-tri, tandis que les sacs jaunes et bleus continueront à être collectés en porte-à-porte.

La question de leur emplacement reste ouverte. Les communes et Bruxelles-Propreté devront analyser les rues pour déterminer où les installer. « Cette phase test doit justement permettre d’identifier les difficultés éventuelles », explique Audrey Henry, avant d’envisager un déploiement à toute l’échelle régionale.

Le système a déjà été expérimenté à plus petite échelle, notamment à Erasmus Gardens à Anderlecht. La secrétaire d’État en tire un bilan très positif. Jusqu’ici installés notamment au pied d’immeubles ou dans des ensembles résidentiels denses, les espaces-tri seront désormais testés à l’échelle de quartiers entiers.

À Ixelles, Akarova comme cas concret


À Ixelles, Geoffroy Kensier, échevin de la Propreté publique, imagine bien le quartier Akarova situé au sud de la commune comme un quartier pilote. Environ 1 000 personnes y vivent dans quelque 300 logements sans local poubelle. Des centaines de sacs doivent potentiellement être sortis dans l’espace public chaque semaine. Ce qui suscite l’inquiétude de l’échevin et explique pourquoi il veut solutionner le problème à cet endroit précis : « Cela ne va pas du tout, on est en plus dans un espace très boisé donc il y a des corneilles, il y a des renards qui détruisent le sac. »

Un espace-tri permettrait aux habitants de déposer leurs déchets quand ils le souhaitent. Mais son installation implique une prise de décision. À Akarova, Geoffroy Kensier envisage la suppression d’une ou deux places de parking. « Je pense que ça en vaut la peine », affirme-t-il.

Mais la question de savoir si tous les quartiers d’Ixelles dispose de suffisamment d’espace pour accueillir les espaces-tri, s’ils viennent à être enterrés dans le sol, amène un autre souci. Un problème relevé par Geoffroy Kensier : « Dans le bâti Ixellois, il y a des petites rues, des petites maisons, ce n’est pas facile de trouver des endroits et c’est clair qu’on va devoir utiliser l’espace public pour mettre ces bulles enterrées. Et donc, il va y avoir un conflit entre est-ce que c’est la place de stationnement ? Est-ce que c’est l’endroit où il y avait un banc ? Est-ce que c’est là où il y a un parking vélo ? ça va être un choix, ça c’est sûr.« 

Dans les quartiers existants, la place est comptée

La difficulté est aussi technique. Bruxelles-Propreté travaille déjà avec des conteneurs enterrés, notamment dans de nouveaux projets immobiliers où leur emplacement peut être prévu dès la conception. La nouvelle phase test sera plus complexe puisqu’il faudra intégrer les espaces-tri dans des quartiers déjà construits.

Installer un conteneur enterré nécessite notamment de tenir compte des « impétrants », c’est-à-dire des conduites, câbles et autres réseaux présents sous la voirie. La configuration du sous-sol peut donc limiter les emplacements possibles. Lorsque l’installation souterraine n’est pas envisageable, Bruxelles-Propreté peut se tourner vers des conteneurs aériens, installés en surface.

Une solution qui peut aussi créer des nuisances

Trouver de la place ne sera pas le seul défi. Les espaces-tri peuvent devenir des lieux de dépôts clandestins. « C’est un grand danger, c’est un grand risque », reconnaît Adel Lassouli, porte-parole de Bruxelles-Propreté, qui évoque notamment la possibilité de caméras pour les dissuader.

Geoffroy Kensier partage également cette inquiétude. Pour lui, leur emplacement devra bénéficier d’un « contrôle social très fort » afin d’éviter que des déchets soient abandonnés à côté.

Les espaces-tri doivent permettre de réduire les sacs qui encombrent les trottoirs. Mais leur déploiement pose une autre question d’aménagement : dans une capitale où l’espace public est déjà convoité, améliorer la propreté implique aussi de décider quelle place Bruxelles est prête à leur céder.

The post Déchets : où installer les espaces-tri à Bruxelles ? appeared first on Mammouth Média.

La mort aussi a un code postal

Mammouth - jeu, 01/10/2026 - 11:25

Photo (CC) : Oumou Kayiri Diallo

Dans la mort comme dans la vie, on n’échappe pas à sa classe sociale

À Dampremy, section populaire de Charleroi, les tombes sont souvent modestes, parfois à l’abandon. À Loverval, village aisé de Gerpinnes, les sépultures sont imposantes et soignées. Est-on toujours traité dans la mort comme on l’a été dans la vie ?

18 heures, c’est l’heure à laquelle le cimetière de Dampremy est censé fermer ses portes, mais le portail n’a pas bougé depuis trois ans, depuis la mort de son fossoyeur attitré. Un homme, une femme, un scooter et des bouteilles de rosé plein le sac arrivent au cimetière. Pas là pour les morts, mais venus pour un apéro dans un cadre calme. « On aime bien le cimetière de Dampremy, c’est calme », avouent-ils. Ils y viennent fréquemment et ne croisent pas grand monde. L’un d’eux ajoute : « Curieusement, il y a toujours de nouvelles fleurs. Mais on n’y voit jamais personne. » C’est ça, le cimetière de Dampremy. Un cimetière où les tombes s’effritent sous le poids du temps, envahies par la mousse. Le sol fissuré, les sépultures qui s’inclinent lentement, la terre boueuse, le panneau affichant le plan du cimetière complètement effacé. La maison du dernier fossoyeur, collée au cimetière, est elle aussi scellée, devenue un mur d’exposition d’affiches. Un cimetière laissé à l’abandon, où les fossoyeurs ne se manifestent plus qu’au moment des inhumations.

A Gerpinnes, une commune collée à celle de Charleroi, dans le quartier de Loverval,le cimetière est entretenu. D’un côté une école, de l’autre des maisons bourgeoises aux devantures impeccables. Ici, les allées sont soignées, les tombes droites, le marbre poli. Pour les plus modestes, une simple croix de bois plantée en terre. À quatre kilomètres de Dampremy, Loverval, secteur prisé de Gerpinnes, le fossoyeur et l’administrateur communale font leur ronde. Première chose qu’ils disent sur la ville voisine : « Nous n’avons rien à voir avec les cimetières de Charleroi. »

À chacun sa place

À Loverval, le cimetière a été construit à côté de l’église Saint-Hubert, datant du XVIᵉ siècle est aujourd’hui en excellent état. Tout est ici entretenu, méticuleusement, à sa place : les allées dégagées, les mauvaises herbes absentes, les tombes droites. Le cimetière ne fait pas exception : il s’inscrit naturellement dans ce quartier. Jonathan se charge des cimetières de Loverval avec son collègue Julien depuis six ans. Ensemble, ils s’occupent des dix cimetières de la commune. Parallèlement, la commune effectue un contrôle régulier. La gestion du cimetière de Loverval ne s’arrête pas à l’entretien. Elle se lit dans le plan même du cimetière. Dès l’entrée, sur l’axe principal : les notables, les familles bourgeoises. Plus loin, au centre, se trouvent les sépultures modestes. Dans la mort comme dans la vie, chacun a sa place, prédéfinie par la commune.

Un matin, un fonctionnaire municipal sillonne les allées, s’assurant que les ouvriers ont nettoyé et désherbé les tombes désignées, suite à la demande des familles. Dans les allées, les anciens combattants côtoient les arrivants récents. Carine Geerts, écrivaine de dix romans, repose dans une tombe en marbre. Ses proches ont réuni ses œuvres en deux tomes pour préserver sa mémoire. Plus loin repose Jean-Yves Roquet, opticien réputé de Charleroi et président du club Charleroi 21.

Une tombe se démarque, un champ de lavande appartenant à la famille de l’avocat Rousseaux s’étend autour de la sépulture. À quelques mètres du cimetière, la maison familiale en est également entourée. Comme si cette fragrance traçait un chemin invisible entre les vivants et leurs défunts. À Loverval, la différence de classe sociale se ressent jusque dans la mort. Certains finissent dans un ossuaire, quand leur concession expire. Parmi les visiteurs, les jeunes générations se font de plus en plus rares ; on n’y voit encore que les proches des défunts. Une femme d’un certain âge se présente avec sa fille : voiture grise, coffre rempli de fleurs de printemps. Elle vient fleurir la tombe de son mari, sur le marbre, quelques mots gravés : Il était parti contre son gré.

La mort elle-même oubliée

À l’origine, Dampremy est un quartier ouvrier où des travailleurs venus de toute l’Europe se sont entassés dans de petites maisons et ont noué des amitiés. La fermeture des mines n’a pas été qu’une perte d’emploi : c’était la perte du seul univers qu’ils aient jamais connu. Aujourd’hui, le quartier en porte encore les séquelles : on y meurt plus jeune qu’à Loverval. Revenu, chômage, niveau d’instruction, conditions de logement : ces facteurs, plus défavorables à Dampremy, expliquent l’essentiel des écarts de mortalité. 

Selon Thierry Eggerickx, directeur de recherche FNRS à l’UCLouvain, d’autres éléments peuvent entrer en ligne de compte, tels que l’exposition à la pollution, la proximité des services de santé ou des comportements comme l’alcoolisme, qui sont également soumis à des déterminants sociaux. La zone de Charleroi et ses anciens centres industriels ont l’espérance de vie la plus faible de Belgique. A Dampremy elle atteint 68 ans (pour une moyenne nationale de 82 ans). « Cela concerne surtout la mortalité évitable entre 30 et 70 ans, liée à la paupérisation de la population et aux faibles revenus », commente le chercheur. « Il y a aussi des effets à long terme : les mineurs des années 50 à 70 paient encore le prix de leurs conditions de travail. »Au cimetière de Dampremy, les sépultures des enfants se trouvent en contrebas, isolées des anciens. Au loin, les silhouettes des anciennes usines. Même ici, on ne peut pas s’en dérober. Thierry résume : « Les cimetières offrent des éléments de différenciation sociale, supprimer des cimetières reviendrait à supprimer un pan de la connaissance historique ».

Faire de la place

À Charleroi, la pression est concrète. « On compte plus de 200.000 enterrées, et le nombre de personnes souhaitant être inhumées est supérieur au nombre d’habitants », explique Mahmut Dogru, l’échevin de la ville de Charleroi. Pour une inhumation, deux fossoyeurs sont nécessaires : un au fond de la fosse et un autre en haut pour mettre le cercueil en terre. Depuis 2006, le nombre de fossoyeurs n’a cessé de décliner. La ville de Charleroi comptait 65 employés de cimetière dans les années 2000 pour s’occuper de ses cimetières et n’en compte aujourd’hui plus que 18 actifs. Depuis la baisse du budget, la ville ne peut plus en engager davantage. À la retraite de deux croque-mort ils ne seront remplacés que par un seul. Deux départs pour une seule recrue.

Selon l’échevin, « ce n’est pas un manque de volonté politique, c’est un manque de moyens ». L’entretien des cimetières coûte cher et les budgets ne suivent plus. Le cimetière de Couillet Fiestaux l’illustre. Construit sur un terrain montagneux, il pose un défi : trop d’inhumations et un sol instable. En cas de fortes pluies, le risque de glissement menace les habitations voisines. Face au manque de place et au coût de l’entretien, Charleroi a choisi de procéder à l’exhumation des sépultures datant de plus de 30 ans, au rythme de 25 000 en six ans, soit près de 4 000 par an. L’objectif est de libérer de l’espace et de réduire les frais d’entretien. Mais derrière les coûts, il y a autre chose. « On ne peut pas déplacer des restes humains comme de simples objets », rappelle-t-il. Chaque intervention doit se faire dans le respect des familles. « C’est un travail qui ne tolère pas la précipitation ».

Un loyer de 30 ans 

Certaines zones des cimetières pourraient être transformées en espaces verts, mais cela réduirait la possibilité d’être enterré près de ses proches. Tous les problèmes ne se règlent pas avec une pelleteuse. Construire un nouveau cimetière en dehors de la ville est une autre piste envisagée, même si la ville conservera ses anciens cimetières. 

À Loverval tout comme à Dampremy, une concession se paye pour 30 ans, mais les prix diffèrent. À Loverval, le terrain coûte 520 euros pour un résident, auxquels s’ajoutent une taxe communale de 5 euros ainsi que 375 euros de frais administratifs, soit 900 euros au total. Pour les non-résidents, ceux qui viennent d’autres communes, le prix double. Le terrain seul sera pour eux à 2.080 euros pour un total de 2.460 euros taxes comprises. Jusque dans la mort, l’adresse compte. À Dampremy, le terrain est à 545 euros, avec comme seule taxe d’entrée 375 euros. Total pour un résident : 920 euros. Et pour un non-résident, la somme est de 1.840 euros. Loverval reste donc le plus onéreux, mais dans tous les cas, vouloir reposer dans un lieu qui n’est pas son lieu de résidence est un luxe. Les personnes indigentes, les enfants de moins de 12 ans, les fœtus, les anciens combattants, les résistants et les prisonniers de guerre sont exemptés de taxe.

Avec le soleil prêt à se coucher, il est temps de quitter les défunts de Dampremy, laissés à l’abandon en raison d’un manque de fonds. Ces hommes avaient tout donné sur terre. Ils reposent aujourd’hui en dessous. Leurs existences ont souvent été marquées par la difficulté et le manque de ressources. La mort ressemble à la vie : on n’échappe pas à sa classe sociale.

The post La mort aussi a un code postal appeared first on Mammouth Média.

Si jamais ça passe

Mammouth - mer, 30/09/2026 - 12:29
Parcours de cinéastes belges d’aujourd’hui

Si Jamais Ça Passe raconte l’histoire de Julie, Thomas et Lucas, trois réalisateur·trice·s, à différentes étapes de la production de leur film.

À travers leurs parcours respectifs, le documentaire explore ce qui rend le système de production belge à la fois complexe et singulier. Chacun d’eux traverse un moment décisif de son projet, révélant les enjeux concrets auxquels font face les cinéastes aujourd’hui.

The post Si jamais ça passe appeared first on Mammouth Média.

Foutue distance

Mammouth - mar, 29/09/2026 - 15:34

Les journalistes doivent trouver la bonne distance, parait-il, quitte à se blinder. Et si on inventait un journalisme plus proche des émotions ? se sont demandé Alice Puissant et Nonna Jouannaud, lors du Mammouth Live, spectacle de journalisme vivant, présenté par les élèves de Presse-Information de l’IHECS en juin dernier.

Alice : Pas vraiment de talent. Pas vraiment de passion. Je m’en suis longtemps persuadée. Moi, ce qui m’intéresse, c’est les gens. Ceux qui ont un talent, une passion. Ceux qui n’ont rien de tout de ça. Ceux qui vivent à fond. Ceux qui survivent. Ceux qui se battent et ceux qui se laissent abattre. Ils me rendent curieuse, j’ai envie de creuser, de les analyser, de tout savoir d’eux. Est- ce qu’on peut passer sa vie à raconter celle des autres ?

Nonna : Ça s’impose à moi. Je ne me vois pas faire autre chose. Parler de l’autre. Aller à sa rencontre. Prêter ma voix à la sienne. D’abord ça me soulage. Je sais ce que je veux faire ; au moins pour quelques années. Non en fait, ça me terrifie. Comment faire pour ne pas trop s’impliquer ? J’écris mes premiers articles. Écouter. Observer. Ressentir. En essayant de ne pas brusquer. Surtout, garder une distance.

Alice : Noureddine, Khalil, Dominique, Mohammed, Emmanuel. Cachées derrière mon objectif, j’essaye de la tenir cette distance. Premiers clichés crispés, sourires gênés. Second plus relâchés, langues déliées. Aux troisièmes les barrières tombent et il m’arrive d’oublier. Oublier que je ne dois leur accorder qu’une attention éphémère, un intérêt passager. Oublier de la tenir, cette foutue distance.

Nonna : Loupé. Madeleine. En mars dernier, à Charleroi, je m’intéresse aux femmes en grande précarité. Elle est là, seule à une table au fond d’un centre d’accueil, son café au lait entre les mains. Elle est belle Madeleine. Mais elle me semble fermée. J’hésite, puis j’y vais. Ça devait être un entretien journalistique. Ça devient naturellement une discussion intime. Elle qui semblait être un roc perd ses moyens quand elle évoque ses petits. Elle n’arrive plus à cacher sa tristesse. Des larmes coulent en abondance sur ses joues. Après un dernier café, je repars. La tête baissée. Chamboulée.

Alice : Noureddine est arrivé du Maroc en 2008. Il n’a jamais obtenu les papiers, a fini à la rue et ne l’a jamais vraiment quittée. Il a tout de suite adoré poser devant mon appareil, une clope aux coins des lèvres et son grand chapeau en cuir posé sur sa tête. Il était le personnage de mon reportage, il est maintenant mon ami. La distance journaliste – sujet on l’a bien fait voler en éclats lui et moi. Je passe au night lui acheter sa Cara, il me cuisine des p’tits plats. On s’envoie des vocaux, il me dit que je lui manque, je lui promets de venir visiter sa nouvelle tiny house.

Alice : Noureddine est arrivé du Maroc en 2008. Il n’a jamais obtenu les papiers, a fini à la rue et ne l’a jamais vraiment quittée. Il a tout de suite adoré poser devant mon appareil, une clope aux coins des lèvres et son grand chapeau en cuir posé sur sa tête. Il était le personnage de mon reportage, il est maintenant mon ami. La distance journaliste – sujet on l’a bien fait voler en éclats lui et moi. Je passe au night lui acheter sa Cara, il me cuisine des p’tits plats. On s’envoie des vocaux, il me dit que je lui manque, je lui promets de venir visiter sa nouvelle tiny house.

Nonna : “Tu sais Nonna, t’es une éponge à émotions, tu vas te faire trop de mal”. Au bout du fil, ma mère me dit d’abord que je suis trop jeune pour faire un sujet pareil. Et qu’il faut prendre du recul. Que je mette une distance avec ces femmes, sinon je serais trop affectée.

Alice : Ce genre de relation, que je m’étais pourtant promis être une exception, s’est répété. Il y a 2 mois, à Charleroi, je rencontre Dominique. Domi, comme il aime qu’on l’appelle. Il est pensionné et s’est tué la santé dans une aciérie. Il se sent seul, il est seul. Il ne sort presque plus de sa petite maison ouvrière. Sombre. Triste. Tout son monde s’y est peu à peu replié. Tout ce qui lui reste c’est son fils, Fabian, atteint d’une maladie génétique rare. Nonna : Une semaine plus tard, la directrice du refuge où j’ai rencontré Madeleine m’appelle. Je n’ai plus le droit de mettre les pieds là bas. On lui a notifié que la bénéficiaire était en pleurs après m’avoir parlé. Ma démarche, dit-on, devrait être remise en question.

Alice : Dominique me fait promettre de ne pas l’oublier. De ne pas l’abandonner. Ne pas faire comme les autres. Sa femme, sa fille, sa famille. Il m’envoie des messages tous les jours depuis 2 mois. Et je réponds. Tous les jours.

Alice : Ça s’affole dans ma tête. Et si j’avais été trop loin ?

Nonna : Pour qui je me prends à rentrer dans l’intimité des gens ?

Alice: Comment poser des limites, mes limites ?

Nonna : A force de trop m’impliquer, est ce que je vais pas finir par me noyer ?

Alice ? Comment je fais après ? Pour ne pas avoir l’impression que j’abandonne ceux qui se sont tant livrés ?

Nonna : Il s’arrête où mon rôle de journaliste ?

Alice : Comment trouver l’équilibre ?

Nonna : Cette proximité, elle fatigue, elle décontenance. L’énergie se vide. Mon cœur se charge. Il faut que je m’éloigne. Et pourtant, chaque fois que je termine un article, une absence s’installe. L’impression d’avoir longtemps porté quelque chose entre les mains : des voix, des lieux, des instants, Et, une fois le papier terminé, tout m’échappe. Alors je coupe le contact.

Alice : « Si y en a un qui envoie un missile, toi tu peux l’écraser avec ton stylo. » Noureddine m’a dit ça hier. Je lui disais que j’avais peur. Peur d’être pas assez pour une fois. Pas assez forte pour ce métier, pas assez courageuse, pas assez armée, pas assez ambitieuse, pas assez détachée.

Nonna : Un proche m’appelle, il vient de finir de lire le papier que j’ai écrit à Charleroi. Il me dit: “Tes articles portent l’empreinte de ton empathie. Les personnages s’incarnent, les ambiances prennent corps, les émotions respirent ” Ça me fait sourire, ça me soulage, je me sens à ma place.

Alice : Noureddine, ce drôle de bonhomme de 50 ans a lu l’article que j’ai écrit sur lui, il a trouvé ça juste. “T’as pas menti Alice, t’as décrit le réel”. Il dit que j’ai un don. Un don pour ressentir.

Les 2 : Je pourrais me protéger, me blinder. Faire propre. À distance. Mais ce n’est pas moi. Alors j’apprends. J’apprends, à accepter que raconter, ce n’est pas sauver. Que ressentir peut me porter, pas toujours m’épuiser. Que partir ne veut pas dire abandonner. Mon journalisme il n’est pas lisse, pas détaché, ni toujours rationnel. Mais il est attentif, incarné, traversé par les autres. En fait, notre journalisme nous ressemble.

The post Foutue distance appeared first on Mammouth Média.

Départ d’Esperanzah! de Floreffe : les commerces inquiets

Mammouth - lun, 28/09/2026 - 09:46
“Nous avons besoin d’organisations comme ça pour survivre tout au long de l’année”

Photos : Tom Pierret

C’est acté, le festival Esperanzah! met les voiles et quitte Floreffe qui l’a accueilli ces 25 dernières années. L’édition 2026 était la dernière sur la commune. Beaucoup de commerçants et commerçantes de la petite ville de la province namuroise se retrouvent désormais avec un manque à gagner parfois conséquent.

Derrière son bar sur lequel beaucoup d’habitué·es sont accoudé·es, Claudia, 80 ans passés, est bien placée pour observer Floreffe dans son évolution. Gérante du café “Chez Battista” depuis 53 ans, elle a passé plus de la moitié de sa vie à servir les floreffois·es et a vécu toutes les éditions d’Esperanzah! Elle connaît donc bien les personnes qui fréquentent le festival et qui ressortent de son établissement, souvent les poches plus légères. “J’ai toujours dit qu’Esperanzah! couvrait le mois de juillet et août. Ce sont les mois de congés, de vacances, donc il y a moins de monde. Ça nous assurait une bonne moyenne chaque année”.  

Claudia a connu l’avant, le pendant et maintenant l’après Esperanzah!

Les trois jours du festival représentaient le plus gros week-end de l’an pour la plupart des commerçant·es de Floreffe. Avec une moyenne de 10 000 personnes visitant le site chaque jour, la commune aux 8000 habitant·es se voyait être fortement fréquentée, ses commerces aussi.

Claudia avait anticipé l’éventuel départ du festival au vu des nombreuses tensions apparues entre la Commune et l’organisation de l’événement ces dernières années. L’arrivée de la famille Bouvier qui a racheté le site de l’abbaye n’a rien arrangé. Elle a fait son “deuil” mais reconnaît que, pour un·e jeune qui aurait repris un commerce de Floreffe récemment, cela pourrait être effrayant et lui faire regretter son projet. 

C’est justement le cas de Michel et Corinne. Ce couple a repris Frit&Co, une friterie positionnée à côté de la gare de Floreffe, un peu éloignée de la rue principale. Ils n’ont connu que deux éditions du festival mais ont tout de même un avis très affirmé sur le départ de celui-ci.Ils ont repris l’établissement début juillet 2025. La première année, ils ont travaillé à perte. En cause : l’initiative des navettes proposées aux festivaliers afin de ne pas engorger le centre ville. Ce restaurant, excentré, était laissé pour compte du cœur de la fête. Leur chiffre d’affaires aussi. “On a réagi tout de suite et on s’est dit qu’on allait contacter Esperanzah!, leur expliquer ce qu’il s’est passé. Par chance, il y a une place qui s’est libérée au camping des familles pour cette année. Ils nous l’ont proposée. Économiquement, c’était beaucoup plus rentable.” C’est la vision que le festival défend : s’ancrer dans un territoire. Cela exige d’entrer en contact avec les tissus associatifs,  les habitant·es et les commerçant·es. C’est ce que l’organisation a toujours essayé de faire avec la ville de Floreffe. 

Un départ qui inquiète

Une première qui a marqué le couple de restaurateurs. Le départ du festival représente une grande angoisse pour lui. Sans les recettes que l’événement leur a apportées cette année, les mois plus calmes d’hiver ne seront pas compensés et ils devront probablement prendre une décision radicale. Corinne, actuellement employée de son compagnon, devra retrouver un autre travail car deux salaires ne pourront plus être dégagés. “C’est très dommageable pour nous parce que c’est une perte financière, il y aura donc des répercussions inévitables parce qu’on est des petits commerçants qui avons besoin d’organisations comme ça pour survivre tout au long de l’année. On ne serait pas venus ici si on avait su qu’Esperanzah! s’en irait deux ans après notre arrivée” confient les deux frituriers. 

Pas juste une histoire d’argent

L’ensemble des commerçant·es rencontré·es dépeignent une ambiance qui a toujours été “bon enfant”, “chaleureuse”, “jamais sans aucun souci”.“Ce n’est pas qu’économique mais c’est aussi le lien avec les personnes que l’on noue. C’est familial, on se connaît d’année en année, il y a souvent les mêmes personnes qui reviennent” déclare Clarisse, gérante de la boulangerie Framboiz’in située dans le centre de Floreffe. Ce sentiment est partagé par Corinne et Michel qui voient le festival comme “une grande cousinade. Que vous veniez d’arriver ou pas, vous êtes cousins, vous faites partie de la famille.” 

Pour Frédérique, patronne de la pharmacie Laime, il n’y a pas de retombées économiques évidentes liées au festival pour son commerce. Mais elle conserve tout de même des souvenirs.“Lorsque Esperanzah! a été le premier festival à pouvoir rouvrir ses portes après le Covid, on s’est amusé à faire des tests pour tout le personnel qui y travaillait. Ce sont des années qui sont assez marquantes” dit-elle. 

Un bourgmestre plutôt serein

Les commerçant·es déplorent un manque de communication et de considération de la part de la commune. Beaucoup regrettent que l’administration ne les aient pas tenus au courant comme Michel et Corinne. “On n’a eu aucun retour de la commune pour quoi que ce soit. Nous aurions souhaité plus de dialogue”. 

Philippe Vautard, bourgmestre de Floreffe, relativise les répercussions sur les commerçant·es. “Il ne faut pas laisser croire non plus que c’est le festival qui fait vivre les commerçants Floreffois.” La commune mise sur la résilience des commerces de proximité et leur clientèle fidélisée tout en travaillant à la relance de nouvelles activités culturelles pour faire vivre le cœur de la ville et assurer la pérennité de ses indépendants et indépendantes. Le bourgmestre évoque un manque de temps pour justifier qu’il ne soit pas entré en contact avec les commerçant·es. 

Philippe Vautard est le bourgmestre de Floreffe (Les Engagé·e·s, liste RPF) depuis le 19 avril 2022 Un lien qui va perdurer ?

La conclusion de cette affaire, avec le départ d’Esperanzah de la commune, ne brise pas le lien qui unit les propriétaires de commerces floreffois au festival. Clarisse, la boulangère de la rue principale, se dit déjà prête à faire le voyage : Je pense qu’après réflexion avec mon mari, on serait prêts à prendre un food truck et partir sur le site même d’Esperanzah!. S’il ne vient pas à nous, c’est nous qui irons à lui ! »

The post Départ d’Esperanzah! de Floreffe : les commerces inquiets appeared first on Mammouth Média.