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Quand les inégalités homme-femme s’invitent au tribunal
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Alors que le travail invisible des femmes est une réalité présente dans de nombreux foyers en Belgique, celui-ci n’est que peu reconnu, et indemnisé uniquement dans le cas d’une incapacité.
La scène se passe au tribunal de première instance de Bruxelles, un matin de mars dernier. L’avocate d’une compagnie d’assurance s’oppose à celle d’un homme cherchant à obtenir des indemnités pour un accident survenu en 2012. Alors que l’audience n’était initialement pas centrée sur les inégalités hommes-femmes, les deux juristes en viennent à discuter pendant dix minutes sur la contribution de monsieur aux tâches ménagères. Étonnant ? Non, car la part que chacun consacre au ménage est l’une des clés pour calculer l’indemnité ménagère payée au titre de l’incapacité. Et logiquement, les femmes sont davantage indemnisées que les hommes.
Selon l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes (IEFH), les femmes portent à 68% le poids des tâches ménagères dans leur couple, alors que les hommes n’ont que 32% du travail à effectuer. Une convention juridique, relativement similaire, a été créée pour le tableau indicatif des indemnisations : 65% des tâches sont faites par les femmes alors que les hommes n’en font que 35%.
Un outil né au lendemain de la Grande GuerreSelon Goran Vanderput, assureur chez Union Financière, « ce tableau indicatif est né au lendemain de la Première Guerre Mondiale, pour indemniser les blessures de guerre de façon objective et égalitaire. Le but étant de compenser financièrement les organes perdus sur les champs de bataille, pour que les soldats puissent avoir des indemnités. Au fur et à mesure du temps, s’est ajoutée une dimension plus pratique à ce tableau ; c’est-à-dire que la perte de certains organes peut être indemnisée selon la situation de la victime. » Par exemple, si un pianiste perd son majeur, il pourra recevoir une indemnisation plus grande car ses doigts sont un outil de travail.
Mais il faut bien comprendre que le tableau d’indemnisation qui est utilisé aujourd’hui n’est pas une extension de celui créé au lendemain de la Grande Guerre, bien qu’il s’en soit inspiré. Ce tableau indicatif-ci est né en 1995, dans le but d’indemniser les accidents corporels civils. Il a été régulièrement révisé depuis sa création, pour tenir compte de la réalité socio-économique des victimes.
Ce tableau indicatif met en évidence le fait que les femmes participent plus activement à la gestion des tâches domestiques, car dans le cas d’un préjudice ménager, par défaut une femme recevra une indemnisation à hauteur de 65% de la somme totale allouée aux tâches domestiques, alors qu’un homme recevra 35%.
Ce que les divorces ignorent encoreMais alors, dans le cas d’une séparation ou d’un divorce, est-ce que la femme est indemnisée pour le travail invisible qu’elle a fourni ?
Selon Marie-Gabrielle Coeme, Juge au Tribunal de la famille du Luxembourg, « il ne faut pas confondre pension alimentaire et indemnisation du travail invisible. Une pension alimentaire sert à compenser le coût que représentent les enfants, lorsque les parents ont décidé de se séparer. Et cette pension alimentaire est calculée selon le revenu des parents. Alors qu’une indemnisation sert à compenser les incapacités. Ce sont donc deux raisonnements totalement différents qui sont appliqués. »
Cependant, dans le cas où une femme démontre lors du divorce qu’elle a sacrifié des opportunités professionnelles, pour élever les enfants ou s’occuper du ménage, la pension alimentaire peut servir à couvrir ses besoins, si elle est dans une situation de précarité. Mais cette pension alimentaire sera allouée de façon proportionnelle à la durée du mariage.
C’est une situation assez exceptionnelle qui est décrite ici, car selon Me Mathieu Vanderbist, avocat spécialisé en droit privé et droit familial , « la tendance de la gestion des tâches domestiques tend aujourd’hui à se rééquilibrer. Les hommes sont de plus en plus proactifs dans la gestion de ces tâches. » Mais selon lui, dans le cas d’un divorce, « il ne serait pas impensable pour les avocats et avocates d’utiliser une analogie entre l’indemnisation des préjudices ménagers et une compensation du travail invisible. »
Le travail invisible, trop souvent ignoréLe travail invisible est une notion féministe apparue en 1987, grâce à Arlene Kaplan Daniels, pour évoquer certains aspects de la vie des femmes en dehors de leur journée de travail, tels que la gestion du foyer familial et la charge mentale qui l’accompagne. Cette notion a mis plusieurs années avant d’être reconnue et partagée, mais aujourd’hui, elle est encore représentative de la réalité de nombreux foyers. Cette notion d’invisibilité évoque le manque de rémunération et de reconnaissance que demandent certaines tâches domestiques, comme l’entretien du foyer, la gestion de l’éducation des enfants, et de la vie familiale. Aujourd’hui encore, les aidants proches ou parents au foyer doivent se battre pour être reconnus, ou recevoir des aides financières à hauteur de leur contribution.
Alors que le droit belge reconnaît explicitement la valeur économique du travail domestique dans le cadre des accidents corporels, cette reconnaissance reste indirecte et conditionnelle lors des séparations. Là où certaines jurisprudences étrangères, comme en France ou en Espagne, commencent à compenser financièrement des années de travail non rémunéré, la Belgique n’envisage cette réalité qu’à travers le prisme de la pension alimentaire, et uniquement sous conditions strictes.
Le droit belge chiffre donc précisément ce que vaut le travail ménager d’une femme lorsqu’un accident l’en empêche, mais cette même valeur semble s’évaporer au moment d’un divorce. Une contradiction que ni le législateur, ni la jurisprudence belge ne semblent encore prêts à trancher.
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« Le crack me permet d’avoir moins froid la nuit »
Crédit photo : Pierre-Adrien van Wessem
Martin, 35 ans, est usager de drogues et vit à la rue dans le plus grand dénuement. Ayant trouvé temporairement refuge au sein de l’ASBL Transit, il a accepté de répondre à nos questions. Le temps d’un échange, il lève le voile sur son histoire, ses addictions, ses espoirs, ses failles. Une parole rare, recueillie sans filtre, qui révèle ce qu’est survivre quand tout manque, sauf la volonté.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Martin, j’ai 35 ans, célibataire, sans enfants. J’ai grandi à Woluwe-Saint-Lambert, à Bruxelles. Je suis officiellement sans domicile fixe depuis le 31 juillet 2025. Je suis croyant. Et disons que c’est compliqué pour moi, actuellement, de subvenir à mes propres besoins. Car j’ai subitement tout perdu. Je n’ai plus ni toit, ni compte en banque, ni moyen de communiquer. C’est la raison de ma présence dans ce centre. J’ai obtenu l’hébergement hier, quand une place s’est libérée.
En quoi consistent les services rendus par le centre de Transit ?
Ce centre accueille les gens qui, comme moi, sont à la rue et présentent une dépendance aux drogues. J’ai été mis au courant par différents services sociaux des hôpitaux. Avant d’obtenir l’hébergement, j’étais venu quelques fois au centre de jour pour me reposer au chaud, quand c’était possible. Maintenant que c’est fait, je vais pouvoir rester 13 jours, durant lesquels on va m’aider à remettre de l’ordre dans mes papiers et faire les démarches auprès du CPAS, pour avoir un logement social. J’aurai également le droit à des repas. Pour l’instant je suis coupé du monde extérieur, n’ayant pas le droit de sortir les deux premiers jours. Cet isolement a pour but de nous empêcher de consommer et nous permettre de reprendre nos esprits, je crois. Et ça m’aide, même si c’est dur. J’en ai assez de cette drogue et de la rue où j’ai subi des violences.
Que faisiez-vous avant d’être dans cette situation ?
J’ai fait beaucoup de choses. Après avoir obtenu mon CESS, j’ai enchaîné divers petits boulots. Travaillant dans le jardinage, le nettoyage, un hôpital et plusieurs magasins dont Carrefour. J’y ai d’ailleurs évolué quelque temps avant de connaître un accident de parcours, à cause de l’alcool.
Quand avez-vous commencé à consommer de l’alcool et d’autres drogues ?
J’ai commencé à en consommer à l’âge de 14 ans, après le divorce on ne peut plus pénible de mes parents. Il n’y avait aucune communication entre eux, et moi je me suis retrouvé fort livré à moi-même. J’ai sombré dans l’alcool, et je prenais de la cocaïne, fumais du shit, tout ce qui passait. Mais c’est la boisson qui est devenu mon poison et qui a failli me tuer.
Comment avez-vous fini par vous retrouver à la rue ?
Alcoolique depuis mon adolescence, j’ai continué à boire et de plus en plus. J’ai dû perdre pied. Toute ma vie s’est effondrée sous moi progressivement. Je suis d’abord tombé gravement malade, une hépatite alcoolique qui a dégénéré en cirrhose, le tout aggravé d’une pneumonie. Ça s’est passé durant le Covid, pour ne rien arranger. A l’époque, je vivais dans un logement insalubre, avec un fort taux d’humidité, et le chauffage central avait lâché. J’ai été hospitalisé pendant un moment. Puis ç’a été la descente aux enfers. Tout s’est passé trop vite. J’ai perdu mon travail, et comme je ne pouvais plus payer mon loyer ni mes dettes, le propriétaire m’a chassé. Ensuite la banque a bloqué mon compte, c’était le coup de grâce, je me suis retrouvé totalement démuni. Alors j’ai été envoyé comme une balle de ping-pong entre l’administration publique, les services sociaux, la Croix-Rouge. Voilà pourquoi je me retrouve ici.
Avez-vous encore des contacts avec votre famille, des amis ?
Oh non, je suis seul au monde, je ne vais pas te mentir.
Pouvez-vous nous dire ce qu’est votre quotidien dans la rue ?
Disons que je cherche surtout à manger, à boire. Je fais le tour des restaurants sociaux près de Molenbeek. Ils te donnent un peu de tout ce qu’ils ont : des biscuits, des gaufres, des boîtes de conserve, du thon, de la viande et des légumes. Au moins, tu peux faire des stocks de nourriture. Il m’arrive aussi de faire la manche, mais je ne ramasse jamais beaucoup d’argent. Les gens donnent peu, et c’est normal, la vie coûte cher. Pour dormir, j’essaie de rester dans la commune où je dois faire mes démarches administratives, à Schaerbeek. Je dors dans la station de prémétro Diamant car là-bas les bancs sont plats, ce qui est mieux pour mon dos, surtout que je l’ai blessé en faisant une mauvaise chute.
Après, dormir c’est risqué. Il faut toujours faire attention, toujours se méfier, car n’importe qui peut te faire les poches. Donc je ne dors qu’une heure par-ci, une heure par-là… C’est là que la drogue, comme le crack, intervient, elle me permet de rester éveillé et d’avoir moins froid la nuit.
Y a-t-il de la solidarité entre ceux qui sont à la rue ou est-ce chacun pour soi ?
Pour manger c’est chacun pour soi, pour la drogue il arrive qu’on s’entraide. Et puis, dans la rue, c’est à la fois la loi du talion et la loi du plus fort. J’ai subi des violences, notamment de la part de la police, mais je ne suis pas très impressionnable. La douleur physique, je connais ça. J’ai depuis longtemps l’habitude de prendre des coups, que ce soit ceux de mon père ou d’autres personnes.
Où puisez-vous la force de survivre dans un tel environnement ?
Il m’arrive d’avoir envie d’en finir, c’est pour ça que je garde toujours un bout de verre dans la poche… Enfin, cette idée me traverse parfois l’esprit et je la chasse aussi vite. Ce n’est pas que je sois dépressif, c’est un ras-le-bol. Parce que je suis usé mentalement, physiquement, parce que je ne peux pas vraiment me reposer, que je ne mange pas à ma faim, ni quand je le veux. Parce que je n’ai pas un salon, pas une télé, même pas une chambre de bonne, rien. Mais j’ai envie de vivre, j’ai envie de profiter de la vie ! Seulement on ne me laisse pas faire. Je suis constamment renvoyé à droite à gauche, pour rester finalement bloqué dans une impasse. Les gens comme moi sont abandonnés par le système, il n’y a pas assez de moyens mis en œuvre pour nous aider. C’est à cause de ces hommes au pouvoir, leurs politiques écrasent la classe moyenne et les plus pauvres au profit des riches. Mais je ne perds pas espoir en Dieu, et rêve de voyager un jour, revoir la Sicile où sont mes racines.
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L’ultra fast-fashion, l’industrie qui déshabille le secteur social
Photos : Jeanne Goosse
L’essor de la fast-fashion s’est transformé en un tsunami de polyester qui déferle sur l’économie sociale. Alors que 145 millions de tonnes de textiles devraient être produits d’ici 2030, les structures comme « Les Petits Riens » peinent à garder la tête hors de l’eau.Autrefois, courant porteur pour la solidarité, le don est désormais un poids mort : entre des centres de tri asphyxiés par des pièces sans valeur et des travailleurs et travailleuses dont la sécurité d’emploi se délite, c’est tout un modèle de réinsertion qui menace de craquer aux entournures. La quantité de vêtements à la revente ne suffit plus à subvenir à la rentabilité dont l’entreprise dépend.
Indigestion sectorielleLe centre de tri des Petits Riens, un grand entrepôt situé en plein zoning à Anderlecht, évoque d’emblée l’image d’un énorme estomac mécanique qui tente de digérer les excès de la consommation de la veille. Dans le vacarme de presse et de tapis roulants, on procède à chaque étape à une sélection vitale : on cherche, presque anxieusement, la « crème » du vêtement pour nourrir les boutiques et faire survivre le corps solidaire. Mais la boulimie textile rend malade : la qualité médiocre n’est ni vendable en boutique ni à l’étranger et la fibre est inadéquate pour le recyclage. Une seule option: la poubelle.
Selon le rapport d’activité de l’organisation, 20 % des vêtements sont revendus, 30 % recyclés, 29 % exportés et 21 % jetés. Moins de la moitié des textiles génèrent donc des revenus directs et presque un quart représentent une perte pour l’entreprise : « le problème c’est qu’on devient le dépotoir de Shein et ça nous coûte de l’argent » relève Agathe, responsable de communication interne. L’export devient un choix de moins en moins judicieux, les prix rentrant en compétition avec ceux de la Chine.
Agathe reprend : « le problème aussi, c’est qu’ils [Shein] ne sont toujours pas taxés, ce qui contribue aussi au déséquilibre entre la quantité achetée par les individus et l’usage qu’ils en font. »
Les Petits Riens trient aux alentours de 8000 tonnes de vêtements par an avec une évolution linéaire annuelle de 8 %. A cela s’ajoute l’interdiction européenne de placer ses textiles dans les poubelles blanches depuis le 1er janvier 2025 poussant les consommateurs à les jeter dans les bulles de dons. Il est 11h34, Alex, chauffeur de camion de collecte, vient livrer quatre tonnes de vêtements. Quatre tonnes, c’est beaucoup, beaucoup plus qu’avant « et encore en été, c’est pire ! » s’exclame-t-il perché sur le hayon du véhicule, un grand sac blanc saturé dans les mains.
Une vision plus large : la précaritéAu-delà des actions sociales inhérentes au fonctionnement même de l’organisation — telles que l’emploi de personnes en réinsertion (article 60), de prestataires de peines de travail ou d’étudiants en alternance — les revenus des 27 magasins financent, à travers d’autres initiatives, l’accompagnement de plus de 300 sans-abris et de près de 700 familles précarisées dans leurs démarches matérielles, juridiques et sociales. Ce sont eux aussi qui pâtissent aujourd’hui du manque de revenus des boutiques. Dans le brouhaha, Agathe insiste : « il faut soit que nous obtenions des subsides supplémentaires de la part de Bruxelles-Propreté, [puisque la gestion des déchets nous coûtent trop cher] soit que les gens fassent de meilleurs dons. »
Vinted est aussi un acteur important dans la chute libre de la qualité des dons. L’émergence de la plateforme a engendré un pré-tri des vêtements dont les consommateurs ne veulent plus. Un choix qui ne se posait pas précédemment : celui de pouvoir revendre plutôt que donner. Vinted introduit, par son fonctionnement, une logique de marchandisation individuelle de la seconde main se plaçant ainsi en concurrence directe avec les modèles d’économie sociale pré-existant.
Leonidas est embauchée au centre de tri des Petits Riens en 2002. Elle a trente ans. L’entreprise bat son plein, elle se procure tout son linge de maison grâce aux ventes réservées aux employé.es et les 3kg de textiles gratuits tous les quinze jours. A présent, Leonidas a 54 ans et elle s’inquiète de voir les charrettes réservées à la vente en boutiques rester vides, jour après jour. « Ça fait quelques années qu’on ne reçoit plus de primes, ni de chèques cadeaux, on ne peut plus acheter les vêtements [issus des dons] qu’une fois par an ».
De 2023 à 2024, le chiffre d’affaires des magasins a chuté de 700 000 euros. En 2024, 21 employé.es ont dû être licencié.es pour raisons économiques, un chiffre qui représente 5 % de la masse salariale.
Ana a 59 ans, elle a commencé à travailler deux ans avant Leonidas : « le patron a encore fait un appel aujourd’hui, les quotas de vente en magasins ne sont pas remplis ». Léonidas renchérit : « à notre âge, on ne retrouvera plus rien, il faut qu’on termine ici ».
L’imposture de la responsabilité individuelleUn paradoxe subsiste toutefois : les prix dérisoires des géants de l’ultra fast-fashion, attirent une population au plus faible pouvoir d’achat dont font parfois partie les travailleurs du centre de tri d’Anderlecht eux-mêmes. En Belgique, près d’un tiers des ménages déclare peiner à subvenir à ses besoins mensuels, et un Belge sur trois affirme avoir vu son pouvoir d’achat diminuer en 2025. Faut-il reprocher à ce public de se laisser séduire par une mode « prête à jeter » aux prix attractifs ?
À l’aube d’une ère économique difficile où les aides sociales sont menacées, la taxation des grandes industries du textile revient avec force à l’ordre du jour. Le modèle de la seconde main associative est devenu trop étroit pour l’ampleur du désastre industriel actuel. Sans une taxe ou un renfort politique, les modèles solidaires comme celui des Petits Riens finiront probablement eux aussi à la poubelle.
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Les Ukrainiens de Belgique face à la fin de la protection temporaire
Image: Pixabay
En mars 2027, la protection temporaire mise en place par l’UE pour aider les réfugiés Ukrainiens en Europe touchera à sa fin. Après quatre ans de guerre entre l’Ukraine et la Russie, un accord de paix est loin d’être envisagé. Quel futur pour les milliers d’Ukrainiens en Belgique sous “statut spécial” ?
C’est dans un français impeccable, appris dès son arrivée en Belgique, que Dmitry raconte sa trajectoire. “Quand je suis arrivé, je suis allé à l’école à Braine-L’Alleud. Puis, j’ai commencé à apprendre le français à Bruxelles avec des cours intensifs. Et maintenant j’étudie à l’École Léonard de Vinci”, explique-t-il. Âgé de 21 ans et basé à Bruxelles, Dmitry est arrivé en Belgique en mars 2022. Étudiant pour devenir coach sportif, il est bien au courant des nouveaux changements concernant la protection temporaire. “Je savais que ça allait être supprimé et j’ai peur de ça. Je ne sais pas comment je vais faire après, il faudra que je change de statut ou que je demande un visa étudiant, mais ça voudrait dire que je n’aurais plus accès au CPAS”.
Dmitry, étudiant à l’école de Vinci.
À partir de mars 2022, un afflux massif d’Ukrainiens a été observé sur le territoire européen en raison de la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Une “protection temporaire” a été mise en place dans l’ensemble de l’UE. Pour y avoir accès, il faut être un ressortissant ukrainien dont la résidence principale était en Ukraine avant le 24 février 2022. Cette protection inclut différents droits, tels le droit de résidence, d’accès au marché du travail et au logement, d’assistance médicale, d’aide sociale et d’accès à l’éducation.
Malgré la fin de cette protection, Dmitry n’envisage pas de retour en Ukraine. “Je reste en Belgique, parce qu’en Ukraine je n’ai pas d’avenir. On n’avait pas d’avenir même avant la guerre”.
Combien d’Ukrainiens habitent en Belgique depuis le début de la guerre ?D’après l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (IBSA), en 2025 la Belgique a accueilli environ 71.000 Ukrainiens sur son territoire. La région qui en a accueilli le plus grand nombre était la Flandre, avec plus de 41.000 réfugiés, devant la Région de Bruxelloise-Capitale (plus de 16.000 réfugiés) et la Région wallonne (environ 12.000 réfugiés).
Depuis le début du conflit, la Belgique a délivré des attestations de protection temporaire à 93.343 Ukrainiens. Selon l’Office des étrangers, l’année 2022 a été celle où la Belgique a délivré le plus grand nombre d’attestations depuis le début de la guerre, avec plus de 63.300 attestations délivrées. En 2025, ce chiffre est tombé à 8.756, soit sept fois moins qu’en 2022. Cette baisse s’explique principalement par le fait que la plupart des Ukrainiens ayant fui la guerre sont arrivés en 2022. Par la suite, le nombre de nouvelles arrivées a chuté, entraînant une diminution du nombre de demandes d’attestation en 2025.
En juillet 2025, l’UE a annoncé que la protection temporaire serait arrêtée en mars 2027. À partir de cette date, le statut des Ukrainiens dans l’UE changera considérablement. Deux mois après, le 16 septembre 2025, le Conseil a adopté une recommandation concernant la sortie progressive du régime de protection temporaire. Ce texte vise à garantir un retour et une réintégration durable en Ukraine des personnes déplacées, ainsi qu’une transition progressive vers d’autres statuts de résidence pour les personnes éligibles.
Pavlo Koshka, coordinateur de l’asbl Ukrainian Voices est arrivé en 2022, “Avant d’arriver en Belgique, j’étais directeur d’opéra”, explique-t-il. En tant que coordinateur de l’asbl, il reçoit un grand nombre d’Ukrainiens provenant de toute la Belgique, “Personne ne sait ce qui se passera après mars 2027. Il n’y a pas de recommandations de la Commission européenne et rien de clair du gouvernement belge. Cette incertitude est très stressante parce que nous ne savons pas ce que nous allons devoir faire” dit-il inquiet.
Pavlo Koshka, coordinateur de l’asbl Ukrainian Voices.
D’après Pavlo, cette incertitude pose problème lors de la recherche de travail ou de logement. En tant que représentant de l’asbl, il essaye d’informer les Ukrainiens en détresse. “Nous informons les gens sur d’autres possibilités légales, comme un visa de travail, une protection internationale ou un visa étudiant. Mais ces procédures sont longues et compliquées”. L’asbl donne accès à différentes consultations gratuites pour la recherche d’emplois, d’éducation et de logement, ainsi que différentes activités, “Ici, ils peuvent faire partie d’une communauté. Si vous restez à la maison et que vous pleurez tous les jours, il est impossible d’avancer et de commencer votre intégration”, explique Pavlo.
L’asbl donne accès à différentes consultations gratuites, ainsi qu’à des activités culturelles.
D’après une responsable de la Commission en charge du dossier migratoire, les Ukrainiens ont différentes options “Cette recommandation du conseil ou “stratégie de sortie”, comporte différentes mesures. Le passage à un autre statut, comme un titre de séjour national, la “Blue card” ou une carte spécifique pour les étudiants et chercheurs. Nous encourageons que cette transition se fasse avant mars 2027”, indique-t-elle. Elle ajoute qu’un programme de retour volontaire a été mis en place pour les Ukrainiens. Ce programme s’adresse à tous les migrants, qu’ils soient demandeurs de protection internationale, demandeurs déboutés ou migrants sans permis de séjour. Il est organisé depuis la Belgique jusqu’au pays d’origine et comprend les frais de transport ainsi qu’une assistance pour le bon déroulement du voyage.
Au cours de l’année 2025 l’association Ukrainian Voices a interrogé plus de 600 Ukrainiens sur leur souhait de rester ou de partir du pays une fois leur attestation de protection temporaire arrivée à échéance. Selon leurs données, des 651 Ukrainiens interviewés, la moitié des répondants (52%) ont décidé de rester définitivement en Belgique. 35% sont susceptibles de rester, 10% sont prêts à retourner en Ukraine et seulement 4% des interviewés sont décidés à quitter définitivement la Belgique. Ce choix a été conditionné par différents facteurs, comme des raisons familiales, des meilleures conditions de vie et d’opportunités de travail, dû à une bonne intégration dans le pays, le fait qu’ils n’ont plus de famille ou de maison sur place et/ou l’aide financière qu’ils reçoivent de la Belgique.
Contrairement à Dmitry, Daria, 23 ans et basée à Bruxelles depuis deux ans, aimerait un jour retourner à Kharkiv, “Je me vois bien retourner, mais ça ne sera plus comme retourner à la maison. La dernière fois que je suis retournée c’était en 2023 et je me sentais tellement vide là-bas. Je pleurais et je ne pouvais pas m’arrêter, parce que c’était tellement difficile de voir ma ville préférée dans cet état là”, explique-t-elle. Étudiante en management à la VUB, Daria continue son intégration en Belgique. “Je suis venue à Bruxelles parce que ma sœur était ici depuis 2022. Le premier semestre a été très dur, je n’avais pas d’amis. Aujourd’hui, j’essaye de finir mon Master et j’apprends le néerlandais”, raconte-t-elle.
Daria dans le bâtiment de l’asbl Ukrainian Voices où elle est bénévole.
Le mois de février a marqué le quatrième anniversaire du début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Pour autant, l’avenir des Ukrainiens reste toujours aussi incertain. Daria se dit soucieuse de la fin de la protection temporaire. “Le fait que c’est bientôt fini n’est pas surprenant. Mais en même temps, si la guerre ne se termine pas, que feront les gens après ?”
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L’enfer pavé des rues
Crédit photo : Pierre-Adrien van Wessem
À Bruxelles, le centre de crise de l’ASBL Transit accueille, soigne et héberge les usagers de drogues sans-abri depuis près de 30 ans. L’organisation œuvre également à la réduction des risques socio-sanitaires (VIH/SIDA, Hépatites B et C). Immersion dans un lieu où se joue, chaque jour, la survie des plus précaires.
Il est 8h50. Dans quelques minutes, la grande porte rouge à double battant du centre laissera entrer ses premiers visiteurs. Je presse le pas aux abords de la rue d’Aerschot, qui s’éveille dans le froid de décembre, illuminée par les néons des maisons closes. Outre les miasmes de la pollution et ce parfum de dépravation, des effluves de cannabis flottent dans l’air. « C’est un quartier où il y a beaucoup de deal », me dira plus tard un assistant social. Après avoir traversé une place déserte, j’arrive enfin au 96, rue Stephenson, à Schaerbeek.
Le bâtiment surprend ; imposant mais sans austérité, loin des clichés que l’on pourrait se faire d’un centre de crise. Je sonne. Une voix féminine et affable s’enquiert de l’objet de ma visite. La porte s’ouvre. Doriane, la responsable du service, me souhaite la bienvenue. Je découvre alors les lieux : la lumière chaleureuse se reflète sur de grands murs blancs, une table ceinte d’un banc en bois se trouve près de l’entrée, un long couloir conduit vers les bureaux et l’infirmerie.
Une fois présenté au reste de l’équipe, je fais la connaissance d’Abdul, comptable devenu travailleur social, qui me sert un croissant et un café brûlant. Je le suis ensuite jusqu’au comptoir d’échange dont il a la charge. Une petite file d’usagers se dresse déjà devant la porte. Ils viennent y chercher le matériel stérilisé nécessaire pour consommer à moindres risques. Installé à son bureau, il accueille chacun avec un mélange de rigueur et de bienveillance, leur distribuant selon les besoins : seringues, pipes à crack, pailles, dosettes, filtres, bicarbonate… le tout soigneusement emballé dans un sachet en plastique.
Deux individus entrent alors en même temps ; ils sont grands, maigres, vêtus de vêtements usés jusqu’à la corde. Le premier, un homme gris au sourire édenté, ne peut contenir sa joie en apprenant que je réalise un reportage, me témoignant par là une immense soif de considération. À l’inverse, le second, lui, ne semble guère enchanté de ma présence qu’il feint même d’ignorer. Son visage émacié est en partie dissimulé sous sa capuche, mais je distingue nettement son nez arqué, ses pommettes hautes dont les os saillent sous la peau mate, une barbe noire qui encadre ses traits anguleux, et ses yeux profondément cernés faisant comme deux puits d’ombre. Il s’adresse à Abdul d’une voix basse et rauque, en le regardant fixement, sans ciller. Sitôt servis, ils le remercient poliment, avant de s’éclipser.
Au refuge des oubliésPlus tard, Abdul me propose d’aller voir ceux qui se reposent à l’étage du dessous. Il m’explique en chemin que les décès liés à la consommation de drogues et à la vie en rue sont très fréquents. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’être de Transit : réduire les risques, mettre à l’abri, offrir un cadre où ces hommes et ces femmes peuvent, s’ils le souhaitent, reprendre prise sur leur vie — sans leur ôter leur autonomie. À cette fin, le centre de crise dispose de vingt-deux lits, dont deux d’urgence, ainsi que de trente places dans la salle de jour. Généralement, il affiche complet dès le matin. Aussi les assistants sociaux se chargent-ils de trouver de la place autre part, lorsqu’il n’est plus possible d’admettre quelqu’un, par souci de n’abandonner personne. Du reste, des maraudes autour des stations de métro sont organisées, pour créer du lien, apporter de l’aide et convaincre ces gens de venir au centre. L’équipe s’emploie aussi à reconstituer les fragments d’identités parfois égarées : dossiers administratifs, documents officiels, démarches auprès du CPAS, etc. Un accompagnement individuel, patient, de qualité, afin de réaliser ce qu’ils seraient incapables de faire seuls.
Abdul ouvre une porte lourde qui donne sur un escalier abrupt. L’air y est plus froid, plus dense aussi, comme chargé de fatigue. Nous descendons jusqu’à la vaste salle où les usagers se reposent le jour. Certains sont allongés à même le sol, sur de minces matelas de mousse ; d’autres dorment dans des canapés usés, enfouis sous des couvertures. Quelques-uns ont les yeux mi-clos fixés sur une télévision accrochée au mur, dont le volume a été réduit au minimum. Abdul me glisse que beaucoup arrivent ici après plusieurs nuits sans dormir, parfois sous l’emprise de crack et d’autres substances. Pour les distraire, la salle recèle également un kicker, une table de ping-pong et un jeu d’échecs. Tout à coup, l’un d’eux se tourne vers nous et chambre affectueusement l’assistant social, lequel lui répond du tac au tac, comme à un vieil ami. Malgré le large sourire qui fend le visage décharné de l’individu, il n’est pas une souffrance dont je n’y puisse voir la ride. À l’écart des hommes, une jeune femme se trouve assise sur une chaise, les mains croisées sur ses genoux. Elle a l’air perdue, presque hagarde, et surveille chacun de nos gestes avec méfiance.
La psychologue de Transit, Laeticia, m’expliquera que leur sort est bien plus tragique dans la rue, raison pour laquelle elles sont prioritaires. Néanmoins, seule une minorité de femmes en détresse ose franchir le seuil du centre. « Elles sont souvent instrumentalisées sexuellement dehors », me confie-t-elle, d’où il résulte qu’elles craignent de se retrouver au milieu d’hommes potentiellement violents, voire de recroiser leur agresseur. Elles préfèrent donc rester invisibles, au prix d’un isolement et de dangers accrus. Quant au suivi psychologique, ces femmes y sont encore moins disposées que les hommes. « Il est nécessaire pour elles de se blinder, leur survie en dépend. S’ouvrir à moi de leurs traumatismes les obligerait à les revivre, ce qui peut constituer un obstacle insurmontable », ajoute-t-elle.
Concernant les profils, elle note une forte proportion de personnes non diplômées, aux parcours chaotiques, fragiles d’un point de vue psychiatrique. « Ils ont pour la plupart subis des traumatismes sévères dans l’enfance, c’est presque une constante », précise-t-elle. En outre, elle souligne que d’autres menaient une vie normale avant de tout perdre, à cause de la conjoncture économique. D’une manière générale, ce sont des hommes et des femmes sans feu ni lieu, sans familles, sans amis pour leur porter secours.
Situation d’urgenceComme ils doivent reprendre des forces, je décide de revenir en fin d’après-midi pour lier connaissance, et me rend à la salle de consultation. Infirmière très empathique, Laeticia m’accueille avec chaleur. Je lui pose quelques questions sur son travail. « Les soins que nous prodiguons sont très intimes : il s’agit de plaies qu’ils ont parfois honte de montrer, d’infections consécutives aux piqûres, etc. », m’informe-t-elle. Alors que nous discutons, un homme en haillons surgit brusquement dans la pièce. Le front dégarni, dans la quarantaine, il semble demander un pansement pour sa tête, quoique aucune blessure ne soit visible. Son langage est inintelligible. Soudain, il s’emporte contre les infirmières, les insulte et menace. L’équipe tente de le calmer. Laeticia se retire dans une pièce fermée, hors de son champ de vision, tandis que les collègues finissent par l’expulser pour non-respect des règles. Quelques instants plus tard, un autre homme fait irruption avec des yeux fous : Joshua, blond, gabarit impressionnant, alcoolique et accro aux médicaments. Lui aussi se montre menaçant, notamment envers Laeticia. L’équipe essaie de le raisonner, mais il demeure incontrôlable. Finalement, la police intervient et l’emmène. Laeticia craque dans les bras de Colin, un collègue, avant de vite se reprendre. « Ce n’est pas tous les jours comme ça », me disent-ils en insistant. Et force est de constater que la majorité des personnes accueillies est calme, respectueuse des règles et du personnel.
Confessions sur le seuilDe retour dans la salle de jour, je remarque que l’atmosphère a changé. Les corps jusque-là engourdis commencent à se mettre en mouvement, silencieux comme des ombres vaincues. Ceux qui ne dorment pas au centre cette nuit se préparent à partir, tandis qu’au fond de la cour attenante deux usagers grillent une cigarette, le regard perdu quelque part entre le béton et le ciel déjà sombre. La plupart m’ignorent, d’autres me lancent un coup d’œil vaguement hostile, mais sans agressivité. Je parviens cependant à entrer en contact avec Radju, 46 ans, et Martin, 35 ans. Ils acceptent de me parler et me laissent prendre quelques photos. Radju, résigné à cette vie de vagabond qu’il mène depuis plus de dix ans, en a presque tiré une philosophie. Il loge provisoirement chez un pasteur et admet fumer du crack, entre autres. Martin, lui, est à la rue depuis l’été et n’aspire qu’à en sortir, pour « revivre ». Alcoolique, il prend aussi de la cocaïne, une drogue qui les aide à moins ressentir le froid, à rester éveillés pour protéger leurs affaires et se défendre si besoin. Tous deux m’avouent souffrir de troubles psychiatriques, comme du sentiment d’être coupés du monde réel. D’une oreille attentive, je les écoute témoigner de leurs existences, à la fois confus et intarissables. Quelques mots de la psychologue résonnent dans mon esprit : « Ils ont une grande capacité de résilience ; la débrouillardise, ça les connaît. Moi, je ne pourrais pas faire ce qu’ils font. »
Le soir tombe, il est temps de quitter le centre. La porte rouge se referme derrière moi, et je m’enfonce dans l’obscurité croissante, mes pensées volant vers ceux qui passeront la nuit dehors.
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Coup de théâtre judiciaire
Initialement prévue pour le 8 avril 2026, l’entrée en vigueur du Nouveau Code pénal (NCP) est officiellement reportée au 1er septembre. Derrière ce changement de calendrier inattendu, le constat est sans appel : le monde judiciaire est en plein chaos et les acteurs de terrain ne sont pas prêts.
Le séisme couvait depuis une réunion de crise, mercredi 18 mars, entre le Premier ministre Bart De Wever, la ministre de la Justice Annelies Verlinden et le vice-Premier ministre MR David Clarinval. La décision est désormais entérinée: l’entrée en vigueur du nouveau Code pénal est reportée de plusieurs mois. Dans les couloirs du Palais, les avis sont radicalement partagés.
Pour une partie des avocats, souvent surchargés, ce report est accueilli avec un certain soulagement : beaucoup nous confient n’avoir tout simplement pas eu le temps de s’approprier la nouvelle architecture des peines et les nouvelles définitions d’infractions. Mais pour d’autres, c’est l’incompréhension totale face à un énième changement de cap à quelques jours de l’échéance. À l’inverse, du côté des magistrats, l’attentisme prédomine : de nombreux juges reportaient déjà leurs affaires depuis un petit temps pour pouvoir étudier le NCP à tête reposée. Ce décalage crée un véritable « KO » technique où personne ne sait plus vraiment sur quel pied danser.
Adieu l’article 65 : l’addition va exploserLe report ne fait que différer une onde de choc majeure : la suppression de l’article 65 du code actuel. Ce texte consacre aujourd’hui le principe de l’« unité d’intention ». Concrètement, lorsqu’un prévenu commet plusieurs infractions distinctes mais portées par un seul et même dessein criminel, le juge ne prononce qu’une seule peine : la plus forte prévue par la loi. C’est ce que les praticiens appellent parfois l’absorption des peines.
Dès le 1er septembre, cette logique disparaît au profit d’un système de cumul. Pour illustrer cette bascule, prenons le cas d’un individu commettant trois vols à une semaine d’intervalle. Là où le droit actuel aurait tendance à ne punir que l’ensemble par une peine unique, le nouveau code permettra au juge d’additionner les sanctions pour chaque fait. On pourrait ainsi passer d’une condamnation globale à une succession de peines, par exemple deux ans pour chaque vol, rendant l’addition finale particulièrement lourde pour la délinquance sérielle.
Une justice plus verte et plus humaineLe NCP redéfinit les valeurs de notre société avec de nouvelles incriminations fortes, comme l’écocide ou l’incitation au suicide. Il durcit aussi les peines pour mieux refléter la gravité de certains faits, notamment la violence contre les personnes investies d’une fonction sociale, la violence intrafamiliale et les crimes sexuels. À l’inverse, le code se déleste de l’obsolète : le tapage nocturne et certaines infractions de mœurs disparaissent, laissant place à des normes plus cohérentes, comme l’harmonisation de la majorité sexuelle.
Cette dimension humaine se traduit aussi par une prise en charge plus adéquate des délinquants souffrant de troubles psychiatriques. L’arsenal s’élargit avec le traitement sous privation de liberté ou le suivi prolongé, visant à traiter les causes de la récidive plutôt que de simplement enfermer sans perspective.
La prison comme ultime recoursAu-delà de cette sévérité accrue pour les récidivistes, le NCP impose une rupture majeure : faire de la prison l’exception. Pour les délits classés du degré 2 au degré 6, le juge aura désormais l’obligation légale de justifier pourquoi il choisit l’enfermement plutôt qu’une peine alternative. Le bracelet électronique, la peine de travail ou la probation autonome deviennent les options prioritaires. L’objectif affiché est de lutter contre les « courtes peines » de prison, souvent jugées inefficaces pour la réinsertion, tout en désengorgeant un système carcéral à bout de souffle.
Un report pour garantir la « sérénité » techniquePourquoi ce rétropédalage arbitré au sommet de l’État ? Si le SPF Justice évoque officiellement le besoin d’une « marge de manœuvre » pour assurer une transition fluide, les observateurs pointent les défis technologiques colossaux que représente cette réforme. L’harmonisation des bases de données des parquets et la mise à jour du casier judiciaire central pour intégrer la nouvelle échelle des peines sont des chantiers encore en cours. Ce qui était techniquement « prêt » sur le papier restera donc au placard jusqu’au 1er septembre, le temps de s’assurer que les outils numériques de la Justice ne flanchent pas sous le poids de ce nouveau Code.
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