Agrégateur de flux
Parents à tout prix
Annie et Maxime ont toujours eu le désir d’être parents. Mais lorsque ce projet se heurte à l’impossibilité d’avoir un enfant biologique, ils doivent prendre un autre chemin. Ils ont choisi celui de l’adoption. Un parcours souvent long, rythmé par des démarches administratives, une longue attente et de l’incertitude. Ce processus semés de difficultés les a finalement conduits jusqu’à Ryo. À travers ce mini-documentaire, ils racontent leur histoire et la manière dont l’arrivée de Ryo a transformé leur quotidien.
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Hêtre en ville
crédit photo : Marie-Pierre Arnold
Il a survécu à un siècle de transformations urbaines. Mais c’est l’administration qui a failli avoir raison de lui. Au parc Josaphat, à Schaerbeek, un hêtre centenaire n’a dû sa survie qu’à l’intervention de dernière minute d’élagueurs communaux. Derrière cette histoire presque banale se cache un paradoxe bruxellois bien réel : celui d’une région qui affiche ses ambitions climatiques, mais où les vieux réflexes économiques et urbanistiques continuent de dicter leurs conditions.
Il se dresse au cœur d’un massif boisé, au sud du « poumon vert de Schaerbeek ». Simple arbuste lorsque le roi Léopold II inaugure le parc Josaphat il y a plus d’un siècle, il a depuis été le témoin silencieux de fragments de vie. Des enfants qui se promènent main dans la main avec leurs parents. Des canards qui se poursuivent sur le lac qui lui fait face. Du bruit des sabots sur le pavé troqué contre celui des moteurs. Ce Fagus sylvatica, ou hêtre commun, est estimé à 143 ans. Son espérance de vie, elle, dépasse les 400 ans.
Grâce à ses 26 mètres de haut et 3 mètres de circonférence, il offre à la ville et à ses habitants l’ensemble des services écosystémiques essentiels : rafraîchissement de l’atmosphère, ombrage, captage de CO2, infiltration de l’eau et fixation du sol, et biodiversité. Grâce à la taille de son houpier, il protège ses congénères « des coups de soleil » en leur fournissant de l’ombre. Le voisin idéal.
La médaille argentée fixée sur son tronc rugueux lui confère un niveau de protection maximal. Pourtant, le 24 septembre 2025, la Région délivre un permis d’abattage. Motif : mauvais état sanitaire. Cause : stress hydrique, et parasite opportuniste.
Les arbres urbains, boucliers fragiles face à une ville qui se réchauffeAlors que la canopée bruxelloise est essentielle pour atténuer les îlots de chaleur et faire baisser la température des rues de 0,5 à 2,5 °C (indice WBGT), certaines essences indigènes commencent à montrer des signes de faiblesse. « Le hêtre, le frêne, le marronnier et l’érable sycomore font l’objet d’une attention particulière à Bruxelles car certains sont fragilisés par les effets du réchauffement climatique. On observe une surmortalité des grands sujets appartenant à ces espèces », constate Maxime Vanongeval, gestionnaire du patrimoine arboré de Schaerbeek. Le cas du hêtre commun est particulièrement préoccupant. Une étude menée dans 36 forêts belges, à partir de l’analyse des anneaux de croissance, confirme cette tendance à l’échelle nationale.
A l’été 2024, Maxime Noel, élagueur de la commune de Schaerbeek, se souvient être intervenu auprès du hêtre après la rupture d’une charpentière (branche maîtresse), aujourd’hui laissée au sol. « C’est fréquent avec les grandes chaleurs. Le bois se dilate, les fibres ne supportent plus le poids de la branche, qui casse. » Cette année-là, en Europe de l’Ouest, Copernicus, programme européen d’observation de la terre, enregistre une succession d’épisodes de chaleur « forte » à « extrême » parmi les plus intenses jamais mesurées, suivie de précipitations proches des records depuis 1950.
Dans les mois qui ont suivis, l’état sanitaire de l’arbre s’est aggravé. En témoignent des excroissances blanchâtres apparues sur le tronc. Un champignon lignivore (Ganoderma) a profité des micro-blessures liées au stress hydrique pour s’installer et fragiliser la structure interne de l’arbre, jusqu’à menacer sa stabilité. « Le hêtre peut tomber demain, dans dix ou vingt ans. On ne sait pas », reconnaissent les élagueurs.
Ganoderma, champignon lignivore sur le tronc du hêtre Charpentière (branche maîtresse) du hêtre au sol Le paradoxe bruxellois : protégé… mais menacé d’abattageDans la région bruxelloise, les arbres sont juridiquement considérés comme des « objets urbanistiques ». Ce statut leur confère un niveau de protection sans équivalent en Belgique. Le Code bruxellois de l’Aménagement du Territoire (COBAT) prévoit que tout arbre atteignant 40 cm de circonférence et 4 m de hauteur nécessite un permis d’abattage. Pour les arbres du domaine public, c’est au niveau régional que cela se passe. Bruxelles Environnement ? Non, ces demandes relèvent d’Urban.Brussels. Une répartition des compétences qui interroge sur la prise en compte des enjeux écologiques et de biodiversité dans l’évaluation des demandes.
Dans l’arbitrage urbain, ce sont souvent les enjeux financiers ou pratiques qui l’emportent.
Maximilien Fontaine – Directeur Espaces verts et Propreté, Commune de Schaerbeek« Il n’y a pas d’opposition fondamentale entre vision d’urbaniste et vision de naturaliste », assure Bruno Campanella, attaché du patrimoine chez Urban.Brussels. Mais sur le terrain, les arbitrages sont parfois difficiles. « Des conflits peuvent surgir », reconnaît-il. Et lorsqu’il faut choisir, les arbres de voirie sont les grands perdants. Sécurité, impétrants, réaménagements de l’espace public ou projets immobiliers : les contraintes s’accumulent. Au bout du compte, les considérations écologiques cèdent régulièrement le pas. « Ce sont souvent les enjeux financiers ou pratiques qui l’emportent », regrette Maximilien Fontaine, directeur Espaces verts et Propreté de Schaerbeek.
Les arbres situés sur des sites classés, tel que le parc Josaphat, bénéficient eux d’une protection « au plus haut niveau». Sont-ils à l’abri pour autant ? Pas vraiment. Si les techniques de préservation d’un arbre coûtent trop cher, l’administration applique la « balance coût-bénéfice », en prenant en compte la valeur esthétique, historique ou patrimoniale de l’arbre. Pour notre hêtre trop commun, même l’argument historique n’a pas fait le poids. Permis d’abattage No 15/PFU/1999296 à l’appui. Avoir côtoyé le deuxième roi des belges n’est visiblement pas suffisant pour justifier de mesures conservatoires.
Maxime Noel, élagueur de la commune de Schaerbeek Face à l’urgence climatique : le primat de l’intérêt écosystémiqueLa zone de travaux balisée, les tronçonneuses affutées, l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais au moment d’abattre le hêtre, les élagueurs de la commune font marche arrière. Ils s’opposent à la décision administrative invoquant l’existence d’un intérêt écosystémique jugé supérieur. Ce critère vise à faire primer la fonction écologique et environnementale d’un arbre. Même fragilisé, il continue de jouer un rôle essentiel à travers ses interactions avec la nature, qu’elles soient directes (ombrage, captage du CO₂, habitat ou nourriture pour la faune locale) ou indirectes (modification du sol, gestion des eaux de pluie, réseaux mycorhiziens).
Interpellée sur le caractère ad hoc de cet arbitrage, l’échevine des Espaces verts de Schaerbeek, Deborah Lorenzino, pointe l’absence d’« unité stratégique au niveau de la région ». Dès lors, pour le collège, une seule option : « faire pleinement confiance aux experts de la commune ».
Un engagement politique pris à un moment peut être complètement mis au tapis par le collège qui suit après les élections, comme cela a été le cas à Ixelles
Bruno Campanella – Urban.brusselsCe constat se confirme à l’échelle des 19 communes . Faute de cadre officiel, les « gestionnaires arbres » de celles qui en disposent, ont dû créer un groupe informel pour partager expériences, défis, et bonnes pratiques. Un dispositif fragile, sans garantie d’impact à l’échelle régionale.
Bruno Campanella admet que ce volontarisme local a ses limites. « Un engagement politique pris à un moment peut être complètement mis au tapis par le collège qui suit après les élections, comme cela a été le cas à Ixelles. »
Il soutient que pour permettre un changement de paradigme, il faut promouvoir l’acculturation des équipes communales aux effets du réchauffement climatique, changer leurs pratiques avec des formations obligatoires, et accompagner les acteurs du territoire grâce à des réflexions multidisciplinaires qui intègrent les arboristes.
Le Plan ReNature : une réponse aux défis de la forêt urbaine ?Les espoirs se tournent alors vers le Plan ReNature. Encore à l’état de projet, il constituera la contribution bruxelloise au Plan national de restauration de la nature exigé par le règlement européen UE 2024/1991. La Région n’a plus le choix, la question des arbres urbains n’est plus seulement un enjeu paysager ou communal. La conservation des grands arbres, l’augmentation du couvert arboré, la limitation des abattages et la création de nouvelles infrastructures vertes deviennent désormais des objectifs inscrits dans un cadre réglementaire européen.
Vu la régionalisation de la matière et les délais cumulés au niveau des 3 régions, la Belgique ne sera pas en mesure de soumettre son plan national dans les temps, soit au plus tard le 1er septembre 2026. Bruxelles Environnement explique ce retard par la complexité de l’exercice : « il s’agit pour la première fois de proposer des mesures qui visent à rencontrer des objectifs réglementaires, dans un cadre coordonné avec d’autres Plan régionaux (Plan de gestion de l’eau, Plan air-climat-énergie), eux-mêmes en cours de refonte ». Il faudra donc probablement attendre le deuxième semestre 2027 pour que ce Plan soit mis en oeuvre.
Il faut savoir accepter les risques.
Maxime Vanongeval – gestionnaire du patrimoine arboré de SchaerbeekQuelques jours après le refus des élagueurs d’abattre le hêtre du parc Josaphat, une concertation inédite s’organise au pied de l’arbre. Gestionnaire du patrimoine arboré, responsable opérationnel et cellule d’élagage décident qu’« il faut savoir accepter le risque ». Des haubans consolideront la structure, une clôture en châtaignier sanctuarisera la zone, et l’arbre fera l’objet d’une surveillance accrue. Mille mètres carrés de pelouse deviennent alors temporairement inaccessibles au public… un temporaire qui, rappelle le gestionnaire, « peut durer 20 ans ».
Depuis cet épisode, les pratiques ont évolué à Schaerbeek. La concertation entre services s’est renforcée. Les élagueurs sont désormais systématiquement consultés avant l’introduction d’une demande de permis auprès d’Urban.Brussels. Un progrès, mais pas encore un changement de paradigme. Aujourd’hui encore, la préservation des arbres dépend largement de la sensibilité de chaque commune ou de la vigilance de leurs agents.
Mise en défense du hêtre grâce à une clôture Interview de Maxime Vanongeval, gestionnaire du patrimoine arboré de Schaerbeek et Maxime Noel, élagueur de la commune.The post Hêtre en ville appeared first on Mammouth Média.
À notre grande sœur des étoiles
Chaque année, des milliers de familles traversent une épreuve que l’on tait trop souvent : la perte d’un enfant avant, pendant ou juste après la naissance. Un deuil invisible, rarement nommé, que la société peine encore à reconnaître à sa juste place. Ce documentaire donne une voix à ces histoires que l’on n’ose pas raconter, et offre une place à toutes ces petites vies qui ont compté.
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Le temps d’une nuit
Nonna Jouannaud
ADN 36, à Charleroi, est le premier abri de nuit exclusivement féminin de Wallonie. Douze lits y accueillent chaque soir des femmes seules, pour se laver, dormir en sécurité et parfois parler. Du repos, le temps d’une nuit.
[Pour protéger les femmes qui ont témoigné, tous les prénoms ont été modifiés.]
20h15. Une file de femmes attend patiemment. Fred s’avance vers la grille. À la vue de l’éducateur, les chariots se dirigent vers le portail ; les corps se rapprochent. « Mon petit Fred, comment vas-tu ? Trouve-moi une place ! », dit Céline, venue à l’improviste.
Collée au portail, une femme vêtue d’une longue doudoune rose fushia, les cheveux oranges, et le haut des yeux peint en bleu, pleure. Une autre se tient éloignée du reste du groupe, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles. Fred demande le silence. Il va faire l’appel et, comme tous les soirs, il rappelle les règles. « Dans l’abri, il y a 12 lits. S’il y a des absentes à l’appel, celles qui ne se sont pas inscrites ce matin pourront entrer. Sinon, vous serez redirigées vers l’abri mixte, quelques rues plus loin. » « Christine, Nadine, Teresa, Charline… » Les prénoms défilent et résonnent devant l’entrée. Céline ne peut pas rentrer, l’abri est au complet.
Les bénéficiaires entrent une par une dans l’abriADN 36, c’est l’urgence. Le court terme. Un abri de nuit créé en octobre 2025 pour répondre au manque de prise en charge des femmes seules à la rue. Oubliées du système. Fantômes de l’espace public. Ici, l’impératif, c’est d’être en sécurité pour la nuit ; ensuite, on verra. Aucune condition d’accueil. Juste un coup de fil au CPAS le matin pour réserver un lit pour le soir. Et, s’il manque de place, c’est direction l’abri mixte. Ou ailleurs.
Fardeaux déposésLes femmes traversent les unes après les autres un petit jardin avant d’entrer dans le sas de l’abri. Le sol est recouvert d’un lino gris anthracite. Des néons jaunes réchauffent la pièce encore en travaux. Chacune se dépêche de déposer ses affaires dans de larges boîtes noires. Elles ne gardent qu’un pyjama, les restes d’un repas ou juste leur sac à main. Enfin délestées du poids de leurs chariots, fardeaux silencieux de leur errance.
La doyenne attends la répartition des chambresAppuyé contre un mur sur lequel est accroché un tableau blanc, Fred redemande le silence. Il faut répartir les chambres. Les visages se crispent. Le moment est toujours délicat. Certaines ronflent, d’autres se lèvent sans arrêt. Et il y a les conflits passés. « Moi je reste avec Charline », lance la doyenne de l’abri. « Moi je veux pas dormir avec Melissa, elle ronfle ! », réplique la femme à la doudoune fushia, anxieuse. Fred temporise : « On fait comme ça pour cette nuit. Si ça ne va pas, on changera demain. »
Une femme reste dehors. Elle fixe ses pieds. Perdue au milieu de toutes ces formalités, elle hésite. Fred s’approche : « Je ne t’ai jamais vue ici. Tu es inquiète ? Je te laisse seule un moment, mais je suis là si tu as besoin. »
Autour de la tableÀ gauche du sas, une porte métallique donne sur le bureau du travailleur. Les femmes se précipitent pour le traverser et accéder à la salle de vie. À l’entrée de la pièce, Fred branche un poste radio posé au sol, réglé à bas volume sur la première station qui ne grésille pas. Une grande table noire occupe presque tout l’espace déjà exigu, où il est difficile de passer sans se frôler. À droite, un évier, une étagère et un micro-ondes miment une cuisine. Les murs restent nus, à l’exception d’un sapin de Noël miniature oublié sur le rebord de la fenêtre.
Ce soir, il reste des lasagnes qu’une voisine a préparées la veille pour le centre. Certaines s’en réchauffent une part, d’autres mangent leur propre nourriture ou une soupe offerte par l’abri. Autour de la table, les fourchettes raclent les assiettes, le lait déborde des tasses. Après quelques minutes de grande agitation, le silence s’installe. Les échanges sont rares ; quelques mots s’échappent parfois, vite noyés par des gorgées de café. Le calme, enfin.
Sans détour par la cuisine, certaines femmes se glissent à la hâte dans leur lit. La journée a laissé sur leurs corps la trace du dehors. Quatre pièces, trois lits dans chaque. Simples, à barreaux noirs, alignés contre les murs. Sur les matelas, une couverture pliée, parfois une veste ou un sac posé au pied.
« On est toujours derrière notre cul, on est persécutés »La femme qui pleurait devant la grille sanglote encore dans la cuisine en mangeant sa tartine. Elle s’appelle Christine et elle a perdu ses écouteurs. Entre ses mains, elle tient son téléphone et regarde, lasse, un clip de La Boum.
« J’ai mes chats, j’ai ma mère. Mais je veux être avec mon mec. » Onze ans ensemble, dont quatre à la rue. Sa priorité, c’est rester avec ses animaux : chiens, chats, cochons d’Inde, lapins. Une véritable animalerie qui a trouvé refuge chez sa mère, depuis que Christine n’a plus de logement. Alors, chaque matin, son compagnon vient la chercher devant l’abri et ils prennent le bus jusqu’à la maison maternelle. Parfois, le week-end, ils y dorment. Mais pas plus longtemps : « Maman en a marre, je laisse trop de brols chez elle. Et on ne fonctionne pas pareil. » Alors, le reste du temps, Christine revient ici. Elle a fait des demandes de logements, à plusieurs reprises. Mais les réponses négatives pleuvent. « Les propriétaires sont exigeants. On est toujours derrière notre cul, on est persécutés. » Il est 21h24, son mec l’appelle. Elle dit qu’elle s’ennuie. Il répond : « À demain. »
Christine, dans la salle vie de ADN 36Selon Jérémy Wilmot, coordinateur du Relais Social de Charleroi, « le sans-abrisme, c’est avant tout une histoire d’isolement social. Avec un réseau solide, on trouve un toit en cas de coup dur, le temps de se relever. Vivre à la rue, c’est un processus qui épuise ce réseau, conjugué à un manque d’argent. »
Visages de la rueSur la table, quelques muffins éparpillés attendent d’être mangés. Une femme somnole à côté de son assiette. Les autres finissent leur repas. Les échanges restent discrets. Christine montre des photos de ses chats. Elle n’arrive pas à capter l’attention des autres bénéficiaires.
En finissant d’essuyer sa vaisselle, Teresa, la doyenne de 73 ans, glisse : « On est là en dépannage. Mais on ne va pas commencer à raconter sa vie, critiquer celles des autres. » Elle continue : « Certes, on peut faire des connaissances, mais il faut aussi gérer les crises. Il y en a ici qui sont très méchantes », continue-t‑elle, en regardant du coin de l’œil les femmes assises à la table. Ici, la collectivité est un défi quotidien. Partager l’espace n’a rien d’évident.
Chez les femmes, l’errance trouve souvent son origine dans la rupture avec un conjoint violent. Faute de ressources financières, elles se retrouvent sans logement propre.
À côté de Christine, Charline boit son café noyé de lait. Elle a l’air ailleurs. Elle n’a pas ouvert la bouche depuis qu’elle s’est assise à table. La douceur de son visage est effacée par son regard montrant une profonde inquiétude. Avant, elle vivait à Liège. C’est là qu’elle a rencontré le père de son premier fils, celui qui, dit-elle, la « combattait ». Après s’être enfuie avec ses trois enfants, elle reçoit une convocation du tribunal de famille : la garde lui est retirée, les enfants sont placés en foyer. Selon la coordinatrice de l’abri de nuit, Lavinie Lovo, « chez les femmes, l’errance trouve souvent son origine dans la rupture avec un conjoint violent. Faute de ressources financières, elles se retrouvent sans logement propre. »
Son avocat lui dit qu’un jour, elle pourra les récupérer. Mais pour l’instant, Charline le sait, la rue n’est pas un endroit pour eux. À Charleroi, elle n’a pas d’amies. « Je choisis la solitude pour mes enfants. Je ne veux pas rencontrer des gens qui pourraient m’éloigner d’eux. » Dans quelques jours, elle pourra les voir une heure ; juste le temps de reprendre son souffle avant de continuer.
Vivre ensemble, malgré toutDans son bureau, Fred est assis face à son ordinateur. La porte reste ouverte. Il garde toujours une oreille sur ce qu’il se passe dans la pièce d’à côté, tout en parcourant les rapports des nuits précédentes que lui ont laissé ses collègues. La moitié des nuits du mois, il les passe ici. « La nuit, les femmes sont chez elles », dit-il.
Fred en est conscient : « c’est étonnant que ce soit un homme qui s’occupe de la garde dans un abri pour femmes ». Et puis, il le sait : « la plupart des femmes qui passent la porte du 36 ont subi des violences de la part d’un homme. » Alors, ce sont elles qui viennent vers lui, jamais l’inverse. « On s’apprivoise mutuellement », glisse-t-il. Ici, la priorité, c’est la sécurité, au moins pour la nuit. Mais une fois à l’intérieur, le défi c’est aussi de faire cohabiter ces femmes, trouver l’équilibre dans le groupe.
De l’autre côté de l’abri, des voix s’élèvent brusquement. Un couple de femmes se dispute avec violence. L’une frappe dans le mur. Le choc résonne. Tout le monde sursaute. Christine recommence à sangloter. « Moi, j’aime pas la violence. »
Ce n’est pas parce qu’on est à la rue qu’on ne peut pas se faire belle.
Après plusieurs tasses de café au lait, Christine retrouve le calme. Elle contemple les bijoux sur ses doigts et ses poignets. Elle en est remplie. « Regarde cette bague, elle est en argent », lance-t-elle à une femme qui s’approche. « Tu as des tatouages ? Montre ! », renchérit Christine en désignant son avant-bras. La femme sourit, retrousse sa manche pour dévoiler un cœur rouge. « Ce n’est pas parce qu’on est à la rue qu’on ne peut pas se faire belle. » affirme Christine.
La conversation glisse avec une autre bénéficiaire, qui semble un peu perdue face aux aides disponibles à Charleroi. « Il y a un wash and care à une heure et demie d’ici, ils donnent des vêtements gratuits. On peut y aller ensemble jeudi si tu veux », propose Christine, timidement. La femme acquiesce.
Avant le silenceAprès avoir avalé avec avidité des pâtes cuites au micro-ondes, Nadine sort fumer dans le jardin. D’habitude, elle se grille des entubées, mais elle a perdu sa machine. Alors elle tente difficilement de rouler sa cigarette. Malgré la fatigue, ses cheveux sont parfaitement lissés, plaqués au fer le matin, et ornés d’un bandeau rose. Elle s’assoit sur une chaise, en face du petit jardin. Une autre femme est à côté d’elle, mais elles ne se calculent pas.
Nadine connaît bien l’abri. Mais elle ne pensait pas y revenir avant un moment. « Je suis partie en cure. Je devais faire une post-cure à Bruxelles, mais il n’y a pas encore de places. Alors j’attends ici. » Selon le rapport global du dénombrement du sans-abrisme de 2025, à Charleroi, 31,8% des personnes sans abri sont concernées par une forme d’assuétude. Une dépendance qui rend d’autant plus difficile l’accès à un logement intermédiaire, où la consommation est interdite.
Ici je me sens en sécurité, parce qu’il n’y a que des femmes.
La femme semble pensive, anxieuse. « Je suis restée avec quelqu’un qui est en prison depuis plus d’un an. Il sort le 1er mai. C’est un pervers narcissique, on ne sait pas de quoi il est capable », explique-t-elle, en inhalant rapidement la fumée de sa cigarette. « Ici je me sens en sécurité, parce qu’il n’y a que des femmes. »
En sortant de sa douche, Christine demande à changer de chambre. « J’ai peur de ne pas dormir », grogne-t-elle. Le vrai ennemi ici, ce sont les ronflements. Une des bénéficiaires éclate de rire : « Tu vas pas fermer l’œil avec Melissa ! » Elle imite un ronflement de moteur, et ça part en cascade. « Et puis, Melissa, elle sent le Maroilles ! » éclate Christine. Des rires fusent. « Moi, je vais l’asperger avec mon déo ! » continue une des femmes.
Christine demande à Fred de changer de chambreIl est presque 23 heures. Les voix montent, le calme craquelle. Fred passe la tête : « Mesdames, il est temps d’aller au lit. » C’est l’heure du couvre-feu. Christine, dernière debout, traîne les pieds vers sa chambre, sans grand espoir de sommeil. Fred débranche la radio. Les couverts sèchent sur l’égouttoir, les cafetières sont vides. L’abri se tait.
« Pour exister, il faut déranger »La nuit. Seule la lumière du bureau reste allumée. Elle perce l’obscurité, pour éviter les naufrages. Cette pièce devient refuge pour quelques confidences, où l’on vient chercher écoute et réconfort quand le sommeil se fait attendre.
C’est en ouvrant des places spécifiques pour les femmes qu’on a réellement réalisé leur présence.
« Je leur répète sans cesse : “Pour exister, il faut déranger” », lance Fred. Et pour cause. Les femmes à la rue sont des fantômes, évanescentes dans l’espace public comme aux yeux des services. « C’est en ouvrant des places spécifiques pour elles qu’on a réellement réalisé leur présence. Le regard sur le sans-abrisme au féminin part de zéro », explique Jérémy Wilmot. Ici, ces femmes reprennent une forme. Cet abri les rend un peu plus visibles, dans toute leur diversité. « ADN 36 révèle des profils plus variés qu’on ne pourrait l’imaginer ; pas seulement des femmes toxicomanes avec un long parcours de rue », poursuit le coordinateur du Relais Social.
Mais, au fil des ans, la fonction originelle des abris s’est érodée. Initialement créés comme solution d’urgence temporaire, l’abri devient un espace durable dans le provisoire. En fonction de la place, les bénéficiaires peuvent rester plusieurs jours dans le refuge. Face à la crise du logement et sans solutions adaptées pour elles, Christine, Nadine et d’autres stagnent à la case départ. À Charleroi, le nombre de sans-abri est comparable à celui des autres villes. En revanche, la part de sans-abris de longue durée y est beaucoup plus importante. Et plus on reste dans la rue, plus il devient difficile d’en sortir. « De nombreuses femmes sont là depuis l’ouverture », souffle Fred.
La fin du répit6h. Dehors, la nuit pèse encore, la lumière du bureau est toujours éclairée. La bouilloire siffle. Le café est prêt sur la table à manger. Des pas timides se dirigent vers les douches. Fred a dormi par bribes dans un fauteuil molletonné au coin de la pièce. « Il est pas si mal, je le piquerais bien pour chez moi ! », rigole-t-il, l’œil fatigué. Sur son bureau, il est prêt à démarrer la journée, ou plutôt à terminer la sienne. Il regarde à sa montre : « 6h30, elles ont encore le temps de dormir un peu. »
Teresa passe une tête dans l’entrebâillement de la porte pour saluer Fred. Dejà habillée d’un pull en coton blanc et de chaussures à paillettes, la doyenne de l’abri gagne tranquillement la cuisine. Elle émerge dans le calme, savoure sa tasse de lait et profite du répit. Il y a quelques mois, son propriétaire l’a exclue brutalement ; en plein hiver. Teresa a contacté les syndicats, mais selon elle, ils n’ont « pas osé se mettre contre les propriétaires ». Elle a tout essayé. « J’ai même écrit au roi Philippe. » Ici, elle se sent en décalage. « Des femmes m’ont engueulée parce que je n’ai pas ma place ici à mon âge », souffle-t-elle. Alors, elle attend. La journée, à la bibliothèque ; le soir, à l’abri.
« Bonjour mesdames, il est 7h ! » La voix douce de Fred veut atténuer la dureté du réveil. Christine se dirige, le pas lourd et les paupières encore semi‑closes, vers le thermos de café. Les ronflements tant redoutés l’ont privée de repos.
Il faut plier bagage avant 8h. Alors un silence inédit s’installe. Non pas celui du calme, mais de l’anxiété. De retourner dehors. Trouver refuge. Être confrontée à la solitude. À la longueur du temps d’un jour qui ressemble trop aux précédents.
Christine part de l’abri, les bras chargés de ses chariotsL’entrée se remplit des dernières réveillées, les yeux encore gonflés du réveil. Chacune récupère son fardeau. Enfile son manteau. Christine range sa trousse de toilette dans son premier chariot, sa robe de chambre dans l’autre. Fred les salue une par une : « Bonne journée, prends soin de toi ! Et souviens-toi : pour exister, il faut déranger. »
8h05. Tout le monde est dehors. Dans le sas, les bottes fourrées de Nadine traînent derrière une valise oubliée. Les lits sont vides, mais quelques pyjamas sommeillent encore sous les couettes, planqués. Un chez-soi furtif, mais pourtant sien.
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Familles de Forains
Des cris résonnent depuis le haut des manèges entrecoupés par des musiques à basses enivrantes. Une odeur de sucre et de friture flotte dans les allées bondées de Carolos. Derrière son stand de tir, Gilles Janssens montre les cibles aux enfants. En face de lui se trouve le stand de son mari, Christophe Letot. C’est rare qu’ils se retrouvent si proches : « Il me surveille », lance Christophe d’un ton rieur.
Gilles Janssens n’était pas forain à la base. Il était maraicher en Flandre. Gilles Janssens n’était pas forain à la base. Il était maraicher en Flandre. Gilles Janssens n’était pas forain à la base. Il était maraicher en Flandre. Cette année, le stand de Christophe fait face à celui de Gilles : « il me surveille », lance-t-il d’un ton rieur. Cette année, le stand de Christophe fait face à celui de Gilles : « il me surveille », lance-t-il d’un ton rieur. Cette année, le stand de Christophe fait face à celui de Gilles : « il me surveille », lance-t-il d’un ton rieur.Christophe a pris le goût de la foire par un oncle. La foire, c’est presque toujours comme ça :la foire, c’est une affaire familiale. Des dynasties entières s’étendent d’attraction en attraction. Tout le monde a une cousine ou un beau-fils quelque part dans le parc de loisirs. Gilles et Christophe sont d’ailleurs les parrains de Chelsea, la fille de Vanessa Bellenger, qui est à la petite roue pour enfants. Et le mari de Vanessa, René Schweig, se trouve quelques mètres plus loin, à la pêche au canard. L’amour de la foire se transmet de génération en génération.
Plus loin, enfouie dans les jeux d’arcade, se trouve la famille Hockemuler. Sevan tient la caisse à la place de son père, Christophe Hockemuler. A dix-sept ans, il est sûr de reprendre le luna-park dans le futur. Tellement sûr qu’il suit l’école par correspondance. Sur son téléphone, il regarde les devoirs qu’il doit rendre. D’habitude, il les fait pendant la matinée, quand la foire est encore fermée. Même si sa mère, Maïté, ne le croit pas toujours.
Vers minuit, les couloirs qui traversent les stands se vident. La musique baisse de quelques décibels et les stands s’obscurcissent un à un. Vanessa, René et leurs enfants papotent encore quelques instants sous les lumières néons du stand de Christophe Letot. Ils vont chercher des affaires dans leur caravane puis s’en vont à leur maison. Leur maison sans roues. Ce sera plus facile pour que les enfants aillent plus facilement à l’école. Comme tant de forains, le couple possède une bâtisse dans laquelle ils dorment, ou pas, en fonction de la localisation de la foire. Christophe et Gilles, eux, rentrent dans leur caravane qui est juste derrière leurs stands.
Les forains ne logent pas toujours dans leurs caravanes. Ils rentrent chez eux si ce n’est pas trop loin de la foire. Où s’ils ont des enfants qui doivent aller à l’école. Les forains ne logent pas toujours dans leurs caravanes. Ils rentrent chez eux si ce n’est pas trop loin de la foire. Où s’ils ont des enfants qui doivent aller à l’école. Les forains ne logent pas toujours dans leurs caravanes. Ils rentrent chez eux si ce n’est pas trop loin de la foire. Où s’ils ont des enfants qui doivent aller à l’école. En fin de journée, Gilles Janssens et Christophe Letot sont visités par leurs amis Vanessa Bellenger, René Schweig et leurs enfants. Ils échangent quelques rires avant de rentrer à leur caravane. En fin de journée, Gilles Janssens et Christophe Letot sont visités par leurs amis Vanessa Bellenger, René Schweig et leurs enfants. Ils échangent quelques rires avant de rentrer à leur caravane. En fin de journée, Gilles Janssens et Christophe Letot sont visités par leurs amis Vanessa Bellenger, René Schweig et leurs enfants. Ils échangent quelques rires avant de rentrer à leur caravane. A minuit, le luna-park des Hockemuler est le dernier à être ouvert. A minuit, le luna-park des Hockemuler est le dernier à être ouvert. A minuit, le luna-park des Hockemuler est le dernier à être ouvert. Fermeture chez les Hockemuler. Fermeture chez les Hockemuler. Fermeture chez les Hockemuler.Le luna-park des Hockemuler est le dernier ouvert. Sevan récupère les sous de quelques machines, éteint les lumières et ferme les portes. Accompagné de son père, il marche, mains dans les poches, vers le parking des caravanes. La leur est plein milieu d’un labyrinthe de maisons sur roues. A l’intérieur, c’est grand et spacieux. Le décor est minimaliste couleur bois et blanc. Bien au chaud, ils sont prêts à aller se coucher. Sevan lui rentre dans sa propre caravane. Demain, il sera étudiant en matinée, forain l’après-midi.
Sevan passe un moment dans la caravane de ses parents avant de retourner à la sienne. Sevan passe un moment dans la caravane de ses parents avant de retourner à la sienne. Sevan passe un moment dans la caravane de ses parents avant de retourner à la sienne. Le vacarme de la journée est bien lointain. Les caravanes dorment. Demain, Sevan fera ses devoirs en matinée avant de recommencer une journée en tant que forain Le vacarme de la journée est bien lointain. Les caravanes dorment. Demain, Sevan fera ses devoirs en matinée avant de recommencer une journée en tant que forain Le vacarme de la journée est bien lointain. Les caravanes dorment. Demain, Sevan fera ses devoirs en matinée avant de recommencer une journée en tant que forainThe post Familles de Forains appeared first on Mammouth Média.
Charleroi comme son ombre
Raconter une ville par l’immersion. Telle est la démarche de l’ateler de photojournalisme donné à des étudiant·es de première année de master, sous la conduite d’Olivier Bailly (texte), Laurent Poma et Colin Delfosse (photo).
Durant cinq semaines, les élèves de cet atelier ont découvert Charleroi (à l’instar de la promotion précédente, dont les travaux sont accessibles ici). Ils et elles ont essuyé des refus, parfois secs, pour réaliser leur article. Ils et elles se sont confronté.e.s à la gestion de l’anonymat, aux portes fermées, à celles grandes ouvertes. Aux témoignages du quotidien qui racontent tellement. Des histoires de cimetières et de boxe, de logements et de tuyaux. De poubelles et de refuge, de jeux et de genre. De pigeons et de drift. De boucher et de transidentité. De cinéma et de lettres. De lait et d’immigration. Des histoires frottées aux faits et à l’exigence de vérités. Rendre lisible le chaos et témoigner.
Selon l’auteur Ivan Jablonka, «faire œuvre au sein du réel, avec ou contre lui, dans les cris et la poussière, n’est pas un choix anodin». Devenir journaliste non plus.
Leurs travaux peuvent être consultés aux liens ci-dessous:
Les accidents, l’amour et les médocs Tournée des poubelles à Couillet 850 chevaux La culture, presque pour tous À l’ombre du tuyau Femme à la chaîne Pigeons perdus de vue Transidentité en Wallonie: le genre sur factureThe post Charleroi comme son ombre appeared first on Mammouth Média.
Transidentité en Wallonie: le genre sur facture
Photo : Jeanne Goosse
Entre la précarité économique et les méandres d’un système de santé belge qui peine à nommer leurs soins, Sam et Isaak racontent la réalité d’une transition à deux vitesses.
Un bel appartement spacieux, lumineux et entièrement rénové. Tout équipé, jusqu’aux couverts dans le tiroir. Au sol, un plancher couleur caramel apporte une chaleur rassurante. Mais les murs sont blancs, presque déshabillés, sans tableaux ni photos. Pas de tapis non plus, enfin si, un petit, dans l’entrée, il était déjà là avant que Sam ne s’installe. Dans le petit salon, le canapé et la table basse semblent attendre des conversations — on les imagine déjà : elles seraient rieuses à l’apéro et plus intimes à l’heure du thé et des gâteaux. On les imagine, mais elles n’arriveront pas. Le plancher, les murs déshabillés et les couverts du tiroirs ne verront que Sam, seul, et pour une année maximum. Après, ils verront le prochain, qui décorera peut-être un peu plus. Ce si joli lieu de vie n’est qu’un sursis, un abri, pour pouvoir respirer au gré d’une vie qui s’essouffle, avant de reprendre la course.
Sam a 20 ans. Son papa boit, se drogue et fait des allers-retours en prison. Sa sobriété lui laisse parfois l’espace d’accepter son fils, mais dès les premiers verres, cette fragile tolérance se dérobe. Parce que Sam est transgenre, il habite dans un appartements du refuge arc-en-ciel. Ce service met à disposition des appartements à destination de jeunes membres de la communauté LGBT+ dont l’adresse est tenue confidentielle pour raisons de sécurité.
En franchissant le seuil de ces espaces de vie, les jeunes endossent l’étiquette d’« isolés » aux yeux du CPAS : un titre administratif qui leur garantit le montant maximal du revenu d’intégration et leur offre, comme un bouclier, l’accès presque immédiat au statut BIM (bénéficiaires d’intervention majorée).
La loterie du malheur« De manière générale, les jeunes qui passent par le refuge trouvent rapidement un foyer [social] parce qu’ils accumulent les points » explique Mélanie, assistante sociale de l’AMO Point Jaune qui gère le refuge. Sam attends patiemment qu’elle développe. Lui, il connaît déjà, on lui a expliqué quand il est arrivé, il y a 5 mois. Les points. Ces jetons de priorité, distribués par Wallonie Logement, agissent comme les unités de mesure d’un droit au logement public. Pour espérer un toit, le futur bénéficiaire doit faire valoir son passif : 5 points pour être en transit, 5 points pour victime de violences intra-familiales, 3 points pour l’encadrement par un service d’aide à la jeunesse et 2 points pour faible revenu. Instabilité, danger, vulnérabilité : le compte est bon. Un processus machinal, un peu gênant, mais visiblement efficace.
« Le gros problème c’est la solitude » reprend Mélanie. Sam acquiesce, silencieux. Un logement « safe » reste un logement vide. Les bénéficiaires n’ont pas le droit de divulguer l’adresse, ils ne peuvent donc pas inviter leurs proches. Ces appartements, même dans leur confort, rappellent une violence évidente : être banni de son domicile et de sa famille, c’est voir ses racines sectionnées et ses repères s’évaporer. Sam appuie Mélanie : « moi, je me fais chier, je viens voir Mélanie pour discuter parce que si non, j’ai rien à faire, je ne vois personne ».
Sam ne fait pas d’études, n’a pas de travail. Il sait qu’il est un homme depuis l’adolescence, il était en secondaire en puériculture mais ça ne s’est pas très bien passé : « c’est un monde de femme… de toute façon, je ferai autre chose ». Il s’était inscrit au FOREM, n’avait pas compris qu’il n’aurait plus
d’allocations, a enchaîné centre, puis logement social. Il ne s’est pas correctement occupé de ses factures, il proteste : « on ne m’a rien expliqué, on m’a juste mis là » endetté, il s’est retrouvé à la rue.
Et Sam n’est pas dans la pire des situations : il a gardé contact avec sa mère qui l’accompagne et l’accepte. Il voit beaucoup son grand frère qui a 25 ans, une femme et deux enfants. Une proximité appréciée voire nécessaire mais qui lui renvoie inévitablement l’image douloureuse de sa propre stagnation : « lui, il a déjà fait sa vie, moi je n’ai rien ». Son grand frère refuse d’utiliser le bon pronom et de l’appeler Sam. Ils ne sont que deux, mais pour lui, Sam n’existe pas en tant que frère. Il n’a pourtant jamais été sa sœur non plus. Il ne comprend pas. Pour Sam, ce n’est pas très grave : « au moins il est gentil ».
Dans le parcours de Sam, il y a la transition. C’est un homme mais certains aspects de son corps ne suivent pas encore. Son traitement à la testostérone a débuté il y a sept mois. Toutes les deux semaines, il achète sa boîte de Sustanon, 11 euros 67 cents, une dépense qu’il assume seul. En théorie, la mutuelle couvre les injections, mais à une condition : passer par un endocrinologue. Les listes d’attentes sont longues, Sam a donc choisi de s’en remettre à son médecin traitant, quitte à sacrifier le remboursement. La prochaine étape, c’est la torsoplastie. En Belgique, il existe six centres d’accompagnement de la transidentité conventionnés par l’INAMI, l’organisme public fédéral qui gère le volet santé sur l’ensemble du territoire, et plus précisément, qui prend en charge les remboursements. Quatre se trouvent en Flandre, deux en Belgique francophone, dont un seul en Wallonie, à Liège. Sam ne ferait pas son suivis à Bruxelles, ni en Flandres, il n’a pas le permis, il faut payer les transports ou demander à sa maman qu’elle l’accompagne, bref, au plus proche, au mieux.
Le vide administratif : une question sémantiqueLes opérations de transidentité sont considérées, aux yeux de la loi belge, comme des chirurgies plastiques. Ce qui implique qu’elles ne sont à priori pas remboursées. Les centres agréés par l’INAMI permettent une prise en charge. Si les patients, comme Sam, ont le statut BIM, ils bénéficient du tiers-payant, ils ne payent que le ticket modérateur, donc ce qu’il reste à charge du patient après les remboursements de la mutuelle. Heureusement que le statut existe, sans lui, Sam ne pourrait tout simplement pas assumer financièrement son suivis.
Des obstacles persistent néanmoins. D’abord, l’implantation d’un seul centre agréé en Wallonie allonge significativement le temps d’attente. Mais surtout, bien qu’une attestation du psychiatre ne soit pas obligatoire pour obtenir le remboursement d’une prestation, l’appréciation d’un médecin
intervient dans le processus. Le chirurgien dispose d’une certaine liberté sémantique lors de la facturation, autrement dit, le nom qu’il donne à la procédure en détermine son remboursement. Il n’existe pas de nomenclature exacte dans le code belge pour une mastectomie pour cause de transition mais il existe une autre dénomination qui est acceptée par l’INAMI. Celle-ci coûte 213 € par sein et est entièrement remboursé. C’est la « résection du sein sans tumeur maligne démontrée ». Elle ne comprend donc, comme son nom l’indique, qu’une résection mammaire, et pas de reconstruction post-opératoire.
Tout se joue dans l’intention finale. Si l’étape technique est identique — l’exérèse de la glande et de la graisse — la finalité, elle, diffère radicalement. Là où la simple résection laisse un vide, la torsoplastie cherche à sculpter un torse masculin. En clair : au vu de sa situation financière, la Belgique permet à Sam d’enlever ses seins mais pas de se construire un torse.
De plus, La torsoplastie n’existant pas officiellement dans le code belge, aucune contrainte légale n’impose aux médecins de suivre une formation spécifique. La qualité de l’intervention repose alors uniquement sur la conscience professionnelle du praticien. C’est à lui seul de choisir s’il souhaite s’informer sur les techniques esthétiques masculinisantes ou sur l’accompagnement psychologique des patients. Dans ce vide réglementaire, le chirurgien est seul maître, et tant qu’aucune faute grave n’est commise, son expertise n’est jamais remise en question.
La force de la communautéIsaak a 24 ans. Il a réalisé sa torsoplastie il y a 2 ans. Il habite à Liège, est suivi là-bas mais pas dans le centre transidentitaire. Il ne fait pas confiance. Il est dans plusieurs groupes avec d’autres personnes transgenres, ils s’échangent les noms des médecins, ceux à qui ils font confiance, ceux
chez qui, il ne faut surtout pas aller.
« Un ami s’est fait opérer par le docteur Robert : complications, soins intensifs et un chirurgien qui ne l’accompagnait presque pas. Le résultat était horrible », s’indigne t-il. Dans ces groupes, on échange des photos, on compare les cicatrices pour éviter les rendus « pas jolis ». Pour une résection classique, l’incision sous le sein et la greffe des mamelons demandent davantage de suivi.
Isaak scrolle sur son téléphone, il essaie de retrouver un message : « Quelqu’un se plaignait hier qu’on ne lui avait pas prescrit de Flamazine pour les brûlures des tétons …». Il s’arrête, marque une pause et s’exclame : « Ah bah, c’était le docteur Robert ! ».
Isaak a fait son opération dans un centre médical conventionné par l’INAMI, mais puisque le centre ne fait pas partie des six cliniques de transidentité reconnues en Belgique, sa convention ne couvre pas les interventions spécifiques à l’identité de genre. Autrement dit, une opération de chirurgie plastique réalisée pour une raison médicale « classique » — comme une réduction mammaire liée à des problèmes de dos — peut être remboursée. En revanche, la « même » opération pour une transition de genre ne l’est pas, parce que l’identité de genre n’est pas considérée comme une raison médicale en soi par le code belge. En résumé : la clinique rentre dans les conditions de régulations, mais l’identité d’Isaak, elle, reste en dehors.
De plus, après d’intensives recherches, il a opté pour la technique péri-aréolaire. Elle consiste dans la percée de 2 trous de part et d’autre du sein dans lesquels sont introduits des tuyaux qui aspirent la graisse et permettent de retirer la glande mammaire. C’est l’opération la moins invasive, qui ne laisse aucune cicatrice et n’a presque pas de risques de complications. La technique n’est pas incluse dans la liste des opérations de transidentité remboursable, même dans les centres transidentitaires reconnus. Elle coûte 3200 €. Sam ne connaît même pas l’existence de cette option pourtant moins risquée. De toute façon, il ne pourrait pas se la permettre.
Isaak a compris son genre à 15 ans. A l’époque, il est entouré d’une acceptation partielle: des moqueries à l’école mais une famille globalement solidaire malgré quelques ombres sur l’arbre généalogique. Il commence ensuite la testostérone à 20 ans. Un an plus tard, son identité devient officielle sur le papier, et à 23 ans, le torse suit. Un parcours rapide ? Il hausse les épaules : « Je n’aurais pas voulu que ça se passe plus vite, c’était naturel comme ça. » Pour lui, une fois la décision prise, le temps s’est simplement mis au diapason de sa volonté.
Sam, de son côté, est suspendu à la décision du CPAS. Il espère l’octroi d’un prêt pour financer sa chirurgie, une somme de 2 800 euros qu’il devra rembourser mois après mois, mais qu’il est incapable de sortir de sa poche en une fois. Pour convaincre l’administration, il a dû fournir un dossier complet : attestations psychologiques, preuves de traitement hormonal et lettre de motivation. « C’était trop bizarre de devoir expliquer pourquoi je voulais le faire, je suis un mec, c’est tout ». Un processus perçu comme un examen de passage. S’il échoue, il se retrouve face à trois années de purgatoire administratif avant de pouvoir représenter son dossier. «Allez, demain, tu as la réponse » rassure Mélanie. Il rétorque « De toute façon je ne dormirai pas de la nuit, je suis trop stressé » .
Sam est particulièrement anxieux et introverti. Il n’ose pas aller chercher ses prescriptions seul. Ne sort que très rarement de chez lui ou seulement pour voir Mélanie, ou son frère. « En fait, j’ai peur que même si je vais chez le pharmacien pour aller chercher mon traitement, il me frappe parce que je suis trans, je suis un peu parano » avoue t-il. Ni une, ni deux : Mélanie renchérit : « oui. Tu es un peu parano quand même. ». Sam acquiesce. Il y a du bruit dans le couloir, Mélanie sort de la salle. Il reprend : « là, par exemple, je n’aime pas, il y a plein de gens, je n’ai pas envie de sortir ».
Sam n’est pas sur des groupes particuliers de soutien aux personnes transgenres. Sa mère l’accompagne dans ses démarches mais elle n’en sait pas plus que lui. Alors qu’ils cherchaient un plan de financement, Sam a été violemment heurté par une remarque concernant l’aspect de sa poitrine. Laquelle avait été qualifiée de très généreuse, tellement généreuse, « qu’il serait dommage de s’en passer ».
Le trompe l’œil belgeUne autre composante intervient dans le prix global des opérations transidentitaires : les suppléments. Par exemple, la décision de prendre une chambre simple augmente significativement le coût total. Cependant, certains chirurgiens imposent la chambre particulière, verrouillant ainsi l’accès à des honoraires libres, une pratique contre laquelle aucun recours n’existe actuellement. La chambre double et avec elle, la proximité soudaine d’un inconnu, serait très difficilement envisageable pour quelqu’un comme Sam.
Selon un rapport de 2025 de l’institut pour l’égalité homme-femme : 83,7% des personnes transgenres en Belgique recensées dans le sondage ont été victimes de discrimination au cours des 2 dernières années, dont 39,4% dans le contexte des soins. 41,5% évitent certains endroits par crainte d’agressions. La situation ne va pas en s’améliorant : 69,9% estiment que les préjugés et l’intolérance ont augmenté au cours des deux dernières années et le centre transidentitaire de Liège refuse tout entretien avec les médias par crainte de stigmatisation des patients.
Un paradoxe persiste : si la Belgique trône en élève modèle de l’Union européenne pour l’acceptation des personnes LGBT+ — avec un score de 85,31 % sur la Rainbow Map, devant le Danemark et l’Islande — la réalité clinique est moins flatteuse. Les délais pour les soins spécifiques des personnes transgenre s’étirent entre 1 et 3 ans d’attente, reléguant le pays au rang de cancre affalé au fond de la classe. L’identité n’a certes pas de prix, mais la transition, elle, laisse une facture que tout le monde ne peut pas honorer. Pour Sam et tant d’autres, le droit d’être soi-même reste un luxe qui se négocie à crédit.
*Sam et Docteur Robert sont des noms d’emprunt
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Quand l’école tente l’inclusion
Des créations sonores, réalisées par les étudiant·es de deuxième master de l’IHECS, explorent la situation scolaire d’enfants avec un handicap intellectuel. Ces récits de terrain ont été collectés auprès d’enseignant·es, de parents, de logopèdes qui font évoluer l’école pour les enfants autistes – et non l’inverse.
Cette année, l’atelier Créadoc de l’IHECS, qui forme les étudiants à la création radiophonique et au podcast narratif, s’est fait en collaboration avec Inclusion ASBL, sous la conduite de Catherine Joie, Yvan Hanon et Johann Delferiere.
Deux professionnels, critiques des politiques relatives au handicap intellectuel, ont fourni aux étudiant·es le cadre nécessaire pour comprendre l’intérêt (et les limites) des classes à visée inclusive ouvertes ces dernières années en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Après avoir lancé neufs groupes d’étudiants sur la thématique de l’inclusion scolaire, Thomas Depicker et Mathieu Wieser, chargés de campagne chez Inclusion ASBL, ont écouté les productions étudiantes pour en tirer des enseignements utiles à leur travail de terrain et de plaidoyer politique.
Retrouvez quelques-unes des productions ci-dessous:
L’inclusion comme outil d’apprentissage Jusqu’ici tout va bien L’humain fait que ça tient La cuisine pour tousThe post Quand l’école tente l’inclusion appeared first on Mammouth Média.