Agrégateur de flux
6 heures de smartphone par jour
6 heures. C’est le temps moyen que les jeunes de 15-25 ans passeraient chaque jour sur leurs écrans, selon une étude de Sciensano. Sur un an, ça fait presque 100 jours complets, le regard collé à un écran, que ce soit l’écran du smartphone, d’un ordinateur ou d’une tablette. Des chiffres inquiétants, et souvent sous-estimés par les usagers.
Quand on demande aux jeunes combien de temps ils passent sur l’écran de leur smartphone (et uniquement sur cet écran-là), ils répondent généralement 2 à 3 heures par jour. Pourtant, les données enregistrées sur leurs appareils racontent une tout autre histoire : 7, 8, parfois même 10 heures quotidiennes. Le décalage entre le temps perçu et le temps réel passé sur les écrans est donc considérable. Comme on peut le voir dans le reportage.
Des impacts bien réels sur la vie de tous les joursLes études montrent que cet usage massif a des effets sur la concentration, le sommeil ou encore le stress. Elise Braekman, autrice de l’enquête intitulée « Utilisation de l’écran » de Sciensano, explique que les jeunes Belges sont particulièrement accros aux écrans, plus encore que dans les pays voisins. Et la tendance ne fait qu’augmenter.
Elise Braekman estime que le problème n’est pas seulement lié à la quantité de temps passée sur les écrans, mais aussi au rapport entretenu aux écrans. Pour elle, de nombreux jeunes glissent vers un usage problématique : ne pas savoir décrocher, devenir irritable, manquer des sorties juste pour rester sur les écrans… Quand ces comportements se manifestent, le smartphone n’est plus un outil, il devient une addiction.
Smartphone à l’école : un outil et une distractionQu’en est-il de l’usage des écrans à l’école ? Dans l’enseignement secondaire, c’est le flou artistique : certains profs confisquent, d’autres tolèrent, les règles fluctuent.
Dans le supérieur, par contre, impossible d’interdire : le smartphone est devenu un véritable outil de travail. Notes, agenda, plateformes de cours, recherches rapides… tout passe par là. Sauf que ces usages vont de pair avec la tentation constante de scroller sur Instagram, TikTok ou d’autres réseaux.
Quand on demande aux étudiants ce qu’ils pensent de leur smartphone, la réponse est quasi toujours la même : indispensable, mais il sabote la concentration. « Ça m’aide à bosser, mais je finis toujours par scroller », confirme Antoine, étudiant de 23 ans.
Reprendre le contrôleAu fond, reprendre le contrôle de notre temps d’écran ne passe pas par une révolution, mais par quelques gestes simples que chacun peut adapter à son rythme. Réduire les interruptions en coupant une partie des notifications, par exemple, permet déjà de retrouver de vraies plages de concentration. Fixer des limites d’usage aide aussi à prendre conscience du temps qui file. Et même transformer son téléphone en noir et blanc peut suffire à casser le réflexe du scroll automatique. Trois pistes parmi d’autres, qui rappellent surtout une chose : nos smartphones ne sont pas condamnés à gouverner nos journées. C’est à nous de redessiner la place que nous voulons leur laisser.
The post 6 heures de smartphone par jour appeared first on Mammouth Média.
Le premier pas vers l’asile
Crédits photos : Maëlenn Nédélec
Fondée en 2015 à la suite de la crise syrienne, Law Students With Refugees (LSWR) est une association étudiante qui offre un soutien juridique, administratif et humain aux demandeurs d’asile. Deux fois par semaine, ces bénévoles assurent une permanence juridique de première ligne devant les portes de l’Office des étrangers, pour informer les demandeurs sur leurs droits et leurs démarches.
6h19Une trentaine de personnes patientent déjà devant l’Office des étrangers. Certains dorment, recroquevillés dans des plaids ; d’autres fixent le vide. Une femme, avec deux enfants en bas âge, rejoint une adolescente endormie sur le trottoir. Ils sont quatre pourune valise. Elle détourne le regard quand j’approche, refusant poliment de parler de sa situation.
6h24Devant l’Office, les files révèlent des frontières invisibles : une affiche aux couleurs du drapeau de l’Ukraine indique clairement aux personnes concernées de se placer à gauche. À droite, sans explication claire, s’entassent les »autres » demandeurs d’asile. Leur file est elle-même scindée : hommes seuls d’un côté ; familles, femmes, personnes handicapées et MENA (Mineurs Étrangers Non Accompagnés), de l’autre. Des agents veillent au maintien strict de cette organisation.
Pourquoi cette distinction entre les Ukrainiens et les « autres » ? Les Ukrainiens bénéficient de la protection temporaire activée par le Conseil de l’Union européenne en raison du conflit armé dans leur pays, qui leur donne accès après leur enregistrement à des droits : titre de séjour, accès au marché du travail, aux soins de santé, aux allocations familiales et à des revenus.
À ce sujet, Célina, étudiante en Master 2 de droit et co-responsable de la permanence depuis un an, raconte: “Lors de la dernière permanence, j’ai dû négocier avec les vigiles pour faire passer une famille palestinienne en priorité. Leur enfant, en chaise roulante, après avoir survécu à des bombardements, pleurait de douleur dans la file ».
6h35Les portes n’ouvrent qu’à 7h15. C’est alors qu’arrivent les étudiants, vêtus de leurs K-ways orange distinctifs. Leur travail commence immédiatement : ils se répartissent en binômes linguistiques. Chaque duo explique, fiche à l’appui, les étapes de la procédure d’asile (enregistrement, entretien, recours) et oriente vers les services essentiels : douche, soins médicaux, hubs humanitaires. Leur fiche, traduite en plusieurs langues, vise à rendre l’administration moins obscure.
Pourtant, expliquer ne s’improvise pas. « Le droit des étrangers est une simple option à l’université, alors LSWR comble ce vide » , explique Célina. C’est pourquoi l’association organise des formations, parfois avec des avocats, pour préparer ses membres.
6h45Une jeune femme, seule, semble perdue. Impossible d’imaginer ce que cela fait d’être dans un pays inconnu, sans maîtrise de la langue , face à une administration opaque.
Célina s’approche d’elle et lui explique, avec une douceur ferme : « Lors de votre enregistrement, ils vont devoir faire une radiographie pulmonaire ici, à l’Office. Il vous faudra lever votre tee-shirt pour qu’ils puissent vous examiner. C’est une procédure officielle, donc vous ne devez pas vous en méfier. Je vous avertis aussi de ne surtout pas signer de documents que vous ne comprenez pas. Si un mot ou une phrase vous échappe, ne signez pas ». C’est là que le rôle des étudiants prend ici tout son sens : expliquer, rassurer et traduire, même dans l’inconfort.
Célina précise que la radiographie sert à établir l’état de santé, mais la présence d’un médecin n’est pas confirmée par l’Office. Seul un document de l’Ordre des médecins (2008) évoque des techniciens ou infirmiers. Mais, face aux portes closes du bâtiment, la pratique reste floue.
Par ailleurs, certains étudiants avouent leur frustration face à la fragilité du système : « On se sent impuissants quand on doit leur dire qu’ils n’ont accès aux toilettes qu’une fois qu’ils sont dans l’Office ». Cette réalité brutale, au cœur de la capitale européenne, les révolte autant qu’elle renforce leur engagement.
7h06Trois vigiles ordonnent aux personnes qui débordent de la file de reculer, rappelant avec virulence la proximité de la piste cyclable. Comment respecter les limites spatiales quand le trottoir est saturé par une centaine de personnes en attente depuis plusieurs heures ?
7h15Les portes s’ouvrent. Les hommes entrent d’abord, puis les familles. Les vigiles régulent le flux avec une précision militaire.
7h20Malgré la diversité linguistique des étudiants, Google Traduction devient nécessaire. Une scène révélatrice de la complexité des échanges et de l’importance de la technologie, devenue un pont fragile entre des mondes qui, sans elle, ne se comprendraient pas.
7h25Abdellatif, étudiant en Master 2 de droit et co-responsable de la permanence depuis 1 an, confie sa frustration quant au temps imparti pour chaque entretien. « Avec seulement une heure, nous n’avons pas le luxe de questionner ou d’approfondir nos explications. C’est une vraie frustration, surtout pour un bavard comme moi » , avoue-t-il avec un sourire.
Malgré tout, certains demandeurs évoquent d’eux-mêmes leur situation, comme cette dame consciente d’être en « situation Dublin » , risquant un renvoi vers le pays européen responsable de son dossier selon des critères hiérarchisés (première demande, visa, empreintes, famille…).
7h36Un étudiant m’interpelle : la permanence est terminée. Déjà.
Les K-ways disparaissent. Le débriefing a lieu sur le trottoir d’en face, au lever du soleil.
Un constat émerge : certains demandeurs sont illettrés et n’ont pas pu comprendre les documents. Il faut créer de nouvelles fiches, avec des pictogrammes et des explications simplifiées. L’accès à l’information est un droit fondamental, même pour ceux qui ne savent pas lire.
Après l’enregistrement à l’Office, le pôle « récit de vie » prend le relais. Il aide les demandeurs à structurer leur histoire pour l’entretien au CGRA (Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides), un soutien crucial aussi pour les avocats.
Ainsi, des trottoirs de l’Office aux salles d’entretien, les étudiants accompagnent, pas à pas, ceux qui doivent affronter seuls un parcours semé d’embûches.
8h22Je quitte les lieux. Des traces de l’attente subsistent : gobelets, emballages, papiers. Comme si une journée entière s’était écoulée, alors qu’il n’est que 8h30. Mais peut-être que, pour certains, la journée a effectivement commencé depuis plus longtemps.
Fin. Pour eux, pas pour moiLes héros ne portent pas de cape, mais des K-ways orange. Dans le froid de Bruxelles, ils incarnent une justice qui commence simplement par une présence humaine.
L’engagement de LSWR continue aussi en ligne. Sur Instagram, Facebook ou TikTok, l’association partage ses actions : collectes, événements solidaires, ou l’Action d’hiver, lancée en novembre pour distribuer des kits d’hygiène et de la nourriture.
The post Le premier pas vers l’asile appeared first on Mammouth Média.
Puéricultrice : le couteau suisse de l’enseignement
Crédits photos : Julien Gillet
Une part d’enseignante mixée avec une part d’éducatrice et un soupçon d’infirmière, c’est la description parfaite du métier de puéricultrice. Depuis 28 ans, Madame Anne accompagne les plus petits dans une école du quartier des Vennes à Liège. Mais quels sont les bénéfices d’avoir ce corps de métier présent dans les écoles ?
Comme chaque jour, la puéricultrice de 60 ans, énergique et au regard doux, armée de son sweat gris, arrive à 7 heures 30 pile dans son école du quartier des Vennes à Liège. Derrière les briques rouges et la porte bleu ciel, sa classe l’attend : petites tables rectangulaires, chaises colorées et coin tapis avec des bancs pour chaque enfant. Avant l’arrivée des petits, elle prépare la salle, installe les jouets, dispose les chaises, tout a son importance pour une journée enrichissante.
Madame Anne profite du silence en sirotant son premier café de la journée. Dans une demi-heure, la quiétude sera remplacée par les cris, les rires ou les pleurs de ses élèves. « Il faut profiter du calme avant la tempête », plaisante-t-elle.
À 8 heures 30, les premières têtes apparaissent, manteaux colorés et cartables avec des dinosaures ou des princesses. Certains se précipitent vers les jeux disposés sur les tables. Pour l’un d’entre eux, la séparation avec son papa était plus difficile. « Il a commencé lundi, c’est tout à fait normal ». La puéricultrice se dirige naturellement vers lui pour le réconforter. Un petit câlin, une chanson, un moment seul à l’écart du groupe qui permet à l’enfant de s’apaiser pour ensuite commencer sa journée avec ses copains.
Les élèves quittent leurs parents apaisé et en pleine confiance.Une fois la classe réunie, l’heure est venue d’apprendre en jouant : de la psychomotricité fine, des puzzles, des jeux de construction, de la lecture et des activités de développement. Madame Anne et sa collègue institutrice, Marie-Ange, se complètent. L’institutrice fait un atelier basé sur les chiffres et Madame Anne sur le langage où elle fait répéter le nom de fruits à ses petits élèves. « On essaye de faire des liens avec ce qu’ils vivent au quotidien ».
Après son atelier, la puéricultrice voyage de table en table, elle corrige, réexplique les jeux, encourage les timides pour qu’ils soient à l’aise et confiants, félicite à coup de bravo ceux qui réussissent et n’hésite pas à réprimander les turbulents.
Les enfants se familiarisent avec la lecture dès le plus jeune âge.À la suite d’une heure quart d’amusement et d’apprentissage, les petits mettent la main à la pâte. Tout le monde doit participer à la mise en ordre de la classe avec sous l’encadrement des adultes. Sur chaque boîte, une photo des jeux est là pour faciliter l’organisation. « Le rangement est aussi un apprentissage en soi », rappelle-t-elle.
Après ce petit effort, direction le coin tapis. Les enfants s’apprêtent à chanter « bonjour tout va bien », à faire le journalier et le semainier. Une activité dirigée par l’institutrice, mais pas question de se tourner les pouces. Madame Anne est toujours aux aguets en cas de problème et est toujours prête à seconder sa collègue en cas de besoins. Justement, un des enfants a des besoins spécifiques. Comme il a du mal à rester assis, la puéricultrice le prend dans ses bras, lui caresse les cheveux pour que le moment lui soit quand même bénéfique.
Un peu de tendresse dans ce moment d’angoisse.
Passé le coin tapis, les enfants se dirigent dans le couloir pour aller chercher leur mallette pour laisser place à la collation. Les enfants épluchent leurs fruits ou déballent les emballages pour développer leur autonomie. Pendant que certains terminent leur collation, d’autres passent aux toilettes, certains doivent changer de langes, souvent deux par deux. L’eau du robinet coule, l’odeur du désinfectant envahit la pièce, deux trois rires fusent et grâce à des encouragements, elle les initie à l’hygiène et aux bons gestes à faire. Une fois les mains lavées, la puéricultrice accompagne les enfants qui ont déjà remis leur mallette pour l’enfilage du manteau avec plus ou moins de réussite pour certains, ils peuvent partir en récréation. « L’aide que l’on apporte aux enfants n’est pas pour faire à leur place mais favoriser l’apprentissage à l’autonomie», dit Madame Anne. C’est à ce moment qu’elle peut souffler un peu, le temps d’un café sucré.
Chaque étape est une victoire en soi.Après la pause au grand air, la journée peut reprendre. Les autres jours, ce sont des ateliers ou des jeux libres. Mais le vendredi, direction la salle de gym pour une séance de psychomotricité avec Madame Marie-Lorraine. Sous le thème d’Halloween, la psychomotricienne a préparé un petit parcours d’obstacles, certains enfants hésitent à monter les espaliers ou à sauter depuis un petit bloc. La puéricultrice accourt donc auprès d’eux pour les guider, les encourager et les féliciter. Elle assiste aussi ceux qui doivent se moucher, partir aux toilettes ou être consolé d’une chute. À la fin de leur séance, elle reprend la routine du changement de langes avant le dîner.
Lors du repas de midi, la classe se transforme en réfectoire pour les enfants. Les tables sont couvertes d’assiettes pour les uns et de boîtes à tartines pour les autres. Madame Anne passe de table en table pour amener les assiettes de pâtes chaudes. Certains peinent encore à manger seuls, elle donne donc la cuillère à ceux qui en ont besoin ou guide leurs gestes. « On apprend aussi en mangeant », dit-elle avec un sourire. Quand les assiettes sont vides, les ventres remplis et les mains lavées, la classe retrouve son calme.
Vient le moment de la sieste. Chaque enfant retrouve son lit, son coussin et son doudou, à son nom. La puéricultrice borde chacun, allume une guirlande pour avoir une lumière tamisée et met une musique douce pour calmer les esprits. Elle passe entre les lits, s’assied près d’un enfant qui peine à dormir mais n’hésite pas à recadrer ceux qui empêchent les autres de se reposer. Une fois le calme revenu, elle peut enfin prendre sa pause de midi et préparer des activités pendant cette période.
Après la sieste, elle réveille les enfants progressivement, les change si besoin et les emmène en classe pour les dernières activités. Avant de retourner à la maison, on chante une chanson d’au revoir et on lit l’histoire de la grenouille à grande bouche. Les enfants enfilent leur manteau et attendent patiemment dans le couloir. Vers 15 heures 15, les parents arrivent, c’est là que la puéricultrice accompagne chaque enfant à la porte. Un regard complice, un câlin, un signe de la main. Toutes ces petites choses qui rappellent à Madame Anne pourquoi elle continue de faire ce métier. Une journée banale pour celle qui considère son travail comme « une fontaine de jouvence ».
Le moment des au revoir est l’occasion de finir la journée sur un câlin et une note positive.The post Puéricultrice : le couteau suisse de l’enseignement appeared first on Mammouth Média.
Panorama du Congo : ce que l’image ne montre pas
Photo : Shurouq Mussran
Le Panorama du Congo — immense fresque créée en 1913 pour magnifier la colonisation belge — est aujourd’hui réexposé pour en révéler les angles morts. Derrière l’image spectaculaire, l’exposition met à nu les mécanismes de la propagande : ce qui est montré, ce qui est déplacé… et surtout ce qui est effacé.
Charlotte Simon et Maxime Copienne ont interviewé Julien Truddaïu, membre de Bruxelles Laïque. Il a notamment travaillé sur une exposition autour de la propagande coloniale. Au travers de ce podcast, ils retracent comment cette œuvre a construit une vision falsifiée du Congo belge et pourquoi il est essentiel de la déconstruire aujourd’hui.
The post Panorama du Congo : ce que l’image ne montre pas appeared first on Mammouth Média.
Derrière les champs : la montagne de paperasse qui pèse sur les agriculteurs wallons
Florent Cerise
Entre les nouvelles normes climatiques, transition vers le bio et paperasse toujours plus lourde, beaucoup peinent à garder la tête hors de l’eau.La région parle de soutenir la durabilité du modèle agricole, mais sur le terrain, la réalité est tout autre.
À Vedrin, en périphérie namuroise, c’est en troquant ses bottes et son tracteur pour ses chaussons et sa chaise de bureau que Christian Lavoix incarne cette réalité. Je l’ai suivi deux jours, au rythme de ses bêtes, de ses cultures et de sa paperasse.
En début d’après-midi, je rejoins Christian. Il m’accueille à son domicile, tout ce qu’on peut imaginer lorsque l’on pense à une maison de fermier. Une bâtisse en face de la ferme cernée par les prairies. Christian, est âgé d’une quarantaine d’années, il a le dos courbé vers l’avant et se déplace lentement dégageant une bienveillance et une lassitude forgée à travers ses défis du quotidien. Il me fait patienter dans le hall durant une dizaine de minutes, il est au téléphone avec son vétérinaire au sujet des vaccins. « Ceux-là il faut encore les faire ?! ». Dit-il en fronçant les sourcils. Une fois l’appel terminé, il met son téléphone dans la poche de sa chemise à carreaux et me salue.
La ferme Lavoix, dont Christian représente la troisième génération.Christian m’explique fièrement s’occuper de 140 Blancs Bleus Belges, un troupeau réparti dans ses 27 ha de prairies et une centaine de poules pondeuses bio qui profitent de 1,5ha pour gambader. Sa principale activité est la culture : 12 ha en bio, 87,5 en conventionnel. Ses yeux se ternissent quand il me parle de paperasse. « Les papiers, il y en a trop et il y en aura toujours plus », dit-il sur un ton mi-amusé, mi-lassé. Une lassitude quotidienne subie par une majorité d’agriculteurs.
Nous arrivons à l’étable après trois minutes de voiture. Le livreur de mazout est déjà sur place. Il remplit la cuve de Christian avec laquelle il approvisionne ses tracteurs. Son chien, Zoé, est à l’affût de ce visiteur étranger. « Elle n’est pas méchante ! », me rassure son maître. Une fois le plein terminé, Christian me montre un piège à rats. « Des papiers en plus, je dois indiquer quand je remets du poison », m’indique-t-il pour illustrer son propos de tout à l’heure.
Christian, fier de produire des œufs bios.C’est la fin de journée, nous remplissons un m³ d’eau pour abreuver les poules. L’eau claque, le moteur du bull vrombit, les poules caquettent, curieuses et impatientes. Le plein d’eau doit se faire une fois par semaine. En attendant de remplir le réservoir, on ramasse les œufs dans les pondoirs. La collecte des œufs se fait une fois par jour.
Une fois cette tâche terminée, on rentre au domicile de Christian pour mettre les œufs dans un local dédié. Il me montre tous les produits d’entretien et m’explique la procédure qu’il doit suivre pour être en règle et éviter les sanctions en cas de contrôle. « Avant ça allait, un Bic suffisait, maintenant il faut remplir des registres et acheter un logiciel. C’est juste une façon de nous contrôler plus facilement et de nous enlever plus facilement nos aides. Or, sans celles-ci on s’éteint ! », me lance Christian plein de désillusion face à cette situation qu’il juge cynique.
La campagne change mais le travail reste le même.Le lendemain vers 06h50, le village sommeille encore, blotti dans un silence humide. Au bout de la rue, une lumière tremble derrière une fenêtre : celle de la maison de Christian Lavoix. Il m’ouvre la porte et me salue d’un geste bref, le visage encore engourdi. Zoé, le petit chien, bondit dehors dès qu’elle m’aperçoit. La journée peut commencer. C’est l’heure du déjeuner pour les bovins.
Le moteur ronfle, la paille crisse sous les bottes. Dans un ballet parfaitement rodé, Christian distribue le déjeuner à ses 140 Blancs Bleus Belges. Les jeunes reçoivent un mélange de céréales et de betteraves, enrichi en minéraux. « Doucement !», ordonne-t-il à une génisse trop pressée. Certains ont droit à des granulés plus gras. Chaque geste est précis, répété mille fois, mais jamais machinal.
Zoé, la petite Jack Russel âgée d’un an, toujours à l’affut du moindre mouvement de son maître.À huit heures, nous passons dans le local de soins. Les étagères ploient sous le poids des flacons. Il prépare la tondeuse électrique. Aujourd’hui, il faut tondre les jeunes génisses, pour éviter les poux et la gale.
Dehors, la lumière s’étire sur les prés. Le bruit de la tondeuse se mêle au grondement lointain des voitures : la campagne s’éveille.
Changement de rythme.À neuf heures, Christian soigne une génisse infestée d’acariens. « Elle n’aime pas la tondeuse mais elle sera bien plus soulagée une fois le traitement fini. », annonce-t-il plein de compassion.
En Wallonie, les règles d’hygiène et de traçabilité se sont durcies au fil des décennies, notamment avec la Politique Agricole Commune et les plans climats régionaux. Les éleveurs doivent prouver qu’ils respectent les normes, au risque de perdre leurs aides financières. « Tu peux être un bon fermier, mais si t’es mauvais en paperasse, t’es foutu », résume Christian.
Vers dix heures, il troque la blouse contre les gants de mécano. Sous le hangar, il démonte l’attache-remorque de la moissonneuse, couverte de graisse séchée. Il est à genou, le dos courbé, il soupire l’usure de celui-ci.
À onze heures, un camion recule lentement dans la cour. Un nouveau taureau descend, massif, nerveux, destiné à assurer la reproduction du troupeau. L’arrivée d’un animal, ici, reste un petit événement — un pari sur l’avenir.
Sa silhouette imposante se découpe dans le paysage, symbole de renouveau pour le troupeau.Midi approche.
De retour à la maison, Béatrice, son épouse, appose des cachets sur les œufs de la veille. Chacun doit porter le bon code et la bonne date, prouvant la conformité du lot. « La date de péremption c’est facile, c’est 28jours après la ponte », explique-t-elle. Nous sommes dans un local spécialement aménagé pour le stockage des œufs bios. Christian, lui, est déjà reparti dans ses papiers.
Plus tard, nous prenons la route à bord de son utilitaire pour livrer les œufs. Sur le chemin, il me montre un champ de petits pois bio, qui n’a pas pu être récolté. « Le bio, c’est risqué. Si le climat ne suit pas, tu perds tout. Pas d’assurance, ni de compensation. »
Sous la chaleur du soleil, l’étable s’anime au fil des routines quotidiennes.En 2024, la Wallonie a pourtant lancé de nouveaux programmes de transition agroécologique, censés encourager le bio et réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais sur le terrain, ces ambitions se heurtent à la réalité des saisons.
L’après-midi se termine dans une prairie isolée, à soigner quelques bêtes. Il est temps pour moi de laisser Christian, un homme passionné par le métier, épuisé par la paperasse.
The post Derrière les champs : la montagne de paperasse qui pèse sur les agriculteurs wallons appeared first on Mammouth Média.
Une course pas rentable
Crédit photo : Thibault Herpoel
Chaque jour, armés d’un vélo ou d’un scooter, des livreurs parcourent les rues de Bruxelles pour apporter aux clients de plateforme leur repas en temps et en heure. Ces travailleurs tentent de gagner leur pain par tous les temps, au péril parfois de leur santé. La Maison des Livreurs essaie de délivrer un peu de soutien à une profession en mal de reconnaissance.
Une tente verte est en train d’être installée sur une place de parking de la Chaussée de Boondael. L’installation dénote dans cette rue du Cimetière d’Ixelles, quartier très apprécié des étudiants et fêtards bruxellois. Camille et Martin s’affairent à monter une petite table, et quelques petites chaises de camping bon marché à l’abri de la tente.
Les installations sont rudimentaires, avec une tente ouverte et un coffre de voiture pour s’abriter.Ensuite, ils y disposent quelques biscuits et de grandes carafes de café sous le regard amusé de deux jeunes livreurs, Chadi et Abder. Ce petit remue-ménage ne semble pas affecter les nombreux passants, visiblement pressés de s’attabler en terrasse en cette fin de jeudi après-midi.
Camille et Martin sont membres de la Maison des Livreurs. L’association, créée en octobre 2022, vient en aide aux livreurs pour pouvoir leur offrir une oreille attentive. Tous les jeudis soir, ils posent leur tente à un endroit de Bruxelles prisé des coursiers. « L’équipe intervient pour soutenir les livreurs lorsqu’ils rencontrent des difficultés individuelles, qu’elles soient ou non liées à la plateforme de livraison. Il peut s’agir de factures impayées, de l’enregistrement d’un nouveau moyen de locomotion ou encore de l’accompagnement de ceux qui ont été déconnectés de leur application sans motif valable », relate Martin.
Martin et Camille essaient de régler le problème de connexion des deux livreurs à côté d’euxAbder, adossé contre un poteau de la tente, profite d’un petit instant de pause entre deux livraisons pour se pencher un peu plus sur ses conditions de travail. « Je travaille comme livreur depuis 4 ans pour Uber Eats et Deliveroo. Comme je suis sans-papier, j’ai un ami qui m’a prêté son compte. Il est gentil, je le paye un peu en retour ». Au fil de la discussion, le livreur évoque la naissance de son enfant né cette année. Un large sourire apparaît alors sur son visage comme une promesse pour l’avenir. « J’espère pouvoir recevoir mes papiers d’ici quelques mois et être régularisé ».
Car sa situation n’est pas évidente. En plus des conditions de travail éprouvantes, il est sans cesse contrôlé par les plateformes. « Je dois alors me dépêcher de retrouver mon ami sans quoi mon compte est bloqué et je ne touche plus d’argent du tout ». Puis, il jette un coup d’œil à son téléphone et s’excuse : « je dois aller visiter un nouvel appartement, je m’en vais ». Il s’éclipse. Et lance un dernier au revoir, masqué par les klaxons de chauffeurs exaspérés par les bouchons.
« Les travailleurs sont atomisés »
Son cas n’est pas isolé. Tout au long de la permanence, des livreurs se succèdent sans cesse sous cette tente. Catherine, syndicaliste des jeunes FGTB, est également venue prêter main forte ce soir aux côtés de Martin et Camille. « Il y a un réel besoin », lance ce dernier, le nez devant son ordinateur. « Les travailleurs sont atomisés. Ils n’ont pas de lieu de socialisation où ils peuvent boire un café, faire du lien, s’organiser collectivement pour améliorer leurs conditions de travail. C’est ce qu’on essaye de leur offrir ».
Camille et Catherine offrent une aide bienveillante à ces deux livreurs Quelques biscuits et du café sont offertsL’ancien coursier sait à quel point le métier est difficile. Il aide un ‘collègue’ qui ne parle pas français et qui a vu son compte être bloqué par Uber Eats il y a un mois. La communication est fastidieuse, mais ils parviennent à se comprendre. « On vit tous un peu dans Black Mirror, mais les livreurs y vivent vraiment. Il faut se dire que leur travail est géré par une intelligence artificielle, et par des algorithmes qui décident qui travaille ou qui est licencié. »
Un modèle économique défaillant
Les plateformes comme Uber Eats et Deliveroo payent à la livraison. Ce qui met Martin en colère car c’est « un modèle qui en l’occurrence est illégal. Et si pour une raison ou une autre, il n’y a pas assez de commandes ou trop de livreurs, certains gars peuvent rester à attendre 10 heures pour toucher 30,40 euros la journée ». Une misère.
Martin traduit leur conversation sur une application pour communiquerDès lors, les travailleurs gardent leurs yeux scotchés à leur téléphone, dans l’attente d’une hypothétique commande. Pour l’écrasante majorité d’entre eux, ce sont de jeunes hommes racisés. Ils passent en vitesse pour se reposer à l’abri. Parfois, ceux-ci n’ont même pas le temps de finir le café offert par l’association qu’ils reprennent déjà leur scooter pour délivrer une nouvelle course.
Aux alentours de 20h, Abdelhak parque sa moto à proximité de la tente. Il dit dans un anglais approximatif « venir pour un ami qui a un souci, et qui va bientôt arriver ». Tout sourire, l’homme d’une quarantaine d’années se réchauffe avec un café et un biscuit. Pourtant, il a dû fuir il y a 10 ans les Talibans en Afghanistan pour se réfugier en Belgique. « Ils m’attendaient chez moi. Je n’ai plus vu ma famille depuis. » Il se plait ici, et son travail aussi même si « c’est fatiguant et assez dangereux ».Puis, il scrute son smartphone et accepte aussitôt une commande. Il encode l’adresse de son prochain client et saute sur sa bécane pour sillonner une nouvelle fois les rues de Bruxelles.
Abdelhak se repose quelques instants sur sa moto, café à la mainDes discours comme celui d’Abdelhak sont légion ce soir. Des livreurs racontent des histoires arrivées à leurs collègues. Jambes cassées, impossibilité de gagner de l’argent pendant des mois… et ils n’ont souvent pas droit à une assurance santé pour les protéger. « Les conditions de travail les poussent à prendre de plus en plus de danger », fulmine Camille.
La soirée se termine aux alentours de 21h30 pour les membres de l’association. Enfin presque. Alors que la tente se replie, un habitué arrive. Max – nom d’emprunt – réajuste ses lunettes et essuie une goutte de sueur. Il vient souvent donner un coup de main pour offrir des conseils à ses compères. Mais ce soir, il est contrarié. « Je n’ai fait que 50 euros ce soir et je n’ai même pas encore mangé. Je vais devoir continuer jusqu’à 22h au moins ». Camille tente de le rassurer un peu, lui propose un biscuit et lui tend une clope. Max la grille et s’empresse de récupérer la commande que le Quick d’en face vient de préparer.
Son sac carré floqué Uber Eats sur le dos, il se remet en selle pour offrir un repas à un client impatient. Lui, qui comme bien d’autres ce soir, accepte une énième course pas rentable pour espérer manger à sa faim.
The post Une course pas rentable appeared first on Mammouth Média.
Dark Romance : Le genre qui fascine et dérange
Entre désirs interdits, violences fictionnelles et héroïnes sous emprise, la dark romance explose dans les librairies et sur TikTok. Pourquoi ce genre attire-t-il autant ? Quelles limites soulève-t-il ? On plonge dans son univers… sans tabou.
The post Dark Romance : Le genre qui fascine et dérange appeared first on Mammouth Média.
Les Crevits, la ferme au rythme du lait
Crédits photos : Solenn Becquevort
À Boninne, dans le Namurois, la famille Crevits fait tourner son exploitation laitière depuis des années. Bien connus dans le coin, ces éleveurs ont dû se réinventer, s’organiser autrement et, surtout, travailler dur pour continuer à vivre de leurs bêtes. Un portrait de famille qui raconte bien plus qu’une histoire de vaches : celui d’un couple namurois passionné par son métier.
Le message est tombé à 16h30 : « Bonjour, ce soir pour la traite, c’est mieux que tu ne viennes pas. Les génisses ont eu peur de la chasse dans le bois à côté et tout est mélangé… Ce ne sera pas une traite normale. »
C’est signé Marie-Cécile. Même à distance, on sent l’urgence et la vie d’une ferme, rythmée par l’imprévu, les bêtes, la météo, les saisons. Les Crevits sont producteurs laitiers. À Boninne, en région namuroise, tout le monde les connaît, et Marie-Cécile connaît tout le monde.
« Depuis que je suis haut comme ça »Le lendemain, le stress de la chasse est passé, et la traite peut donc se dérouler avec une invitée journaliste. Le soleil tombe sur les prairies, il est déjà 18h. Pour la famille, la journée n’est pas encore finie. Les vaches meuglent dans l’étable.
La ferme Crevits se trouve à quelques kilomètres de Namur, coincée entre les bois de Marchovelette et le village de Boninne. Une ferme familiale, gérée par Marie-Cécile et Marc, accompagnés de leur fils Julien. Tous deux sont nés dans une famille d’agriculteurs ; acheter cette ferme, en 1987, était pour eux une évidence.
Deux étables, divers outils agricoles, de vastes prairies et une petite bâtisse en pierre typiquement mosane à laquelle est accroché un minuscule magasin, signalé sobrement par une banderole verticale : produits laitiers.
Il fait déjà trop froid pour certaines laitières qui préfèrent l’étable, à l’abri du ventÀ l’étable, l’odeur est astringente, la boue omniprésente et les vaches respirent à grand bruit. Au milieu de ses bêtes se trouve Marc, le père : grand, massif, accent namurois à couper au couteau, bonnet et tablier bleus. Il fait penser à un pêcheur breton égaré dans le Namurois.
Tous les jours, à 6h30 et à 18h, Marc s’active. La première étape de la conception de produits laitiers, c’est de récupérer le lait. « C’est pas quelque chose qu’on apprend à l’école, ça », sourit-il. « Je trais les vaches depuis que je suis haut comme ça. »
Marc attache ses vaches aux pompes automatiques. Certaines me regardent, méfiantes. « C’est normal, c’est la race », dit-il « Les laitières, elles sont nerveuses. » Pourtant, autour de lui, elles s’apaisent. Il parle peu, mais son calme se transmet à ses bêtes. Elles sont de dos, et connaissent bien les machines.
Marc protège les pis de possibles infections après la traiteLe lait est pompé des pis, préalablement assainis, et directement envoyé via un système de tuyaux vers une pièce adjacente, où se trouve une grande citerne de collecte. Dans cette pièce, Marie-Cécile, la mère, en détourne une partie pour sa production fromagère, et l’autre pour les veaux. Cheveux courts coiffés en brosse, droite dans ses bottes, le regard vif, une femme qui ne s’arrête jamais. « Les vaches, elles ne sont pas très à l’aise avec moi, mais les veaux, eux, ils me connaissent bien. »
En effet, quelques minutes plus tard, c’est un concert de meuglements quand Marie-Cécile et Julien, son fils, viennent leur apporter leur repas. La nuit tombe vite, et bientôt l’étable n’est éclairée que par les phares du tracteur que conduit Julien. Marie-Cécile plaisante : « J’t’aurais bien invitée à souper, mais on n’a pas fini avant 20 h 30 ! ».
Louka, le chien de ferme, profite des quelques gouttes tombées au sol « Il faut que je retourne mes fleuris »Une fois le lait récolté, écrémé et refroidi, Marie-Cécile doit le mettre en forme. Les Crevits ne sont pas juste passionnés, ce sont aussi des éleveurs qui se sont réinventés. Avant 2009, la ferme ne produisait que du lait. Puis la crise du lait a frappé : 90 000 éleveurs ont été concernés par une baisse de revenus d’au moins 40 %. « On est allés manifester avec Marc », raconte-t-elle. « Une cousine agricultrice m’a alors dit : “Pourquoi tu ferais pas du fromage ?” »
Il est temps pour la fromagère de sortir les fromages pressésPour revaloriser son lait, Marie-Cécile se forme alors au métier de fromagère, elle expérimente, échoue, recommence. Quatorze ans plus tard, elle a un carnet de clients bien rempli et un atelier de produits laitiers « Je fabrique du yaourt, de la maquée, des fleuris, des pâtes pressées… ».
Ici, dans l’atelier, l’ambiance est plus sérieuse : on y retrouve plusieurs outils, machines ou étalages en métal. Marie-Cécile retourne rapidement une trentaine de petits ballotins pour que l’humidité reste parfaite, étape essentielle à leur affinage. Emballées dans leurs étamines, les pressés attendent que la fromagère leur donne leur bain de saumure, une eau saturée en sel qui prévient l’apparition de moisissures néfastes.
Ici tout est fait main, chaque étape prendra le temps qu’il faudra « Nous, on n’a pas l’impression qu’on est connus… »L’endroit est éclairé par de gros néons bleus. Dans le fond de la pièce, une imposante barrique en chêne sépare le petit-lait, à côté de la presse en bois, patinée par le temps. Rien n’est automatisé. « Ça fonctionne encore, pas besoin de changer ! »
Certains produits, eux, ont besoin de plus de soin et de temps. C’est le cas des fromages à raclette que Marie-Cécile affine depuis déjà un mois. « Tu veux venir voir la cave ? »
Marie-Cécile insiste pour utiliser cette cave, si elle change elle a peur d’altérer le goût de ses fromagesElle me guide derrière le magasin, zigzaguant entre les caisses de lait et les outils, jusqu’à l’entrée d’une vieille cave voûtée en pierre, à l’air humide et tiède. « Attention à la marche ! »
On descend un escalier de pierres bleues vers une petite pièce où, sur des planches posées sur des tréteaux, reposent près de 160 meules de fromage. Ortie, nature, provençal… Marie-Cécile trempe un chiffon dans la saumure et les lave, une par une, avec un soin méticuleux. « On commence toujours par les plus vieux », explique-t-elle. « Comme ça, les jeunes profitent des bonnes bactéries. »
L’affinage prend du temps, ce fromage a seulement quelques semainesOn entend un tic régulier venant des tuyaux de la chaudière, on courbe le dos pour ne pas se taper la tête contre les murs. Pas très efficace comme lieu, alors je lui demande si elle n’a jamais songé à s’agrandir. Elle marque une pause, une meule de provençal à la main. Puis elle me dit : « S’agrandir, ça veut dire produire plus, vendre plus. Et c’est là que commencent les emmerdes. Et puis, les clients aiment le fromage que je vends, si je change de cave, j’en change le goût. Peut-être qu’ils ne viendront plus. »
Elle regarde l’horloge. Treize heures déjà. « Mon Dieu, je commence à avoir faim ! » La famille n’a pas encore déjeuné. Au loin, Julien conduit le tracteur pour aller nourrir les animaux. La fromagère plaisante : « Chez nous, on mange que quand tout le monde a mangé ! »
« Je te sers quoi ? »La dernière étape dans leur production à petite échelle, c’est la revente des produits. Une partie du lait est envoyée brute aux laiteries, notamment pour en faire de la poudre, une autre revendue transformée à des restaurants, des marchés, ou même des golfs…
Marie-Cécile a un carnet de commande chargé qu’elle supervise grâce à son téléphoneLes Crevits gardent néanmoins leur petit magasin, où une partie des produits de Marie-Cécile sont vendus directement aux consommateurs. À l’entrée du point de vente, une grosse cloche en fer forgé, qui retentit toute la matinée pour indiquer qu’un client est arrivé. Dans la cour, une voiture se gare. Une cliente descend, six bouteilles de verre à la main. Elle sonne la cloche. Marie-Cécile lui emboîte le pas vers le magasin et lui tient la porte.
C’est une pièce assez exiguë, encombrée de produits variés. Derrière le comptoir, une simple table de bois, un vieux frigo ronronne rempli de yaourts aux mirabelles, raclette, fromage frais et pâtes pressées. Sur le mur du fond, des coupures de la presse locale retracent la vie du couple et les histoires agricoles de la région. L’ensemble peut paraître encombré, mais tout est en fait aménagé avec soin, des piles de lait d’Ardenneà la vieille balance en fer.
Marie-Cécile remplit les vidanges de sa cliente directement avec le lait du jour, tout en bavardant : des enfants, du voisinage, du temps. Une autre cliente repart avec du yaourt à la fraise en vrac. Dans le va-et-vient de la matinée, une chose ressort : ici, on revient, on papote, on prend des nouvelles. La convivialité est aussi locale que le lait.
Marie-Cécile est une femme très occupée, on la voit rarement faire une pauseEntre deux clients, elle essuie ses mains sur son tablier, enfile sa charlotte et repart à l’atelier. À les voir s’activer ainsi, j’en viens à me demander s’ils prennent des vacances. « On a pris un jour de congé avec Marc la semaine dernière, on était dans les bouchons vers la côte. J’aime pas les bouchons, dans ces moments-là, je me dis que je serais bien mieux chez moi. » Une famille à l’ancrage bien local, les Crevits.
The post Les Crevits, la ferme au rythme du lait appeared first on Mammouth Média.
Luc Hennart: « Le pouvoir judiciaire est mort »
Dans les salles d’audience bruxelloises, les remises se multiplient et les dossiers s’empilent. Entre manque de moyens et audiences saturées, les retards s’enchaînent. Jusqu’où un système surchargé peut-il tenir sans s’effondrer ? L’ancien président du Tribunal de première instance, Luc Hennart, ne mâche pas ses mots.
Dans la salle 01.4 du Tribunal correctionnel de Bruxelles, l’audience de l’après-midi commence dans un léger flottement. Plusieurs dossiers sont inscrits au rôle, mais le premier est immédiatement reporté : le prévenu et ses parents sont absents, renvoi à mi-décembre. Le dossier suivant connaît le même sort ; il réapparaîtra fin décembre. Quelques minutes plus tard, le juge constate, presque résigné, qu’il devra justifier une « audience blanche ».
Enfin, un dossier peut être traité. À la barre, une affaire enregistrée en 2017 : celle d’un jeune garçon, mineur au moment des faits, impliqué dans une agression sexuelle reconnue comme accident de travail. La victime, indemnisée par sa compagnie d’assurance, a été écartée du monde professionnel pendant plus d’un an. L’assureur, désormais partie civile, tente de récupérer les 24.000 euros versés. « Ce n’est pas l’affaire la plus simple« , glisse l’avocate de la compagnie.
Selon elle, le passage obligatoire par le tribunal de la jeunesse a déjà rallongé les délais : « le tribunal de la jeunesse a renvoyé le dossier par jugement de juin 2019 ». Puis ont suivi les remises successives, pour une raison simple : « le tribunal a trop d’affaires à traiter et donc, il doit faire des choix« . Et ces choix se font souvent en défaveur des dossiers où le prévenu est en liberté. « Les personnes qui sont détenues ont toujours priorité pour passer en audience », explique-t-elle. Ce jour-là, la scène se répète : renvois, contraintes d’agenda, dossiers repoussés à une date ultérieure. Un fonctionnement devenu quotidien.
Une justice qui prend l’eauPour Me Thomas Puccini, avocat pénaliste, ces retards en cascade ne sont plus des anomalies: ils sont structurels. « Il y a de plus en plus de dossiers fixés devant les tribunaux et on ne donne pas les moyens aux juges« , déplore-t-il. Dans une audience de trois heures et demie, les magistrats doivent traiter les introductions, les dossiers fixés et les prononcés, une équation qu’il juge « ingérable ».
« Si on ne donne pas les moyens, on bricole« , poursuit-il. Alors, les dossiers pénaux s’étirent ; deux, trois, dix ans parfois. Les victimes s’épuisent. Les parties civiles renoncent.
Dans les couloirs du tribunal, les avocats partagent le même constat : une justice ralentie, saturée, qui accumule les retards à chaque imprévu. Une avocate malade, un prévenu absent, un autre détenu qui passe en priorité… et c’est toute l’audience qui se déséquilibre. « C’est 3 heures qui doivent être remises à une autre audience. Donc ça veut dire que d’autres dossiers ne pourront pas être pris« , résume l’avocate de la compagnie d’assurance.
La méthode HennartAu cœur de ce système à bout de souffle, un homme assure pourtant qu’une autre organisation est possible. Durant douze ans, Luc Hennart a dirigé le Tribunal de première instance de Bruxelles. Son mot d’ordre : éliminer les pertes de temps. « Plus vous donnez du temps pour faire les choses, plus les choses prennent du temps« , résume-t-il. À l’époque, tout ce qui pouvait être tranché dès l’introduction l’était, évitant des mois d’attente pour des litiges mineurs.
Au pénal, il défendait des procédures accélérées : une personne interpellée comparaissait 15 jours après et recevait un jugement quelques jours plus tard. « En un mois et demi, c’est fini », dit-il. Cette rapidité permettait de juger les faits alors qu’ils étaient encore frais. Le résultat ? Un taux de récidive de 2 à 3 %, contre 60 % dans les procédures traditionnelles. Et Luc Hennart revendique clairement cette efficacité : « Quand j’ai quitté le poste de président, il n’y avait plus d’arriéré judiciaire dans quelque domaine que ce soit au tribunal de première instance francophone.«
Pour absorber l’afflux de dossiers économiques et financiers – des affaires longues, volumineuses, souvent “mammouths”, dit-il – il avait décidé d’augmenter le nombre de chambres spécialisées. « Si j’avais deux chambres financières, je les ai, à un moment, portées à cinq« , résume-t-il. L’idée était simple : plus de juges affectés à ces matières, c’est une meilleure capacité d’absorption.
Mais il pointe un autre problème, plus structurel : la dérive des dossiers eux-mêmes. « Aujourd’hui, vous avez une forte tendance à en faire des dossiers colossaux, des milliers de pages, des dizaines de fardes… et les trois quarts sont totalement inutiles. » Selon lui, le système produit lui-même son propre engorgement en multipliant procès-verbaux et ramifications inutiles. « Les juges n’agissent jamais d’initiative. Ils ne font que traiter ce pour quoi ils sont saisis. Et quand on multiplie les PV, on multiplie mécaniquement les dossiers.«
Il faut arrêter de vouloir régler un phénomène de société
Luc HennartSon avis sur la situation actuelle est tranché : « Pour moi, le pouvoir judiciaire est mort aujourd’hui« . Lorsqu’on lui demande comment sortir de l’impasse actuelle, sa réponse est sans détour : « Il suffit de gérer ». Pour lui, la solution n’a jamais été hors de portée. Il défend une justice qui se concentre sur sa mission essentielle : juger. « Il faut arrêter de vouloir régler un phénomène de société. Le rôle du juge n’est pas de résoudre le trafic de stupéfiants dans son ensemble. Notre rôle, c’est de juger Luc Hennart qui a vendu des stupéfiants », plaisante-t-il. Une justice qui pourrait, selon lui, retrouver son efficacité si elle réadoptait une organisation « exigeante, structurée et assumée ».
Paul Dhaeyer nuanceL’actuel président du tribunal de première instance francophone de Bruxelles, Paul Dhaeyer, nuance le diagnostic de son prédécesseur. Selon lui, « l’allongement des délais judiciaires et l’arriéré judiciaire sont deux notions différentes ». Et l’essentiel du retard ne se situe pas dans le fonctionnement interne du tribunal. « Au tribunal, en tant que tel, il n’y a plus d’arriéré judiciaire (…) Moi, je n’ai pas de liste d’attente. » Pour lui, ce qui prend du temps, c’est avant tout la mise en état des dossiers par les parties, un mécanisme sur lequel les juges n’ont aucune prise : « Les parties (…) sont parfaitement libres d’échanger leurs conclusions pendant quatre ans. »
Il rejoint néanmoins l’analyse de Luc Hennart sur un point : les remises sont parfois trop faciles. Il dit avoir modifié les pratiques : « On accorde une remise que s’il y a vraiment besoin de faire un acte supplémentaire.(…) En principe, le juge doit refuser les remises.«
Quant à la formule choc de son prédécesseur — « le pouvoir judiciaire est mort » — Paul Dhaeyer la nuance, sans l’infirmer totalement : « Non. Mais par contre, il est moribond. » Pour lui, la fragilité du système découle d’un contexte plus large, celui d’un État et d’une démocratie en crise : « Le pouvoir politique ne sait pas où il va (…) Et en ça, effectivement, il y a un danger. » Il va jusqu’à estimer que si rien ne change, « la justice aura perdu 80% de sa substance » dans dix ans.
Retour au tribunal correctionnel. À la fin de l’audience, alors que chacun range ses dossiers, l’avocate de la compagnie d’assurance résume ce que tous semblent penser : « En fait, c’est un retard en cascade qui s’enchaîne » .
Les chiffres lui donnent raison : d’après le Barreau de Bruxelles, la cour d’appel a accumulé 15.000 dossiers non résolus. Certains justiciables attendent plus de sept ans pour une décision finale. Pendant ce temps, victimes, familles et prévenus attendent. Encore. Toujours.
The post Luc Hennart: « Le pouvoir judiciaire est mort » appeared first on Mammouth Média.
« No antibiotics »: l’étiquetage qui interpelle
© Emma Verralewyck
Avez-vous déjà acheté un produit étiqueté « no antibiotics »?
La mention “élevé sans traitement antibiotique” apparaît sur des produits boucherie en supermarché. Elle rassure, elle attire l’œil mais que signifie-t-elle réellement ? Derrière cette étiquette, il y a des pratiques d’élevage, une réglementation européenne stricte, un soupçon de marketing et surtout un enjeu majeur de santé publique : l’antibiorésistance.
Mammouth revient sur le rôle des antibiotiques en élevage et sur les risques liés à leur utilisation abusive. Une directive européenne datant de 2006 interdit l’ajout d’antibiotiques dans la nourriture comme promoteurs de croissance et réduit son utilisation à un usage thérapeutique. Ces mesures ont été mise en place pour éviter l’augmentation de l’antibiorésistance.
L’AMCRA (Centre de connaissances concernant l’utilisation des antibiotiques et l’antibiorésistance chez les animaux) indique observer une baisse de 60% de l’utilisation des antibiotiques chez les animaux depuis 2011 grâce à ces mesures et à la surveillance instaurée.
Mammouth questionne également pourquoi certains labels choisissent d’aller encore plus loin dans leurs démarches contre l’’utilisation d’antibiotiques puisqu’il n’est pas possible d’en retrouver des traces dans la viande commercialisée.
The post « No antibiotics »: l’étiquetage qui interpelle appeared first on Mammouth Média.
IPM – Rossel : Comment garantir le pluralisme ?
Depuis l’annonce du rachat d’IPM par Rossel, les journalistes et experts du secteur mettent en garde sur l’atteinte au pluralisme et présentent des perspectives à envisager.
C’était un projet dans l’air depuis quelques mois déjà mais son annonce a eu l’effet d’une bombe dans le paysage médiatique francophone. Le 25 juin dernier, le groupe Rossel affirme sa volonté de détenir l’éditeur concurrent IPM. Concrètement, en échange de la cession de ses titres l’Avenir, La DH les sports + et La Libre, La famille Le Hodey, qui détient IPM, rentrera dans le capital de Rossel à hauteur de 10%. Si certains journalistes ont été surpris par le projet, d’autres s’y attendaient depuis quelques mois. « C’est un mariage de raison », avance Ricardo Gutiérrez, le secrétaire général de la Fédération Européenne des Journalistes (FEJ). « L’élément déclencheur, c’est la fin de l’aide à la distribution de la presse. Cette dernière décision prise sous le gouvernement De Croo a accéléré la crise financière qui était déjà présente. Alors entre un risque de faillite et un mariage sans amour, le choix est évident. Même si on ne s’aime pas, on se met ensemble pour notre survie », poursuit-il. « Il y a aussi la réduction de la visibilité des contenus journalistiques sur Meta (Facebook). Ça n’aide pas la presse écrite et on peut aussi citer la perte de confiance dans les médias », ajoute Martine Simonis, la secrétaire générale de l’AJP, l’Association des Journalistes Professionnels.
Je n’ai pas connaissance d’un autre exemple de monopole en Europe
Ricardo Gutiérrez – secrétaire général de la FEJDans l’histoire de la presse écrite belge francophone les titres de presse n’ont cessé de se regrouper. Alors qu’en 2004, les 7 titres de presse quotidienne francophone sont répartis en 4 groupes distincts (Rossel, IPM, Mediafin et Corélio), prochainement, ils seront réunis en un seul groupe. L’entreprise Rossel élargie avec les possessions d’IPM détiendra 94% du marché de la presse écrite francophone. Une situation inédite à l’échelle du vieux continent. « Je n’ai pas connaissance d’un autre exemple de monopole en Europe. C’est une situation très préoccupante pour le pluralisme. La Belgique n’est déjà pas une bonne élève puisqu’elle figure déjà parmi les 8 pays européens où la concentration des médias est la plus importante. Mais avec cette nouvelle annonce, cela va s’aggraver », complète Ricardo Gutiérrez. Pourtant, le pluralisme des médias est une obligation démocratique. Et depuis le 8 d’août 2025, une nouvelle règle européenne est venue renforcer l’importance de l’indépendance et du pluralisme dans les médias. « Il s’agit du European Media Freedom Act (EMFA). De nouvelles règles s’appliquent dans l’Union Européenne pour garantir cette indépendance des médias. Pourtant, on remarque une dichotomie quand on regarde les nouvelles lois des gouvernements envers les médias », développe Martine Simonis.
Nous voulons des garanties fortes sur le pluralisme de l’information, le maintien des titres, des lignes éditoriales, des équipes et des sociétés des journalistes
Martine Simonis- Secrétaire générale de l’AJPÀ l’aube de l’été, la fusion entre IPM et Rossel prévoyait dû être bouclée pour 2026, mais l’AJP affirme que l’Autorité Belge de la Concurrence n’a pas encore été officiellement saisie du dossier. « Non, pas Officiellement. Mais de nombreuses consultations ont déjà été entreprises. Nous avons été écoutés. Nous avons transmis nos inquiétudes sur le pluralisme et sur l’emploi », indique Martine Simonis. « Dès que nous avons appris l’annonce de cette fusion on s’est rassemblé avec les différentes SDR (la Société Des Rédacteurs, les représentants des journalistes) et les experts du secteur. Et nous avons préparé une position commune à tous les titres que nous avons défendue devant l’ABC. Nous n’allons pas nous opposer à cette fusion mais nous voulons des garanties fortes qui concernent les matières de pluralisme de l’information, le maintien des titres, des lignes éditoriales, des équipes et des sociétés des journalistes ».
Lors de leurs entrevues avec l’Autorité Belge de la Concurrence, l’AJP et la FEJ ont aussi partagé des solutions ou des gardes-fous à mettre en place. Entre garanties et exemples tirés d’autres pays, deux mécanismes ont été évoqués. De son côté Ricardo Gutiérrez attire l’attention sur le système des fondations créées aux Pays-Bas après le rachat de RTL Pays-Bas par DPG. « Ces fondations seraient indépendantes et propres à chaque titre du grand groupe. Grâce à ces fondations, les titres auraient une autonomie par rapport au conseil d’administration du groupe ». De son côté, l’Association des Journalistes Professionnels avance une autre piste, plus théorique, dénommée « Golden Chair ». « Cela demanderait de créer une structure commune aux différentes sociétés des journalistes. Par le biais de ce qu’on appelle un golden chair, la structure aurait un droit de véto. Elle pourrait par exemple l’utiliser pour s’opposer à une prochaine décision de fusion du groupe avec un autre ». Des solutions sont donc sur la table mais il reste à voir si ces pistes seront suivies par le rapport de l’ABC.
The post IPM – Rossel : Comment garantir le pluralisme ? appeared first on Mammouth Média.
Les secrets du Palais de Justice de Bruxelles
Le Palais de Justice de Bruxelles regorge d’éléments invisibles au premier regard, ainsi que de détails que l’on croit connaître, mais dont l’histoire s’avère bien plus profonde. Peu de personnes en maîtrisent les secrets aussi bien que Stéphane Van Reeth, gardien du vestiaire des avocats et véritable mémoire vivante des lieux. Fin connaisseur des secrets du Palais, il est l’auteur d’un livre à paraître à ce sujet(*). Il nous emmène à la rencontre de quelques-unes de ses trouvailles.
La fresque qui dérangeAprès les incendies de 1944, l’arrière du Palais de Justice a dû être reconstruit. Lors de ces travaux, le conservateur, un architecte chargé de la restauration du bâtiment, a demandé à trois artistes, Louis Deltour, Edmond Dubrunfaut et Roger Somville, de réaliser une fresque dans le couloir du tribunal du commerce. L’œuvre volontairement non signée est aujourd’hui appelé « Le Port », mais son titre original était « Prolétaire de tous les pays, unissez-vous ». Elle représente une prostituée qui récupère le poisson auprès des femmes, tandis que les trois pêcheurs figurés, qui sont en réalité les trois peintres eux-mêmes, apportent leur pêche.
Dans les années 50, la fresque a provoqué un véritable scandale. Le président du tribunal du commerce la détestait et, chaque fois qu’il traversait le couloir, il donnait des coups de canne, et même de couteau dans la peinture, traces que l’on peut encore voir aujourd’hui.
La Régie des Bâtiments a reproché aux trois peintres de ne pas avoir obtenu d’autorisation pour réaliser l’œuvre. Mais une fresque, intégrée au mur, n’était pas interdite par le règlement. Des analyses ont donc été menées pour prouver qu’il s’agissait bien d’une fresque au sens technique du terme.
Ironie du sort : dans les années 1970-1980, faute de place pour aménager des salles d’audience, ce couloir a été transformé en salle… où l’on jugeait les affaires commerciales. « Cette fresque, qui dénonçait le capitalisme et les dérives du commerce, s’est donc retrouvée à orner une salle du tribunal du commerce lui-même », sourit Stéphane Van Reeth.
la peinture Coups de canne dans
la peinture Quand une statue obligea le Palais à tirer le rideau
Après les peintures qui font débat, ce sont aussi les statues qui ont suscité des remous à l’époque. La statue de la Charmeuse de serpent, qui se trouvait initialement à côté de la fresque, a été déplacée vers le grand couloir qui était l’entrée principale du Palais. En entrant, les magistrats se retrouvaient face au grand escalier, et apercevaient la statue… de dos. La vue donnait directement sur les fesses de la Charmeuse, ce qui a rapidement été jugée inacceptable. Pour éviter cela, une barre a été installée au-dessus de l’œuvre afin d’y suspendre un rideau. Stéphane Van Reeth explique : « Un petit jeu s’est alors instauré : certains s’amusaient à ouvrir le rideau, et quelques heures après quelqu’un le refermait déjà ». Le rideau était encore présent en 2015. On disait souvent à l’époque que le Palais récupérait tous les « brouillons » du musée des Beaux-Arts. En effet, le bâtiment abrite de nombreux brouillons des sculptures. La Charmeuse de serpent en fait partie : c’est un modèle qui n’a jamais été réalisé en marbres au final, ce qui en fait une pièce unique, conservée uniquement dans sa version d’étude.
L’avant de la statuela Charmeuse de
Serpent L’arrière de la statue
avec la barre du rideau
encore présente Des ombres chinoises sauvées in extremis
Dans le vestiaire des avocats, le principal lieu de travail de Stéphane, on trouve plusieurs silhouettes en fer. Il y a quelques années, des responsables du Palais de Justice ont voulu s’en débarrasser estimant qu’il s’agissait des vieilleries et souhaitant libérer les murs. Stéphane est immédiatement intervenu : lui savait ce que ces silhouettes représentaient.
Ces silhouettes avaient été utilisées lors d’un spectacle réalisé par des avocats, qui y avaient créé des ombres chinoises, à la manière du cabaret du Chat Noir à Paris. On y reconnaît des ministres, des avocats, ainsi que le gardien du vestiaire, identifiable à sa casquette. Stéphane, qui avait retrouvé le texte d’origine du spectacle, a pu authentifier ces silhouettes conservées dans le vestiaire des avocats.
Heureusement, Stéphane avait demandé leur préservation, car quelques années plus tard, un conservateur du Musée des Beaux-Arts lui a déclaré : « Vous possédez dans cette pièce, la plus grande collection intacte de silhouettes en zinc ». Car ces œuvres étaient fragiles et destinées à être temporaires, il n’en reste que très peu de traces : quelques photos et quelques pièces conservées. Le Musée des Beaux-Arts eux n’en conserve peut-être que trois ou quatre, tandis qu’une dizaine sont encore présentes dans le vestiaire des avocats au Palais de justice.
(*) « Joseph Poelaert et les aventures très-illustrées du Palais de Justice de Bruxelles » de Stéphane Van Reeth paraîtra en 2026
The post Les secrets du Palais de Justice de Bruxelles appeared first on Mammouth Média.