Mammouth
Témoigner de l’urgence climatique par l’image
Photos : Jimmy Loozen
Arles, ville du sud de la France connue internationalement pour « Les Rencontres de la photographie d’Arles », n’a évidemment pas échappé à la canicule de juillet, la troisième vague de chaleur du mois. Chaque jour, des milliards d’images circulent déjà, à l’échelle globale, en tous lieux, sur tous supports : on ne s’en étonne plus. Mais dans ce flux permanent, comment une image parvient-elle encore à témoigner de l’urgence climatique plutôt qu’à s’y noyer ? Quel rôle joue encore la photographie dans notre compréhension du réel ?
La 57ᵉ édition du festival a dû s’adapter aux fortes chaleurs : certaines expositions fermées entre 12h et 14h, quelques points d’eau installés ici et là, mais la chaleur, elle, impose sa propre scénographie : la vieille ville et ses rues étroites basculent dans une atmosphère aride. On s’y attend, on s’y prépare, mais comme dirait Yann Barthès, rien à faire : « On est tous logés à la même enseigne ! Tous ! ». Et évidemment, ce n’est pas du tout le cas, certains acteurs du festival ont pris les choses en main pour mettre sur la table, aux Rencontres d’Arles, le sujet du dérèglement climatique et de ses inégalités : ceux qui polluent le moins sont souvent ceux qui en paient le prix le plus fort. Reporters sans frontières et l’agence de photojournalistes MYOP ont ainsi organisé une conférence, « Le monde sous nos yeux : informer, témoigner de l’urgence climatique », avec comme intervenantes Alice Pallot, photographe (Tendance Floue), Adrienne Surprenant, photojournaliste (MYOP), et Anne Bocandé, directrice éditoriale de RSF.
De gauche à droite : Alice Pallot, Adrienne Surprenant tenant le micro et Anne Bocandé.Tous les jours, des milliers d’images et d’informations circulent sous nos yeux. Certaines vont disparaître, d’autres deviennent des preuves, des symboles. Quel est le rôle de la photographie face à la désinformation et à l’urgence climatique ?
Parmi les intervenantes, Alice Pallot est sans doute celle qui interroge le plus frontalement notre rapport au vivant. Son travail refuse de choisir entre réel et fiction : elle photographie des menaces écologiques invisibles à l’œil nu : algues toxiques, forêts qui dépérissent, en s’entourant de scientifiques plutôt que de s’en tenir au seul regard de l’artiste. Land, Himero, Suillus, puis Algues maudites, série menée en Bretagne aux côtés de chercheurs du CNRS sur les marées vertes qui étouffent le littoral breton, dessinent une œuvre où l’image ne se contente pas de prouver, mais cherche à alerter. Pour y parvenir, elle a trouvé sa propre méthode : ce qu’elle appelle le « documentaire d’anticipation », une manière de saisir le présent à travers une vision du futur proche. « C’est une manière de dire : voilà, vous avez l’impression d’être dans un univers sur la Lune, sur Mars, assez aseptisé. Et bien non, ma série photo se passe en 2026, dans la baie de Saint-Brieuc, en France. » Pour créer cet effet, elle récupère des bouteilles en plastique, des algues vertes qui font partie du lieu, et les fait réagir chimiquement pour obtenir une esthétique d’anticipation qu’elle appelle « beauté malade ».
Photographie d’Alice Pallot, de sa série « Algues maudites » Photographie d’Alice Pallot, de sa série « Algues maudites »Face à elle, Adrienne Surprenant apporte un regard plus frontalement politique. Son travail se loge à la lisière du visible et de l’invisible : santé mentale, droits humains, identité et environnement s’y répondent, portés par la conviction que la photographie est un engagement, pas une simple observation. Ses reportages, publiés dans le Washington Post, The Guardian ou Le Monde diplomatique, l’ont menée jusqu’au mont Kenya, où elle a documenté la fonte prochaine des derniers glaciers d’Afrique, une disparition annoncée d’ici 2030. Elle a rejoint l’agence MYOP en 2022, avec laquelle elle continue de photographier ce que le dérèglement climatique laisse derrière lui. « Je travaille sur le dérèglement climatique en montrant les injustices de ceux qui en subissent le plus les conséquences. Le continent africain, par exemple, produit 4 % des gaz à effet de serre mais en subit des conséquences ultra-violentes, sans avoir les mêmes capacités de résilience que nous. Il faut regarder ce qui se passe ailleurs, regarder les conséquences de ce qu’on fait. »
Photographie d’Adrienne Surprenant, de sa série « The drought made us equal » Entrave journalistiqueL’entrave journalistique est bien présente pour traiter ces sujets-là. Alice le confirme : « J’ai travaillé tout le long de mon reportage avec un laboratoire scientifique sur les algues vertes. Je leur ai fait relire mon travail avant publication, la directrice du labo m’a appelée et m’a dit : « C’est simple, si tu publies ça, je me fais virer. » » Un aveu qui en dit long : certains laboratoires scientifiques dépendent financièrement de lobbys, ce qui installe le conflit d’intérêts au cœur même de la parole scientifique censée faire autorité. Ailleurs, l’entrave peut changer d’échelle. Dans certains pays, elle va jusqu’à la confiscation des cartes SD sur le terrain et souvent bien pire : « Il y a quand même des pays où l’entrave atteint la violence, la mort, le harcèlement. » précise Adrienne Surprenant. En Inde, sur les 28 journalistes assassinés depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014, près de la moitié enquêtait sur des sujets environnementaux : expropriations de terres, mines illégales. Les enjeux politiques ne sont donc jamais loin des enjeux climatiques, où que l’on regarde. Et le hasard géographique n’en est pas un : selon RSF, deux tiers des ressources naturelles mondiales sont extraites dans des pays où la liberté de la presse n’est pas garantie. À cela s’ajoutent les zones tout simplement inaccessibles, verrouillées par des guerres ou des conflits armés en cours.
La vulgarisation est nécessaire pour comprendre la gravité de ce qui se passe dans le monde, et la photographie a un pouvoir narratif fort. À travers la photographie et ses différentes formes, il est possible de transmettre, traduire et vulgariser des clés de compréhension, pour donner envie d’aller plus loin. « On n’a pas une méthode scientifique, mais on arrive à transmettre quelque chose qui, je l’espère, peut provoquer une curiosité et un déclic. On ne peut pas rester les bras croisés à voir le monde brûler. » souligne Adrienne Surprenant, quelques jours avant l’immense feu de Fontainebleu dans le sud de la France, brulant plus de 1000 hectares de forêt.
Si on écoute les chercheurs, l’avenir s’annonce encore plus brutal : « si rien ne change, les pics caniculaires atteindront 55 degrés en France d’ici 2049 », alerte le chercheur Nathanaël Wallenhorst.
Alors, est-il déjà trop tard ?Peut-être. Mais la question, posée ainsi, est presque un piège : elle suppose qu’il existe un instant précis où basculer du côté de l’action ou de la résignation. Ce que montrent Alice Pallot et Adrienne Surprenant, chacune à sa manière, c’est qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée. Il y a des images à faire, des journalistes à défendre, des publics à convaincre. Un travail continu, sans promesse de victoire. La photographie ne sauvera pas le climat. Mais elle peut encore empêcher qu’on détourne le regard. À Arles, sous 40 degrés, c’est peut-être déjà beaucoup.
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Anderlecht, c’est nous
A Anderlecht, depuis vingt ans, un stade de deux hectares est laissé à l’abandon.
Alors que les autorités publiques délaissent le sujet, un groupe d’habitantes et d’habitants se mobilise pour son ouverture.
Dans une commune marquée par le béton, le manque d’espace vert, et les inégalités sociales, la solidarité peut-elle gagner face à l’indifférence des élus ? Avec les canicules qui se répètent et s’amplifient, l’ouverture d’îlots de fraîcheur est déjà devenu un enjeu vital.
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Apprendre à poser un regard singulier
L’atelier d’approche documentaire est un laboratoire de création où les étudiants apprennent à poser un regard singulier sur le monde qui les entoure. Coanimé par Isabelle Christiaens et Patrick Remacle, cet atelier pousse les futurs journalistes à dépasser le cadre de l’actualité chaude pour embrasser le temps long de l’enquête humaine. Les étudiant·es travaillent seuls, mais sont accompagné·es tout au long de la production, depuis le choix du sujet en passant par le tournage et le montage.
Durant plusieurs semaines, ils et elles s’immergent à la recherche de trajectoires de vie inspirantes ou douloureuses. Au cœur de ces vidéos de 7 minutes maximum, se trouvent l’empathie, l’éthique de la relation à l’autre et la recherche d’une juste distance avec le sujet.
Les récits sont parfois bouleversants mais toujours guidés par une volonté de comprendre plutôt que de juger. Retrouvez-les ci-dessous.
Parents à tout prix Rachid Grandir après elle La boue qui reste Dans les cordes « Cinq clochers, quatre sans cloches »The post Apprendre à poser un regard singulier appeared first on Mammouth Média.
Peut-on encore vivre de la musique dans la rue ?
Photos et texte : Ndiaye Cheikh
Alors que le paiement sans contact impose une société « zéro cash », le pavé des centres urbains voit une économie ancestrale vaciller. Entre Jahbot et ses percussions, Zephyr et son violon, ou Elio et son saxophone, plongée dans le quotidien de ces travailleurs de l’éphémère. Enquête sur un métier de liberté aujourd’hui confronté à une réalité économique brutale
Le froid pince les doigts, mais le rythme, lui, ne faiblit jamais. Sur la place de la Monnaie, le son d’un djembé résonne avec une précision chirurgicale contre les vitrines des grandes enseignes de mode. Derrière l’instrument, les mains de Jahbot s’activent dans une chorégraphie hypnotique. Ses paumes frappent le centre pour les basses sourdes, tandis que le bout de ses doigts claque sur les bords pour arracher des sons secs. Sous l’œil attentif de Zephyr, violoniste et d’Elio, saxophoniste au visage marqué par quinze hivers de courants d’air, Jahbot incarne une réussite paradoxale. Arrivé de Dakar, où il jouait dans l’anonymat des fêtes de quartier, il a trouvé sur le bitume belge une scène qu’il n’aurait jamais osé imaginer au Sénégal. « Ici, la rue est un carrefour de chances », glisse-t-il. Mais aujourd’hui, une question obsède leur petit cercle : peut-on encore vivre de cet art alors que les pièces de monnaie disparaissent des poches ?
Un talent sous contrôle administratifLa liberté apparente des musiciens de rue est strictement cadrée. Avant d’occuper la place de la Monnaie qu’il apprécie tant, Jahbot a dû se soumettre à une audition officielle devant un jury municipal pour prouver la qualité de son répertoire. Une fois validé, l’artiste ne joue pas où il veut : la ville lui assigne un emplacement précis et un créneau horaire limité. Cette homologation transforme le musicien de rue en un prestataire dont le droit d’exister dépend d’un badge d’autorisation et d’un respect rigoureux du calendrier administratif.
La fin de l’insouciance liquideLe constat est mathématique. En 2026, le geste du passant qui plonge la main dans sa poche devient une rareté statistique. La dématérialisation des paiements a frappé de plein fouet cette micro-économie du don. Jahbot s’arrête, essuie son front et observe son étui : quelques pièces de cuivre s’y battent en duel. « Le problème, ce n’est pas le talent, c’est que les gens n’ont plus rien dans les mains », regrette-t-il. « Sans le cash, c’est forcément plus compliqué. On ne peut pas forcer quelqu’un à sortir sa carte de banque pour deux minutes de bonheur. »
Zephyr, qui a parcouru Prague et Berlin avant de se poser ici, acquiesce. Pour lui, la rue est une étude de marché permanente. « Si un quartier devient trop « technologique », trop froid, je plie bagage », dit-il en vérifiant son archet. « Il reste des îles de cash dans un océan numérique, mais elles rétrécissent. »
Elio interrompt Zephyr d’un rire sec, crachant une bouffée de fumée. « Invisible ! On l’est déjà. Hier, j’ai joué deux heures pour me payer un ticket de bus. Les gens sourient, font un pouce levé pour leur vidéo TikTok, mais leurs mains restent collées à leur smartphone. Le sourire ne paie pas le loyer. Sans ces pièces sonnantes, on n’est plus que la bande-son gratuite de leur promenade. »
Le choc des modèles : QR Code contre âme brutePour Jahbot, la survie passe par l’hybride. Sur son étui, un panneau affiche son nom et les logos de Spotify ou Apple Music. « C’est ma banque de secours », confie-t-il. « Celui qui n’a pas de monnaie s’abonne à ma page. À la fin du mois, les centimes du streaming complètent ce que le pavé ne donne plus. » Cette approche lui a ouvert des portes : des contrats privés décrochés par des passants devenus « followers ».
Cette modernité fait bondir Elio. L’ancien musicien de conservatoire refuse de transformer son saxophone en produit marketing. « On ne télécharge pas une émotion, Jahbot ! » lance-t-il, irrité. « Si je dois demander un virement PayPal pour un solo de jazz, je perds mon âme. Je deviens un distributeur automatique. Le cash, c’était le dernier lien réel, physique, entre nous et eux. » Pour Elio, la baisse de revenus de 30 % en trois ans est le prix d’une pureté qui ressemble de plus en plus à un sacrifice.
Zephyr observe le débat avec détachement. Contrairement à Jahbot, il n’existe nulle part sur la toile. Sa musique ne laisse de trace que dans l’instant. « Le problème, Elio, c’est que même en bougeant, on s’épuise. On est en compétition avec le monde entier dans leurs têtes. Ils écoutent du son produit en studio pendant qu’on lutte contre le bruit des bus. Et quand ils veulent donner, ils réalisent qu’ils n’ont qu’une carte en plastique. C’est frustrant pour eux, et vital pour nous. »
Jahbot sourit, plus serein. « C’est pour ça qu’il faut être dans leurs écouteurs aussi. La rue m’a fait connaître, elle a financé mes premiers enregistrements. J’étais personne à Dakar, ici je suis un professionnel. » Il a compris que la rue n’est plus seulement son bureau, c’est son agence de communication.
Mais l’équation financière devient cruelle. À la fin de la journée, quand Jahbot vérifie ses statistiques de streaming et que Zephyr compte ses pièces de cinquante centimes, une même ombre traverse leurs regards : celle d’un futur où la musique pourrait déserter le pavé, faute de pouvoir encore y nourrir ses artisans les plus authentiques.
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Le journalisme pour construire des ponts, de Bruxelles à Rabat
Depuis plusieurs années, l’IHECS à Bruxelles et l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication (ISIC) à Rabat font travailler ensemble leurs étudiants, amenant de futurs journalistes marocains et belges à comprendre leurs réalités réciproques.
Chaque année, ces étudiants sont réunis au sein de binômes ou de petites équipes mixtes. Pendant plusieurs jours, ils enquêtent, filment, enregistrent, écrivent et montent ensemble des reportages consacrés à des enjeux de société, à des réalités culturelles ou à des questions d’actualité. Les productions sont ensuite diffusées sur les plateformes des deux écoles et constituent autant de regards croisés sur les deux pays.
L’originalité de la démarche tient à une double immersion. Une première étape se déroule à Rabat, où les étudiants belges découvrent les réalités marocaines aux côtés de leurs homologues de l’ISIC. Les étudiants marocains sont eux aussi accueillis à Bruxelles pour poursuivre l’expérience dans le contexte belge.
Au-delà de la production journalistique, l’atelier constitue un exercice de décentrement. Les étudiants doivent apprendre à interroger leurs propres évidences, à confronter leurs références culturelles et à négocier des choix éditoriaux avec des partenaires issus d’un autre contexte médiatique. Les différences de pratiques deviennent alors une richesse.
Au fil des éditions, les étudiants se sont intéressés aux migrations, aux inégalités sociales, aux enjeux de genre, à l’environnement, à l’économie, aux questions culturelles, au sport ou encore aux transformations urbaines.
Les réalisations de l’édition 2026 sont accessibles dans une playlist sur le compte Youtube de Mammouth.
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Parents à tout prix
Annie et Maxime ont toujours eu le désir d’être parents. Mais lorsque ce projet se heurte à l’impossibilité d’avoir un enfant biologique, ils doivent prendre un autre chemin. Ils ont choisi celui de l’adoption. Un parcours souvent long, rythmé par des démarches administratives, une longue attente et de l’incertitude. Ce processus semés de difficultés les a finalement conduits jusqu’à Ryo. À travers ce mini-documentaire, ils racontent leur histoire et la manière dont l’arrivée de Ryo a transformé leur quotidien.
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Hêtre en ville
crédit photo : Marie-Pierre Arnold
Il a survécu à un siècle de transformations urbaines. Mais c’est l’administration qui a failli avoir raison de lui. Au parc Josaphat, à Schaerbeek, un hêtre centenaire n’a dû sa survie qu’à l’intervention de dernière minute d’élagueurs communaux. Derrière cette histoire presque banale se cache un paradoxe bruxellois bien réel : celui d’une région qui affiche ses ambitions climatiques, mais où les vieux réflexes économiques et urbanistiques continuent de dicter leurs conditions.
Il se dresse au cœur d’un massif boisé, au sud du « poumon vert de Schaerbeek ». Simple arbuste lorsque le roi Léopold II inaugure le parc Josaphat il y a plus d’un siècle, il a depuis été le témoin silencieux de fragments de vie. Des enfants qui se promènent main dans la main avec leurs parents. Des canards qui se poursuivent sur le lac qui lui fait face. Du bruit des sabots sur le pavé troqué contre celui des moteurs. Ce Fagus sylvatica, ou hêtre commun, est estimé à 143 ans. Son espérance de vie, elle, dépasse les 400 ans.
Grâce à ses 26 mètres de haut et 3 mètres de circonférence, il offre à la ville et à ses habitants l’ensemble des services écosystémiques essentiels : rafraîchissement de l’atmosphère, ombrage, captage de CO2, infiltration de l’eau et fixation du sol, et biodiversité. Grâce à la taille de son houpier, il protège ses congénères « des coups de soleil » en leur fournissant de l’ombre. Le voisin idéal.
La médaille argentée fixée sur son tronc rugueux lui confère un niveau de protection maximal. Pourtant, le 24 septembre 2025, la Région délivre un permis d’abattage. Motif : mauvais état sanitaire. Cause : stress hydrique, et parasite opportuniste.
Les arbres urbains, boucliers fragiles face à une ville qui se réchauffeAlors que la canopée bruxelloise est essentielle pour atténuer les îlots de chaleur et faire baisser la température des rues de 0,5 à 2,5 °C (indice WBGT), certaines essences indigènes commencent à montrer des signes de faiblesse. « Le hêtre, le frêne, le marronnier et l’érable sycomore font l’objet d’une attention particulière à Bruxelles car certains sont fragilisés par les effets du réchauffement climatique. On observe une surmortalité des grands sujets appartenant à ces espèces », constate Maxime Vanongeval, gestionnaire du patrimoine arboré de Schaerbeek. Le cas du hêtre commun est particulièrement préoccupant. Une étude menée dans 36 forêts belges, à partir de l’analyse des anneaux de croissance, confirme cette tendance à l’échelle nationale.
A l’été 2024, Maxime Noel, élagueur de la commune de Schaerbeek, se souvient être intervenu auprès du hêtre après la rupture d’une charpentière (branche maîtresse), aujourd’hui laissée au sol. « C’est fréquent avec les grandes chaleurs. Le bois se dilate, les fibres ne supportent plus le poids de la branche, qui casse. » Cette année-là, en Europe de l’Ouest, Copernicus, programme européen d’observation de la terre, enregistre une succession d’épisodes de chaleur « forte » à « extrême » parmi les plus intenses jamais mesurées, suivie de précipitations proches des records depuis 1950.
Dans les mois qui ont suivis, l’état sanitaire de l’arbre s’est aggravé. En témoignent des excroissances blanchâtres apparues sur le tronc. Un champignon lignivore (Ganoderma) a profité des micro-blessures liées au stress hydrique pour s’installer et fragiliser la structure interne de l’arbre, jusqu’à menacer sa stabilité. « Le hêtre peut tomber demain, dans dix ou vingt ans. On ne sait pas », reconnaissent les élagueurs.
Ganoderma, champignon lignivore sur le tronc du hêtre Charpentière (branche maîtresse) du hêtre au sol Le paradoxe bruxellois : protégé… mais menacé d’abattageDans la région bruxelloise, les arbres sont juridiquement considérés comme des « objets urbanistiques ». Ce statut leur confère un niveau de protection sans équivalent en Belgique. Le Code bruxellois de l’Aménagement du Territoire (COBAT) prévoit que tout arbre atteignant 40 cm de circonférence et 4 m de hauteur nécessite un permis d’abattage. Pour les arbres du domaine public, c’est au niveau régional que cela se passe. Bruxelles Environnement ? Non, ces demandes relèvent d’Urban.Brussels. Une répartition des compétences qui interroge sur la prise en compte des enjeux écologiques et de biodiversité dans l’évaluation des demandes.
Dans l’arbitrage urbain, ce sont souvent les enjeux financiers ou pratiques qui l’emportent.
Maximilien Fontaine – Directeur Espaces verts et Propreté, Commune de Schaerbeek« Il n’y a pas d’opposition fondamentale entre vision d’urbaniste et vision de naturaliste », assure Bruno Campanella, attaché du patrimoine chez Urban.Brussels. Mais sur le terrain, les arbitrages sont parfois difficiles. « Des conflits peuvent surgir », reconnaît-il. Et lorsqu’il faut choisir, les arbres de voirie sont les grands perdants. Sécurité, impétrants, réaménagements de l’espace public ou projets immobiliers : les contraintes s’accumulent. Au bout du compte, les considérations écologiques cèdent régulièrement le pas. « Ce sont souvent les enjeux financiers ou pratiques qui l’emportent », regrette Maximilien Fontaine, directeur Espaces verts et Propreté de Schaerbeek.
Les arbres situés sur des sites classés, tel que le parc Josaphat, bénéficient eux d’une protection « au plus haut niveau». Sont-ils à l’abri pour autant ? Pas vraiment. Si les techniques de préservation d’un arbre coûtent trop cher, l’administration applique la « balance coût-bénéfice », en prenant en compte la valeur esthétique, historique ou patrimoniale de l’arbre. Pour notre hêtre trop commun, même l’argument historique n’a pas fait le poids. Permis d’abattage No 15/PFU/1999296 à l’appui. Avoir côtoyé le deuxième roi des belges n’est visiblement pas suffisant pour justifier de mesures conservatoires.
Maxime Noel, élagueur de la commune de Schaerbeek Face à l’urgence climatique : le primat de l’intérêt écosystémiqueLa zone de travaux balisée, les tronçonneuses affutées, l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais au moment d’abattre le hêtre, les élagueurs de la commune font marche arrière. Ils s’opposent à la décision administrative invoquant l’existence d’un intérêt écosystémique jugé supérieur. Ce critère vise à faire primer la fonction écologique et environnementale d’un arbre. Même fragilisé, il continue de jouer un rôle essentiel à travers ses interactions avec la nature, qu’elles soient directes (ombrage, captage du CO₂, habitat ou nourriture pour la faune locale) ou indirectes (modification du sol, gestion des eaux de pluie, réseaux mycorhiziens).
Interpellée sur le caractère ad hoc de cet arbitrage, l’échevine des Espaces verts de Schaerbeek, Deborah Lorenzino, pointe l’absence d’« unité stratégique au niveau de la région ». Dès lors, pour le collège, une seule option : « faire pleinement confiance aux experts de la commune ».
Un engagement politique pris à un moment peut être complètement mis au tapis par le collège qui suit après les élections, comme cela a été le cas à Ixelles
Bruno Campanella – Urban.brusselsCe constat se confirme à l’échelle des 19 communes . Faute de cadre officiel, les « gestionnaires arbres » de celles qui en disposent, ont dû créer un groupe informel pour partager expériences, défis, et bonnes pratiques. Un dispositif fragile, sans garantie d’impact à l’échelle régionale.
Bruno Campanella admet que ce volontarisme local a ses limites. « Un engagement politique pris à un moment peut être complètement mis au tapis par le collège qui suit après les élections, comme cela a été le cas à Ixelles. »
Il soutient que pour permettre un changement de paradigme, il faut promouvoir l’acculturation des équipes communales aux effets du réchauffement climatique, changer leurs pratiques avec des formations obligatoires, et accompagner les acteurs du territoire grâce à des réflexions multidisciplinaires qui intègrent les arboristes.
Le Plan ReNature : une réponse aux défis de la forêt urbaine ?Les espoirs se tournent alors vers le Plan ReNature. Encore à l’état de projet, il constituera la contribution bruxelloise au Plan national de restauration de la nature exigé par le règlement européen UE 2024/1991. La Région n’a plus le choix, la question des arbres urbains n’est plus seulement un enjeu paysager ou communal. La conservation des grands arbres, l’augmentation du couvert arboré, la limitation des abattages et la création de nouvelles infrastructures vertes deviennent désormais des objectifs inscrits dans un cadre réglementaire européen.
Vu la régionalisation de la matière et les délais cumulés au niveau des 3 régions, la Belgique ne sera pas en mesure de soumettre son plan national dans les temps, soit au plus tard le 1er septembre 2026. Bruxelles Environnement explique ce retard par la complexité de l’exercice : « il s’agit pour la première fois de proposer des mesures qui visent à rencontrer des objectifs réglementaires, dans un cadre coordonné avec d’autres Plan régionaux (Plan de gestion de l’eau, Plan air-climat-énergie), eux-mêmes en cours de refonte ». Il faudra donc probablement attendre le deuxième semestre 2027 pour que ce Plan soit mis en oeuvre.
Il faut savoir accepter les risques.
Maxime Vanongeval – gestionnaire du patrimoine arboré de SchaerbeekQuelques jours après le refus des élagueurs d’abattre le hêtre du parc Josaphat, une concertation inédite s’organise au pied de l’arbre. Gestionnaire du patrimoine arboré, responsable opérationnel et cellule d’élagage décident qu’« il faut savoir accepter le risque ». Des haubans consolideront la structure, une clôture en châtaignier sanctuarisera la zone, et l’arbre fera l’objet d’une surveillance accrue. Mille mètres carrés de pelouse deviennent alors temporairement inaccessibles au public… un temporaire qui, rappelle le gestionnaire, « peut durer 20 ans ».
Depuis cet épisode, les pratiques ont évolué à Schaerbeek. La concertation entre services s’est renforcée. Les élagueurs sont désormais systématiquement consultés avant l’introduction d’une demande de permis auprès d’Urban.Brussels. Un progrès, mais pas encore un changement de paradigme. Aujourd’hui encore, la préservation des arbres dépend largement de la sensibilité de chaque commune ou de la vigilance de leurs agents.
Mise en défense du hêtre grâce à une clôture Interview de Maxime Vanongeval, gestionnaire du patrimoine arboré de Schaerbeek et Maxime Noel, élagueur de la commune.The post Hêtre en ville appeared first on Mammouth Média.
À notre grande sœur des étoiles
Chaque année, des milliers de familles traversent une épreuve que l’on tait trop souvent : la perte d’un enfant avant, pendant ou juste après la naissance. Un deuil invisible, rarement nommé, que la société peine encore à reconnaître à sa juste place. Ce documentaire donne une voix à ces histoires que l’on n’ose pas raconter, et offre une place à toutes ces petites vies qui ont compté.
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