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Mis à jour : il y a 1 heure 45 min

À l’ombre du tuyau

ven, 08/05/2026 - 11:08
Rue de Châtelet, le déclin industriel de Charleroi a laissé des traces sur les murs et dans les vies. Au-dessus des maisons un tuyau qui ne mène nulle part. Une cicatrice de fer dans le ciel, comme une fracture dans le paysage. À quel point ce tuyau pèse-t-il sur l’est de Marchienne ?

Photos : Alice Puissant
Texte : Hortense Beguin

À Marchienne-au-Pont, les maisons de la rue de Châtelet ont la mine fatiguée. Sous les pas, quelques pavés des trottoirs vacillent et laissent passer des pousses indisciplinées. Le long des façades, les traces du temps se mêlent aux murs ternis et à la peinture effritée, tantôt noire, grise ou rouille, des petites maisons ouvrières qui jouent les coudes à coudes.

Sans qu’on puisse s’y attendre, le silence est brutalement interrompu par le fracas des tôles d’Arcelor Mittal. Le bruit résonne comme un corps de métal tombé du ciel. L’industrie se trouve de l’autre côté de la route, presque en face des premières habitations, comme un rappel constant de l’origine ouvrière du quartier.

Et puis, on ne voit que lui, avant même les maisons, avant même les visages. Il surplombe la rue sans utilité, mais continue d’imposer sa présence. Lourde, massive, dérangeante. Suspendu au-dessus des toits, il nargue les habitants par son absurdité.

En dessous de lui, Marchienne-au-Pont semble vivre dans son ombre. Sa carcasse raconte un passé prospère, aujourd’hui révolu, et laisse derrière elle un quartier à l’abandon, marqué par les friches et les traces d’une activité qui a déserté les lieux. Lui qui fait de son nez par-dessus les cheminées est silencieux et pourtant semble déranger, bien plus que le vacarme incessant de la rue.

« Regardez vers le ciel, et imaginez vous Paris, ce tuyau c’est un peu comme notre Tour Eiffel », lance l’agent immobilier à Yamina, pour la convaincre d’acquérir la maison au numéro 399. Moins cher qu’à Uccle. Contrainte à revoir ses attentes à la baisse, Yamina finira par acheter la maison pour elle et ses enfants, malgré le monstre de fer qui domine sa terrasse.

Cicatrice de fer

Le tuyau est comme une grande relique des années prospères de la région. Il fut un temps, où ce gazoduc avait une raison d’être. Dans son conduit circulait un gaz chargé de monoxyde de carbone et d’hydrogène. Un chemin lui avait été construit de toutes pièces entre un haut-fourneau du site de Thy-Marcinelle et la centrale électrique de Monceau, afin de produire de l’électricité. Une logique industrielle qui ne s’encombrait pas du paysage des riverains.

La rue de Châtelet tournait alors à plein régime, portée par les usines qui fonctionnaient de jour comme de nuit, les cafés qui accueillaient les ouvriers après leur journée de travail et les commerces de proximité qui s’étaient greffés au quartier. Boulangerie, quincaillerie, cordonnier, tout se trouvait ici, dans une commune qui se suffisait presque à elle-même.

Mais cette époque n’est plus qu’un souvenir. Le déclin progressif des zones industrielles a entrainé celui de la rue. Le tuyau n’alimente plus rien. Le démolir couterait trop cher. Alors il reste là. Figé dans un environnement où il peine à trouver sa place. Les vitrines des commerces sont vides, défraîchies, parfois barrées de rideaux de fer.

Alors comment vivre là ou la vie est partie ?

N°377

Un homme relève son courrier avant de remonter vers la porte de sa maison avec la tranquillité de ses habitudes. Il ouvre sans hésiter, comme on accueille quelqu’un qui passe depuis longtemps déjà. À l’intérieur, une odeur de cigarette saisit les narines. La lumière peine à se frayer un chemin à travers les fenêtres de son rez de chaussé.

Il est onze heures passées et dans peu de temps, les douze coups de midi retentiront depuis le poste de télévision, avec Jean-Luc Reichmann en maître de cérémonie. « Ça, c’est mon petit rituel quotidien », ricane Dominique. Un de ceux qui structurent ses journées depuis qu’il est pensionné.

Dominique 63 ans, a passé 38 ans de sa vie de l’autre côté de la rue chez Arcelor Mittal. L’usine il la connait dans son corps, dans ses nuits et dans ses douleurs. « L’usine ça m’a crevé, crevé ! »

D’abord il commence à la coulée continue, quinze ans dans le fond, là où il fait « crevant t’chaud ». Il grimpe ensuite les échelons, et travaille comme pontier. De sa cabine, il pilote des ponts roulants et des grues pour transporter les matières premières et les produits finis. Vingt années à voir le travail se faire en contrebas, à entendre les bruits sourds, les ordres, les machines et subir la routine qui avale les journées.

Dominique mettait parfois la radio sur le pont, dansait seul quand personne ne le regardait ou grignotait des cacahuètes dont les coquilles valsaient par-dessus sa cabine. Ces moments-là étaient précieux. Moins abrutissants.

Chez ArcelorMittal, il faisait partie d’une lignée. Son père y a travaillé 41 ans, ainsi que son grand-père, ses cousins, ses frères. Toute une généalogie ouvrière ancrée dans ce quartier, dans cette rue, dans cette maison même, que ses grand-parents ont habitée avant lui.

« 6h-14h, 14h-22h, 22h-6h », le corps suit jusqu’au moment de trop. Les changements incessants d’horaires lui ont causé 12 ulcères à l’estomac, les mouvements répétitifs du pont lui ont laissé un problème discal et ses yeux ont été brulés par une poudre trop chaude, faute de lunette de protection. Il raconte cela sans acrimonie, comme on évoque de bêtes accidents de travail.

Il est pensionné depuis janvier 2025, un an plus tôt que prévu. « J’étais sous certificat, mais je ne l’ai jamais dit à mes collègues » dit-il avec une gêne encore palpable. Il y a des lieux qui vous usent et qui pourtant vous définissent. « En face », il n’y retournera jamais, pas pour les visites, pas pour les invitations. Il y est trop allé.

Depuis sa mise au repos, ses journées ont pris une autre forme. Celle de la solitude. Il ne sort presque jamais. Pas quand il fait moche et surtout pas quand il pleut. « Je sortirai quand le beau temps reviendra ». Peut-être. Des paroles flottantes comme une promesse à soi-même qu’on ne sait pas toujours tenir. Il s’en tient à rester dans sa maison, faire de petits travaux, nettoyer, cuisiner et s’occuper de son fils, Fabian.

Une semaine sur deux, Fabian structure ses journées. Il a 34 ans et est atteint de la maladie de Williams, une maladie génétique rare. Il part toute la journée en centre et revient le soir, se faire chouchouter par son papa. Son repas chaud l’attend sur la table, à la sortie du van qui le ramène du centre. Quand Fabian est chez sa mère, la maison se vide, plus qu’elle ne l’est déjà. Et ce sentiment qu’il n’aime pas trop nommer revient le titiller. Il se sent seul. « Fabian, c’est comme mes deux yeux », il est tout ce qu’il lui reste.

« J’en ai plus rien à foutre de la famille », feint Dominique. Il ne voit plus qu’une seule de ses deux filles, Astrid. Jennifer a choisi sa mère quand ses parents se sont séparés. Malgré sa déception, il continue d’espérer une réconciliation et lui renvoie parfois des messages, qui restent sans réponse : « Tu me manques ma chérie hein ». Séparé depuis un an et demi de la mère de ses enfants, il attend le 19 juin 2026, date de signature du divorce, comme une date charnière. « Après ça, je serai bien plus heureux ».

N° 393

Quand la porte blanche s’ouvre, une femme âgée aux cheveux courts et blancs se présente dans l’embrasure. Elle raconte une autre manière d’habiter cette rue, une histoire qui ne commence pas avec l’usine. Maria a 76 ans, cela fait une vingtaine d’années qu’elle est là. Elle achète la maison après des années difficiles, après une vie marquée par les meurtrissures.

Maria a connu la violence, la rue, les centres d’accueil. Elle a ensuite reconstruit sa vie comme elle a pu, travaillé, composé avec les moyens du bord. Les traces de peintures blanches sur son training léopard en disent autant qu’elle. « Quand on n’a pas d’argent, on apprend à tout faire soi-même », dit-elle avant d’ajouter : « Je suis tellement fière de moi ».

Chez elle, tout raconte cette conquête : les vêtements, ses « linges », qu’elle aime par-dessus tout ; les tringles chargées, les objets gardés avec soin. Cette manière de faire de la maison un endroit à elle, après avoir connu tant d’années à ne pas vraiment avoir de toit à soi. Sa maison est chaleureuse. Elle y a installé ses habitudes et ses petits brols. Sur la table du salon, d’énormes bonbonnières attendent ses petits-enfants, qui passent, mais pas assez souvent que pour combler sa solitude.

Maria parle du quartier comme d’un lieu abîmé. C’était mieux avant. Tout le monde se connaissait, se rendait visite, partageait le café et des moments simples. « On prenait des tables, on mettait tout devant et on prenait le goûter ensemble, y a plus, maintenant. C’est devenu un quartier de ploucs ».

Comme son voisin, elle sort peu. Ou du moins jamais seule. Elle a déjà été agressée et préfère attendre son mari pour aller faire les courses ou marcher un peu. Elle reste alors dans sa maison en compagnie de Capsule, son petit chat. Chez Maria, l’intérieur devient une manière de tenir face à l’extérieur.

N°321

À seulement quelques mètres, une large allée bétonnée s’enfonce sur le côté. Elle débouche sur une grande cour où l’air et la lumière semblent enfin prendre leur place. Le décor change. Dans la cour d’Antonio, des nains de jardin colorés s’amusent dans un parterre garni de fleurs, de petits garages sombres laissent apparaître des motos en réparation et les fils de linge pendent au-dessus des têtes.

Antonio fait partie de cette immigration italienne arrivée massivement après la Seconde guerre mondiale, notamment suite aux accords « charbon-bras » de 1946 entre la Belgique et l’Italie. À cette époque des milliers d’italiens viennent travailler dans les mines de charbon de la région.

Lui, arrive à l’âge de 6 ans. Onze ans plus tard, il commence à travailler juste en face de sa maison actuelle, à l’usine Léonard-Giot. Fondée en 1862, spécialisée d’abord dans la chaudronnerie du cuivre avant de se tourner vers la fonte et les aciers spéciaux, elle occupait à elle seule un terrain de plus de six hectares.

Fermée en 1978, la majorité des bâtiments a été rasée dans la foulée. Ce qui reste, ce sont les façades et les toitures des anciens bâtiments donnant sur la rue, classées au patrimoine wallon en 2007, donc intouchables. Derrière, la SPAQuE a déjà réhabilité le site et dépollué les sols. Sur le terrain attenant, on a parlé d’un supermarché, d’un Aldi, d’un Colruyt, même d’un centre commercial. Mais on en parle encore. Rien ne bouge.

« Ils font beaucoup de promesses hein m’feye, puis y’a rien qui se passe. Ils ont voulu commencer à nettoyer la façade classée, un mec est venu il a nettoyé trois briques », dit-il en pointant dix centimètres carré d’un bout de mur passé au karcher.

Antonio parle du passé sans nostalgie excessive, mais avec une précision de ceux qui ont vu les choses se transformer sous leurs yeux. Après de nombreuses années à l’usine, il se décide à monter la sienne. Sa propre entreprise de porte blindée installée plus loin dans la rue de Châtelet.

On sent chez lui la satisfaction de celui qui a tenu bon, qui a bâti quelque chose ici dans ce morceau de rue. Il est heureux de sa réussite. La seule chose qui pourrait encore améliorer son quotidien, c’est qu’on enlève cet « affreux tuyau ». « Ils ont eu de l’argent pour le mettre, reste plus qu’à faire pareil pour l’enlever », s’amuse-t-il.

Les travaux avancent plus lentement que les promesses qu’on annonce. Plus loin dans le quartier de Marchienne-au-pont, conformément à son plan de modernisation, la Sambrienne rénove 48 logements sociaux, pendant que la ville multiplie les chantiers de voirie et les plans de rénovation dans plusieurs quartiers.

Rue de Châtelet, la friche Léonard-Giot, elle, a déjà été prise en charge par la SPAQuE : déconstruction, désamiantage, dépollution des sols. Mais depuis, plus rien ne bouge, sur le terrain rien n’a vraiment pris racine. Cela fait 10 ans que la zone doit accueillir des logements, de petites et moyennes entreprises.

Dominique, lassé de ce sentiment d’abandon, a déjà appelé plusieurs fois les services de la ville pour signaler d’énormes trous dans la chaussée. « Ils sont venus une fois, ou ils ont dit qu’ils viendraient. Je ne sais plus bien ». Et chaque passage laisse un peu plus de traces, sur la route, comme sur sa voiture.

Alors le quartier reste suspendu, dans l’attente qu’on tienne enfin parole. Le tuyau a vu les années fastes et maintenant surplombe une rue qui se vide de ses repères. Lui aussi est coincé, sans l’argent nécessaire pour déménager. Alors il reste là, trop grand pour qu’on l’ignore, trop encombrant pour qu’on l’aime, suspendu au-dessus des toits de la rue de Châtelet comme une question sans réponse, posée depuis des décennies à un quartier qui attend qu’on s’en occupe.

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Jusqu’ici tout va bien

jeu, 07/05/2026 - 16:34
Le manque de financement des crèches inclusives : un handicap en plus

Photo : Gabe Pierce

À Bruxelles, il existe 385 crèches, mais seulement 6 d’entre-elles sont inclusives, accueillant à la fois des enfants valides et en situation de handicap. Mais entre manque de législation et de financement, leur avenir est incertain? Focus sur la crèche des Pilloux qui fait partie de ces établissements.

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Femme à la chaîne

jeu, 07/05/2026 - 16:06

Charlotte Dumont

Être plus de 700 sur la chaîne de production d’un site sidérurgique carolo. Parmi ces gens, seulement quatre femmes, dont Kamille. Comment font-elles pour évoluer dans un milieu si masculin ? Comment tenir ? Quand elles tiennent …

Une journée à côté de ses pompes. Se tromper de salle. Recevoir des informations à propos d’un job qu’elle n’avait jamais envisagé. Finir ouvrière sidérurgique. Une des 4 femmes sur une chaîne de plus de 700 hommes. 

En juin 2023, Kamille, 27 ans et filamarchoise (habitante de Forchies-la-Marche), se rend à la Mission Régionale pour l’Insertion et l’Emploi à Charleroi (MIREC). Elle est alors dans une période de ras-le-bol, travaille à Intermarché en tant que responsable de l’épicerie, 60 à 65 heures par semaine. La période COVID, l’a fatiguée, l’incivisme des gens surtout. Exécrables comme elle dit. La jeune femme perd peu à peu son côté solaire. Elle veut changer d’activité. 

La MIREC oeuvre à l’insertion socio-professionnelle d’un public peu qualifié et fragilisé. Kamille entre dans une salle, où une séance d’information à propos des métiers de la production va être donnée. Mais elle s’est plantée. Ce n’est pas des métiers de la production dont il est question ici mais ceux de l’industrie. La session commence, le temps s’écoule, et Kamille est timide. Tellement timide qu’elle n’ose pas interrompre la formatrice et changer de salle. La séance d’information se termine, l’animatrice annonce à Kamille qu’elle est typiquement le profil qu’Industeel recherche. Son curriculum vitae, composé de 9 ans d’expérience dans la vente, est envoyé illico presto. Le lendemain, Industeel la contacte pour lui proposer de passer les tests permettant de commencer la semaine suivante. Ce qu’elle fera. 

Industeel est une filiale d’ArcelorMittal, grand groupe sidérurgique. Bâtie en 1864, l’usine devient la Fabrique de fer de Charleroi en 1873. Rebaptisée Usinor Industeel en l’an 2000, Arcelor la rachètera en 2002. Le géant indien Mittal a mangé tout cru le groupe Arcelor en 2006. Raison pour laquelle on appelle le groupe ArcelorMittal aujourd’hui. 

Mise en garde 

En 2023, avant d’ouvrir les candidatures à la gente féminine, la direction de l’usine a annoncé aux travailleurs le grand changement qui allait s’opérer. Beaucoup ont protesté. Normal, quand on n’a travaillé qu’entre hommes parfois 40 ans durant ? Pour l’annonce, le service entier est arrêté pour réunir une assemblée. Tous les travailleurs sont réunis. Un powerpoint leur est présenté. Un slide montre une accolade entre deux personnes, femme et homme, pour se dire bonjour. Il est mentionné “ça, tu peux”. Puis le suivant, une photo, toujours avec les deux mêmes gens mais avec la main aux fesses avec noté “ça, tu peux pas”. 

On a trouvé ça un peu loufoque comme truc. Fin, dans mon cas je trouvais ça loufoque parce que c’était de la logique mais après, pour certains c’était peut-être utile, clairement”, déclare Jordan, un ouvrier d’Industeel travaillant là depuis 13 ans. Les vestiaires aussi ont été réaménagés pour recevoir ces dames comme il se doit. Autre problème : 39 était la plus petite pointure en stock concernant les chaussures de sécurité. Il a fallu recommander un lot de godasses allant de 35 à 38 pour les plus petits petons. Une fois que tout est prêt, on peut accueillir les ouvrières. Cette réorganisation s’inscrit dans une mise au pas d’Industeel par ArcelorMittal sur les questions de genre. 

21 août 2023, Kamille arrive devant les grilles de l’usine. Elle est stressée. “Je m’apprêtais limite à partir en guerre”, raconte-t-elle. Peut-être parce que les mots de son entourage résonnent encore. Quand elle a annoncé qu’elle allait travailler chez Industeel, ses proches lui ont demandé ce qu’elle allait faire là-bas, au milieu des “brutes épaisses”. C’est son premier jour. La direction l’avait prévenue, pour ne pas dire mise en garde, lorsqu’elle est venue à son entretien d’embauche quelques jours plus tôt : être une femme dans cet environnement pourrait se révéler compliqué. La première ouvrière d’Industeel, Kamille étant la deuxième, est chargée de lui faire faire le tour des propriétaires. L’objectif de la direction était de les mettre en relation car elles avaient un point commun. Être des femmes. L’espoir qu’une solidarité féminine se crée existait alors.

La jeune femme prend ses marques petit à petit. Ce n’est pas facile. Des remarques désobligeantes lui sont destinées, elle apprend à les recadrer. Elle se fait inviter à boire des cafés par des collègues qui n’ont jamais aimé boire de cafés. Certains sont intrigués simplement par sa présence. C’est bizarre qu’une âme féminine intègre les rangs pour les plus vieux jeux. Et des vieux jeux, il y en a. 


La télécommande que Kamille tient dans les mains permet de guider un pont qui saisit les tôles afin de les positionner sur les rouleaux (à l’arrière de l’image). Une tôle est déjà sur les rouleaux ici. Les traitements thermiques sont alors effectués à cet endroit.  Régime de travail 

Aujourd’hui, Kamille est la plus ancienne femme de la chaîne (sa prédécesseure s’en étant allée depuis à cause de problèmes avec ses collègues masculins) avec presque 3 ans à son actif dans l’entreprise à un régime de 48 heures semaine, 6 jours sur 7. Ce n’est pas rien. Le tout pour un salaire de 2274 euros net par mois. Comptez avec cela une voiture de société grâce à 293 euros retirés de son salaire brut, des chèques-repas, 8 euros par jour presté ou 128 euros par mois au total et toute une série d’autres avantages. La particularité de ce job, c’est, entre autres, le concept des trois pauses ou des trois huit. Cela consiste à prester 6 jours consécutifs, à un certain horaire, avoir un jour de pause, puis recommencer à un autre horaire, etc. 6h-14h. Jour de pause. 22h-6h. Rebelote, un jour de repos. 14h-22h. Jour de pause. Et cela en roulement. Ce régime de travail existe afin d’assurer une activité continue sur 24 heures à la chaîne. 

Le bonus d’Industeel, c’est que l’usine se porte bien. Le site n’a jamais connu de grosses restructurations. L’entreprise produit des tôles laminées à chaud de grande qualité pour des marchés spéciaux et/ou stratégiques, ce qui représente des contrats de niche à haute valeur ajoutée. Le groupe indien a donc tout intérêt à conserver ce site de Charleroi et faire en sorte qu’il se porte bien. Industeel, c’est plus de 1000 emplois assurés. 

Kamille n’a jamais eu trop de problèmes liés à sa condition féminine. Quelques remarques mais “jamais excessif, jamais de réflexions rabaissantes, sexistes”. Des “blagues limites”, tout de même. Un jour, la jeune femme refait son lacet et est donc pliée sur elle-même, les fesses en arrière. Son collègue dit alors (finement) “oh non, ne te penche pas comme ça devant moi, c’est trop dur”. Elle lui fait savoir qu’il est lourd, très lourd. “Je ne vais pas commencer à faire attention à la manière dont je renoue mes lacets quand même ?!” Il n’a plus jamais recommencé. Un autre lui parle de la taille de son organe sexuel gratuitement. Elle lui fait savoir qu’elle n’a ni besoin, ni envie d’obtenir ce genre d’informations. 

Mais le peu de ses collègues féminines ont eu plus de fil à retordre. L’une d’entre elles notamment qui travaille dans un autre secteur : à l’aciérie. Lorsqu’elle est arrivée, certains durs à cuire ont refusé de la former, alors qu’ils en avaient la charge, sous prétexte que c’était une femme. 

Politique d’intransigeance 

La direction d’Industeel est vigilante au bien-être de ses ouvriers en général et particulièrement celui de ses ouvrières. Des réunions pour les quatre humaines de la chaîne sont organisées afin de faire le point. Voir comment elles se sentent. Savoir si elles ne manquent de rien, si tout a bien été pensé pour elles. Kamille n’a souvent rien à redire. Lors de la séance powerpoint avant l’embauche de femmes, les hommes qui étaient farouchement opposés “au tournant” qu’allait prendre l’entreprise ont été placés dans des équipes entièrement masculines. Kamille et ses collègues ne seront donc jamais amenées à travailler à leurs côtés. La direction est intransigeante vis-à-vis de tout débordement. Si une plainte d’une ouvrière arrive à leurs oreilles, ils prennent des mesures, et vite. Pour l’ancienne vendeuse aujourd’hui sur la chaîne, c’est parfois trop. “Une fois que ça touche aux femmes, je trouve même que c’est excessif en fait. Parce que parfois, ils ne prennent pas le pour et le contre directement.” Un ancien de la chaîne (plus de 40 ans d’ancienneté) s’est fait remonter les bretelles il y a peu. Kamille admet qu’il est “tactile mais pas déplacé”. Sa collègue ne l’a pas perçu de la même façon. Elle est allée se plaindre de lui à la direction et au syndicat. L’ouvrier a été immédiatement convoqué au bureau pour s’en expliquer. Dans le même temps, le chef direct de Kamille l’a appelée afin de savoir si elle avait déjà eu des soucis avec cet homme. “Non, jamais”. 

Kamille alterne trois postes. Le four, le planage et la réparation. Elle travaille sur deux fours différents, le 7 et le 8. Au 7, sa cabine est très proche du four. Dès qu’elle ouvre la porte, “c’est ressenti 1200 degrés”. Ce poste-là, il arrange moins Kamille de décembre à mars : “le gros problème, c’est le chaud-froid. En hiver, c’est très très fatigant”. 

Ce poste s’occupe de réaliser des traitements thermiques sur les tôles afin d’en vérifier la solidité. Le planage, comme son nom l’indique, permet d’aplatir les tôles et la réparation a pour mission de repérer et corriger les défauts qui seraient apparus sur les tôles presque finies. 

Gratitude déplacée 

Chez Industeel, les ouvrières ne bénéficient pas de la même reconnaissance que celle que reçoivent leurs collègues masculins. Elles en récoltent plus. Pour une tâche équivalente effectuée, le compagnon de travail de Kamille ne sera pas autant félicité qu’elle. Or, les deux font le même boulot. Est-ce parce que les tâches sont considérées comme plus éprouvantes physiquement pour les femmes ? Mais recevoir plus de félicitations, pour un même travail effectué, simplement parce qu’on représente un genre et pas un autre n’est-il pas synonyme de différence en soi ? Le traitement dont fait preuve la direction peut être qualifié de stratégie d’équité. Kamille, ce qu’elle veut, c’est que ce soit juste car, parfois, le fait qu’on la félicite est perçu comme une injustice chez ses collègues. Elle aimerait l’égalité pour s’éviter ces problèmes-là. La contradiction l’habite tout de même. Cela lui fait plaisir, la rempli de gratitude que d’être félicitée de la sorte par ses supérieurs. 

LORSQU’ELLE EST ARRIVÉE, CERTAINS DURS À CUIRE ONT REFUSÉ DE LA FORMER, ALORS QU’ILS EN AVAIENT LA CHARGE, SOUS PRÉTEXTE QUE C’ÉTAIT UNE FEMME.

Tout le monde dans le même bateau 

Bruyant, salissant, lourd mais enrichissant quand-même”. C’est comme ça que l’habitante de Forchies-La-Marche définit son boulot. Elle aime le partage et la solidarité qui font partie du quotidien entre collègues. Ici, les personnes sont soudées. Chacun.e est dans le même bateau, cela alimente la camaraderie. Dès l’arrivée sur le site pour Kamille, c’est frappant : “Le matin, t’arrives, tu dis bonjour, bah rien qu’à ce moment-là, les gens sont vachement plus sincères, plus engagés.” Son train de vie n’est pas facile, c’est sûr, les 3 pauses, trouver du temps libre, prendre soin de ses proches, tout cela est compliqué. Mais la jeune femme est fière d’elle, de ce qu’elle fournit, d’être arrivée de nulle part et de se débrouiller. Certains travaillent sur la chaîne depuis plus de dix ans et ne travaillent pas aussi bien qu’elle. Cela lui donne confiance, elle qui se décrit comme être une personne qui doute énormément. Cela n’est pas donné à tout le monde, mais Kamille, elle y arrive. Industeel lui a offert autre chose encore, un ami. Il s’appelle Jordan, est ouvrier à la découpe, responsable de la ligne. Il est fan de plongée sous-marine aussi. Le jeune homme travaillait avant que les femmes ne soient introduites sur la chaîne. Une nuit où il bosse, Jordan se déplace vers le poste du four pour aller discuter avec un de ses copains qui l’occupait. Il pousse la porte de la cabine en pensant le trouver mais, surprise ! Ce n’est pas de lui dont il s’agit mais de Kamille, qui a repris son poste. Il entame la discussion avec elle, qui est encore relativement nouvelle. Ils s’entendent assez vite, se comprennent tout de suite, ont la même vision de la vie. Les deux jeunes gens sont “prêts à tout donner, mais hors de question de se faire marcher dessus”. 

Le four 8 et sa cabine. Poste de travail que Kamille occupe le plus souvent. Amitié sur la chaîne 

Au fur et à mesure, leurs discussions deviennent quotidiennes. Jordan aide Kamille lorsqu’elle traverse une période assez difficile de sa vie. À l’inverse, le responsable de ligne a lui aussi eu droit à un évènement douloureux, et la jeune femme s’est révélée être un soutien pour lui à ce moment-là. Leur amitié s’est forgée dans cette usine, sur l’entraide, l’écoute et la bienveillance. Sur le téléphone de Jordan, Kamille a ses propres sonneries. Une pour chaque application. Et elles résonnent souvent. L’ouvrière n’hésite pas à solliciter son ami dès que cela est nécessaire. Les deux se racontent, chaque jour, comment se sont déroulées leurs dernières 24 heures. Que ce soit positif, ou négatif. Aucun.e ne sait ni quantifier, ni qualifier l’amitié qu’il et elle partage. 

Kamille et Jordan sont devenu.e.s si rapidement inséparables que leur n+22 a, à un moment, posé une interdiction à leur égard concernant leurs pauses cafés. Il fallait désormais une troisième personne pour les accompagner prendre un caoua. Pas question de les croiser rien que tous les deux aux alentours de la machine. Ce qui étonne Jordan, c’est qu’il n’y a jamais eu d’interdiction similaire lorsqu’il s’agissait de deux collègues partageant l’attribut masculin. “Sous principe que tu demandes de ne pas faire de différence, tu crées de la différence”, se dit-il. 

Tout l’enjeu pour Jordan est de rester impartial lorsqu’il s’agit de Kamille. Il est parfois face à un dilemme. Défendre son amie, parce que c’est son amie et qu’il la défendra toujours ou être le responsable de ligne exemplaire qui se doit d’être objectif. Il confie devoir prendre sur lui lorsqu’il se passe quelque chose concernant Kamille. De toute façon, ses collègues l’ont bien compris. Ils ne lui parlent même pas quand cela concerne la jeune femme. Ils savent qu’il peut s’énerver. Le fan de plongée prend parfois le rôle de faire comprendre à son amie qu’elle exagère, ce qu’elle n’aime généralement pas entendre. Les deux sont copains comme cochons. Durant une période, Jordan s’assurait chaque matin que Kamille était bien réveillée en faisant sonner son téléphone. Puis, c’était l’inverse, à Kamille de sortir son ami du lit. Jordan les connaissait bien ces sonneries. 

Kamille a bien fait de se tromper de salle il y a presque trois ans. Elle se dit épanouie dans son travail. De la jeune fille timide, elle est passée à l’ouvrière fière d’elle qui parvient à recadrer les gros lourdeaux et à leur faire comprendre que sa place est ici, parmi eux. Elle regarde Jordan, “Tu vois, tout était écrit mon pote”. 

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