Agrégateur de flux

Femme à la chaîne

Mammouth - jeu, 07/05/2026 - 16:06

Charlotte Dumont

Être plus de 700 sur la chaîne de production d’un site sidérurgique carolo. Parmi ces gens, seulement quatre femmes, dont Kamille. Comment font-elles pour évoluer dans un milieu si masculin ? Comment tenir ? Quand elles tiennent …

Une journée à côté de ses pompes. Se tromper de salle. Recevoir des informations à propos d’un job qu’elle n’avait jamais envisagé. Finir ouvrière sidérurgique. Une des 4 femmes sur une chaîne de plus de 700 hommes. 

En juin 2023, Kamille, 27 ans et filamarchoise (habitante de Forchies-la-Marche), se rend à la Mission Régionale pour l’Insertion et l’Emploi à Charleroi (MIREC). Elle est alors dans une période de ras-le-bol, travaille à Intermarché en tant que responsable de l’épicerie, 60 à 65 heures par semaine. La période COVID, l’a fatiguée, l’incivisme des gens surtout. Exécrables comme elle dit. La jeune femme perd peu à peu son côté solaire. Elle veut changer d’activité. 

La MIREC oeuvre à l’insertion socio-professionnelle d’un public peu qualifié et fragilisé. Kamille entre dans une salle, où une séance d’information à propos des métiers de la production va être donnée. Mais elle s’est plantée. Ce n’est pas des métiers de la production dont il est question ici mais ceux de l’industrie. La session commence, le temps s’écoule, et Kamille est timide. Tellement timide qu’elle n’ose pas interrompre la formatrice et changer de salle. La séance d’information se termine, l’animatrice annonce à Kamille qu’elle est typiquement le profil qu’Industeel recherche. Son curriculum vitae, composé de 9 ans d’expérience dans la vente, est envoyé illico presto. Le lendemain, Industeel la contacte pour lui proposer de passer les tests permettant de commencer la semaine suivante. Ce qu’elle fera. 

Industeel est une filiale d’ArcelorMittal, grand groupe sidérurgique. Bâtie en 1864, l’usine devient la Fabrique de fer de Charleroi en 1873. Rebaptisée Usinor Industeel en l’an 2000, Arcelor la rachètera en 2002. Le géant indien Mittal a mangé tout cru le groupe Arcelor en 2006. Raison pour laquelle on appelle le groupe ArcelorMittal aujourd’hui. 

Mise en garde 

En 2023, avant d’ouvrir les candidatures à la gente féminine, la direction de l’usine a annoncé aux travailleurs le grand changement qui allait s’opérer. Beaucoup ont protesté. Normal, quand on n’a travaillé qu’entre hommes parfois 40 ans durant ? Pour l’annonce, le service entier est arrêté pour réunir une assemblée. Tous les travailleurs sont réunis. Un powerpoint leur est présenté. Un slide montre une accolade entre deux personnes, femme et homme, pour se dire bonjour. Il est mentionné “ça, tu peux”. Puis le suivant, une photo, toujours avec les deux mêmes gens mais avec la main aux fesses avec noté “ça, tu peux pas”. 

On a trouvé ça un peu loufoque comme truc. Fin, dans mon cas je trouvais ça loufoque parce que c’était de la logique mais après, pour certains c’était peut-être utile, clairement”, déclare Jordan, un ouvrier d’Industeel travaillant là depuis 13 ans. Les vestiaires aussi ont été réaménagés pour recevoir ces dames comme il se doit. Autre problème : 39 était la plus petite pointure en stock concernant les chaussures de sécurité. Il a fallu recommander un lot de godasses allant de 35 à 38 pour les plus petits petons. Une fois que tout est prêt, on peut accueillir les ouvrières. Cette réorganisation s’inscrit dans une mise au pas d’Industeel par ArcelorMittal sur les questions de genre. 

21 août 2023, Kamille arrive devant les grilles de l’usine. Elle est stressée. “Je m’apprêtais limite à partir en guerre”, raconte-t-elle. Peut-être parce que les mots de son entourage résonnent encore. Quand elle a annoncé qu’elle allait travailler chez Industeel, ses proches lui ont demandé ce qu’elle allait faire là-bas, au milieu des “brutes épaisses”. C’est son premier jour. La direction l’avait prévenue, pour ne pas dire mise en garde, lorsqu’elle est venue à son entretien d’embauche quelques jours plus tôt : être une femme dans cet environnement pourrait se révéler compliqué. La première ouvrière d’Industeel, Kamille étant la deuxième, est chargée de lui faire faire le tour des propriétaires. L’objectif de la direction était de les mettre en relation car elles avaient un point commun. Être des femmes. L’espoir qu’une solidarité féminine se crée existait alors.

La jeune femme prend ses marques petit à petit. Ce n’est pas facile. Des remarques désobligeantes lui sont destinées, elle apprend à les recadrer. Elle se fait inviter à boire des cafés par des collègues qui n’ont jamais aimé boire de cafés. Certains sont intrigués simplement par sa présence. C’est bizarre qu’une âme féminine intègre les rangs pour les plus vieux jeux. Et des vieux jeux, il y en a. 


La télécommande que Kamille tient dans les mains permet de guider un pont qui saisit les tôles afin de les positionner sur les rouleaux (à l’arrière de l’image). Une tôle est déjà sur les rouleaux ici. Les traitements thermiques sont alors effectués à cet endroit.  Régime de travail 

Aujourd’hui, Kamille est la plus ancienne femme de la chaîne (sa prédécesseure s’en étant allée depuis à cause de problèmes avec ses collègues masculins) avec presque 3 ans à son actif dans l’entreprise à un régime de 48 heures semaine, 6 jours sur 7. Ce n’est pas rien. Le tout pour un salaire de 2274 euros net par mois. Comptez avec cela une voiture de société grâce à 293 euros retirés de son salaire brut, des chèques-repas, 8 euros par jour presté ou 128 euros par mois au total et toute une série d’autres avantages. La particularité de ce job, c’est, entre autres, le concept des trois pauses ou des trois huit. Cela consiste à prester 6 jours consécutifs, à un certain horaire, avoir un jour de pause, puis recommencer à un autre horaire, etc. 6h-14h. Jour de pause. 22h-6h. Rebelote, un jour de repos. 14h-22h. Jour de pause. Et cela en roulement. Ce régime de travail existe afin d’assurer une activité continue sur 24 heures à la chaîne. 

Le bonus d’Industeel, c’est que l’usine se porte bien. Le site n’a jamais connu de grosses restructurations. L’entreprise produit des tôles laminées à chaud de grande qualité pour des marchés spéciaux et/ou stratégiques, ce qui représente des contrats de niche à haute valeur ajoutée. Le groupe indien a donc tout intérêt à conserver ce site de Charleroi et faire en sorte qu’il se porte bien. Industeel, c’est plus de 1000 emplois assurés. 

Kamille n’a jamais eu trop de problèmes liés à sa condition féminine. Quelques remarques mais “jamais excessif, jamais de réflexions rabaissantes, sexistes”. Des “blagues limites”, tout de même. Un jour, la jeune femme refait son lacet et est donc pliée sur elle-même, les fesses en arrière. Son collègue dit alors (finement) “oh non, ne te penche pas comme ça devant moi, c’est trop dur”. Elle lui fait savoir qu’il est lourd, très lourd. “Je ne vais pas commencer à faire attention à la manière dont je renoue mes lacets quand même ?!” Il n’a plus jamais recommencé. Un autre lui parle de la taille de son organe sexuel gratuitement. Elle lui fait savoir qu’elle n’a ni besoin, ni envie d’obtenir ce genre d’informations. 

Mais le peu de ses collègues féminines ont eu plus de fil à retordre. L’une d’entre elles notamment qui travaille dans un autre secteur : à l’aciérie. Lorsqu’elle est arrivée, certains durs à cuire ont refusé de la former, alors qu’ils en avaient la charge, sous prétexte que c’était une femme. 

Politique d’intransigeance 

La direction d’Industeel est vigilante au bien-être de ses ouvriers en général et particulièrement celui de ses ouvrières. Des réunions pour les quatre humaines de la chaîne sont organisées afin de faire le point. Voir comment elles se sentent. Savoir si elles ne manquent de rien, si tout a bien été pensé pour elles. Kamille n’a souvent rien à redire. Lors de la séance powerpoint avant l’embauche de femmes, les hommes qui étaient farouchement opposés “au tournant” qu’allait prendre l’entreprise ont été placés dans des équipes entièrement masculines. Kamille et ses collègues ne seront donc jamais amenées à travailler à leurs côtés. La direction est intransigeante vis-à-vis de tout débordement. Si une plainte d’une ouvrière arrive à leurs oreilles, ils prennent des mesures, et vite. Pour l’ancienne vendeuse aujourd’hui sur la chaîne, c’est parfois trop. “Une fois que ça touche aux femmes, je trouve même que c’est excessif en fait. Parce que parfois, ils ne prennent pas le pour et le contre directement.” Un ancien de la chaîne (plus de 40 ans d’ancienneté) s’est fait remonter les bretelles il y a peu. Kamille admet qu’il est “tactile mais pas déplacé”. Sa collègue ne l’a pas perçu de la même façon. Elle est allée se plaindre de lui à la direction et au syndicat. L’ouvrier a été immédiatement convoqué au bureau pour s’en expliquer. Dans le même temps, le chef direct de Kamille l’a appelée afin de savoir si elle avait déjà eu des soucis avec cet homme. “Non, jamais”. 

Kamille alterne trois postes. Le four, le planage et la réparation. Elle travaille sur deux fours différents, le 7 et le 8. Au 7, sa cabine est très proche du four. Dès qu’elle ouvre la porte, “c’est ressenti 1200 degrés”. Ce poste-là, il arrange moins Kamille de décembre à mars : “le gros problème, c’est le chaud-froid. En hiver, c’est très très fatigant”. 

Ce poste s’occupe de réaliser des traitements thermiques sur les tôles afin d’en vérifier la solidité. Le planage, comme son nom l’indique, permet d’aplatir les tôles et la réparation a pour mission de repérer et corriger les défauts qui seraient apparus sur les tôles presque finies. 

Gratitude déplacée 

Chez Industeel, les ouvrières ne bénéficient pas de la même reconnaissance que celle que reçoivent leurs collègues masculins. Elles en récoltent plus. Pour une tâche équivalente effectuée, le compagnon de travail de Kamille ne sera pas autant félicité qu’elle. Or, les deux font le même boulot. Est-ce parce que les tâches sont considérées comme plus éprouvantes physiquement pour les femmes ? Mais recevoir plus de félicitations, pour un même travail effectué, simplement parce qu’on représente un genre et pas un autre n’est-il pas synonyme de différence en soi ? Le traitement dont fait preuve la direction peut être qualifié de stratégie d’équité. Kamille, ce qu’elle veut, c’est que ce soit juste car, parfois, le fait qu’on la félicite est perçu comme une injustice chez ses collègues. Elle aimerait l’égalité pour s’éviter ces problèmes-là. La contradiction l’habite tout de même. Cela lui fait plaisir, la rempli de gratitude que d’être félicitée de la sorte par ses supérieurs. 

LORSQU’ELLE EST ARRIVÉE, CERTAINS DURS À CUIRE ONT REFUSÉ DE LA FORMER, ALORS QU’ILS EN AVAIENT LA CHARGE, SOUS PRÉTEXTE QUE C’ÉTAIT UNE FEMME.

Tout le monde dans le même bateau 

Bruyant, salissant, lourd mais enrichissant quand-même”. C’est comme ça que l’habitante de Forchies-La-Marche définit son boulot. Elle aime le partage et la solidarité qui font partie du quotidien entre collègues. Ici, les personnes sont soudées. Chacun.e est dans le même bateau, cela alimente la camaraderie. Dès l’arrivée sur le site pour Kamille, c’est frappant : “Le matin, t’arrives, tu dis bonjour, bah rien qu’à ce moment-là, les gens sont vachement plus sincères, plus engagés.” Son train de vie n’est pas facile, c’est sûr, les 3 pauses, trouver du temps libre, prendre soin de ses proches, tout cela est compliqué. Mais la jeune femme est fière d’elle, de ce qu’elle fournit, d’être arrivée de nulle part et de se débrouiller. Certains travaillent sur la chaîne depuis plus de dix ans et ne travaillent pas aussi bien qu’elle. Cela lui donne confiance, elle qui se décrit comme être une personne qui doute énormément. Cela n’est pas donné à tout le monde, mais Kamille, elle y arrive. Industeel lui a offert autre chose encore, un ami. Il s’appelle Jordan, est ouvrier à la découpe, responsable de la ligne. Il est fan de plongée sous-marine aussi. Le jeune homme travaillait avant que les femmes ne soient introduites sur la chaîne. Une nuit où il bosse, Jordan se déplace vers le poste du four pour aller discuter avec un de ses copains qui l’occupait. Il pousse la porte de la cabine en pensant le trouver mais, surprise ! Ce n’est pas de lui dont il s’agit mais de Kamille, qui a repris son poste. Il entame la discussion avec elle, qui est encore relativement nouvelle. Ils s’entendent assez vite, se comprennent tout de suite, ont la même vision de la vie. Les deux jeunes gens sont “prêts à tout donner, mais hors de question de se faire marcher dessus”. 

Le four 8 et sa cabine. Poste de travail que Kamille occupe le plus souvent. Amitié sur la chaîne 

Au fur et à mesure, leurs discussions deviennent quotidiennes. Jordan aide Kamille lorsqu’elle traverse une période assez difficile de sa vie. À l’inverse, le responsable de ligne a lui aussi eu droit à un évènement douloureux, et la jeune femme s’est révélée être un soutien pour lui à ce moment-là. Leur amitié s’est forgée dans cette usine, sur l’entraide, l’écoute et la bienveillance. Sur le téléphone de Jordan, Kamille a ses propres sonneries. Une pour chaque application. Et elles résonnent souvent. L’ouvrière n’hésite pas à solliciter son ami dès que cela est nécessaire. Les deux se racontent, chaque jour, comment se sont déroulées leurs dernières 24 heures. Que ce soit positif, ou négatif. Aucun.e ne sait ni quantifier, ni qualifier l’amitié qu’il et elle partage. 

Kamille et Jordan sont devenu.e.s si rapidement inséparables que leur n+22 a, à un moment, posé une interdiction à leur égard concernant leurs pauses cafés. Il fallait désormais une troisième personne pour les accompagner prendre un caoua. Pas question de les croiser rien que tous les deux aux alentours de la machine. Ce qui étonne Jordan, c’est qu’il n’y a jamais eu d’interdiction similaire lorsqu’il s’agissait de deux collègues partageant l’attribut masculin. “Sous principe que tu demandes de ne pas faire de différence, tu crées de la différence”, se dit-il. 

Tout l’enjeu pour Jordan est de rester impartial lorsqu’il s’agit de Kamille. Il est parfois face à un dilemme. Défendre son amie, parce que c’est son amie et qu’il la défendra toujours ou être le responsable de ligne exemplaire qui se doit d’être objectif. Il confie devoir prendre sur lui lorsqu’il se passe quelque chose concernant Kamille. De toute façon, ses collègues l’ont bien compris. Ils ne lui parlent même pas quand cela concerne la jeune femme. Ils savent qu’il peut s’énerver. Le fan de plongée prend parfois le rôle de faire comprendre à son amie qu’elle exagère, ce qu’elle n’aime généralement pas entendre. Les deux sont copains comme cochons. Durant une période, Jordan s’assurait chaque matin que Kamille était bien réveillée en faisant sonner son téléphone. Puis, c’était l’inverse, à Kamille de sortir son ami du lit. Jordan les connaissait bien ces sonneries. 

Kamille a bien fait de se tromper de salle il y a presque trois ans. Elle se dit épanouie dans son travail. De la jeune fille timide, elle est passée à l’ouvrière fière d’elle qui parvient à recadrer les gros lourdeaux et à leur faire comprendre que sa place est ici, parmi eux. Elle regarde Jordan, “Tu vois, tout était écrit mon pote”. 

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Nouveau Western

Mammouth - lun, 04/05/2026 - 17:47
Récits longs d’une Belgique fragilisée

Un cabaret fauché en quête de survie, des gens sur les routes de l’exil qui craignent d’être expulsés, le quotidien du personnel trop peu nombreux d’une maison de repos, la conscience des personnes trans, la crise des Restos du Cœur, la fatigue des sage-femmes d’un hôpital, la fin de l’Article 27 et de l’accès à la culture pour les personnes précaires, les itinéraires urbains du service mobile de douches et la dernière valse d’une école de danse sans subvention… Ce que ces sujets ont en commun ? Ils témoignent d’un tissu social fragilisé, qu’ont été invités à mettre en récit des étudiants en journalisme de l’IHECS.

L’atelier Mook offre aux étudiants qui le rejoignent l’opportunité de rompre avec les impératifs de rapidité, voire d’immédiateté, qu’impose désormais l’écosystème médiatique numérique. Ils sont conviés à s’immerger dans un temps journalistique plus long, au cœur d’une thématique propre à l’enquête ou au reportage.

Les consignes sont simples : faire un pas côté pour raconter l’époque et ses contradictions, à travers un récit incarné dans lequel ils donnent à voir des visages, font entendre des voix et s’emparent du réel. L’écriture et la photographie sont leurs grammaires de base pour pratiquer un journalisme narratif, qui n’oublie pas de se conjuguer avec l’exigence de vérité qu’ils doivent aux faits.

Une fois l’histoire racontée, sa mise en valeur tient dans le concept graphique que les étudiants sont libres d’interpréter, en convoquant beaucoup d’imagination et un peu de technique. Pour les accompagner dans ce processus, qui aboutit à la réalisation de leur Mook, trois professeurs invités : Roger Job (photographie), Frédéric Loore (écriture), Marc Dausimont (graphisme).


Mook Nouveau Western

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Pigeons perdus de vue

Mammouth - lun, 04/05/2026 - 14:56
Entre sagesse et nouveau souffle, le portrait d’un passionné qui refuse de clore son pigeonnier.

Photos: Jade Regau

Dans le jardin, les pigeons tournent au-dessus du toit. Jean les écoute. À presque 80 ans, il ne voit presque plus et marche difficilement. Il ne peut plus soigner ses champions seul. Heureusement, Carlos est là.

Jean habite à Charleroi depuis toujours. A l’âge de 14 ans, il a rencontré Pascaline. Il travaillait alors dans une coopérative agricole juste derrière la maison de la jeune fille. Avec son collègue, il aimait la surnommer « fleur de patate » en référence aux plantations de pommes de terre qui bordaient son jardin. Depuis, « fleur de patate » et Jean ne se sont plus jamais lâchés.

En observant ses voisins d’en face jouer aux pigeons, Jean a eu un déclic. Selon Pascaline, devenir colombophile, c’est « devenir sot ». Selon Jean, quand on commence quelque chose comme la colombophilie, « on le fait bien ou alors, il ne faut pas le faire ». Et il le fait bien depuis près de 60 ans.

Un palais pour des athlètes

C’est avec cette exigence qu’en 1990, Jean a transformé son modeste garage en un pigeonnier imposant de la taille d’une maison. Ce palais de deux étages organisé en huit sections peut abriter dix à trente boxes par cloison. L’installation est complétée par un espace réservé au stockage de la nourriture et des cages. Ce temple se trouve juste à côté de leur logis, il abrite aujourd’hui près de 200 pigeons. Dans ce grand pigeonnier, le couple a fait installer une borne spéciale pour neutraliser les ondes. Le bruit électromagnétique perturbe et empêche certains oiseaux migrateurs de s’orienter grâce à leur boussole magnétique.

Pour Jean, un pigeon est un athlète de haut niveau. S’il se casse une patte, sa carrière est finie. Dès lors, il leur fait suivre une hygiène stricte : vitamines, protéines, et passage obligatoire chez le vétérinaire (deux à quatre fois par an) pour les vaccins. Le couple aime les pigeons, et les pigeons le leur rendent bien. Ils regagnent le pigeonnier après les courses ou les entraînements : ils retrouvent leur confort, leur conjoint et leurs petits s’ils en ont. Ils rentrent simplement chez eux. « C’est comme toi, tu reviens toujours chez tes parents » conclut Pascaline.

Toute l’année, Jean pense pigeons, mais surtout à partir du mois de mars/avril, le début de la période de concours. Le reste du temps, ils élèvent les pigeons, organisent les reproductions et les entraînent quand viennent les beaux jours. La colombophilie, ce n’est pas juste un hobby, c’est un mode de vie. La Belgique est considérée comme le berceau de la colombophilie depuis le 19e siècle. Tout le monde venait acheter des pigeons en Belgique. A l’après-guerre, il y a eu 250 000 colombophiles en Belgique, aujourd’hui, on y compte environ 20 000 actifs selon le site spécialisé La Colombophile HO. A Farciennes, dans la rue de Jean, on ne pouvait pas faire deux maisons sans y avoir un colombophile.

Le corps qui lâche

Jean n’a jamais cessé de les regarder, ses pigeons. Lorsqu’il déambule dans la rue, s’appuyant sur sa canne, ses lunettes aux verres jaunes ne passent pas inaperçues. S’il les porte en permanence, ce n’est pas pour se protéger du soleil, mais pour corriger sa vue : ces verres spécifiques aident son cerveau à mieux interpréter ce qu’il voit, en améliorant le contraste et le confort.

Le colombophile n’échappe pas à l’usure du temps. Cela fait 15 ans qu’il ne voit plus très bien. Il a 0/10 à l’œil droit et 3/10 à l’œil gauche. A terme, il ne verra probablement plus ses oiseaux voler. Pourtant, la passion va bien au-delà de la vue. Jean sait deviner la valeur d’un pigeon au simple contact de ses mains. Sous ses doigts, il sent si l’oiseau est trop sec, si son plumage est soyeux ou s’il est en pleine santé.

Un pigeon peut porter à la patte deux types de bagues aux fonctions bien distinctes. La première, véritable carte d’identité fixée dès son dixième jour, indique son origine et sa propriété. La seconde, une bague électronique de constatation, est utilisée lors des concours pour enregistrer avec précision l’heure de son retour au pigeonnier. Pascaline, première alliée

Pendant 20 ans, Jean a été président du local colombophile situé en haut de sa rue. Sa mission consistait à organiser le calendrier des concours, l’enlogement des oiseaux et les banquets de fin de saison. Pour ces dîners de remise de prix, il pouvait compter sur l’aide de quelques membres et, bien sûr, de sa fidèle Pascaline. Tandis que le traiteur s’occupait du menu, Pascaline dressait la vaisselle et les hommes installaient les nappes. Ces festivités rassemblaient les passionnés de toute la région, incluant même des amateurs français. Pour que les épouses profitent également de leur journée, un car les emmenait découvrir les environs. Bien que Jean ait décidé depuis 2 ans de passer le flambeau, les habitués du club continuent de l’appeler lui, ou plutôt Pascaline.

Les colombophiles utilisent des œufs en plâtre pour remplacer les œufs naturels. Ce procédé permet de protéger leurs oiseaux d’un épuisement lié à des pontes trop fréquentes.

Pascaline a toujours occupé une place centrale à ses côtés. Jean confie « Moi, je connais des colombophiles, leurs femmes n’iraient même pas ouvrir le pigeonnier. J’ai de la chance ! J’ai une femme qui m’a toujours aidé ! ». Finalement, Pascaline aussi est devenue sotte. Durant des années, elle montait les marches du pigeonnier pour lâcher les oiseaux pendant que Jean était au travail. Le samedi, elle sacrifiait son brushing pour aller le nettoyer, allant jusqu’à utiliser un petit pinceau pour enlever les crasses dans les moindres coins. Certains pigeons, particulièrement attachés à elle, se posaient sur son épaule. Elle mettait au bout de ses lèvres un grain de maïs et les pigeons volaient pour venir le chercher.

Aujourd’hui, elle se retire. Elle en a marre de ramasser les fientes de pigeons. Elle veut voyager en Italie, dans les Pouilles, dont elle est originaire, et dans l’est de l’Espagne où ils possèdent une maison. Elle passe le relais, elle aussi. Heureusement, il y a Carlos.

Carlos, les yeux et les mains

Ce soudeur de 54 ans est arrivé auprès de Jean, il y a deux ans, au moment où tout aurait pu s’arrêter. Carlos est né au Portugal et travaille depuis 10 ans à Charleroi. Sa femme et son fils, eux, sont restés au Portugal, mais il va régulièrement leur rendre visite. Lui, il a attrapé le virus de la colombophilie très jeune quand il a vu ses oncles jouer aux pigeons. Et à 8 ans, son père lui a offert son premier pigeonnier.

Carlos a beaucoup de patience avec les pigeons et est capable de repérer, lors d’un entraînement, lequel est rentré plus tard que les autres. Il aime acheter de nouveaux volatiles. Le 28 mars dernier, au marché d’Hastière, il a choisi avec l’approbation de Jean, un pigeon voyageur Stichelbaut pour 70 euros. Cette souche est une lignée très recherchée au sein de la colombophilie pour les concours de fond. Les concours de pigeons voyageurs sont classés par distance en trois catégories principales : vitesse (50-250 km), demi-fond (250-500 km) et fond/grand fond (500 km à plus de 1000 km). Les pigeons de longue distance (fond) vivent plus longtemps car ils sont moins « stressés » que les pigeons de vitesse qui volent en plein rythme.

En 2024, la rencontre entre Carlos et Jean au local a donné un nouveau souffle à la passion de Jean. En voyant le pigeonnier de Carlos, Jean a tranché: « C’est impossible de faire des champions là-dedans ». Ils ont alors décidé de réunir leurs forces. Carlos est venu installer ses pigeons dans le pigeonnier de Jean petit à petit pour les habituer à être ensemble.

Carlos vient nettoyer le pigeonnier deux à trois fois par semaine et conduit l’octogénaire jusqu’au lieu des entraînements. Avec un pigeon, il faut toujours aller tout doucement. Jean et Carlos lâchent les jeunes pigeons à 5 km puis de plus en plus loin. Quand ils reviennent bien au pigeonnier, Jean et Carlos les « jouent » sur une distance de minimum 100 km, avant de participer à des concours internationaux. Pour Jean, le sommet de la saison reste l’emblématique concours de Barcelone. C’est une épreuve qu’il connaît bien pour y avoir déjà participé, et elle garde à ses yeux un certain prestige. Les pigeons y partent en camion, huit jours avant le départ et ils sont lâchés à 8 h du matin pour parcourir plus de 1000 km pour revenir au pigeonnier. D’ici deux ans, Carlos et Jean espèrent pouvoir participer à cette compétition. Carlos et Jean, ce n’est pas un remplacement mais un duo. Là où Carlos est les mains et les yeux, Jean est la mémoire. Ensemble, ils forment un binôme indissociable où la passion de la nouvelle génération rencontre la sagesse de l’ancienne.

Arrêter… mais pas encore

Chaque année, Jean dit qu’il va arrêter donc il en élimine, il en élimine, il ne fait pas traîner. Durant son âge d’or, il avait près de 800 oiseaux. Il ne leur donne pas de prénoms mais les désigne par leurs caractéristiques physiques comme « Le Borgne », « Le Noir » ou « La Mosaïque ». Jean et Pascaline en mangent même certains. Jean préfère un pigeon de 50 jours, tandis que Pascaline les préfère plus jeunes, de 25 jours. Il est rare que des colombophiles mangent leurs pigeons. On pourrait y voir un paradoxe, presque un tabou dans le milieu : comment manger ceux qu’ils soignent avec tant d’amour ?

Pour Jean et Pascaline, c’est pourtant une forme ultime de respect. Ils préfèrent manger les leurs que ceux des autres. « Je ne sais pas ce qu’ils leur ont donné comme saloperies à manger, comme piqûres ou n’importe quoi », lance Jean. Il dit qu’il veut arrêter… mais le cœur ne suit pas encore le mouvement. Tant que Carlos sera là pour être ses yeux, Jean pourra continuer d’être l’âme du pigeonnier.  

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Deux galeristes, deux mondes

Mammouth - lun, 04/05/2026 - 14:40
Entre espace intime et scène d’exposition ouverte

Diego Fonteyn, Cécilia Gonet, Maïssa Maataoui

À Ixelles, de nombreuses galeries d’art ont ouvert leurs portes ces dernières années. Mais derrière chacune d’elles, se retrouvent divers inspirations, oeuvres, artistes et galeristes. Kira et Ranji nous ont fait découvrir leurs univers animé par leur passion commune: l’art.

Un reportage de Diego Fonteyn, Cécilia Gonet et Maïssa Maataoui

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La cuisine pour tous

Mammouth - dim, 03/05/2026 - 11:38
A la rencontre des travailleurs de l’Estaminet, restaurant en travail adapté

Simple Line

Au milieu de la Ferme Nos Pilifs, dans le nord de Bruxelles, réside le restaurant l’Estaminet. Allons à la rencontre de Louise, Alessandra, Jerôme et Théo et suivons leur équipe le temps d’un service. 

L’Estaminet est ETA, c’est-à-dire une entreprise de travail adapté. Il s’agit d’une forme d’entreprise qui soutient l’économie sociale. Les ETA emploient une majorité de personnes en situation de handicap. L’objectif est d’intégrer les employés dans le monde du travail tout en offrant des adaptations. À Bruxelles, il existe douze ETA. La Belgique est le seul pays de l’UE à offrir un statut de travailleur complet et la sécurité qui en découle aux personnes en situation de handicap.

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IRSA : un accompagnement pour une vie autonome

Mammouth - ven, 01/05/2026 - 09:51

Crédit photo : Pierre-Adrien Van Wessem

À Uccle, l’Institut Royal pour Sourds et Aveugles (IRSA) accompagne des jeunes en situation de handicap et/ou de déficience intellectuelle vers plus d’autonomie. À travers le regard de trois professionnelles, ce podcast met en lumière un métier patient et un accompagnement sur mesure, qui va bien au-delà de l’apprentissage scolaire : permettre à chacun de construire sa place dans la société.

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