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La foi tutélaire des arméniens bruxellois
Ils étaient marchands de tapis ou joailliers, ils sont maintenant couturiers, avocats ou commerçants. De la fin du XIXème siècle jusqu’aux réfugiés des crises récentes, les Arméniens ont bâti leur survie sur un équilibre : la transmission. Entre les murs des églises et les rassemblements, malgré l’horreur et l’exil, ils ont préservé ce qui les définissait : une foi et une langue. L’exil n’est pas une fin mais un nouveau point de départ.
Le vent sifflait entre les immeubles de la rue du Monténégro à Saint-Gilles, un matin de décembre 1980. Les joues brûlées par le froid, un petit garçon marchait. Il n’avait pas de manteau adapté à ce climat glacial, juste une veste légère, trop grande pour lui, celle que son frère lui avait donnée avant de partir. Sous ce ciel grisâtre de Bruxelles, Vasken se demandait ce qu’il faisait dans cette ville, encore inconnue, dans un pays dont il ne connaissait même pas la langue, accompagné de sa foi et de son envie de retour.
Il aurait dû être en Turquie, ou plutôt en Arménie historique, dans ce village de l’est de l’État où sa famille avait toujours vécu depuis des générations, malgré les persécutions, malgré l’horreur, là où des soldats débarquaient sans s’annoncer. Son père avait osé une chose, faire vivre la culture arménienne.
La Belgique n’était pas un eldorado. Juste une simple porte de sortie. Son frère aîné vivait déjà au Pays-Bas mais le père refusait d’y mettre les pieds. Un oncle, un petit appartement, quinze personnes s’entassant les unes sur les autres. « C’était déjà ça. »
Entre génocide, exil et reconstruction, l’histoire des Arméniens en Belgique est vaste.
Il y a eu les premiers arrivants, quittant les plaines de l’Empire ottoman et du Caucase vers la fin des années 1800. Joailliers, marchands de tapis ou cigarettiers, ils ouvrent une voie à une immigration plus importante.
80 ans plus tard, une nouvelle vague d’immigration marque la communauté. Une fuite de Turquie pour des raisons politiques ou économiques.
Après l’indépendance de l’Arménie et les multiples crises économiques, une dernière grande vague arrive de nouveau sur la Belgique. Des arrivants plus jeunes, plus éduqués, désireux de s’intégrer mais sans délaisser leur identité qui leur est chère.
Trois générations de voyage forcé mais une cohésion cimentée par quelque chose de plus grand qu’eux, la foi. La foi chrétienne, celle qui supporte l’Arménie depuis aussi longtemps que l’on puisse s’en souvenir. Cette doctrine devenant malgré elle, le ciment identitaire de tous les exilés. Les messes en arménien, les fêtes religieuses comme Noël ou la résurrection du Christ et les rituels funéraires rappellent aux Arméniens réfugiés, leur culture d’origine tout en offrant un espace où chacun se retrouve et se soutient. Des croyances et traditions souvent perçues comme étant un rempart, un obstacle à l’assimilation, un entre-soi trop puissant et pourtant, ce microcosme a fait perdurer ce pays.
Sans l’Église, l’Arménie aurait disparu. L’Église c’est ce qui a permis la survie de notre peuple. Des phrases répétées depuis des générations par les arméniens.
Une arme composée de motsLa foi, elle l’accompagne dans chaque moment de sa vie et il en a fait sa mission de la répandre. Zadik n’était pas destiné à répandre la foi comme il le fait, personne dans sa famille ne l’avait été avant lui. Natif d’Erevan, issu d’une famille religieuse, ses premiers souvenirs de sa mission se retrouvent à Etchmiadzin, la capitale spirituelle de l’Arménie. « C’est là que tout a commencé.»
Après des études de théologie rondement menées, il est ordonnée prêtre en 1980. Son devoir d’homme d’église l’oblige à quitter sa terre natale pour rejoindre l’Hexagone, sous le soleil des calanques marseillaises, offrant son service aux communautés arméniennes. « 27 ans là-bas ».
Père Zadik, Prêtre de L’église Sainte-Marie-Madeleine d’IxellesSa première visite à Bruxelles, Zadik s’en souvient comme si c’était hier, il y a 35 ans pour la construction de la première église arménienne de Belgique. « J’ai trouvé une communauté pleine d’espoir. » Il se souvient de la joie, d’une étrange sensation, comme s’il retrouvait une famille dispersée. « On était une centaine au départ, maintenant j’ai arrêté de compter. »
18 ans après l’inauguration de l’église, le père a dû quitter le sud chaud et chaleureux pour une capitale pluvieuse. Mais la pluie ne reste jamais longtemps. « J’ai quitté le soleil du midi mais je l’ai retrouvé dans le cœur des Belges. »
Ce soleil, il le convoite chaque dimanche lors des messes, dans la petite église Sainte-Marie-Madeleine d’Ixelles là où s’entasse des centaines de fidèles. La grandeur du lieu n’a pas d’importance contrairement à celle de la foi. Une cérémonie cachée sous un rideau violâtre brodé de doré comme le veut la tradition du Carême. Assis sur un banc près de l’autel, livre de prière à la main et vêtements sombres, un homme récite des chants à voix basse. Un homme bien connu de cette église qui se remémore chaque visage. « J’ai vu que tu n’étais pas arménien, tu es le seul blanc de l’église, tu ne passes pas inaperçu ! »
Gayzag n’est pas prêtre mais il aurait pu l’être. « J’ai choisi d’être diacre, ce n’était pas une obligation. » Pas par un manque d’ambition quelconque mais par envie de rester proche des autres, d’aider sans une once de hiérarchie spirituelle.
On croyait être les derniers. Jusqu’à ce qu’on nous trouve.
GayzagNé en Turquie, « l’Ancienne-Arménie », dans un village où sa communauté vivait en marge, entourée de voisins musulmans. La vie était compliquée, pas beaucoup de moyens et cette impression d’être coincé. Tout se faisait en famille, même lointaine pour faire perdurer son origine. « On se mariait entre nous, on gardait nos traditions secrètes ». Traditions qu’ils croyaient perdues. « On ne savait pas qu’il existait encore une Arménie, je croyais qu’on était les derniers encore en vie. »
Lors d’un jour ensoleillé, des représentants de l’Église arménienne sont venus dans son village natal, prenant les enfants pour les emmener étudier. C’était le premier départ de Gayzag, cap sur le Monastère arménien de Saint-Jacques à Jérusalem. Les religieux ont fait office de sauveur et donné de l’espoir à des jeunes qui pensaient que leur communauté était sur le déclin.
Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.
Il a étudié pendant des années, dans cette école religieuse où on prépare les enfants et jeunes adultes à devenir prêtre, professeur ou diacre. « J’étais le premier de ma classe ! »
L’année 1986 se profile. Débarquant sur le tarmac froid et humide de Zaventem, la pluie battante frappant son visage, Gayzag vêtu de son short, retrouve son oncle. « Oublie le soleil mon grand, tu es ici maintenant ».
Il reparle de ce jour avec une joie discrète mais c’était le début d’une révélation. « Ce pays m’a accueilli. J’ai appris le français, j’ai travaillé, j’ai fondé une famille. » Pourtant, chaque été il retourne dans sa terre natale avec ses enfants. « Pour la langue mais aussi pour leur culture. » Ses enfants lui disent souvent qu’ils sont Belges avant tout, eux qui n’ont connu que la Belgique comme pays de vie. « J’aime leur répéter qu’ils sont aussi arméniens. Et ça, personne ne peut l’enlever. » Ces retours estivaux, il les adore mais il n’idéalise plus l’Arménie. « C’est un pays magnifique mais compliqué. » Beaucoup rêvent d’y retourner mais peu osent le faire. Gayzag sait qu’il ne vivra plus là-bas. « Peut-être plus tard, quand tout sera calme. »
Gayzag lit les chants du Carême La dernière générationPerché au 11ème étage de la T-Tower de l’avenue Louise. Un bureau flamboyant, complétée de baies vitrées. Un homme, assis à son siège, blazer gris sans cravate, en train de feuilleter des dizaines de dossiers. Aucun signe ne montre qu’il est arménien. « C’est pour l’intégration, mes parents l’ont décidé ainsi ». Le parcours d’intégration, Robert l’a bien connu. Il se souvient encore de son arrivée à Bruxelles, un choc esthétique. « Tout était beau ».
Mes parents ne voulaient pas de contact avec les autres arméniens. Pour bien s’intégrer.
Robert« Les rues, les bâtiments, l’urbanisme…En Arménie post-soviétique, on n’avait pas ça.»
Depuis son bureau de la T-Tower, Robert revient sur son histoireUne enfance relativement calme malgré une crise économique importante. Robert se souvient d’Erevan et de la musique joué par son père, que ça soit à la maison ou dans les salles de concert de la capitale. Désireux de changement pour sa famille, le père du petit garçon a sauté sur la première opportunité qui s’est offerte à lui.
Arrivé chez un ami dans la capitale du Vieux Continent, Robert se rappelle de la réalité complexe. « J’étais dans une école où il n’y avait presque pas de Belges, c’était déjà cosmopolite. » Ses parents avaient fait un choix clair, la famille avant tout. Aucune communication avec la communauté arménienne, par choix d’intégration selon sa mère. Seule la foi et la langue arménienne étaient enseignées mais toujours dans le cadre du privé. Robert ne le regrette pas. Cela lui a permis d’apprendre le français, « de se fondre dans le paysage ».
Depuis ses 18 ans, Robert a pu nouer des liens avec la communauté arménienne de Bruxelles, il est même devenu le président du Comité des Arméniens de Belgique, il va à l’église et pratique sa religion. « La religion en Arménie, c’était compliqué ». La transmission se faisait uniquement via la famille lors de l’époque soviétique. « La religion, c’est avant tout un marqueur identitaire, l’église a maintenu notre peuple debout ».
Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.
Robert retourne parfois en Arménie, « pour la famille, les souvenirs » mais il n’envisage pas d’y retourner vivre.
Vasken perpétue l’héritage couturier familial dans son atelier de JetteD’Erevan à Saint-Gilles et maintenant Jette, dans son atelier de couture, Vasken se remémore la Turquie. « Ma famille avait déjà un atelier de couture à l’époque, un atelier très réputé, tout le monde venait chez nous ». Entre les aller-retour à l’atelier et les cours de religion, la tendance a désormais changé. « Je ne vais plus à l’église, ça ne m’intéresse pas ». Vasken garde ses traditions religieuses comme Noël et la fête de Pâques mais en privé, avec sa femme et ses enfants.
Regardant avec émotion la croix qui surplombe sa machine à coudre.
« Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.»
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Tournée des poubelles à Couillet
En tournée avec ceux qui ramassent les poubelles et, parfois, le mépris
Charleroi dort et eux comptent déjà leurs pas. La ville se réveille et ils disparaissent dans les
rues. Vous lisez ceci, ils sont rentrés depuis longtemps. Ils ramassent vos poubelles chaque
matin.
10h, la moitié de leur journée
« Regarde…, et il n’est que 10 heures », sourit Mathieu en zyeutant le cadran de sa montre. Celui-ci affiche un total de 10 400 pas, moitié moins que la veille, témoignant de l’intensité de leur début de journée. De son coté, Rudy, confortablement installé sur son siège à ressorts, profite allègrement de son coussin spécial lombaires. Un siège ergonomique qui change la vie. Derrière son volant, il sert de cochonnet aux deux boulistes qui lui courent derrière. La cité des carrières tourne au ralenti dans les rues de Couillet, se calquant sur le rythme lancinant du camion orange alourdi peu à peu par Mathieu et Thibault. Orange eux-aussi. Le soleil illumine en filigrane et le passage des voitures se fait rare. Le bruit saccadé du mastodonte dénote du calme matinal. De plus l’odeur acide et désagréable qui émane de ce camion poubelle provoque grimace et dégout chez les non-habitués : le menton rentré, les yeux plissés et le nez froncé.
4h40, avant la tournée
Il est 4h40, Mathieu allume la lumière, brisant l’obscurité environnante. Il se lève, se prépare, puis, avant de prendre la voiture, prépare les tartines de ses enfants encore endormis. Son corps et son esprit bien familiers de cette routine quotidienne émergent complètement. Dehors, Charleroi sommeille encore. Quand son moteur gronde, il rompt la quiétude générale, y compris la sienne. Il est 5h45 quand Mathieu, Rudy et Thibault arrivent à Couillet, au sein du « Village du recyclage ». Un énorme complexe de l’intercommunale Tibi, bordé par la Sambre, où prennent place le centre de tri Valtris, le centre de recyclage FILAO mais aussi le site collecte et propreté. De ce dernier arrivent et partent tous les agents de propreté de Charleroi et sa périphérie, du lundi au vendredi. En contre-sens de notre équipe, sortant du site, de nombreux bus défilent transportant les agents de rues. Ces derniers sont priés de se rendre à 5h24 au centre Tibi, soit une demi-heure avant les agents de porte à porte, afin d’être envoyés dans un des cinq districts de la ville de Charleroi. Glouton, chariot électrique, balayeuse, vidange… chacun s’attèle à un rôle bien précis.
5h54, la centrale Tibi
Avant 5h54, les chargeurs et conducteurs sont tenus de pointer pour confirmer leur arrivée. Avant de monter à bord de son camion attitré, le 132 (camion au gaz de huit mètres de long, six roues à son actif et bicompartimenté pour séparer les sacs blancs des verts), Rudy reçoit une feuille de route du brigadier en charge de son équipe. Cette fiche indique l’itinéraire de la tournée et ses points d’attention comme les oublis potentiels, les plaintes régulières ou autres remarques particulières. En amont, le brigadier remplit plusieurs rôles essentiels au bon fonctionnement des équipes : il répartit les effectifs, attribue les tournées et signale les éventuels problèmes. Durant la collecte, il doit rester mobile, attentif et joignable car il est responsable de ses équipes. Il circule entre celles-ci et s’assure du bon déroulement des opérations quotidiennes ; il agit à la fois comme gendarme, médiateur et gestionnaire. Le brigadier est le réel chef d’orchestre du terrain. Ce matin pour accorder nos trois violons, Fabian est à la baguette.
6h15, le corps au travail
Rudy conduit, Thibault se trouve au centre et Mathieu complète le triptyque. La cabine est spacieuse, parfaite pour trois, petite pour quatre. Trois thermos de café chaud, mis à disposition par Tibi, se tiennent immobiles tandis que des douilles de Monster jonchent le sol. De nouvelles munitions sont postés à l’arrière, partageant un bac en plastique avec des produits de propreté. L’ambiance est légère et l’amitié entre les deux volets latéraux déteint sur le panneau central. Ils sortent du complexe, virent à gauche et traversent la Sambre pour commencer leur tournée. Rudy connaît le tracé par coeur, voilà vingt ans qu’il est conducteur. Il a commencé chargeur, passage obligatoire pour quiconque débute dans le monde de la collecte et son statut s’est amélioré, ses avantages et son salaire aussi. « Au début, si peu de gens voulaient travailler qu’on prenait des détenus de la prison », rit-il. Il est là depuis longtemps.
Il est 6h15, les phares du camion commencent à se mélanger à la lumière du jour. Mathieu et Thibault mettent pied à terre et le premier sac blanc de la tournée se fait engloutir. Aujourd’hui l’équipe est chargée des déchets résiduels. Le rythme est calibré, une cadence, selon Mathieu, dure à retrouver après les vacances. Les sacs s’enchainent quatre par quatre et peu à peu les gants se gorgent. Petit à petit, l’odeur se créée, elle naît. La senteur de la benne dépend du citoyen ; bizarrement le mélange n’aboutit jamais bien et le parfum qui s’en dégage est douteux. Grâce aux éclaboussures, cette eau de toilette odeur jus de fiente est pourtant celle qui nappe le cou des chargeurs. « Attention ça jute ! », prévient Thibault, déséquilibré par un sac trop lourd.
Mathieu, lui, est un habitué. Fier chargeur depuis dix-huit ans, il est accoutumé aux embûches quotidiennes, les insultes comme les sacs surprises. Ces derniers témoignent de toute la fourberie humaine ; de la crotte posée en surface de poubelle telle une figurine de mariage jusqu’au bout de miroir en lisière de sac, entaillant la jambe du chargeur, du mollet au tibia. Le père de famille enchaîne les mauvaises expériences. La semaine dernière, au moment de l’engloutissement d’un sac, du white spirit a jailli de celui-ci directement dans ses yeux, dégradant la couleur de sa casquette Dragon Ball Z. Il y a deux semaines de la mousse isolante a explosé à l’entrée du camion et s’est figée dans sa barbe, l’obligeant à tout raser. « Le pire c’est quand il y a l’Aïd, les gens jettent les restes du mouton, les boyaux ça pue et c’est lourd », rajoute Thibault pour compléter les anecdotes de son collègue.
Thibault est jeune, blond et frêle. Son physique contraste avec la brutalité du métier. Il est article 60, un dispositif belge qui permet à des personnes sans emploi de travailler temporairement afin d’accumuler les jours de travail nécessaires pour ouvrir leurs droits au chômage. Une passerelle, en somme, pour ceux que le marché du travail classique a laissés sur le bord. Contrairement à Mathieu ou Rudy, il n’est pas là par vocation ou par fierté. « Il n’y a rien d’attirant dans une poubelle », corrobore-t-il.
8h30, ce que la rue leur renvoie
Heure de pointe, les travailleurs affluent dans les rues. Les voitures se mélangent aux camions orange et les marcheurs avec les agents de rue. Au loin devant Rudy, un glouton aspire le trottoir avec sourire. Commencent ensuite les nombreux klaxons et râleries insinuant : « Je travaille MOI, cassez-vous ! ». « Et moi alors, on fait un tennis avec les poubelles ou quoi ? », murmure Mathieu dans sa barbe de deux semaines.
Vers 9h50, Fabian le brigadier profite de l’accalmie pour rendre visite à l’équipe du camion132. Dans cette rue ouvrière sans passage, ils partagent dix minutes de rigolade sous le soleil en discutant de leur vie d’employé chez Tibi. Sans Rudy, décidément bien installé.
Chez Tibi, quatre brigadiers en chef et des sous-brigadiers coordonnent toutes les équipes. L’intercommunale de Charleroi compte sept-cent-cinquante agents au total. Pour aider les travailleurs, l’entreprise publique tente de changer les mentalités citoyennes. Tibi rencontre des associations ou des écoles pour sensibiliser le public dès le plus jeune âge, espérant faire ricochet jusqu’aux parents, bien plus empreints d’idées reçues.
« Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras comme lui », met gentiment en garde une professeure à l’égard de son élève. Réplique célèbre pour sa condescendance, Rudy confie plus tôt dans la journée se l’être prise pleine poire alors même qu’il venait fièrement présenter son métier aux élèves.
Le paradoxe persiste. La propreté est un prérequis au bon fonctionnement d’une ville et le Covid l’a bien montré. La question des poubelles était devenue centrale et jugée comme indispensable, la collecte a continué. « On était des héros », se remémore Fabian, « J’ai même reçu des pralines », coupe Mathieu en s’esclaffant. Il y avait des humains derrière ces poubelles. Pourtant, maintenant la crise oubliée, c’est un amour à sens unique. La dépendance demeure mais la reconnaissance a disparu. Les riverains souhaitent dégager leur saleté mais sans regarder ceux qui la portent. Le contrat de propreté est bilatéral, agents comme citoyens doivent œuvrer de concert pour la propreté publique. C’est pour cette raison que Tibi tente de sensibiliser les riverains à propos du civisme à adopter. « Pour le côté physique, l’important est de sensibiliser les gens sur l’importance et les risques de notre métier : adopter une vitesse modérée à l’approche du camion, éviter les dépassements dangereux pour nous, limiter le poids des sacs poubelle en pensant qu’on doit les jeter à un mètre de hauteur jusqu’à la benne et éviter les produits corrosifs qui pourraient nuire à notre santé, afin qu’on rentre à la maison entiers et en bonne santé tous les jours », quémande Mathieu.
Déjà 10h, avant de se remettre au travail Mathieu précise que les incivilités dont ils sont témoins/victimes ne viennent que d’une poignée d’individus, la grosse majorité reste respectueuse et reconnaissante. Chose faite, il enfile ses gants, se hisse sur le marchepied et, prêt à partir, jette un coup d’oeil à sa montre. « Regarde…, et il n’est que 10 heures ».
12h, les invisibles
Dans les alentours de 12h, une fois la tournée finie, direction l’Unité de Valorisation Énergétique (UVE). Ce site d’incinération se situe à Pont-de-Loup, l’extrême-Est de Charleroi. A l’écart du centre-ville pour épargner les habitants de toutes les nuisances sonore. C’est ici que tous les déchets résiduels sont pesés, mis en fosse puis brulés, produisant assez d’énergie pour alimenter des milliers de foyers. Une énergie comparable au rendement d’une vingtaine d’éoliennes. Le retour vers Couillet et la centrale dépend de l’heure d’arrivée à l’UVE, variant selon les complications rencontrées pendant la tournée. Les intempéries, le trafic et les sacs surprises ralentissent le rythme. Mais il faut aussi prendre en compte la file d’attente à l’UVE, pouvant prendre trente minutes à une heure. Le site intercommunal est à dix minutes en voiture. À 13h, le camion 132 franchit pour la seconde fois le pont surplombant l’affluent principal de la Meuse. L’odeur environnante monte déjà au nez. Il vire à droite une première fois pour rentrer dans le complexe, avance sur cent mètre et tourne une seconde fois pour rentrer dans le site collecte et propreté. Là, dans la centrale Tibi, leur travail consiste à réorganiser et laver le camion jusqu’à 14h, la fin de leur journée.
Toute cette routine est vue par le prisme des chargeur responsables des déchets résiduels, les sacs blancs. Pour les sacs bleus par exemple, la fin de tournée est tout autre. Ils rentrent directement à la centrale et une fois dans le complexe ils continuent tout droit sur deux-cent mètres et virent à gauche pour se délester au sein de centre de tri Valtris. Ici l’odeur change, elle empire. Les mouches volent et les rats trouvent leur bonheur sur ce sol noir, assombri par le gras. Chaque camion décharge son contenu dans une énorme pièce de vingt mètres de haut avant que celui-ci se fasse charger puis jeter dans un préfabriqué ouvert. Le voyage commence pour les PMC à bord des kilomètres de tapis qui commencent le tri. Cent personnes travaillent ici, essentiellement des hommes. Philippe, le guide, parle d’une mixité, pourtant il n’y avait qu’une seule femme au travail. Chez Valtris le travail est très hiérarchisé. En haut se trouvent les machinistes, poste plus agréable et moins demandant. Tout en bas se trouvent les trieurs. Dans une salle plus longue que large, haute de deux mètres et demi, une dizaine de tapis se succèdent et les yeux rivés sur ceux-ci, armés de lunettes et de manchettes, deux agents par tapis travaillent à toute vitesse. Le visage fermé.
Par créneaux de deux heures, espacés de cinq minute de pause, ils trient sans arrêt. Le travail doit être parfait car les ballots finaux doivent être triés par matière : P pour emballages Plastiques, M pour Métallique et C pour Cartons à boisson, avec 95% de réussite. En sortant de la pièce une visiteuse lance à Philippe : « C’est horrible il y avait pleins de mouches avec les humains ». « Les humains ». Ces travailleurs invisibles, moins considérés que les machines sont presque en totalité des articles 60. « Le camion poubelle fait rêver certains enfants mais personne n’a jamais voulu être trieur », fatalise Philippe. Il clôture la visite en expliquant que si les citoyens triaient mieux, ce travail ne serait fait que par des machines.
13h30, fin de journée
Il est 13h30, la journée touche à sa fin. Les bus chargés d’agents de rue reviennent à la centrale. Parmi eux se trouve Marc, le glouton croisé ce matin par Rudy. Commencée plus tôt, il finit sa journée à 13h36 et rentre chez lui . Marc, maçon de formation, s’est reconverti en glouton et adore ce qu’il fait. « Oui on se fait insulter, mais moi j’y prête pas attention », dit-il avec détachement. Il est fier de son métier et fait part de l’influence positive qu’il a sur sa famille, celle-ci ne jette plus ses déchets n’importe où. Comme vous qui êtes en train de lire ceci ? Il est 14h15, Mathieu, Rudy et Thibault rentrent chez eux. « Je vais faire quoi après ? Rentrer dormir, je me suis levé à 4 heures et demi », ricane Mathieu. Un chargeur fait 20 000 pas pendant sa tournée et porte quinze à vingt tonnes. Il rentre chez lui, se lave et se met au lit. Il fait calme, les rideaux sont fermés. Il se repose et peut-être ce soir il fera encore quelques centaines de pas, pour aller boire un verre avec Rudy.
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Portraits de Bruxelles-la-cosmopolite
Image générée par IA (chatGPT)
Qu’elles soient coréenne, ukrainienne, italienne, macédonienne ou française, les communautés étrangères installées à Bruxelles sont multiples. Elles vitalisent et métissent l’une des villes les plus cosmopolites au monde, parfois structurées autour de quartiers, souvent diluées. On y rencontre toutes sortes de destinées, des écorchés, des clandestins, des sans-papiers, des évadés fiscaux, des expats, une variété de personnages qui s’acclimatent à Bruxelles avec plus ou moins de bonheur. Qui tendent à la capitale belge, à travers leur regard, un miroir où contempler ses atouts et ses défauts. Qui vivent avec des questions insolubles, que les natifs de Belgique ne connaissent pas : comment faire cohabiter deux cultures en soi ? faut-il oublier son pays d’origine ? faut-il céder à la tentation du retour ?
Inspirés de plusieurs modèles analysés en classe, sous la direction de Quentin Jardon, des étudiants et étudiantes du Master 1 sont partis chacun et chacune de leur côté la fleur au fusil, s’incorporant au sein d’une communauté étrangère de leur choix. Ils et elles ont été amenés à multiplier les points de vue, ouvrir grand les yeux, renforcer leur texte par l’apport de sources externes, soigner particulièrement le style et donner au récit une grande force narrative. Il en résulte une série de reportages hybrides, où l’on croise des personnages parfois inoubliables, où l’on s’immerge dans des histoires dont on peine à réaliser qu’elles se déroulent à côté de chez soi.
Retrouvez leurs articles ci-dessous.
Portugal : la jeunesse regarde ailleurs L’essoufflement des voix ukrainiennes « Il n’y a pas de foyer comme ton propre foyer » Une bise et puis s’en va ? A la rencontre des derniers gardiens de la langue du Christ Combattre la morriña par les livresThe post Portraits de Bruxelles-la-cosmopolite appeared first on Mammouth Média.
850 chevaux
Photos : Jimmy Loozen
Le drift comme affirmation masculineIls mettent tout leur temps, tout leur argent, toute leur énergie dans leurs caisses. À Charleroi, entre dépôts, parkings et zones industrielles, une scène clandestine et masculine s’est construite autour du drift et du tuning : accélérations brutales, glissades latérales, voitures transformées pièce par pièce en objets uniques. Bien plus qu’un loisir mécanique, c’est un langage, une façon de s’imposer dans une ville associée à la crise et à l’ennui.
John Archibald est tatoueur, mais c’est alimentaire. Sa vraie vie est ailleurs. Dans un entrepôt prêté par un sponsor, il passe ses journées avec son mécano à bricoler, réparer, préparer les prochaines sorties. À peine arrivé, son verre l’attend déjà et sur la table, le paquet de cigarettes le moins cher du nightshop, est déjà ouvert.
Dans le milieu, on parle de « drift » une pratique née dans les années 1970, dans les montagnes japonaises, où des pilotes se défiaient dans les virages en faisant glisser leurs voitures avec style et précision. Au fil des décennies, le drift a quitté les hauteurs nippones pour gagner les circuits, puis les rues occidentales, pas toujours avec autorisation. Devenant tour à tour une discipline sportive à l’esthétique revendiquée, et une pratique clandestine qui défie les lois.
John, ancien drifteur de rassemblements illégaux, a perdu son permis pendant plusieurs années, et avec lui, le goût du drift de rue. Il sait mieux que quiconque ce que ces soirées peuvent coûter. Pratiquées sur la voie publique, sans barrières ni périmètre de sécurité, les accidents arrivent. Ces rassemblements ont pourtant lieu, encore et toujours.
50.0073906, 5.2205421Trois heures avant le drift. Sur des groupes privés et des messageries cryptées, des centaines de jeunes se donnent rendez‑vous à des lieux tenus secrets jusqu’au dernier moment. Autour d’eux, tout semble silencieux, pourtant tout un monde se met en mouvement. Ce soir, quatre convois s’élancent depuis quatre villes : Louvain, Courtrai, Liège et Charleroi en direction d’un même point que personne ne connaît encore. En tête de chaque cortège, un représentant impose le rythme : plus de 150 kilomètres-heure sur l’autoroute, comme une façon de marquer le territoire avant même d’être arrivé.
Après une heure de route, à peine arrivés, les sirènes. Les véhicules s’immobilisent et les téléphones s’affolent.
Messages retranscrits depuis Telegram :
- 7RocketR : Police à l’arrière du convoi.
- Ben : Faut disperser un max. Semer les !
- FamillyGhost : Arrêtez de tous suivre comme des moutons !!
- BuildForDrift (Organisateur) : Police ou pas, on n’annule pas.
En quelques secondes, tout le monde repart dans des directions différentes. La tension monte, mais le cortège est trop dense pour que la police puisse intervenir. 23h15 une nouvelle adresse, en coordonnées GPS, sans commentaire avec la seule mention : « don’t come with cops ». Un rond-point industriel, au sud de Liège. Belges, Français, Allemands, certains ont fait des centaines de kilomètres pour être là. Pratiquement que des hommes. Les silhouettes forment un cercle serré. Au centre, les organisateurs arrosent le bitume d’huile pendant que la foule scande leurs noms.
Minuit. Le feu est lancé. Les moteurs montent en régime et démarrent. Le véhicule part en drift, contrôlé au millimètre près. Les roues arrière cherchent l’adhérence et la perdent aussitôt. À tour de rôle, chaque drifteur entre dans le cercle et expose sa maîtrise : l’angle, la vitesse et la précision du geste.
La fumée monte, le caoutchouc brûle, et dans ce chaos maîtrisé, chaque carrosserie devient une déclaration. Comme cette BMW E46 argentée, silhouette basse sur ses jantes à moitié noires, capot fumant. Drapeau noir aux crânes de pirates stylisés brandis haut par un passager en cagoule blanche, pendant que le pilote masqué fixe l’horizon. Une main sur le volant, l’autre sur le frein à main. Les téléphones du public levés comme des torches dans la nuit, tandis que des éclats de feu d’artifice crépitent en illuminant le sol poussiéreux d’un rond-point improvisé.
Derrière chaque accélération, chaque dérapage, il y a des nuits entières passées sous les capots et des milliers d’euros engloutis. Ce qui ressemble à du spectacle pour les uns constitue la transgression pour les autres. En Belgique, aucune loi ne vise spécifiquement les rodéos urbains (surnom des drifts illégaux). Les textes existants suffisent pourtant à sanctionner : jusqu’à 4 000 euros d’amende par participant. Pour les organisateurs, cinq ans de déchéance du droit de conduire et dix ans d’emprisonnement. Peu importe, ils sont plusieurs centaines à chaque rassemblement.
L’alternative légale ?Antoine, 22 ans, carolo, est mécanicien dans le garage familial Pneumatic, à Jumet. C’est là que son père lui a tout appris, dans cette complicité silencieuse qui se transmet entre hommes, de génération en génération. Sa sœur, elle, est passée à côté, comme si la mécanique n’était qu’une affaire d’hommes. « J’ai essayé de la convaincre de passer le permis, elle veut pas. Je comprendrai jamais. » lance-t-il, sincèrement perplexe.
À 19 ans, Antoine a découvert le drift et avec lui, l’ivresse de la liberté. Pour lui et la plupart des drifteurs sur piste officielle, les drifteurs de rue n’ont rien à voir avec leur passion. « C’est pour les Kévin qui font du tuning avec leurs BMW juste pour faire des tours de rond-point, je vais les appeler comme ça tiens ! Les drifteurs de rond-point. Et avec eux, t’as les puristes de TikTok qui ne connaissent rien et qui font croire que telle voiture est mieux que telle autre. »
Ce samedi matin, lui et son père se sont levés à six heures, ont roulé trois heures jusqu’à Folembray, dans le nord de la France. Pour drifter sur un circuit officiel. Rien que ça. « On se balade dans les stands pendant les pauses, on se donne des tips pour les réglages, on parle de bagnoles. On s’en fout du niveau de l’un et l’autre, on roule et on drift, c’est tout. Je m’y sens bien. »
Que disent vraiment ces voitures tunées de ceux qui les pilotent et que révèlent-elles de la ville qui les laisse exister?Aujourd’hui John Archibald a trouvé sa voie de sortie : la piste. Comme Antoine, ce qui l’anime, c’est la vitesse, la puissance. Son bolide apparaît comme un véritable objet de représentations sociales : symbole de liberté et vecteur de fantasmes. « J’ai une voiture rose mais je suis pas pd, hein, regarde ma plaque ! » dit-il fièrement, avec des relents d’homophobie.
Derrière les clichés où la voiture égale virilité et agressivité, se dessine une relation complexe. La « caisse » tunée n’est plus seulement une machine de vitesse, mais un objet de distinction, de désir et de révolte. « C’est une forme de liberté, je la conduis je m’éclate, je me libère. Avec mes potes on pariait combien de chevaux ma caisse allait atteindre. 850 chevaux mon pote. 850 ! T’imagines ? C’est la classe », (soit 700 chevaux de plus que la moyenne).
La voiture n’est pas un objet neutre, surtout pour les hommes. Antoine et John diraient que c’est juste la passion. Serge Sommer, psychanalyste, lui voit la voiture comme «une extension de l’ego masculin : quelque chose qui s’impose, qui fait du bruit, qui occupe l’espace, une façon d’affirmer sa présence au monde ». À Charleroi, ces dynamiques prennent une résonance particulière. Ces jeunes ne consomment pas une voiture, ils se la réapproprient. Ils l’ouvrent, la désossent, la modifient, la poussent au-delà de ce qu’elle était censée être. Dans un monde où les machines nous échappent, où l’on achète, use et jette sans jamais comprendre, c’est une façon, à leur manière, de reprendre la main.
Théâtre de masculinitéCependant, ces espaces sont presque exclusivement occupés que par des hommes. Des hommes qui se sentent puissants entre eux, loin des regards, loin des règles. Où la hiérarchie est claire, où les femmes sont absentes, où on célèbre ceux qui osent transgresser et qui refusent l’ordre établi. John qui précise pour sa voiture rose, c’est déjà un signal. Antoine qui comprend pas pourquoi sa soeur ne veut pas de ce monde là, c’est la même logique qui s’y dessine : la mécanique, le drift, la vitesse, ce sont des affaires d’hommes.
La voiture devient alors un théâtre de masculinité, un espace où affirmer sa domination, son contrôle, sa puissance.
Et c’est là que ça devient dangereux. Cette masculinité bruyante, conquérante, incapable de se remettre en question, qui affirme : « on occupe l’espace, et peu importe le reste ». C’est le terrain parfait pour les idéologies masculinistes.
Car cette logique ne reste pas symbolique. Elle tue. En Belgique, il y a deux ans, Paolo Falzone a percuté un cortège à plus de 170 km/h sur une route limitée à 50. Il se filmait pour ses abonnés sur Instagram, capturant sa propre transgression, mettant en scène son dépassement des normes. Bilan : sept morts, des dizaines de blessés. Ce n’était pas un simple moment d’égarement. C’était la même mise en scène du risque, le même besoin de prouver sa puissance, la même volonté d’exister au-dessus des autres, au-dessus des règles.
À la racine, une masculinité toxique qui structure ces espaces, s’ancre dans la société, se banalise, puis dérive vers des logiques de domination. Et ces hommes reviendront. Samedi prochain, puis le suivant. Tant que des garçons grandiront en apprenant que dominer est la seule manière d’exister.
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Est-ce que le scoutisme, c’est politique ?
Photo : Anna Tondeur
» Je m’appelle Robin et, aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours été scout. Cette expérience s’est révélée être une véritable école de la vie pour moi. Aujourd’hui devenu chef, je souhaite transmettre ces valeurs à mes animés. Mais les événements de ce 8 mars vont totalement bouleverser ma vision du scoutisme. «
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La culture, presque pour tous
Photos par Paul Dorthu
À Charleroi, des ateliers de théâtre ou d’écriture s’organisent pour celles et ceux à qui la culture ne s’intéresse pas. Habitants d’un quartier fatigué, personnes abîmées par la maladie, et anciens ouvriers se rassemblent pour échanger quelques vers et retisser un lien. Un élan qui ralentit, menacé par des coupes budgétaires.
Mai 2008. La petite ville de Marchienne-au-Pont, 15 000 habitants logés au bout d’un des sillons tentaculaires de Charleroi, bourdonne. Un orchestre s’emballe dans une salle aux hauts plafonds du centre-ville. Les usines des alentours, abandonnées depuis des années, reprennent des couleurs pour un spectacle son et lumière une fois la nuit tombée. À la gare, une petite foule s’amasse, curieuse d’observer les joutes verbales de quelques femmes du quartier vêtues de robes d’époque et de grands chapeaux extravagants. Le festival MAI’tallurgie est né. Un festival qui n’est pas le fruit d’un centre culturel du centre-ville, mais le cri d’habitants du quartier. Ils ne sont ni comédiens, ni artistes. Ils sont pour la plupart ouvriers, petits commerçants, sidérurgistes, ou anciens mineurs.
Marchienne l’oubliéeAnne-Marie Salviati fait partie de ce petit groupe. Pure marchiennoise, elle est issue de l’immigration italienne qui s’est installée ici pour travailler dans les mines et les usines, en quête de nouvelles possibilités. Elle a connu sa ville vibrante, choyée par les usines avoisinantes, celles de la Providence, de CARSID, et du Charbonnage de Monceau Fontaine, géants de métaux rassurants étalés sur des quartiers entiers, repus de leur succès. Et puis elle a vu son déclin : les usines qui mettent la clé sous la porte, les maisons qui se vident. La précarité qui s’installe, et les problèmes qu’elle engendre. Au début des années 2000, elle est interpellée par l’effervescence décomplexée de la cocaïne et les malheurs qu’elle engendre. Alors à sa façon, un peu comme elle peut, elle met en place ce festival avec quelques autres habitants du quartier, désireux de remettre leur héritage à l’honneur et de ressouder les liens du quartier.
La première édition du festival est un succès, une petite victoire qui donnera naissance à d’autres éditions tous les deux ans, et une ASBL, « Marchienne Babel », présidée par Anne-Marie Salviati et qui propose aujourd’hui des ateliers d’écriture, de théâtre, de couture, et d’expression gratuitement, et à qui le veut. L’association fait de son mieux pour parler aux gens du quartier, pour mêler personnes âgées et jeunes, personnes en réinsertion, anciens usagers et immigrés récemment arrivés. Tout faire pour maintenir un lien. « Jusqu’à maintenant, ça marche », affirme Anne-Marie Salviati. L’ASBL travaille beaucoup avec des jeunes. Une cible de plus en plus assumée par l’association, qui espère pouvoir accéder à une jeunesse mal en point. « J’ai des gamins dans ma rue, ils ont 17 ans, et ils sont déjà en train de vendre de la drogue », raconte Anne-Marie. Une spirale qui s’est amplifiée ces dernières années malgré les efforts des associations. Petit à petit, l’initiative perd en vitesse. Malgré une existence de plus de quinze ans, elle pourrait bien disparaitre d’ici l’année prochaine.
Grain de sableSamedi, 9h. Dans un local de l’association, l’atelier de théâtre vient de commencer. Un petit groupe entame un refrain, encore hasardeux, de « Money, money, money” d’Abba. “Ah j’en aurais bien besoin” rigole une retraitée. Un homme guide le petit groupe dans ses vers : Michel est professeur de théâtre pour Marchienne Babel. Il organise ces ateliers du week-end ouverts à tous, mais aussi ceux du jeudi avec les écoles. Il n’est pas dupe quant à la portée de son travail, à sa capacité à réellement atteindre une jeunesse malmenée. « Ce genre de choses ne se résorbe pas avec une pièce de théâtre, un article ou un livre. Pas même avec une révolution. On est un grain de sable. » Pourtant, il continue. Car il faut garder une petite flamme, essayer de gagner la bataille des idées. Et la bataille commence ici, dans cette pièce aux murs écaillés le long de la Sambre.
La plupart des comédiens n’avaient jamais fait de théâtre auparavant. Ils se sont retrouvés ici un peu par hasard. Une des comédiennes a d’abord suivi un parcours de réinsertion avec Avanti, une ASBL partenaire, qui « apprend à savoir qu’on a des compétences”. Tous les mercredis, elle devait suivre une activité artistique. Elle a choisi le théâtre. Une décision qui l’a beaucoup aidée, et qui l’a suivie. À prendre confiance en elle, à s’exprimer. Dans le groupe, il y a eu et il y a encore des gens complètement différents. Des universitaires et des gens qui ne savent pas lire. Des Marchiennois de sang et d’autres qui sont arrivés il y a peu, du Burundi ou du Mali. « Ici on est pas un centre culturel qui vient prêcher la bonne parole, tout a été lancé par les citoyens », lance Michel. Une tentative, petite mais assumée, de faire culture là où les institutions plus classiques ne s’aventurent généralement pas.
Michel, en plein cours de théâtre. Éric, un comédien, encore sous l’euphorie de la scène. Un couteau sous la gorgeMais « faire culture » a un prix. À Marchienne Babel, le dernier acte pourrait se jouer. L’année prochaine, les subsides seront amputés de 25 %. Aujourd’hui, l’ASBL ne reçoit que 5000 euros annuellement de la ville. C’est déjà peu. De plus, les structures plus grandes et mieux organisées ont aussi changé leur approche : comme le Palais des Beaux-Arts ou l’Eden (centre culturel de Charleroi), qui s’aventurent aujourd’hui à l’extérieur de leurs structures, dans les écoles par exemple. Un changement qui bouscule l’ordre établi : aujourd’hui l’ASBL se demande s’il ne serait pas mieux d’arrêter, et laisser la place. Mais pas sans appréhension. « Au sein des institutions classiques, le citoyen n’a pas une place normale. Il n’est pas considéré comme un partenaire, mais comme un client pour remplir la salle”, estime Anne-Marie Salviati. « On a l’impression qu’il n’y en a que pour les grosses structures », souffle-t-elle.
Pascal Verhulst, conseiller communal à la culture, le reconnait : « La culture, ce n’est pas ce dont on parle pendant les élections, alors qu’elle est essentielle ». Pourtant, la ville en a fait une priorité lors des deux mandats du bourgmestre de l’époque, Paul Magnette. « Faire de la culture un des piliers du redressement de la ville », citait Le Vif en 2013. En 2016, Charleroi avait investi 41 millions d’euros en seulement trois ans. « Un record », selon Le Soir. Mais les contraintes économiques sont venues stopper cet élan en plein vol.
Ces contraintes découlent du plan Oxygène, un plan d’aide de la Région Wallonne qui vise à accorder des prêts à des communes en grande difficulté financière – comme Charleroi – en échange d’un plan d’économies strict. Très strict. Entre 20 et 30 millions d’euros par an. La Ville de Charleroi devra donc couper 25% de ses subsides pour les acteurs culturels en 2027. Il a été décidé de ne pas toucher aux subsides alloués à l’Eden (centre culturel de Charleroi) et au Palais des Beaux-Arts afin d’éviter les licenciements. Le Palais des Beaux-Arts, qui ramène 140 000 visiteurs annuels. Une petite poule aux œufs d’or, loin de Marchienne Babel. Pour les petites structures, l’amende s’avère donc salée. « On fait face à un tsunami, et on se prend tout dans la figure. Et les premiers à trimer, ce sont les opérateurs culturels. Je vous avoue que le paysage n’est pas très serein. Les plaintes des plus petites structures, c’est quelque chose qu’on entend, mais malheureusement, on ne saurait pas faire plus », regrette Pascal Verhulst.
Des comédiennes se familiarisent avec leur texte Les costumes du festival sont confectionnés par des volontaires Faire cultureVendredi, 9h. Un petit groupe se rassemble dans une grande salle de l’Université du travail. L’enthousiasme se sent, les langues se délient. Tous viennent pour un atelier d’écriture organisé par Anne Pilette, médiatrice socioculturelle pour Article 27, une organisation qui vise à garantir l’accès à la culture à tous. Il y en a qui viennent ici depuis longtemps, tous ont eu des parcours plus compliqués, touchés par la maladie ou porteurs d’un handicap. Angélique participe à cet atelier depuis des années. Elle le dit elle-même, ces ateliers sont un point d’ancrage avec le monde, une façon de garder le pied à l’étrier. « Moi je me sens seul, c’est pour ça que je viens », ajoute un autre participant. Le thème de l’atelier est donné : la tendresse. Celle d’une mère, d’un petit geste, d’une parole, de celles qu’on aurait aimé dire et de celles qui nous sont restées, le câlin d’un animal, un bout de chocolat, une pensée pour un être cher parti trop tôt. « Avant c’était moi qui mettais ma fille au lit, maintenant c’est elle », ajoute une femme.
L’écriture devient un prétexte pour la rencontre et un outil d’introspection. « Pourquoi ma fille ne veut plus me voir? ». « Qui a inventé la cocotte? ». « Pourquoi il y a l’extrême-droite? ». Les questions fusent, certaines tombent à plat, d’autres suscitent le débat. Ces trois heures, de 9 h à midi sont une bulle hors du temps, un moment où l’écoute et le soutien priment, où la plume offre ce que l’on n’ose pas dire à voix haute.
Pour Anne Pilette, « on n’a plus à justifier que la culture et l’accès à l’art redonnent une place à chacun, soutiennent, et permettent des leviers. Devenir créatif, c’est aussi ce qui permet de penser à de nouvelles portes ». Des leviers qui aident à reprendre confiance en soi, à retrouver le goût des choses, à ne pas s’enliser dans la solitude, mais aussi à prendre conscience de son contexte : qu’il est difficile de sortir de sa situation de précarité, qu’on n’est souvent pas entendu, qu’on n’a pas de place. Un travail de réappropriation de sa condition. Elle l’a vu chez des personnes avec qui elle a travaillé. Des gens qui se réapproprient des espaces, leur médication de santé mentale, leur bien-être, qui parfois se reconstruisent pour retourner sur le chemin de l’emploi.
Mais l’incertitude des coupes budgétaires contamine l’entièreté du secteur. Anne Pilette sent, elle aussi, le vent tourner. Elle l’a vu autour d’elle ces derniers temps, avec des collègues déjà en sous-effectifs qui se font licencier, faute de moyens. Aujourd’hui, elle est la seule travailleuse à temps plein pour la zone de Charleroi, peuplée de 600 000 âmes. « La situation est la suivante : on fait toujours plus avec toujours moins. » Le manque de vision sur le long terme pèse, et Anne tire la sonnette d’alarme : « Notre métier est d’accompagner des personnes en situation de précarité. Si nous nous retrouvons nous-mêmes en situation de précarité, cela devient très compliqué ».
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Comprendre El Niño en 2 minutes
El Niño est un phénomène climatique au cours duquel les eaux de surface de l’océan Pacifique central et oriental connaissent un réchauffement anormal, provoquant des dérèglements météorologiques à travers le monde. Il se produit en moyenne tous les deux à sept ans. Attendu dans les prochains mois, il pourrait provoquer des températures mondiales record en 2027.
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« Cinq clochers, quatre sans cloches »
©Daphné Raes
Entre ces murs, l’histoire ne s’enseigne pas, elle se ressent. Le feu, la peste, les bombes de la Seconde Guerre : la cathédrale a tout connu, et tout survécu. Témoin impassible, elle a vieilli avec les habitants de la ville, en gardant la mémoire de chaque génération.
Mais les temps changent. Sa nef, autrefois noire de monde, se vide peu à peu. Il y a pourtant ceux qui franchissent encore le seuil : des bénévoles qui veillent sur ses trésors, ouvrent ses portes, et s’empressent chaque jour à lui redonner un peu de chaleur.
Florence en fait partie. Elle nous guide à travers un édifice usé par les siècles, mais toujours debout.
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Colis renvoyé, colis jeté ?
Saviez-vous que les commandes en ligne que vous renvoyez risquent bien d’être détruites plutôt que réutilisées ?
Samuel De Pryck, Thibaut Herpoel, Ines Ramdani et Clément Debruyne vous expliquent ce scandale écologique.
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Travailler ou étudier ?
©Cemrecan Yurtman
Aujourd’hui, travailler en plus des études est une réalité grandissante. De nombreux jeunes doivent combiner les deux. Les écoles prennent-elles cela en compte ? Les étudiants sont ils demandeur d’aménagements ?
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À l’ombre du tuyau
Photos : Alice Puissant
Texte : Hortense Beguin
À Marchienne-au-Pont, les maisons de la rue de Châtelet ont la mine fatiguée. Sous les pas, quelques pavés des trottoirs vacillent et laissent passer des pousses indisciplinées. Le long des façades, les traces du temps se mêlent aux murs ternis et à la peinture effritée, tantôt noire, grise ou rouille, des petites maisons ouvrières qui jouent les coudes à coudes.
Sans qu’on puisse s’y attendre, le silence est brutalement interrompu par le fracas des tôles d’Arcelor Mittal. Le bruit résonne comme un corps de métal tombé du ciel. L’industrie se trouve de l’autre côté de la route, presque en face des premières habitations, comme un rappel constant de l’origine ouvrière du quartier.
Et puis, on ne voit que lui, avant même les maisons, avant même les visages. Il surplombe la rue sans utilité, mais continue d’imposer sa présence. Lourde, massive, dérangeante. Suspendu au-dessus des toits, il nargue les habitants par son absurdité.
En dessous de lui, Marchienne-au-Pont semble vivre dans son ombre. Sa carcasse raconte un passé prospère, aujourd’hui révolu, et laisse derrière elle un quartier à l’abandon, marqué par les friches et les traces d’une activité qui a déserté les lieux. Lui qui fait de son nez par-dessus les cheminées est silencieux et pourtant semble déranger, bien plus que le vacarme incessant de la rue.
« Regardez vers le ciel, et imaginez vous Paris, ce tuyau c’est un peu comme notre Tour Eiffel », lance l’agent immobilier à Yamina, pour la convaincre d’acquérir la maison au numéro 399. Moins cher qu’à Uccle. Contrainte à revoir ses attentes à la baisse, Yamina finira par acheter la maison pour elle et ses enfants, malgré le monstre de fer qui domine sa terrasse.
Cicatrice de ferLe tuyau est comme une grande relique des années prospères de la région. Il fut un temps, où ce gazoduc avait une raison d’être. Dans son conduit circulait un gaz chargé de monoxyde de carbone et d’hydrogène. Un chemin lui avait été construit de toutes pièces entre un haut-fourneau du site de Thy-Marcinelle et la centrale électrique de Monceau, afin de produire de l’électricité. Une logique industrielle qui ne s’encombrait pas du paysage des riverains.
La rue de Châtelet tournait alors à plein régime, portée par les usines qui fonctionnaient de jour comme de nuit, les cafés qui accueillaient les ouvriers après leur journée de travail et les commerces de proximité qui s’étaient greffés au quartier. Boulangerie, quincaillerie, cordonnier, tout se trouvait ici, dans une commune qui se suffisait presque à elle-même.
Mais cette époque n’est plus qu’un souvenir. Le déclin progressif des zones industrielles a entrainé celui de la rue. Le tuyau n’alimente plus rien. Le démolir couterait trop cher. Alors il reste là. Figé dans un environnement où il peine à trouver sa place. Les vitrines des commerces sont vides, défraîchies, parfois barrées de rideaux de fer.
Alors comment vivre là ou la vie est partie ?
N°377Un homme relève son courrier avant de remonter vers la porte de sa maison avec la tranquillité de ses habitudes. Il ouvre sans hésiter, comme on accueille quelqu’un qui passe depuis longtemps déjà. À l’intérieur, une odeur de cigarette saisit les narines. La lumière peine à se frayer un chemin à travers les fenêtres de son rez de chaussé.
Il est onze heures passées et dans peu de temps, les douze coups de midi retentiront depuis le poste de télévision, avec Jean-Luc Reichmann en maître de cérémonie. « Ça, c’est mon petit rituel quotidien », ricane Dominique. Un de ceux qui structurent ses journées depuis qu’il est pensionné.
Dominique 63 ans, a passé 38 ans de sa vie de l’autre côté de la rue chez Arcelor Mittal. L’usine il la connait dans son corps, dans ses nuits et dans ses douleurs. « L’usine ça m’a crevé, crevé ! »
D’abord il commence à la coulée continue, quinze ans dans le fond, là où il fait « crevant t’chaud ». Il grimpe ensuite les échelons, et travaille comme pontier. De sa cabine, il pilote des ponts roulants et des grues pour transporter les matières premières et les produits finis. Vingt années à voir le travail se faire en contrebas, à entendre les bruits sourds, les ordres, les machines et subir la routine qui avale les journées.
Dominique mettait parfois la radio sur le pont, dansait seul quand personne ne le regardait ou grignotait des cacahuètes dont les coquilles valsaient par-dessus sa cabine. Ces moments-là étaient précieux. Moins abrutissants.
Chez ArcelorMittal, il faisait partie d’une lignée. Son père y a travaillé 41 ans, ainsi que son grand-père, ses cousins, ses frères. Toute une généalogie ouvrière ancrée dans ce quartier, dans cette rue, dans cette maison même, que ses grand-parents ont habitée avant lui.
« 6h-14h, 14h-22h, 22h-6h », le corps suit jusqu’au moment de trop. Les changements incessants d’horaires lui ont causé 12 ulcères à l’estomac, les mouvements répétitifs du pont lui ont laissé un problème discal et ses yeux ont été brulés par une poudre trop chaude, faute de lunette de protection. Il raconte cela sans acrimonie, comme on évoque de bêtes accidents de travail.
Il est pensionné depuis janvier 2025, un an plus tôt que prévu. « J’étais sous certificat, mais je ne l’ai jamais dit à mes collègues » dit-il avec une gêne encore palpable. Il y a des lieux qui vous usent et qui pourtant vous définissent. « En face », il n’y retournera jamais, pas pour les visites, pas pour les invitations. Il y est trop allé.
Depuis sa mise au repos, ses journées ont pris une autre forme. Celle de la solitude. Il ne sort presque jamais. Pas quand il fait moche et surtout pas quand il pleut. « Je sortirai quand le beau temps reviendra ». Peut-être. Des paroles flottantes comme une promesse à soi-même qu’on ne sait pas toujours tenir. Il s’en tient à rester dans sa maison, faire de petits travaux, nettoyer, cuisiner et s’occuper de son fils, Fabian.
Une semaine sur deux, Fabian structure ses journées. Il a 34 ans et est atteint de la maladie de Williams, une maladie génétique rare. Il part toute la journée en centre et revient le soir, se faire chouchouter par son papa. Son repas chaud l’attend sur la table, à la sortie du van qui le ramène du centre. Quand Fabian est chez sa mère, la maison se vide, plus qu’elle ne l’est déjà. Et ce sentiment qu’il n’aime pas trop nommer revient le titiller. Il se sent seul. « Fabian, c’est comme mes deux yeux », il est tout ce qu’il lui reste.
« J’en ai plus rien à foutre de la famille », feint Dominique. Il ne voit plus qu’une seule de ses deux filles, Astrid. Jennifer a choisi sa mère quand ses parents se sont séparés. Malgré sa déception, il continue d’espérer une réconciliation et lui renvoie parfois des messages, qui restent sans réponse : « Tu me manques ma chérie hein ». Séparé depuis un an et demi de la mère de ses enfants, il attend le 19 juin 2026, date de signature du divorce, comme une date charnière. « Après ça, je serai bien plus heureux ».
N° 393Quand la porte blanche s’ouvre, une femme âgée aux cheveux courts et blancs se présente dans l’embrasure. Elle raconte une autre manière d’habiter cette rue, une histoire qui ne commence pas avec l’usine. Maria a 76 ans, cela fait une vingtaine d’années qu’elle est là. Elle achète la maison après des années difficiles, après une vie marquée par les meurtrissures.
Maria a connu la violence, la rue, les centres d’accueil. Elle a ensuite reconstruit sa vie comme elle a pu, travaillé, composé avec les moyens du bord. Les traces de peintures blanches sur son training léopard en disent autant qu’elle. « Quand on n’a pas d’argent, on apprend à tout faire soi-même », dit-elle avant d’ajouter : « Je suis tellement fière de moi ».
Chez elle, tout raconte cette conquête : les vêtements, ses « linges », qu’elle aime par-dessus tout ; les tringles chargées, les objets gardés avec soin. Cette manière de faire de la maison un endroit à elle, après avoir connu tant d’années à ne pas vraiment avoir de toit à soi. Sa maison est chaleureuse. Elle y a installé ses habitudes et ses petits brols. Sur la table du salon, d’énormes bonbonnières attendent ses petits-enfants, qui passent, mais pas assez souvent que pour combler sa solitude.
Maria parle du quartier comme d’un lieu abîmé. C’était mieux avant. Tout le monde se connaissait, se rendait visite, partageait le café et des moments simples. « On prenait des tables, on mettait tout devant et on prenait le goûter ensemble, y a plus, maintenant. C’est devenu un quartier de ploucs ».
Comme son voisin, elle sort peu. Ou du moins jamais seule. Elle a déjà été agressée et préfère attendre son mari pour aller faire les courses ou marcher un peu. Elle reste alors dans sa maison en compagnie de Capsule, son petit chat. Chez Maria, l’intérieur devient une manière de tenir face à l’extérieur.
N°321À seulement quelques mètres, une large allée bétonnée s’enfonce sur le côté. Elle débouche sur une grande cour où l’air et la lumière semblent enfin prendre leur place. Le décor change. Dans la cour d’Antonio, des nains de jardin colorés s’amusent dans un parterre garni de fleurs, de petits garages sombres laissent apparaître des motos en réparation et les fils de linge pendent au-dessus des têtes.
Antonio fait partie de cette immigration italienne arrivée massivement après la Seconde guerre mondiale, notamment suite aux accords « charbon-bras » de 1946 entre la Belgique et l’Italie. À cette époque des milliers d’italiens viennent travailler dans les mines de charbon de la région.
Lui, arrive à l’âge de 6 ans. Onze ans plus tard, il commence à travailler juste en face de sa maison actuelle, à l’usine Léonard-Giot. Fondée en 1862, spécialisée d’abord dans la chaudronnerie du cuivre avant de se tourner vers la fonte et les aciers spéciaux, elle occupait à elle seule un terrain de plus de six hectares.
Fermée en 1978, la majorité des bâtiments a été rasée dans la foulée. Ce qui reste, ce sont les façades et les toitures des anciens bâtiments donnant sur la rue, classées au patrimoine wallon en 2007, donc intouchables. Derrière, la SPAQuE a déjà réhabilité le site et dépollué les sols. Sur le terrain attenant, on a parlé d’un supermarché, d’un Aldi, d’un Colruyt, même d’un centre commercial. Mais on en parle encore. Rien ne bouge.
« Ils font beaucoup de promesses hein m’feye, puis y’a rien qui se passe. Ils ont voulu commencer à nettoyer la façade classée, un mec est venu il a nettoyé trois briques », dit-il en pointant dix centimètres carré d’un bout de mur passé au karcher.
Antonio parle du passé sans nostalgie excessive, mais avec une précision de ceux qui ont vu les choses se transformer sous leurs yeux. Après de nombreuses années à l’usine, il se décide à monter la sienne. Sa propre entreprise de porte blindée installée plus loin dans la rue de Châtelet.
On sent chez lui la satisfaction de celui qui a tenu bon, qui a bâti quelque chose ici dans ce morceau de rue. Il est heureux de sa réussite. La seule chose qui pourrait encore améliorer son quotidien, c’est qu’on enlève cet « affreux tuyau ». « Ils ont eu de l’argent pour le mettre, reste plus qu’à faire pareil pour l’enlever », s’amuse-t-il.
Les travaux avancent plus lentement que les promesses qu’on annonce. Plus loin dans le quartier de Marchienne-au-pont, conformément à son plan de modernisation, la Sambrienne rénove 48 logements sociaux, pendant que la ville multiplie les chantiers de voirie et les plans de rénovation dans plusieurs quartiers.
Rue de Châtelet, la friche Léonard-Giot, elle, a déjà été prise en charge par la SPAQuE : déconstruction, désamiantage, dépollution des sols. Mais depuis, plus rien ne bouge, sur le terrain rien n’a vraiment pris racine. Cela fait 10 ans que la zone doit accueillir des logements, de petites et moyennes entreprises.
Dominique, lassé de ce sentiment d’abandon, a déjà appelé plusieurs fois les services de la ville pour signaler d’énormes trous dans la chaussée. « Ils sont venus une fois, ou ils ont dit qu’ils viendraient. Je ne sais plus bien ». Et chaque passage laisse un peu plus de traces, sur la route, comme sur sa voiture.
Alors le quartier reste suspendu, dans l’attente qu’on tienne enfin parole. Le tuyau a vu les années fastes et maintenant surplombe une rue qui se vide de ses repères. Lui aussi est coincé, sans l’argent nécessaire pour déménager. Alors il reste là, trop grand pour qu’on l’ignore, trop encombrant pour qu’on l’aime, suspendu au-dessus des toits de la rue de Châtelet comme une question sans réponse, posée depuis des décennies à un quartier qui attend qu’on s’en occupe.
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Jusqu’ici tout va bien
Photo : Gabe Pierce
À Bruxelles, il existe 385 crèches, mais seulement 6 d’entre-elles sont inclusives, accueillant à la fois des enfants valides et en situation de handicap. Mais entre manque de législation et de financement, leur avenir est incertain? Focus sur la crèche des Pilloux qui fait partie de ces établissements.
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Femme à la chaîne
Charlotte Dumont
Être plus de 700 sur la chaîne de production d’un site sidérurgique carolo. Parmi ces gens, seulement quatre femmes, dont Kamille. Comment font-elles pour évoluer dans un milieu si masculin ? Comment tenir ? Quand elles tiennent …Une journée à côté de ses pompes. Se tromper de salle. Recevoir des informations à propos d’un job qu’elle n’avait jamais envisagé. Finir ouvrière sidérurgique. Une des 4 femmes sur une chaîne de plus de 700 hommes.
En juin 2023, Kamille, 27 ans et filamarchoise (habitante de Forchies-la-Marche), se rend à la Mission Régionale pour l’Insertion et l’Emploi à Charleroi (MIREC). Elle est alors dans une période de ras-le-bol, travaille à Intermarché en tant que responsable de l’épicerie, 60 à 65 heures par semaine. La période COVID, l’a fatiguée, l’incivisme des gens surtout. Exécrables comme elle dit. La jeune femme perd peu à peu son côté solaire. Elle veut changer d’activité.
La MIREC oeuvre à l’insertion socio-professionnelle d’un public peu qualifié et fragilisé. Kamille entre dans une salle, où une séance d’information à propos des métiers de la production va être donnée. Mais elle s’est plantée. Ce n’est pas des métiers de la production dont il est question ici mais ceux de l’industrie. La session commence, le temps s’écoule, et Kamille est timide. Tellement timide qu’elle n’ose pas interrompre la formatrice et changer de salle. La séance d’information se termine, l’animatrice annonce à Kamille qu’elle est typiquement le profil qu’Industeel recherche. Son curriculum vitae, composé de 9 ans d’expérience dans la vente, est envoyé illico presto. Le lendemain, Industeel la contacte pour lui proposer de passer les tests permettant de commencer la semaine suivante. Ce qu’elle fera.
Industeel est une filiale d’ArcelorMittal, grand groupe sidérurgique. Bâtie en 1864, l’usine devient la Fabrique de fer de Charleroi en 1873. Rebaptisée Usinor Industeel en l’an 2000, Arcelor la rachètera en 2002. Le géant indien Mittal a mangé tout cru le groupe Arcelor en 2006. Raison pour laquelle on appelle le groupe ArcelorMittal aujourd’hui.
Mise en gardeEn 2023, avant d’ouvrir les candidatures à la gente féminine, la direction de l’usine a annoncé aux travailleurs le grand changement qui allait s’opérer. Beaucoup ont protesté. Normal, quand on n’a travaillé qu’entre hommes parfois 40 ans durant ? Pour l’annonce, le service entier est arrêté pour réunir une assemblée. Tous les travailleurs sont réunis. Un powerpoint leur est présenté. Un slide montre une accolade entre deux personnes, femme et homme, pour se dire bonjour. Il est mentionné “ça, tu peux”. Puis le suivant, une photo, toujours avec les deux mêmes gens mais avec la main aux fesses avec noté “ça, tu peux pas”.
“On a trouvé ça un peu loufoque comme truc. Fin, dans mon cas je trouvais ça loufoque parce que c’était de la logique mais après, pour certains c’était peut-être utile, clairement”, déclare Jordan, un ouvrier d’Industeel travaillant là depuis 13 ans. Les vestiaires aussi ont été réaménagés pour recevoir ces dames comme il se doit. Autre problème : 39 était la plus petite pointure en stock concernant les chaussures de sécurité. Il a fallu recommander un lot de godasses allant de 35 à 38 pour les plus petits petons. Une fois que tout est prêt, on peut accueillir les ouvrières. Cette réorganisation s’inscrit dans une mise au pas d’Industeel par ArcelorMittal sur les questions de genre.
21 août 2023, Kamille arrive devant les grilles de l’usine. Elle est stressée. “Je m’apprêtais limite à partir en guerre”, raconte-t-elle. Peut-être parce que les mots de son entourage résonnent encore. Quand elle a annoncé qu’elle allait travailler chez Industeel, ses proches lui ont demandé ce qu’elle allait faire là-bas, au milieu des “brutes épaisses”. C’est son premier jour. La direction l’avait prévenue, pour ne pas dire mise en garde, lorsqu’elle est venue à son entretien d’embauche quelques jours plus tôt : être une femme dans cet environnement pourrait se révéler compliqué. La première ouvrière d’Industeel, Kamille étant la deuxième, est chargée de lui faire faire le tour des propriétaires. L’objectif de la direction était de les mettre en relation car elles avaient un point commun. Être des femmes. L’espoir qu’une solidarité féminine se crée existait alors.
La jeune femme prend ses marques petit à petit. Ce n’est pas facile. Des remarques désobligeantes lui sont destinées, elle apprend à les recadrer. Elle se fait inviter à boire des cafés par des collègues qui n’ont jamais aimé boire de cafés. Certains sont intrigués simplement par sa présence. C’est bizarre qu’une âme féminine intègre les rangs pour les plus vieux jeux. Et des vieux jeux, il y en a.
La télécommande que Kamille tient dans les mains permet de guider un pont qui saisit les tôles afin de les positionner sur les rouleaux (à l’arrière de l’image). Une tôle est déjà sur les rouleaux ici. Les traitements thermiques sont alors effectués à cet endroit. Régime de travail
Aujourd’hui, Kamille est la plus ancienne femme de la chaîne (sa prédécesseure s’en étant allée depuis à cause de problèmes avec ses collègues masculins) avec presque 3 ans à son actif dans l’entreprise à un régime de 48 heures semaine, 6 jours sur 7. Ce n’est pas rien. Le tout pour un salaire de 2274 euros net par mois. Comptez avec cela une voiture de société grâce à 293 euros retirés de son salaire brut, des chèques-repas, 8 euros par jour presté ou 128 euros par mois au total et toute une série d’autres avantages. La particularité de ce job, c’est, entre autres, le concept des trois pauses ou des trois huit. Cela consiste à prester 6 jours consécutifs, à un certain horaire, avoir un jour de pause, puis recommencer à un autre horaire, etc. 6h-14h. Jour de pause. 22h-6h. Rebelote, un jour de repos. 14h-22h. Jour de pause. Et cela en roulement. Ce régime de travail existe afin d’assurer une activité continue sur 24 heures à la chaîne.
Le bonus d’Industeel, c’est que l’usine se porte bien. Le site n’a jamais connu de grosses restructurations. L’entreprise produit des tôles laminées à chaud de grande qualité pour des marchés spéciaux et/ou stratégiques, ce qui représente des contrats de niche à haute valeur ajoutée. Le groupe indien a donc tout intérêt à conserver ce site de Charleroi et faire en sorte qu’il se porte bien. Industeel, c’est plus de 1000 emplois assurés.
Kamille n’a jamais eu trop de problèmes liés à sa condition féminine. Quelques remarques mais “jamais excessif, jamais de réflexions rabaissantes, sexistes”. Des “blagues limites”, tout de même. Un jour, la jeune femme refait son lacet et est donc pliée sur elle-même, les fesses en arrière. Son collègue dit alors (finement) “oh non, ne te penche pas comme ça devant moi, c’est trop dur”. Elle lui fait savoir qu’il est lourd, très lourd. “Je ne vais pas commencer à faire attention à la manière dont je renoue mes lacets quand même ?!” Il n’a plus jamais recommencé. Un autre lui parle de la taille de son organe sexuel gratuitement. Elle lui fait savoir qu’elle n’a ni besoin, ni envie d’obtenir ce genre d’informations.
Mais le peu de ses collègues féminines ont eu plus de fil à retordre. L’une d’entre elles notamment qui travaille dans un autre secteur : à l’aciérie. Lorsqu’elle est arrivée, certains durs à cuire ont refusé de la former, alors qu’ils en avaient la charge, sous prétexte que c’était une femme.
Politique d’intransigeanceLa direction d’Industeel est vigilante au bien-être de ses ouvriers en général et particulièrement celui de ses ouvrières. Des réunions pour les quatre humaines de la chaîne sont organisées afin de faire le point. Voir comment elles se sentent. Savoir si elles ne manquent de rien, si tout a bien été pensé pour elles. Kamille n’a souvent rien à redire. Lors de la séance powerpoint avant l’embauche de femmes, les hommes qui étaient farouchement opposés “au tournant” qu’allait prendre l’entreprise ont été placés dans des équipes entièrement masculines. Kamille et ses collègues ne seront donc jamais amenées à travailler à leurs côtés. La direction est intransigeante vis-à-vis de tout débordement. Si une plainte d’une ouvrière arrive à leurs oreilles, ils prennent des mesures, et vite. Pour l’ancienne vendeuse aujourd’hui sur la chaîne, c’est parfois trop. “Une fois que ça touche aux femmes, je trouve même que c’est excessif en fait. Parce que parfois, ils ne prennent pas le pour et le contre directement.” Un ancien de la chaîne (plus de 40 ans d’ancienneté) s’est fait remonter les bretelles il y a peu. Kamille admet qu’il est “tactile mais pas déplacé”. Sa collègue ne l’a pas perçu de la même façon. Elle est allée se plaindre de lui à la direction et au syndicat. L’ouvrier a été immédiatement convoqué au bureau pour s’en expliquer. Dans le même temps, le chef direct de Kamille l’a appelée afin de savoir si elle avait déjà eu des soucis avec cet homme. “Non, jamais”.
Kamille alterne trois postes. Le four, le planage et la réparation. Elle travaille sur deux fours différents, le 7 et le 8. Au 7, sa cabine est très proche du four. Dès qu’elle ouvre la porte, “c’est ressenti 1200 degrés”. Ce poste-là, il arrange moins Kamille de décembre à mars : “le gros problème, c’est le chaud-froid. En hiver, c’est très très fatigant”.
Ce poste s’occupe de réaliser des traitements thermiques sur les tôles afin d’en vérifier la solidité. Le planage, comme son nom l’indique, permet d’aplatir les tôles et la réparation a pour mission de repérer et corriger les défauts qui seraient apparus sur les tôles presque finies.
Gratitude déplacéeChez Industeel, les ouvrières ne bénéficient pas de la même reconnaissance que celle que reçoivent leurs collègues masculins. Elles en récoltent plus. Pour une tâche équivalente effectuée, le compagnon de travail de Kamille ne sera pas autant félicité qu’elle. Or, les deux font le même boulot. Est-ce parce que les tâches sont considérées comme plus éprouvantes physiquement pour les femmes ? Mais recevoir plus de félicitations, pour un même travail effectué, simplement parce qu’on représente un genre et pas un autre n’est-il pas synonyme de différence en soi ? Le traitement dont fait preuve la direction peut être qualifié de stratégie d’équité. Kamille, ce qu’elle veut, c’est que ce soit juste car, parfois, le fait qu’on la félicite est perçu comme une injustice chez ses collègues. Elle aimerait l’égalité pour s’éviter ces problèmes-là. La contradiction l’habite tout de même. Cela lui fait plaisir, la rempli de gratitude que d’être félicitée de la sorte par ses supérieurs.
LORSQU’ELLE EST ARRIVÉE, CERTAINS DURS À CUIRE ONT REFUSÉ DE LA FORMER, ALORS QU’ILS EN AVAIENT LA CHARGE, SOUS PRÉTEXTE QUE C’ÉTAIT UNE FEMME.
Tout le monde dans le même bateau“Bruyant, salissant, lourd mais enrichissant quand-même”. C’est comme ça que l’habitante de Forchies-La-Marche définit son boulot. Elle aime le partage et la solidarité qui font partie du quotidien entre collègues. Ici, les personnes sont soudées. Chacun.e est dans le même bateau, cela alimente la camaraderie. Dès l’arrivée sur le site pour Kamille, c’est frappant : “Le matin, t’arrives, tu dis bonjour, bah rien qu’à ce moment-là, les gens sont vachement plus sincères, plus engagés.” Son train de vie n’est pas facile, c’est sûr, les 3 pauses, trouver du temps libre, prendre soin de ses proches, tout cela est compliqué. Mais la jeune femme est fière d’elle, de ce qu’elle fournit, d’être arrivée de nulle part et de se débrouiller. Certains travaillent sur la chaîne depuis plus de dix ans et ne travaillent pas aussi bien qu’elle. Cela lui donne confiance, elle qui se décrit comme être une personne qui doute énormément. Cela n’est pas donné à tout le monde, mais Kamille, elle y arrive. Industeel lui a offert autre chose encore, un ami. Il s’appelle Jordan, est ouvrier à la découpe, responsable de la ligne. Il est fan de plongée sous-marine aussi. Le jeune homme travaillait avant que les femmes ne soient introduites sur la chaîne. Une nuit où il bosse, Jordan se déplace vers le poste du four pour aller discuter avec un de ses copains qui l’occupait. Il pousse la porte de la cabine en pensant le trouver mais, surprise ! Ce n’est pas de lui dont il s’agit mais de Kamille, qui a repris son poste. Il entame la discussion avec elle, qui est encore relativement nouvelle. Ils s’entendent assez vite, se comprennent tout de suite, ont la même vision de la vie. Les deux jeunes gens sont “prêts à tout donner, mais hors de question de se faire marcher dessus”.
Le four 8 et sa cabine. Poste de travail que Kamille occupe le plus souvent. Amitié sur la chaîneAu fur et à mesure, leurs discussions deviennent quotidiennes. Jordan aide Kamille lorsqu’elle traverse une période assez difficile de sa vie. À l’inverse, le responsable de ligne a lui aussi eu droit à un évènement douloureux, et la jeune femme s’est révélée être un soutien pour lui à ce moment-là. Leur amitié s’est forgée dans cette usine, sur l’entraide, l’écoute et la bienveillance. Sur le téléphone de Jordan, Kamille a ses propres sonneries. Une pour chaque application. Et elles résonnent souvent. L’ouvrière n’hésite pas à solliciter son ami dès que cela est nécessaire. Les deux se racontent, chaque jour, comment se sont déroulées leurs dernières 24 heures. Que ce soit positif, ou négatif. Aucun.e ne sait ni quantifier, ni qualifier l’amitié qu’il et elle partage.
Kamille et Jordan sont devenu.e.s si rapidement inséparables que leur n+22 a, à un moment, posé une interdiction à leur égard concernant leurs pauses cafés. Il fallait désormais une troisième personne pour les accompagner prendre un caoua. Pas question de les croiser rien que tous les deux aux alentours de la machine. Ce qui étonne Jordan, c’est qu’il n’y a jamais eu d’interdiction similaire lorsqu’il s’agissait de deux collègues partageant l’attribut masculin. “Sous principe que tu demandes de ne pas faire de différence, tu crées de la différence”, se dit-il.
Tout l’enjeu pour Jordan est de rester impartial lorsqu’il s’agit de Kamille. Il est parfois face à un dilemme. Défendre son amie, parce que c’est son amie et qu’il la défendra toujours ou être le responsable de ligne exemplaire qui se doit d’être objectif. Il confie devoir prendre sur lui lorsqu’il se passe quelque chose concernant Kamille. De toute façon, ses collègues l’ont bien compris. Ils ne lui parlent même pas quand cela concerne la jeune femme. Ils savent qu’il peut s’énerver. Le fan de plongée prend parfois le rôle de faire comprendre à son amie qu’elle exagère, ce qu’elle n’aime généralement pas entendre. Les deux sont copains comme cochons. Durant une période, Jordan s’assurait chaque matin que Kamille était bien réveillée en faisant sonner son téléphone. Puis, c’était l’inverse, à Kamille de sortir son ami du lit. Jordan les connaissait bien ces sonneries.
Kamille a bien fait de se tromper de salle il y a presque trois ans. Elle se dit épanouie dans son travail. De la jeune fille timide, elle est passée à l’ouvrière fière d’elle qui parvient à recadrer les gros lourdeaux et à leur faire comprendre que sa place est ici, parmi eux. Elle regarde Jordan, “Tu vois, tout était écrit mon pote”.
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Nouveau Western
Un cabaret fauché en quête de survie, des gens sur les routes de l’exil qui craignent d’être expulsés, le quotidien du personnel trop peu nombreux d’une maison de repos, la conscience des personnes trans, la crise des Restos du Cœur, la fatigue des sage-femmes d’un hôpital, la fin de l’Article 27 et de l’accès à la culture pour les personnes précaires, les itinéraires urbains du service mobile de douches et la dernière valse d’une école de danse sans subvention… Ce que ces sujets ont en commun ? Ils témoignent d’un tissu social fragilisé, qu’ont été invités à mettre en récit des étudiants en journalisme de l’IHECS.
L’atelier Mook offre aux étudiants qui le rejoignent l’opportunité de rompre avec les impératifs de rapidité, voire d’immédiateté, qu’impose désormais l’écosystème médiatique numérique. Ils sont conviés à s’immerger dans un temps journalistique plus long, au cœur d’une thématique propre à l’enquête ou au reportage.
Les consignes sont simples : faire un pas côté pour raconter l’époque et ses contradictions, à travers un récit incarné dans lequel ils donnent à voir des visages, font entendre des voix et s’emparent du réel. L’écriture et la photographie sont leurs grammaires de base pour pratiquer un journalisme narratif, qui n’oublie pas de se conjuguer avec l’exigence de vérité qu’ils doivent aux faits.
Une fois l’histoire racontée, sa mise en valeur tient dans le concept graphique que les étudiants sont libres d’interpréter, en convoquant beaucoup d’imagination et un peu de technique. Pour les accompagner dans ce processus, qui aboutit à la réalisation de leur Mook, trois professeurs invités : Roger Job (photographie), Frédéric Loore (écriture), Marc Dausimont (graphisme).
Mook Nouveau Western
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Pigeons perdus de vue
Photos: Jade Regau
Dans le jardin, les pigeons tournent au-dessus du toit. Jean les écoute. À presque 80 ans, il ne voit presque plus et marche difficilement. Il ne peut plus soigner ses champions seul. Heureusement, Carlos est là.
Jean habite à Charleroi depuis toujours. A l’âge de 14 ans, il a rencontré Pascaline. Il travaillait alors dans une coopérative agricole juste derrière la maison de la jeune fille. Avec son collègue, il aimait la surnommer « fleur de patate » en référence aux plantations de pommes de terre qui bordaient son jardin. Depuis, « fleur de patate » et Jean ne se sont plus jamais lâchés.
En observant ses voisins d’en face jouer aux pigeons, Jean a eu un déclic. Selon Pascaline, devenir colombophile, c’est « devenir sot ». Selon Jean, quand on commence quelque chose comme la colombophilie, « on le fait bien ou alors, il ne faut pas le faire ». Et il le fait bien depuis près de 60 ans.
Un palais pour des athlètesC’est avec cette exigence qu’en 1990, Jean a transformé son modeste garage en un pigeonnier imposant de la taille d’une maison. Ce palais de deux étages organisé en huit sections peut abriter dix à trente boxes par cloison. L’installation est complétée par un espace réservé au stockage de la nourriture et des cages. Ce temple se trouve juste à côté de leur logis, il abrite aujourd’hui près de 200 pigeons. Dans ce grand pigeonnier, le couple a fait installer une borne spéciale pour neutraliser les ondes. Le bruit électromagnétique perturbe et empêche certains oiseaux migrateurs de s’orienter grâce à leur boussole magnétique.
Pour Jean, un pigeon est un athlète de haut niveau. S’il se casse une patte, sa carrière est finie. Dès lors, il leur fait suivre une hygiène stricte : vitamines, protéines, et passage obligatoire chez le vétérinaire (deux à quatre fois par an) pour les vaccins. Le couple aime les pigeons, et les pigeons le leur rendent bien. Ils regagnent le pigeonnier après les courses ou les entraînements : ils retrouvent leur confort, leur conjoint et leurs petits s’ils en ont. Ils rentrent simplement chez eux. « C’est comme toi, tu reviens toujours chez tes parents » conclut Pascaline.
Toute l’année, Jean pense pigeons, mais surtout à partir du mois de mars/avril, le début de la période de concours. Le reste du temps, ils élèvent les pigeons, organisent les reproductions et les entraînent quand viennent les beaux jours. La colombophilie, ce n’est pas juste un hobby, c’est un mode de vie. La Belgique est considérée comme le berceau de la colombophilie depuis le 19e siècle. Tout le monde venait acheter des pigeons en Belgique. A l’après-guerre, il y a eu 250 000 colombophiles en Belgique, aujourd’hui, on y compte environ 20 000 actifs selon le site spécialisé La Colombophile HO. A Farciennes, dans la rue de Jean, on ne pouvait pas faire deux maisons sans y avoir un colombophile.
Le corps qui lâcheJean n’a jamais cessé de les regarder, ses pigeons. Lorsqu’il déambule dans la rue, s’appuyant sur sa canne, ses lunettes aux verres jaunes ne passent pas inaperçues. S’il les porte en permanence, ce n’est pas pour se protéger du soleil, mais pour corriger sa vue : ces verres spécifiques aident son cerveau à mieux interpréter ce qu’il voit, en améliorant le contraste et le confort.
Le colombophile n’échappe pas à l’usure du temps. Cela fait 15 ans qu’il ne voit plus très bien. Il a 0/10 à l’œil droit et 3/10 à l’œil gauche. A terme, il ne verra probablement plus ses oiseaux voler. Pourtant, la passion va bien au-delà de la vue. Jean sait deviner la valeur d’un pigeon au simple contact de ses mains. Sous ses doigts, il sent si l’oiseau est trop sec, si son plumage est soyeux ou s’il est en pleine santé.
Un pigeon peut porter à la patte deux types de bagues aux fonctions bien distinctes. La première, véritable carte d’identité fixée dès son dixième jour, indique son origine et sa propriété. La seconde, une bague électronique de constatation, est utilisée lors des concours pour enregistrer avec précision l’heure de son retour au pigeonnier. Pascaline, première alliéePendant 20 ans, Jean a été président du local colombophile situé en haut de sa rue. Sa mission consistait à organiser le calendrier des concours, l’enlogement des oiseaux et les banquets de fin de saison. Pour ces dîners de remise de prix, il pouvait compter sur l’aide de quelques membres et, bien sûr, de sa fidèle Pascaline. Tandis que le traiteur s’occupait du menu, Pascaline dressait la vaisselle et les hommes installaient les nappes. Ces festivités rassemblaient les passionnés de toute la région, incluant même des amateurs français. Pour que les épouses profitent également de leur journée, un car les emmenait découvrir les environs. Bien que Jean ait décidé depuis 2 ans de passer le flambeau, les habitués du club continuent de l’appeler lui, ou plutôt Pascaline.
Les colombophiles utilisent des œufs en plâtre pour remplacer les œufs naturels. Ce procédé permet de protéger leurs oiseaux d’un épuisement lié à des pontes trop fréquentes.Pascaline a toujours occupé une place centrale à ses côtés. Jean confie « Moi, je connais des colombophiles, leurs femmes n’iraient même pas ouvrir le pigeonnier. J’ai de la chance ! J’ai une femme qui m’a toujours aidé ! ». Finalement, Pascaline aussi est devenue sotte. Durant des années, elle montait les marches du pigeonnier pour lâcher les oiseaux pendant que Jean était au travail. Le samedi, elle sacrifiait son brushing pour aller le nettoyer, allant jusqu’à utiliser un petit pinceau pour enlever les crasses dans les moindres coins. Certains pigeons, particulièrement attachés à elle, se posaient sur son épaule. Elle mettait au bout de ses lèvres un grain de maïs et les pigeons volaient pour venir le chercher.
Aujourd’hui, elle se retire. Elle en a marre de ramasser les fientes de pigeons. Elle veut voyager en Italie, dans les Pouilles, dont elle est originaire, et dans l’est de l’Espagne où ils possèdent une maison. Elle passe le relais, elle aussi. Heureusement, il y a Carlos.
Carlos, les yeux et les mainsCe soudeur de 54 ans est arrivé auprès de Jean, il y a deux ans, au moment où tout aurait pu s’arrêter. Carlos est né au Portugal et travaille depuis 10 ans à Charleroi. Sa femme et son fils, eux, sont restés au Portugal, mais il va régulièrement leur rendre visite. Lui, il a attrapé le virus de la colombophilie très jeune quand il a vu ses oncles jouer aux pigeons. Et à 8 ans, son père lui a offert son premier pigeonnier.
Carlos a beaucoup de patience avec les pigeons et est capable de repérer, lors d’un entraînement, lequel est rentré plus tard que les autres. Il aime acheter de nouveaux volatiles. Le 28 mars dernier, au marché d’Hastière, il a choisi avec l’approbation de Jean, un pigeon voyageur Stichelbaut pour 70 euros. Cette souche est une lignée très recherchée au sein de la colombophilie pour les concours de fond. Les concours de pigeons voyageurs sont classés par distance en trois catégories principales : vitesse (50-250 km), demi-fond (250-500 km) et fond/grand fond (500 km à plus de 1000 km). Les pigeons de longue distance (fond) vivent plus longtemps car ils sont moins « stressés » que les pigeons de vitesse qui volent en plein rythme.
En 2024, la rencontre entre Carlos et Jean au local a donné un nouveau souffle à la passion de Jean. En voyant le pigeonnier de Carlos, Jean a tranché: « C’est impossible de faire des champions là-dedans ». Ils ont alors décidé de réunir leurs forces. Carlos est venu installer ses pigeons dans le pigeonnier de Jean petit à petit pour les habituer à être ensemble.
Carlos vient nettoyer le pigeonnier deux à trois fois par semaine et conduit l’octogénaire jusqu’au lieu des entraînements. Avec un pigeon, il faut toujours aller tout doucement. Jean et Carlos lâchent les jeunes pigeons à 5 km puis de plus en plus loin. Quand ils reviennent bien au pigeonnier, Jean et Carlos les « jouent » sur une distance de minimum 100 km, avant de participer à des concours internationaux. Pour Jean, le sommet de la saison reste l’emblématique concours de Barcelone. C’est une épreuve qu’il connaît bien pour y avoir déjà participé, et elle garde à ses yeux un certain prestige. Les pigeons y partent en camion, huit jours avant le départ et ils sont lâchés à 8 h du matin pour parcourir plus de 1000 km pour revenir au pigeonnier. D’ici deux ans, Carlos et Jean espèrent pouvoir participer à cette compétition. Carlos et Jean, ce n’est pas un remplacement mais un duo. Là où Carlos est les mains et les yeux, Jean est la mémoire. Ensemble, ils forment un binôme indissociable où la passion de la nouvelle génération rencontre la sagesse de l’ancienne.
Arrêter… mais pas encoreChaque année, Jean dit qu’il va arrêter donc il en élimine, il en élimine, il ne fait pas traîner. Durant son âge d’or, il avait près de 800 oiseaux. Il ne leur donne pas de prénoms mais les désigne par leurs caractéristiques physiques comme « Le Borgne », « Le Noir » ou « La Mosaïque ». Jean et Pascaline en mangent même certains. Jean préfère un pigeon de 50 jours, tandis que Pascaline les préfère plus jeunes, de 25 jours. Il est rare que des colombophiles mangent leurs pigeons. On pourrait y voir un paradoxe, presque un tabou dans le milieu : comment manger ceux qu’ils soignent avec tant d’amour ?
Pour Jean et Pascaline, c’est pourtant une forme ultime de respect. Ils préfèrent manger les leurs que ceux des autres. « Je ne sais pas ce qu’ils leur ont donné comme saloperies à manger, comme piqûres ou n’importe quoi », lance Jean. Il dit qu’il veut arrêter… mais le cœur ne suit pas encore le mouvement. Tant que Carlos sera là pour être ses yeux, Jean pourra continuer d’être l’âme du pigeonnier.
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Deux galeristes, deux mondes
Diego Fonteyn, Cécilia Gonet, Maïssa Maataoui
À Ixelles, de nombreuses galeries d’art ont ouvert leurs portes ces dernières années. Mais derrière chacune d’elles, se retrouvent divers inspirations, oeuvres, artistes et galeristes. Kira et Ranji nous ont fait découvrir leurs univers animé par leur passion commune: l’art.
Un reportage de Diego Fonteyn, Cécilia Gonet et Maïssa Maataoui
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La cuisine pour tous
Simple Line
Au milieu de la Ferme Nos Pilifs, dans le nord de Bruxelles, réside le restaurant l’Estaminet. Allons à la rencontre de Louise, Alessandra, Jerôme et Théo et suivons leur équipe le temps d’un service.
L’Estaminet est ETA, c’est-à-dire une entreprise de travail adapté. Il s’agit d’une forme d’entreprise qui soutient l’économie sociale. Les ETA emploient une majorité de personnes en situation de handicap. L’objectif est d’intégrer les employés dans le monde du travail tout en offrant des adaptations. À Bruxelles, il existe douze ETA. La Belgique est le seul pays de l’UE à offrir un statut de travailleur complet et la sécurité qui en découle aux personnes en situation de handicap.
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IRSA : un accompagnement pour une vie autonome
Crédit photo : Pierre-Adrien Van Wessem
À Uccle, l’Institut Royal pour Sourds et Aveugles (IRSA) accompagne des jeunes en situation de handicap et/ou de déficience intellectuelle vers plus d’autonomie. À travers le regard de trois professionnelles, ce podcast met en lumière un métier patient et un accompagnement sur mesure, qui va bien au-delà de l’apprentissage scolaire : permettre à chacun de construire sa place dans la société.
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L’humain fait que ça tient
Crédit photo : Romane Chaufouraux
Selon la maison de l’autisme, 14 écoles accueillent les enfants autistes de type 2 à Bruxelles. À l’Étincelle, école spécialisée bruxelloise, les budgets sont serrés. Les murs manquent de peinture et le plafond menace de s’effondrer. Pourtant ce type d’enseignement est plus que nécessaire. Derrière les moyens précaires se cache une richesse : celle de l’humain. Ici, l’autisme n’est pas un obstacle, c’est un langage que l’équipe pédagogique et paramédicale décode chaque jour. Instituteurs, logopèdes, psychomotriciennes… débordent d’initiatives avec un objectif commun, le bien être des enfants.
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Bruxelles : une ville qu’on finit par quitter ?
Photo (CC) Jan Van der Wolf
La capitale attire… mais tend à repousser. Depuis de nombreuses années, les Bruxellois quittent la capitale pour rejoindre périphéries. Alors que le profil des citoyens concernés évolue, la hausse des loyers ne peut pas expliquer, à elle seule, ce phénomène observable depuis les années soixante.
Bruxelles se révèle être le lieu idéal pour entamer des études, obtenir un premier emploi et vivre une expérience formatrice en colocation. Toutefois, force est de constater que la ville n’est pas propice à l’ancrage résidentiel et que de nombreux citadins quittent Bruxelles chaque année. Cet exode urbain ne pourrait être qu’une façade derrière laquelle se cacheraient des dynamiques plus profondes, comme la présence de grands espaces, des cadres de vie plus verts ou encore l’influence de la hausse des prix du logement.
Migration péri-urbaine : une fuite ancienne en pleine expansionDepuis 2019, Bruxelles enregistre un nombre croissant de personnes qui quittent ses murs. Dans un contexte où la ville fait face à de nombreux défis politiques et institutionnels, la fragilité de son habitabilité se ressent dans la hausse des prix sur le marché locatif. Si le coût et la qualité de vie constituent un facteur de délocalisation des citadins vers d’autres régions, la nuance est de mise, précise Gilles Van Hamme, professeur en géographie économique à l’université libre de Bruxelles (ULB). « Ce phénomène existe depuis, au moins, les années soixante. Il s’agit de la périurbanisation, une tendance selon laquelle les ménages quittent la ville pour s’établir dans des espaces moins denses. À l’époque, ce sont davantage les classes moyennes et supérieures qui sortaient de la ville pour se diriger vers les Brabants, flamand et wallon. Le moteur principal de cet exil était l’accès à la propriété. Depuis les années 2000, ce processus reste très présent au sein des ménages aisés et s’étend également aux classes populaires.»
L’analyste en géographie et en démographie de l’Institut bruxellois de statistiques et d’analyses (IBSA) Jean-Pierre Hermia observe la même évolution du phénomène. Il ajoute que « ces ménages moins favorisés quittent Bruxelles pour s’installer vers les villes de Vilvoorde, Ninove ou Alost, du côté du Brabant flamand. Ils se rendent parfois plus loin, dans les régions de Charleroi ou de La Louvière, où il existe des logements moins chers, que ce soit au niveau locatif ou acquisitif ».
Marché immobilier : les prix repoussent-ils les habitants?La hausse continue des prix de l’immobilier dans la capitale est indéniable, et se cristallise dans les données sur les départs de la capitale enregistrés par l’institut de statistiques : l’année 2021 fut celle de tous les records , avec 44 905 sorties de Bruxelles enregistrées. Parallèlement, Federia, la fédération des agents immobiliers francophones de Belgique, a établi un comparatif des prix des loyers à Bruxelles entre 2019 et 2024. Elle rend compte d’une augmentation de 21,08 % pour l’ensemble des logements de la région.
Si les deux phénomènes semblent liés, Jean-Pierre Hermia se veut prudent quand il s’agit d’interpréter une éventuelle causalité. « Les prix de l’immobilier à Bruxelles ont beaucoup augmenté, ce qui peut renforcer la périurbanisation. Mais l’IBSA n’a pas étudié de lien direct de cause à effet avec l’augmentation des sorties. » Gilles Van Hamme abonde dans le même sens, et insiste sur l’existence de dynamiques constantes : « Il faut toujours concevoir la ville, et le centre-ville en particulier, comme un espace où il y a énormément de mouvements, où les gens viennent en fonction de leur parcours de vie, des rencontres qu’ils ont et de leurs projets ».
Au delà des chiffres, des trajectoires de vieAu delà des départs enregistrés, les profils des citadins qui quittent la capitale varient. Hugo Périlleux, géographe, économiste et post-doctorant à l’ULB, distinguent deux profils qui bougent différemment dans le pays. « Certains partent de Bruxelles alors qu’ils possèdent déjà un logement, tandis que d’autres quittent la ville pour pouvoir devenir propriétaires. Les plus modestes s’installent principalement dans la périphérie nord, où les loyers sont plus bas. Certains restent locataires, mais beaucoup cherchent avant tout à accéder à la propriété ». La transformation du marché du travail n’est pas non plus étrangère à cet exode, à en croire les propos de Sarah De Laet, géographe et militante pour le Front Anti-Expulsion : « les classes populaires urbaines sont prises en étau. D’un côté, le travail devient plus rare et plus précaire, ce qui fragilise les conditions de vie ; de l’autre, la hausse des prix du logement dans les grandes villes les repousse toujours plus loin des centres ».
De nombreux experts s’accordent à dire que si la hausse des loyers à Bruxelles peut être considérée comme un facteur de périurbanisation, elle doit être abordée avec précaution. Au-delà de la mise sous tension du marché locatif, les départs de la capitale peuvent également s’expliquer à l’aune des trajectoires de vie et des capitaux individuels. Pour autant, l’heure est au constat : la Région de Bruxelles-Capitale peine toujours à retenir ses habitants.
Méthodologie
- Notre base de travail : données fournies par l’IBSA, chiffres liés à l’augmentation des loyers à Bruxelles obtenus via l’étude de Federia. Consultation de la documentation suivante :
- Indice des prix des logements
- Focus n°78 — Baromètre démographique 2025 de la Région de Bruxelles-Capitale
- H. Berns, E. Lenel, C. Schaut et G. Van Hamme, « Pour un changement de paradigme dans la politique d’attractivité résidentielle en Région de Bruxelles-Capitale », Brussels Studies [En ligne], Collection générale, 172, mis en ligne le 09 octobre 2022.
- S. De Laet, « Les classes populaires aussi quittent Bruxelles. Une analyse de la périurbanisation des populations à bas revenus », Brussels Studies [En ligne], Collection générale, 121, mis en ligne le 12 mars 2018, consulté le 26 juin 2024.
- A. Mayence, A Bruxelles, plus d’un logement sur cinq est impacté par des problèmes d’humidité.
- Perspectives économiques régionales 2025-2030
- Calcul du taux de variation des mouvements de population entre Bruxelles et le reste de la Belgique, par année (sur base des données fournies par l’IBSA).
- Calcul de l’évolution des prix moyens des loyers dans la capitale, par commune, afin de parvenir à un taux de variation entre 2019 et 2024 (Federia).
- Encodage dans une base de donnée.
- Nous sommes parvenues à une question de recherche : “La hausse des prix des loyers à Bruxelles conditionne-t-elle plus de mouvements de population ? Les locataires sortent-ils davantage de Bruxelles afin de trouver un logement pour moins cher ?”.
- Contacts :
- Gilles Van Hamme (professeur en géographie économique)
- Jean-Pierre Hermia (analyste en géographie et en démographie à l’IBSA, Institut bruxellois de statistiques et d’analyses)
- Hugo Périlleux (géographe, économiste et chercheur post-doctorant à l’ULB)
- Sarah de Laet (géographe et militante pour le Front Anti-Expulsion)
- Dataviz :
- Deux cartes de Bruxelles comparant les loyers moyens par commune entre 2019 et 2024, afin de montrer l’augmentation de la hausse des prix des loyers.
- Un graphique affichant le nombre croissant d’excédents sorties de Bruxelles entre 2019 à 2024.
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