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Objectif lune pour Artemis 2
Dans la nuit de mercredi à jeudi, sur le coup de 00h24, la fusée Artemis II de la NASA va décoller depuis le Cap Canaveral en Floride. À son bord, 4 astronautes s’envoleront pour faire le tour de la lune. Une première depuis plus de 50 ans. Voici les objectifs de cette mission.
Pour la première fois depuis 53 ans, l’agence spatiale américaine, la NASA va envoyer des astronautes autour de la lune. Baptisée Artemis 2, cette mission de 10 jours est le premier pas vers une présence humaine et durable sur l’astre. Emmanuel Jehin, astrophysicien de l’Université de Liège. « C’est une mission très importante. C’est la première fois que des astronautes vont retourner vers la lune. La dernière fois, c’était lors de la dernière mission Apollo (Apollo 17) », commente Emmanuel Jehin, astrophysicien à l’Université de Liège. « Ici, le but de la mission est de faire le tour de la lune avant de revenir sur la terre. Les astronautes ne vont pas poser de pied sur la lune ».
Créé en 2019 sous l’impulsion de Donald Trump, le programme Artemis s’est développé avec le soutien de partenaires privés comme Tesla et Space X. La stratégie de l’agence spatiale américaine s’est matérialisée pour la première fois en 2022 avec Artemis 1. Cette première mission était consistait à lancer la fusée Orion à vide. Artemis 2 est donc la deuxième étape de la fusée. « Cette nouvelle étape permettra à la fusée de quitter l’orbite terrestre pour la première fois avec des astronautes à son bord. L’idée est de tester toute une série de technologies de communication par rapport aux radiations, de tester leurs scaphandres aussi. En gros, c’est une répétition générale pour tester la capsule Orion », détaille Emmanuel Jehin. Cette capsule devrait une nouvelle fois embarquer en orbite l’an prochain pour Artemis 3, en vue de préparer le quatrième et le cinquième volet du programme qui devraient envoyer à nouveau des astronautes sur la lune, avant la fin du mandat de Trump en 2028.
Au-delà de la stratégie spatiale de la NASA, cette mission aura aussi des objectifs scientifiques afin de confirmer l’hypothèse de la formation du système solaire. « La théorie du Late Heavy Bombardment implique que le système solaire s’est formé dans un environnement très chaotique. Il y avait énormément de collisions. Et il y a notamment eu une collision très violente qui a arraché un bout de la terre pour former la lune », expose le planétologue à l’UC Louvain, Jérémy Rekier qui attend à trouver des preuves de cette pluie d’astéroïdes tombés, il y a 3,9 millions d’années. « Ces impacts sont difficilement visibles sur la surface de la terre parce que l’activité des plaques tectoniques renouvelle la matière à la surface. En revanche, la lune est beaucoup moins active. Et donc, cette mission Artémis va possiblement permettre de trouver ces impacts », complète celui qui est aussi assistant de recherche au département ELIC (Earh and Life Institute).
Avec ce programme Artemis, les états-Unis ambitionnent d’installer une base semi-permanente au sud de l’astre lunaire d’ici 2032.
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La réforme de la Pro League déjà modifiée
Alexandre Capart
Ce mardi 31 mars, la Pro League a réuni ses clubs dans une assemblée générale pour rediscuter de la réforme votée l’an dernier. La question du quotas de quatre clubs U23 en Challenger Pro League a été débattue pendant plus de deux heures. Une solution hybride a été trouvée mais elle ne devrait pas arranger les clubs amateurs. Explications en vidéo.
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On a trouvé du pétrole à Bruxelles
Photos: Mathias Rodriguez / Amnesty
Bruxelles, mercredi 1er avril. Là où les touristes viennent habituellement admirer l’une des plus célèbres perspectives de la capitale, un spectacle inattendu s’impose. Au sommet du Mont des Arts, une structure simule un puits de pétrole en pleine éruption. Du brut semble jaillir, envahir l’espace, déborder jusque dans les bouches d’égout. Plusieurs barils jonchent le sol. Des silhouettes incarnent les ravages humains de cette matière noire. Le dispositif est un trompe-l’œil. Un poisson d’avril, certes, mais un poisson d’avril politique. À l’origine de cette mise en scène : Amnesty International Belgique francophone. Si ce pétrole est faux, ses conséquences, elles, sont bien réelles.
La directrice d’Amnesty Belgique francophone, Carine Thibaut, ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Selon elle, la dépendance aux énergies fossiles ne relève plus uniquement de l’enjeu climatique. Elle constitue une crise globale des droits humains, aux conséquences déjà visibles et appelées à s’aggraver.
« Ce puits est fictif, mais les dégâts des énergies fossiles sont bien réels. Le dérèglement climatique qu’elles provoquent menace directement des droits fondamentaux comme le droit à la vie, à l’alimentation ou au logement. »
L’argument n’est pas nouveau, mais Amnesty insiste sur son urgence. À mesure que la crise climatique s’intensifie, ses effets deviennent plus tangibles, y compris en Europe. Multiplication des événements climatiques extrêmes, pression accrue sur les ressources, dégradation des conditions de vie : les conséquences ne relèvent plus d’un scénario futur, mais d’une réalité déjà en cours.
Dans ce contexte, la dépendance énergétique apparaît aussi comme une vulnérabilité politique et économique.
« La guerre au Moyen-Orient a révélé notre dépendance. Il est temps que la Belgique passe des promesses à un plan concret de sortie des énergies fossiles. »
Une Belgique encore massivement dépendanteL’action vise aussi à pointer une contradiction politique. Officiellement, la Belgique s’est positionnée en faveur d’une sortie des énergies fossiles lors des dernières conférences internationales sur le climat. Mais dans les faits, le pays reste profondément dépendant de ces ressources.
Aujourd’hui, environ 73 % de l’approvisionnement énergétique belge repose encore sur les énergies fossiles. Plus encore, l’État continue de soutenir financièrement ce secteur. Selon les données avancées par Amnesty, ces aides publiques atteindraient 17,8 milliards d’euros par an. Ce soutien public massif entre en contradiction directe avec les engagements climatiques affichés par la Belgique sur la scène internationale.
Cette dépendance se traduit aussi concrètement à la pompe. Ces derniers mois, dans un contexte de tensions au Moyen-Orient, les prix des carburants ont connu de fortes variations, rappelant à quel point l’économie belge reste exposée aux chocs géopolitiques. Depuis ce mardi 31 mars 2026, le prix maximum du diesel est passé à 2,333 euros/l. Le précédent record absolu était de 2,286 euros en mars 2022.
Pour de nombreux ménages, ces hausses pèsent directement sur le budget quotidien, illustrant le lien entre dépendance aux énergies fossiles et vulnérabilité économique.
L’ONG appelle à un basculement concret : mettre fin aux subventions aux énergies fossiles et rediriger ces financements vers les renouvelables et la réduction de la consommation énergétique.
Derrière la mise en scène, une stratégie politiqueCette action marque le lancement d’une nouvelle campagne nationale.
Premier levier : une pétition adressée au ministre fédéral de la Mobilité, du Climat et de la Transition environnementale, Jean-Luc Crucke. L’objectif est d’imposer un calendrier précis de sortie des énergies fossiles.
Amnesty va plus loin. L’organisation appelle également la Belgique à soutenir un traité international de non-prolifération des combustibles fossiles. Un projet encore peu médiatisé, mais stratégique.
Ce traité viserait à interdire de nouveaux projets fossiles, organiser la sortie progressive de la production existante et garantir une transition juste. Autrement dit, encadrer juridiquement la fin des énergies fossiles à l’échelle mondiale.
Une question de souverainetéContacté par nos soins, le cabinet du ministre n’a pas donné suite à nos questions écrites dans l’immédiat. Il renvoie vers un communiqué publié le 20 mars 2026, à l’occasion d’une journée d’étude organisée à l’ULB sur les enjeux géopolitiques de l’énergie.
Dans ce texte, Jean-Luc Crucke annonce sa participation à une conférence internationale prévue fin avril à Santa Marta, en Colombie, consacrée à la sortie progressive et « socialement juste » des énergies fossiles. Une initiative qui, selon lui, s’inscrit dans un contexte international de plus en plus instable.
La conférence de Santa Marta est présentée comme une étape décisive pour transformer les engagements en actions concrètes. Jean-Luc Crucke y plaidera pour la formation d’une « coalition des volontaires ». Une approche qui repose sur l’engagement volontaire des États, sans contrainte juridique à ce stade.
« La transition énergétique ne peut plus être pensée uniquement comme une politique climatique. Elle est devenue une question de souveraineté, de sécurité et de prospérité économique. Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et la volatilité des prix de l’énergie, sortir progressivement de notre dépendance aux énergies fossiles est une nécessité stratégique », a déclaré le Ministre lors de la journée.
Parmi les priorités évoquées figurent le renforcement de la tarification du carbone, la réorientation des financements vers les technologies bas carbone, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et l’accélération de la décarbonation des secteurs industriels clés.
Pourquoi Amnesty parle de crise des droits humains ?Depuis plusieurs années, Amnesty International développe une lecture juridique du changement climatique. Selon cette approche, les États ont des obligations légales. Ils doivent protéger leurs populations contre les atteintes prévisibles aux droits fondamentaux, y compris celles causées par le climat. Or, les énergies fossiles jouent un rôle central dans ces atteintes.
Amnesty International s’est associée au Better Planet Laboratory de l’Université du Colorado, afin de réaliser une étude cartographique visant à estimer l’ampleur potentielle des dommages causés à l’échelle mondiale par les sites actuels et futurs de production de combustibles fossiles. D’après l’étude, au moins 2 milliards de personnes vivent à moins de 5 km de plus de 18 000 sites d’infrastructures exploitant des combustibles fossiles répartis dans 170 pays à travers le monde.
L’organisation rappelle également qu’en 2019, la pollution engendrée par les énergies fossiles a causé environ 6,7 millions de décès prématurés dans le monde, ce qui en fait la deuxième cause principale de maladies cardiovasculaires et respiratoires, et la troisième cause de mortalité.
Concrètement, cela signifie que des populations entières vivent, travaillent et respirent à proximité directe d’infrastructures polluantes. Dans ce cadre, continuer à soutenir les énergies fossiles pourrait être interprété comme une violation des obligations étatiques en matière de droits humains.
L’illusion du Mont des Arts a été démontée en quelques heures. La dépendance aux énergies fossiles, elle, continue de structurer en profondeur les choix politiques du pays.
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L’Ombre de la Buveuse d’absinthe
Qu’est-ce qui se cache derrière le cadre d’un chef-d’œuvre ? En 1942, sous l’Occupation, la collection d’Armand Dorville est dispersée. Parmi les œuvres spoliées : « La Buveuse d’absinthe » de Félicien Rops. 80 ans plus tard, le tableau refait surface dans les dossiers de restitution.
Dans cet épisode, Mammouth Média remonte le fil historique de cette œuvre, de Paris, Nice jusqu’à Bruxelles. Comment prouve-t-on le vol d’un objet après des décennies de silence ? Suivons donc le chemin de cette œuvre et découvrons le combat acharné pour rendre ce que l’histoire a dérobé aux familles spoliées.
Derrière le regard perdu de la Buveuse, se dessine une autre histoire, plus silencieuse : celle d’une multitude d’œuvres disparues, comme une forêt de tableaux fantômes qui hante encore nos musées. Les archives sont sans appel. Selon le rapport final de la Commission Buysse, au moins 885 chefs-d’œuvre ont été spoliés aux familles juives de Belgique par l’occupant nazi. À la Libération, pourtant, l’heure n’est pas à la réparation pleine et entière. La justice hésite, trébuche. À peine 7 % de ces biens retrouvent alors leurs propriétaires légitimes, laissant derrière eux un vide immense.
Aujourd’hui encore, cette ombre persiste : quelque 2 800 œuvres aux provenances incertaines demeurent dans les collections publiques, en attente d’une identité restituée. Parfois, néanmoins, la lumière affleure. Ainsi du tableau Sainte Famille de Jacob Jordaens, identifié et restitué in extremis après des décennies d’errance administrative.
Pour Michel Draguet, historien de l’art, le moment est venu d’affronter ces « angles morts » de notre histoire. Car exposer la beauté ne suffit plus : il faut désormais exposer la vérité. C’est à ce prix que la culture peut devenir un rempart contre l’oubli — et que, dans le creux de ces silences, commence le devoir de mémoire.
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Keyrock, nouvelle licorne
Unsplash
Keyrock, une scale-up bruxelloise spécialisée dans l’achat et la revente de cryptos, a annoncé ce mardi une valorisation à plus d’un milliard de dollars, ce qui la propulse au rang de licorne.
On a été rencontrer Gilles Quoistiaux, journaliste financier à L’Écho, pour nous expliquer.
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Prendre soin des sans chez-soi à Bruxelles
Crédit photo : Unsplash – Clay Leconey
Selon les estimations les plus récentes, en 2025, près de 1 % de la population bruxelloise est sans abri. Face à cette précarité, les hôpitaux et les associations se trouvent en première ligne. Ils apportent une aide à la fois physique, matérielle et sociale.
Car le besoin de lien est essentiel, bien qu’il soit souvent relégué au second plan. Si les soignants ont pour mission de traiter les corps, la création d’un lien humain s’impose d’elle-même. Pourtant, au fil de nos rencontres, une évidence s’est imposée : ces interventions, aussi nécessaires soient-elles, ne constituent bien souvent qu’un soulagement temporaire — un simple pansement sur une plaie béante.
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Le cordon sanitaire belge sous pression
Face à la montée de l’extrême droite et à l’essor des réseaux sociaux, ce cordon sanitaire politique et médiatique est de plus en plus remis en question.
Depuis les années 90, la Belgique applique un principe unique en Europe : le cordon sanitaire. Il s’agit d’un accord entre partis démocratiques pour exclure l’extrême droite du pouvoir, complété par un dispositif médiatique visant à limiter sa visibilité en ne lui donnant par la parole en direct.
Mis en place après le “dimanche noir” de 1991, ce mécanisme a longtemps été considéré comme efficace, en particulier en Wallonie, où l’extrême droite ne s’est jamais durablement imposée. Mais aujourd’hui, ce modèle montre des signes de fragilisation.
En Flandre, le Vlaams Belang s’est installé dans le paysage politique et, avec un score de 13%, est arrivé en seconde place après la N-VA. Une situation qui rend l’application du cordon plus complexe.
Parallèlement, les réseaux sociaux bouleversent les règles du jeu. Les partis peuvent désormais s’exprimer sans passer par les médias traditionnels, contournant ainsi le cordon médiatique.
Dans les rédactions, des questions se posent et certains estiment que le cordon sanitaire doit évoluer. À l’étranger, notamment en France, l’extrême droite est davantage confrontée que tenue à l’écart.
Entre efficacité historique et limites contemporaines, le cordon sanitaire belge est aujourd’hui à un tournant. Parviendra-t-il encore à tenir l’extrême droite à l’écart, alors qu’une partie du débat politique se déplace hors de son périmètre ?
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Une autre ligne de front
Dimanche, fin de journée à Bruxelles. La pluie vide les rues et le soleil disparaît peu à peu. Un groupe d’inconnus se rassemble dans un lieu caché du grand public. Ingénieurs, professeurs, étudiants : ils rient, échangent autour de tables où ils assemblent des drones pour l’Ukraine. Face au manque de moyens technologiques et militaires en Ukraine, un groupe d’Européen fonde à Bruxelles Wings for Europe en 2024. Partie d’un groupe de 10 personnes, l’initiative a grandi pour réunir aujourd’hui une centaine de volontaires. Avec un objectif commun : soutenir l’Ukraine.
La fabrication d’un drone peut prendre jusqu’à huit heures la première fois, et environ deux heures pour un « angel » (bénévole) plus expérimenté. Une fois qu’un nombre suffisant d’appareils est assemblé, ceux-ci sont envoyés aux unités ukrainiennes au front. Des puces d’entraînement sont distribuées aux nouveaux bénévoles pour qu’ils puissent s’exercer.
Derrière ces drones, des bénévoles venus d’horizons différents s’engagent chaque semaine à Bruxelles. Arnaud Stevins, Bruxellois, lui aussi bénévole, illustre cet engagement au quotidien. Au début de la guerre en Ukraine, il a décidé d’accueillir trois Ukrainiens chez lui. Depuis peu, quand il le peut, il passe ses dimanches autour de cette table avec les autres angels. « J’essaie de faire ce que je peux pour aider, j’espère que cela fera une différence », confie-t-il. Grâce à ses bénévoles et aux dons de particuliers, Wings for Europe envoie aujourd’hui plus de mille drones par an aux unités ukrainiennes.
« Les personnes qui nous rejoignent veulent faire quelque chose de concret, pas simplement rester spectateurs », affirme Bartas Trakym, leader de l’organisation. « Si vous ne donnez pas les outils à ceux qui sacrifient leur vie, quelle est votre valeur ? »
À des milliers de kilomètres de Bruxelles, à Pokrovsk, la 25e brigade aéroportée attend ces drones. Pedro Paiva, volontaire brésilien engagé aux côtés de l’armée ukrainienne depuis 2023, résume leur impact : « Ils servent à tout. Leur importance est énorme. En ce moment, ils sont la colonne vertébrale de l’armée. »
À Bruxelles, la guerre semble lointaine, et pourtant elle est omniprésente. Dans la pièce d’à côté, l’odeur du bortsch se répand. Des volontaires ukrainiens préparent ce plat traditionnel pour les autres, le temps d’une pause.
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Quand l’avocat devient la cible
Chargé de défendre Marc Dutroux, l’avocat Bruno Dayez revient sur son expérience marquée par une pression médiatique intense. Son témoignage met en lumière les tensions entre le devoir de défendre et l’opinion publique.
40 ans après son premier emprisonnement, Marc Dutroux continue de hanter la mémoire collective belge. Symbole de l’une des affaires les plus traumatisantes du pays, son nom reste associé à une onde de choc. Mais derrière l’horreur de l’affaire, une autre réalité interroge : celle de ceux qui ont dû défendre l’indéfendable.
Révélée dans les années 1990, l’affaire Dutroux a profondément marqué la Belgique, tant par la gravité des faits que par les dysfonctionnements judiciaires qu’elle a mis en lumière. Arrêté pour enlèvements et viols en 1986, ce n’est qu’en 2004 qu’il est condamné à la réclusion à perpétuité, après des années de procédure et une médiatisation hors norme.
Spécialisé en droit pénal, Bruno Dayez revendique une conception rigoureuse et sans compromis de la justice, où chaque individu, quel que soit son crime, a droit à une défense. En acceptant de représenter Marc Dutroux, il savait qu’il franchissait une ligne invisible aux yeux du public. Entre pression médiatique, jugements moraux et violence symbolique, il a dû faire face à une forme d’isolement rarement évoquée. S’il affirme ne pas regretter sa décision, il reconnaît la violence psychologique d’une telle mission. Car dans ce type d’affaires, la défense des victimes semble plus légitime que celle de l’accusé.
Dans le même panierPourtant, le rôle de l’avocat pénaliste dépasse cette perception. « Toutes les affaires sont, par nature, sensibles », rappelle-t-il. Mais dans ce genre de cas, la défense est souvent perçue comme le « méchant de service ». Dans ce contexte, la médiatisation joue un rôle central dans la perception de l’avocat. Réduits à quelques minutes d’antenne, des dossiers complexes sont simplifiés à l’extrême. Selon lui, ce traitement favorise les raccourcis et déforme la réalité. Face à la demande de sensationnalisme du public, certains médias privilégient des éléments superficiels, comme le fait de savoir si Dutroux a un coiffeur attitré, au lieu de s’attarder sur le fond juridique du dossier. Le registre passionnel, souvent dominant, l’a ainsi contraint à se défendre lui-même davantage que son client. Des propos lui ont été attribués ou déformés, accentuant la stigmatisation envers la défense. Le public se retrouve conforter dans sa confusion et ne distingue plus l’avocat de son client.
Mais cette confusion ne reste pas sans conséquences concrètes. Cet amalgame fréquent entraîne des réactions parfois violentes. S’il s’attendait à ce que cette affaire bouleverse sa vie, l’avocat reconnaît avoir été surpris de l’intensité de la violence sociale. « Les gens identifient l’avocat à son client. Donc en fait, on vous met dans le même panier et on fait une grande confusion exactement comme si vous étiez vous-même assimilé au criminel que vous défendez. » Les représailles ne sont pas seulement verbales, les injures sur les réseaux ne représentent qu’une partie. La façade de son cabinet a été taguée avec l’inscription « Avocat pédophile », compliquant son travail quotidien ainsi que celui de ses collaborateurs. Pendant qu’un internaute brûlait son livre en ligne, d’autres organisaient une manifestation devant son cabinet. Si seuls quelques manifestants se sont déplacés, la présence d’une trentaine de policiers témoigne du climat de tension. Cette hostilité traduit une difficulté persistante à accepter le rôle de la défense dans des affaires des plus sensibles.
Les gens identifient l’avocat à son client
Bruno Dayez Le coût de la défenseL’impact, l’avocat n’est pas le seul à le ressentir, il sert de paratonnerre, et souvent la famille en fait les frais. Bien que ses proches soient capables de faire la part des choses, voir le juriste se mettre en danger génère une réelle angoisse. « Quand des gens vous envoient des messages anonymes dans lesquels ils citent les prénoms de vos enfants, ça vous tracasse. […] on a beau se caparaçonner, on ne peut pas rester complètement insensible à ça. », confie le juriste.
Les menaces, rarement mises à exécution, laissent tout de même des traces et renforcent le sentiment d’insécurité. Cette dimension personnelle est souvent absente du débat public. Pourtant, elle illustre le coût invisible de certaines affaires judiciaires, où l’engagement professionnel déborde sur la sphère privée.
« Être seul contre tous, c’est gratifiant, mais très éprouvant », affirme l’avocat. Le climat est tendu, la tension est constante et il est impossible de ne rien ramener à la maison. La frontière entre vie privée et vie professionnelle se brise, les nerfs sont mis à rude épreuve et le sommeil devient fragile. Non pas à cause de l’affaire elle-même, mais en raison de la pression sociale. Toujours sur le qui-vive face aux informations, aux publications ou aux décisions. Après 44 ans de métier, Bruno Dayez conclut : « C’est un métier qui est complètement chronophage. […] on vit avec. […] et j’ai été bouffé par ce métier. »
Cette réalité interroge, car si l’avocat de la défense est parfois, malgré lui, du « mauvais côté » de la barrière, il ne reste pas moins un pilier essentiel dans l’équilibre judiciaire. Le droit à un procès équitable constitue un fondement dans notre démocratie : sans avocats pour défendre, même les accusés les plus controversés, c’est l’ensemble de notre système judiciaire qui vacille.
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Quand les inégalités homme-femme s’invitent au tribunal
Mammouth.media
Alors que le travail invisible des femmes est une réalité présente dans de nombreux foyers en Belgique, celui-ci n’est que peu reconnu, et indemnisé uniquement dans le cas d’une incapacité.
La scène se passe au tribunal de première instance de Bruxelles, un matin de mars dernier. L’avocate d’une compagnie d’assurance s’oppose à celle d’un homme cherchant à obtenir des indemnités pour un accident survenu en 2012. Alors que l’audience n’était initialement pas centrée sur les inégalités hommes-femmes, les deux juristes en viennent à discuter pendant dix minutes sur la contribution de monsieur aux tâches ménagères. Étonnant ? Non, car la part que chacun consacre au ménage est l’une des clés pour calculer l’indemnité ménagère payée au titre de l’incapacité. Et logiquement, les femmes sont davantage indemnisées que les hommes.
Selon l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes (IEFH), les femmes portent à 68% le poids des tâches ménagères dans leur couple, alors que les hommes n’ont que 32% du travail à effectuer. Une convention juridique, relativement similaire, a été créée pour le tableau indicatif des indemnisations : 65% des tâches sont faites par les femmes alors que les hommes n’en font que 35%.
Un outil né au lendemain de la Grande GuerreSelon Goran Vanderput, assureur chez Union Financière, « ce tableau indicatif est né au lendemain de la Première Guerre Mondiale, pour indemniser les blessures de guerre de façon objective et égalitaire. Le but étant de compenser financièrement les organes perdus sur les champs de bataille, pour que les soldats puissent avoir des indemnités. Au fur et à mesure du temps, s’est ajoutée une dimension plus pratique à ce tableau ; c’est-à-dire que la perte de certains organes peut être indemnisée selon la situation de la victime. » Par exemple, si un pianiste perd son majeur, il pourra recevoir une indemnisation plus grande car ses doigts sont un outil de travail.
Mais il faut bien comprendre que le tableau d’indemnisation qui est utilisé aujourd’hui n’est pas une extension de celui créé au lendemain de la Grande Guerre, bien qu’il s’en soit inspiré. Ce tableau indicatif-ci est né en 1995, dans le but d’indemniser les accidents corporels civils. Il a été régulièrement révisé depuis sa création, pour tenir compte de la réalité socio-économique des victimes.
Ce tableau indicatif met en évidence le fait que les femmes participent plus activement à la gestion des tâches domestiques, car dans le cas d’un préjudice ménager, par défaut une femme recevra une indemnisation à hauteur de 65% de la somme totale allouée aux tâches domestiques, alors qu’un homme recevra 35%.
Ce que les divorces ignorent encoreMais alors, dans le cas d’une séparation ou d’un divorce, est-ce que la femme est indemnisée pour le travail invisible qu’elle a fourni ?
Selon Marie-Gabrielle Coeme, Juge au Tribunal de la famille du Luxembourg, « il ne faut pas confondre pension alimentaire et indemnisation du travail invisible. Une pension alimentaire sert à compenser le coût que représentent les enfants, lorsque les parents ont décidé de se séparer. Et cette pension alimentaire est calculée selon le revenu des parents. Alors qu’une indemnisation sert à compenser les incapacités. Ce sont donc deux raisonnements totalement différents qui sont appliqués. »
Cependant, dans le cas où une femme démontre lors du divorce qu’elle a sacrifié des opportunités professionnelles, pour élever les enfants ou s’occuper du ménage, la pension alimentaire peut servir à couvrir ses besoins, si elle est dans une situation de précarité. Mais cette pension alimentaire sera allouée de façon proportionnelle à la durée du mariage.
C’est une situation assez exceptionnelle qui est décrite ici, car selon Me Mathieu Vanderbist, avocat spécialisé en droit privé et droit familial , « la tendance de la gestion des tâches domestiques tend aujourd’hui à se rééquilibrer. Les hommes sont de plus en plus proactifs dans la gestion de ces tâches. » Mais selon lui, dans le cas d’un divorce, « il ne serait pas impensable pour les avocats et avocates d’utiliser une analogie entre l’indemnisation des préjudices ménagers et une compensation du travail invisible. »
Le travail invisible, trop souvent ignoréLe travail invisible est une notion féministe apparue en 1987, grâce à Arlene Kaplan Daniels, pour évoquer certains aspects de la vie des femmes en dehors de leur journée de travail, tels que la gestion du foyer familial et la charge mentale qui l’accompagne. Cette notion a mis plusieurs années avant d’être reconnue et partagée, mais aujourd’hui, elle est encore représentative de la réalité de nombreux foyers. Cette notion d’invisibilité évoque le manque de rémunération et de reconnaissance que demandent certaines tâches domestiques, comme l’entretien du foyer, la gestion de l’éducation des enfants, et de la vie familiale. Aujourd’hui encore, les aidants proches ou parents au foyer doivent se battre pour être reconnus, ou recevoir des aides financières à hauteur de leur contribution.
Alors que le droit belge reconnaît explicitement la valeur économique du travail domestique dans le cadre des accidents corporels, cette reconnaissance reste indirecte et conditionnelle lors des séparations. Là où certaines jurisprudences étrangères, comme en France ou en Espagne, commencent à compenser financièrement des années de travail non rémunéré, la Belgique n’envisage cette réalité qu’à travers le prisme de la pension alimentaire, et uniquement sous conditions strictes.
Le droit belge chiffre donc précisément ce que vaut le travail ménager d’une femme lorsqu’un accident l’en empêche, mais cette même valeur semble s’évaporer au moment d’un divorce. Une contradiction que ni le législateur, ni la jurisprudence belge ne semblent encore prêts à trancher.
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« Le crack me permet d’avoir moins froid la nuit »
Crédit photo : Pierre-Adrien van Wessem
Martin, 35 ans, est usager de drogues et vit à la rue dans le plus grand dénuement. Ayant trouvé temporairement refuge au sein de l’ASBL Transit, il a accepté de répondre à nos questions. Le temps d’un échange, il lève le voile sur son histoire, ses addictions, ses espoirs, ses failles. Une parole rare, recueillie sans filtre, qui révèle ce qu’est survivre quand tout manque, sauf la volonté.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Martin, j’ai 35 ans, célibataire, sans enfants. J’ai grandi à Woluwe-Saint-Lambert, à Bruxelles. Je suis officiellement sans domicile fixe depuis le 31 juillet 2025. Je suis croyant. Et disons que c’est compliqué pour moi, actuellement, de subvenir à mes propres besoins. Car j’ai subitement tout perdu. Je n’ai plus ni toit, ni compte en banque, ni moyen de communiquer. C’est la raison de ma présence dans ce centre. J’ai obtenu l’hébergement hier, quand une place s’est libérée.
En quoi consistent les services rendus par le centre de Transit ?
Ce centre accueille les gens qui, comme moi, sont à la rue et présentent une dépendance aux drogues. J’ai été mis au courant par différents services sociaux des hôpitaux. Avant d’obtenir l’hébergement, j’étais venu quelques fois au centre de jour pour me reposer au chaud, quand c’était possible. Maintenant que c’est fait, je vais pouvoir rester 13 jours, durant lesquels on va m’aider à remettre de l’ordre dans mes papiers et faire les démarches auprès du CPAS, pour avoir un logement social. J’aurai également le droit à des repas. Pour l’instant je suis coupé du monde extérieur, n’ayant pas le droit de sortir les deux premiers jours. Cet isolement a pour but de nous empêcher de consommer et nous permettre de reprendre nos esprits, je crois. Et ça m’aide, même si c’est dur. J’en ai assez de cette drogue et de la rue où j’ai subi des violences.
Que faisiez-vous avant d’être dans cette situation ?
J’ai fait beaucoup de choses. Après avoir obtenu mon CESS, j’ai enchaîné divers petits boulots. Travaillant dans le jardinage, le nettoyage, un hôpital et plusieurs magasins dont Carrefour. J’y ai d’ailleurs évolué quelque temps avant de connaître un accident de parcours, à cause de l’alcool.
Quand avez-vous commencé à consommer de l’alcool et d’autres drogues ?
J’ai commencé à en consommer à l’âge de 14 ans, après le divorce on ne peut plus pénible de mes parents. Il n’y avait aucune communication entre eux, et moi je me suis retrouvé fort livré à moi-même. J’ai sombré dans l’alcool, et je prenais de la cocaïne, fumais du shit, tout ce qui passait. Mais c’est la boisson qui est devenu mon poison et qui a failli me tuer.
Comment avez-vous fini par vous retrouver à la rue ?
Alcoolique depuis mon adolescence, j’ai continué à boire et de plus en plus. J’ai dû perdre pied. Toute ma vie s’est effondrée sous moi progressivement. Je suis d’abord tombé gravement malade, une hépatite alcoolique qui a dégénéré en cirrhose, le tout aggravé d’une pneumonie. Ça s’est passé durant le Covid, pour ne rien arranger. A l’époque, je vivais dans un logement insalubre, avec un fort taux d’humidité, et le chauffage central avait lâché. J’ai été hospitalisé pendant un moment. Puis ç’a été la descente aux enfers. Tout s’est passé trop vite. J’ai perdu mon travail, et comme je ne pouvais plus payer mon loyer ni mes dettes, le propriétaire m’a chassé. Ensuite la banque a bloqué mon compte, c’était le coup de grâce, je me suis retrouvé totalement démuni. Alors j’ai été envoyé comme une balle de ping-pong entre l’administration publique, les services sociaux, la Croix-Rouge. Voilà pourquoi je me retrouve ici.
Avez-vous encore des contacts avec votre famille, des amis ?
Oh non, je suis seul au monde, je ne vais pas te mentir.
Pouvez-vous nous dire ce qu’est votre quotidien dans la rue ?
Disons que je cherche surtout à manger, à boire. Je fais le tour des restaurants sociaux près de Molenbeek. Ils te donnent un peu de tout ce qu’ils ont : des biscuits, des gaufres, des boîtes de conserve, du thon, de la viande et des légumes. Au moins, tu peux faire des stocks de nourriture. Il m’arrive aussi de faire la manche, mais je ne ramasse jamais beaucoup d’argent. Les gens donnent peu, et c’est normal, la vie coûte cher. Pour dormir, j’essaie de rester dans la commune où je dois faire mes démarches administratives, à Schaerbeek. Je dors dans la station de prémétro Diamant car là-bas les bancs sont plats, ce qui est mieux pour mon dos, surtout que je l’ai blessé en faisant une mauvaise chute.
Après, dormir c’est risqué. Il faut toujours faire attention, toujours se méfier, car n’importe qui peut te faire les poches. Donc je ne dors qu’une heure par-ci, une heure par-là… C’est là que la drogue, comme le crack, intervient, elle me permet de rester éveillé et d’avoir moins froid la nuit.
Y a-t-il de la solidarité entre ceux qui sont à la rue ou est-ce chacun pour soi ?
Pour manger c’est chacun pour soi, pour la drogue il arrive qu’on s’entraide. Et puis, dans la rue, c’est à la fois la loi du talion et la loi du plus fort. J’ai subi des violences, notamment de la part de la police, mais je ne suis pas très impressionnable. La douleur physique, je connais ça. J’ai depuis longtemps l’habitude de prendre des coups, que ce soit ceux de mon père ou d’autres personnes.
Où puisez-vous la force de survivre dans un tel environnement ?
Il m’arrive d’avoir envie d’en finir, c’est pour ça que je garde toujours un bout de verre dans la poche… Enfin, cette idée me traverse parfois l’esprit et je la chasse aussi vite. Ce n’est pas que je sois dépressif, c’est un ras-le-bol. Parce que je suis usé mentalement, physiquement, parce que je ne peux pas vraiment me reposer, que je ne mange pas à ma faim, ni quand je le veux. Parce que je n’ai pas un salon, pas une télé, même pas une chambre de bonne, rien. Mais j’ai envie de vivre, j’ai envie de profiter de la vie ! Seulement on ne me laisse pas faire. Je suis constamment renvoyé à droite à gauche, pour rester finalement bloqué dans une impasse. Les gens comme moi sont abandonnés par le système, il n’y a pas assez de moyens mis en œuvre pour nous aider. C’est à cause de ces hommes au pouvoir, leurs politiques écrasent la classe moyenne et les plus pauvres au profit des riches. Mais je ne perds pas espoir en Dieu, et rêve de voyager un jour, revoir la Sicile où sont mes racines.
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L’ultra fast-fashion, l’industrie qui déshabille le secteur social
Photos : Jeanne Goosse
L’essor de la fast-fashion s’est transformé en un tsunami de polyester qui déferle sur l’économie sociale. Alors que 145 millions de tonnes de textiles devraient être produits d’ici 2030, les structures comme « Les Petits Riens » peinent à garder la tête hors de l’eau.Autrefois, courant porteur pour la solidarité, le don est désormais un poids mort : entre des centres de tri asphyxiés par des pièces sans valeur et des travailleurs et travailleuses dont la sécurité d’emploi se délite, c’est tout un modèle de réinsertion qui menace de craquer aux entournures. La quantité de vêtements à la revente ne suffit plus à subvenir à la rentabilité dont l’entreprise dépend.
Indigestion sectorielleLe centre de tri des Petits Riens, un grand entrepôt situé en plein zoning à Anderlecht, évoque d’emblée l’image d’un énorme estomac mécanique qui tente de digérer les excès de la consommation de la veille. Dans le vacarme de presse et de tapis roulants, on procède à chaque étape à une sélection vitale : on cherche, presque anxieusement, la « crème » du vêtement pour nourrir les boutiques et faire survivre le corps solidaire. Mais la boulimie textile rend malade : la qualité médiocre n’est ni vendable en boutique ni à l’étranger et la fibre est inadéquate pour le recyclage. Une seule option: la poubelle.
Selon le rapport d’activité de l’organisation, 20 % des vêtements sont revendus, 30 % recyclés, 29 % exportés et 21 % jetés. Moins de la moitié des textiles génèrent donc des revenus directs et presque un quart représentent une perte pour l’entreprise : « le problème c’est qu’on devient le dépotoir de Shein et ça nous coûte de l’argent » relève Agathe, responsable de communication interne. L’export devient un choix de moins en moins judicieux, les prix rentrant en compétition avec ceux de la Chine.
Agathe reprend : « le problème aussi, c’est qu’ils [Shein] ne sont toujours pas taxés, ce qui contribue aussi au déséquilibre entre la quantité achetée par les individus et l’usage qu’ils en font. »
Les Petits Riens trient aux alentours de 8000 tonnes de vêtements par an avec une évolution linéaire annuelle de 8 %. A cela s’ajoute l’interdiction européenne de placer ses textiles dans les poubelles blanches depuis le 1er janvier 2025 poussant les consommateurs à les jeter dans les bulles de dons. Il est 11h34, Alex, chauffeur de camion de collecte, vient livrer quatre tonnes de vêtements. Quatre tonnes, c’est beaucoup, beaucoup plus qu’avant « et encore en été, c’est pire ! » s’exclame-t-il perché sur le hayon du véhicule, un grand sac blanc saturé dans les mains.
Une vision plus large : la précaritéAu-delà des actions sociales inhérentes au fonctionnement même de l’organisation — telles que l’emploi de personnes en réinsertion (article 60), de prestataires de peines de travail ou d’étudiants en alternance — les revenus des 27 magasins financent, à travers d’autres initiatives, l’accompagnement de plus de 300 sans-abris et de près de 700 familles précarisées dans leurs démarches matérielles, juridiques et sociales. Ce sont eux aussi qui pâtissent aujourd’hui du manque de revenus des boutiques. Dans le brouhaha, Agathe insiste : « il faut soit que nous obtenions des subsides supplémentaires de la part de Bruxelles-Propreté, [puisque la gestion des déchets nous coûtent trop cher] soit que les gens fassent de meilleurs dons. »
Vinted est aussi un acteur important dans la chute libre de la qualité des dons. L’émergence de la plateforme a engendré un pré-tri des vêtements dont les consommateurs ne veulent plus. Un choix qui ne se posait pas précédemment : celui de pouvoir revendre plutôt que donner. Vinted introduit, par son fonctionnement, une logique de marchandisation individuelle de la seconde main se plaçant ainsi en concurrence directe avec les modèles d’économie sociale pré-existant.
Leonidas est embauchée au centre de tri des Petits Riens en 2002. Elle a trente ans. L’entreprise bat son plein, elle se procure tout son linge de maison grâce aux ventes réservées aux employé.es et les 3kg de textiles gratuits tous les quinze jours. A présent, Leonidas a 54 ans et elle s’inquiète de voir les charrettes réservées à la vente en boutiques rester vides, jour après jour. « Ça fait quelques années qu’on ne reçoit plus de primes, ni de chèques cadeaux, on ne peut plus acheter les vêtements [issus des dons] qu’une fois par an ».
De 2023 à 2024, le chiffre d’affaires des magasins a chuté de 700 000 euros. En 2024, 21 employé.es ont dû être licencié.es pour raisons économiques, un chiffre qui représente 5 % de la masse salariale.
Ana a 59 ans, elle a commencé à travailler deux ans avant Leonidas : « le patron a encore fait un appel aujourd’hui, les quotas de vente en magasins ne sont pas remplis ». Léonidas renchérit : « à notre âge, on ne retrouvera plus rien, il faut qu’on termine ici ».
L’imposture de la responsabilité individuelleUn paradoxe subsiste toutefois : les prix dérisoires des géants de l’ultra fast-fashion, attirent une population au plus faible pouvoir d’achat dont font parfois partie les travailleurs du centre de tri d’Anderlecht eux-mêmes. En Belgique, près d’un tiers des ménages déclare peiner à subvenir à ses besoins mensuels, et un Belge sur trois affirme avoir vu son pouvoir d’achat diminuer en 2025. Faut-il reprocher à ce public de se laisser séduire par une mode « prête à jeter » aux prix attractifs ?
À l’aube d’une ère économique difficile où les aides sociales sont menacées, la taxation des grandes industries du textile revient avec force à l’ordre du jour. Le modèle de la seconde main associative est devenu trop étroit pour l’ampleur du désastre industriel actuel. Sans une taxe ou un renfort politique, les modèles solidaires comme celui des Petits Riens finiront probablement eux aussi à la poubelle.
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Les Ukrainiens de Belgique face à la fin de la protection temporaire
Image: Pixabay
En mars 2027, la protection temporaire mise en place par l’UE pour aider les réfugiés Ukrainiens en Europe touchera à sa fin. Après quatre ans de guerre entre l’Ukraine et la Russie, un accord de paix est loin d’être envisagé. Quel futur pour les milliers d’Ukrainiens en Belgique sous “statut spécial” ?
C’est dans un français impeccable, appris dès son arrivée en Belgique, que Dmitry raconte sa trajectoire. “Quand je suis arrivé, je suis allé à l’école à Braine-L’Alleud. Puis, j’ai commencé à apprendre le français à Bruxelles avec des cours intensifs. Et maintenant j’étudie à l’École Léonard de Vinci”, explique-t-il. Âgé de 21 ans et basé à Bruxelles, Dmitry est arrivé en Belgique en mars 2022. Étudiant pour devenir coach sportif, il est bien au courant des nouveaux changements concernant la protection temporaire. “Je savais que ça allait être supprimé et j’ai peur de ça. Je ne sais pas comment je vais faire après, il faudra que je change de statut ou que je demande un visa étudiant, mais ça voudrait dire que je n’aurais plus accès au CPAS”.
Dmitry, étudiant à l’école de Vinci.
À partir de mars 2022, un afflux massif d’Ukrainiens a été observé sur le territoire européen en raison de la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Une “protection temporaire” a été mise en place dans l’ensemble de l’UE. Pour y avoir accès, il faut être un ressortissant ukrainien dont la résidence principale était en Ukraine avant le 24 février 2022. Cette protection inclut différents droits, tels le droit de résidence, d’accès au marché du travail et au logement, d’assistance médicale, d’aide sociale et d’accès à l’éducation.
Malgré la fin de cette protection, Dmitry n’envisage pas de retour en Ukraine. “Je reste en Belgique, parce qu’en Ukraine je n’ai pas d’avenir. On n’avait pas d’avenir même avant la guerre”.
Combien d’Ukrainiens habitent en Belgique depuis le début de la guerre ?D’après l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (IBSA), en 2025 la Belgique a accueilli environ 71.000 Ukrainiens sur son territoire. La région qui en a accueilli le plus grand nombre était la Flandre, avec plus de 41.000 réfugiés, devant la Région de Bruxelloise-Capitale (plus de 16.000 réfugiés) et la Région wallonne (environ 12.000 réfugiés).
Depuis le début du conflit, la Belgique a délivré des attestations de protection temporaire à 93.343 Ukrainiens. Selon l’Office des étrangers, l’année 2022 a été celle où la Belgique a délivré le plus grand nombre d’attestations depuis le début de la guerre, avec plus de 63.300 attestations délivrées. En 2025, ce chiffre est tombé à 8.756, soit sept fois moins qu’en 2022. Cette baisse s’explique principalement par le fait que la plupart des Ukrainiens ayant fui la guerre sont arrivés en 2022. Par la suite, le nombre de nouvelles arrivées a chuté, entraînant une diminution du nombre de demandes d’attestation en 2025.
En juillet 2025, l’UE a annoncé que la protection temporaire serait arrêtée en mars 2027. À partir de cette date, le statut des Ukrainiens dans l’UE changera considérablement. Deux mois après, le 16 septembre 2025, le Conseil a adopté une recommandation concernant la sortie progressive du régime de protection temporaire. Ce texte vise à garantir un retour et une réintégration durable en Ukraine des personnes déplacées, ainsi qu’une transition progressive vers d’autres statuts de résidence pour les personnes éligibles.
Pavlo Koshka, coordinateur de l’asbl Ukrainian Voices est arrivé en 2022, “Avant d’arriver en Belgique, j’étais directeur d’opéra”, explique-t-il. En tant que coordinateur de l’asbl, il reçoit un grand nombre d’Ukrainiens provenant de toute la Belgique, “Personne ne sait ce qui se passera après mars 2027. Il n’y a pas de recommandations de la Commission européenne et rien de clair du gouvernement belge. Cette incertitude est très stressante parce que nous ne savons pas ce que nous allons devoir faire” dit-il inquiet.
Pavlo Koshka, coordinateur de l’asbl Ukrainian Voices.
D’après Pavlo, cette incertitude pose problème lors de la recherche de travail ou de logement. En tant que représentant de l’asbl, il essaye d’informer les Ukrainiens en détresse. “Nous informons les gens sur d’autres possibilités légales, comme un visa de travail, une protection internationale ou un visa étudiant. Mais ces procédures sont longues et compliquées”. L’asbl donne accès à différentes consultations gratuites pour la recherche d’emplois, d’éducation et de logement, ainsi que différentes activités, “Ici, ils peuvent faire partie d’une communauté. Si vous restez à la maison et que vous pleurez tous les jours, il est impossible d’avancer et de commencer votre intégration”, explique Pavlo.
L’asbl donne accès à différentes consultations gratuites, ainsi qu’à des activités culturelles.
D’après une responsable de la Commission en charge du dossier migratoire, les Ukrainiens ont différentes options “Cette recommandation du conseil ou “stratégie de sortie”, comporte différentes mesures. Le passage à un autre statut, comme un titre de séjour national, la “Blue card” ou une carte spécifique pour les étudiants et chercheurs. Nous encourageons que cette transition se fasse avant mars 2027”, indique-t-elle. Elle ajoute qu’un programme de retour volontaire a été mis en place pour les Ukrainiens. Ce programme s’adresse à tous les migrants, qu’ils soient demandeurs de protection internationale, demandeurs déboutés ou migrants sans permis de séjour. Il est organisé depuis la Belgique jusqu’au pays d’origine et comprend les frais de transport ainsi qu’une assistance pour le bon déroulement du voyage.
Au cours de l’année 2025 l’association Ukrainian Voices a interrogé plus de 600 Ukrainiens sur leur souhait de rester ou de partir du pays une fois leur attestation de protection temporaire arrivée à échéance. Selon leurs données, des 651 Ukrainiens interviewés, la moitié des répondants (52%) ont décidé de rester définitivement en Belgique. 35% sont susceptibles de rester, 10% sont prêts à retourner en Ukraine et seulement 4% des interviewés sont décidés à quitter définitivement la Belgique. Ce choix a été conditionné par différents facteurs, comme des raisons familiales, des meilleures conditions de vie et d’opportunités de travail, dû à une bonne intégration dans le pays, le fait qu’ils n’ont plus de famille ou de maison sur place et/ou l’aide financière qu’ils reçoivent de la Belgique.
Contrairement à Dmitry, Daria, 23 ans et basée à Bruxelles depuis deux ans, aimerait un jour retourner à Kharkiv, “Je me vois bien retourner, mais ça ne sera plus comme retourner à la maison. La dernière fois que je suis retournée c’était en 2023 et je me sentais tellement vide là-bas. Je pleurais et je ne pouvais pas m’arrêter, parce que c’était tellement difficile de voir ma ville préférée dans cet état là”, explique-t-elle. Étudiante en management à la VUB, Daria continue son intégration en Belgique. “Je suis venue à Bruxelles parce que ma sœur était ici depuis 2022. Le premier semestre a été très dur, je n’avais pas d’amis. Aujourd’hui, j’essaye de finir mon Master et j’apprends le néerlandais”, raconte-t-elle.
Daria dans le bâtiment de l’asbl Ukrainian Voices où elle est bénévole.
Le mois de février a marqué le quatrième anniversaire du début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Pour autant, l’avenir des Ukrainiens reste toujours aussi incertain. Daria se dit soucieuse de la fin de la protection temporaire. “Le fait que c’est bientôt fini n’est pas surprenant. Mais en même temps, si la guerre ne se termine pas, que feront les gens après ?”
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L’enfer pavé des rues
Crédit photo : Pierre-Adrien van Wessem
À Bruxelles, le centre de crise de l’ASBL Transit accueille, soigne et héberge les usagers de drogues sans-abri depuis près de 30 ans. L’organisation œuvre également à la réduction des risques socio-sanitaires (VIH/SIDA, Hépatites B et C). Immersion dans un lieu où se joue, chaque jour, la survie des plus précaires.
Il est 8h50. Dans quelques minutes, la grande porte rouge à double battant du centre laissera entrer ses premiers visiteurs. Je presse le pas aux abords de la rue d’Aerschot, qui s’éveille dans le froid de décembre, illuminée par les néons des maisons closes. Outre les miasmes de la pollution et ce parfum de dépravation, des effluves de cannabis flottent dans l’air. « C’est un quartier où il y a beaucoup de deal », me dira plus tard un assistant social. Après avoir traversé une place déserte, j’arrive enfin au 96, rue Stephenson, à Schaerbeek.
Le bâtiment surprend ; imposant mais sans austérité, loin des clichés que l’on pourrait se faire d’un centre de crise. Je sonne. Une voix féminine et affable s’enquiert de l’objet de ma visite. La porte s’ouvre. Doriane, la responsable du service, me souhaite la bienvenue. Je découvre alors les lieux : la lumière chaleureuse se reflète sur de grands murs blancs, une table ceinte d’un banc en bois se trouve près de l’entrée, un long couloir conduit vers les bureaux et l’infirmerie.
Une fois présenté au reste de l’équipe, je fais la connaissance d’Abdul, comptable devenu travailleur social, qui me sert un croissant et un café brûlant. Je le suis ensuite jusqu’au comptoir d’échange dont il a la charge. Une petite file d’usagers se dresse déjà devant la porte. Ils viennent y chercher le matériel stérilisé nécessaire pour consommer à moindres risques. Installé à son bureau, il accueille chacun avec un mélange de rigueur et de bienveillance, leur distribuant selon les besoins : seringues, pipes à crack, pailles, dosettes, filtres, bicarbonate… le tout soigneusement emballé dans un sachet en plastique.
Deux individus entrent alors en même temps ; ils sont grands, maigres, vêtus de vêtements usés jusqu’à la corde. Le premier, un homme gris au sourire édenté, ne peut contenir sa joie en apprenant que je réalise un reportage, me témoignant par là une immense soif de considération. À l’inverse, le second, lui, ne semble guère enchanté de ma présence qu’il feint même d’ignorer. Son visage émacié est en partie dissimulé sous sa capuche, mais je distingue nettement son nez arqué, ses pommettes hautes dont les os saillent sous la peau mate, une barbe noire qui encadre ses traits anguleux, et ses yeux profondément cernés faisant comme deux puits d’ombre. Il s’adresse à Abdul d’une voix basse et rauque, en le regardant fixement, sans ciller. Sitôt servis, ils le remercient poliment, avant de s’éclipser.
Au refuge des oubliésPlus tard, Abdul me propose d’aller voir ceux qui se reposent à l’étage du dessous. Il m’explique en chemin que les décès liés à la consommation de drogues et à la vie en rue sont très fréquents. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’être de Transit : réduire les risques, mettre à l’abri, offrir un cadre où ces hommes et ces femmes peuvent, s’ils le souhaitent, reprendre prise sur leur vie — sans leur ôter leur autonomie. À cette fin, le centre de crise dispose de vingt-deux lits, dont deux d’urgence, ainsi que de trente places dans la salle de jour. Généralement, il affiche complet dès le matin. Aussi les assistants sociaux se chargent-ils de trouver de la place autre part, lorsqu’il n’est plus possible d’admettre quelqu’un, par souci de n’abandonner personne. Du reste, des maraudes autour des stations de métro sont organisées, pour créer du lien, apporter de l’aide et convaincre ces gens de venir au centre. L’équipe s’emploie aussi à reconstituer les fragments d’identités parfois égarées : dossiers administratifs, documents officiels, démarches auprès du CPAS, etc. Un accompagnement individuel, patient, de qualité, afin de réaliser ce qu’ils seraient incapables de faire seuls.
Abdul ouvre une porte lourde qui donne sur un escalier abrupt. L’air y est plus froid, plus dense aussi, comme chargé de fatigue. Nous descendons jusqu’à la vaste salle où les usagers se reposent le jour. Certains sont allongés à même le sol, sur de minces matelas de mousse ; d’autres dorment dans des canapés usés, enfouis sous des couvertures. Quelques-uns ont les yeux mi-clos fixés sur une télévision accrochée au mur, dont le volume a été réduit au minimum. Abdul me glisse que beaucoup arrivent ici après plusieurs nuits sans dormir, parfois sous l’emprise de crack et d’autres substances. Pour les distraire, la salle recèle également un kicker, une table de ping-pong et un jeu d’échecs. Tout à coup, l’un d’eux se tourne vers nous et chambre affectueusement l’assistant social, lequel lui répond du tac au tac, comme à un vieil ami. Malgré le large sourire qui fend le visage décharné de l’individu, il n’est pas une souffrance dont je n’y puisse voir la ride. À l’écart des hommes, une jeune femme se trouve assise sur une chaise, les mains croisées sur ses genoux. Elle a l’air perdue, presque hagarde, et surveille chacun de nos gestes avec méfiance.
La psychologue de Transit, Laeticia, m’expliquera que leur sort est bien plus tragique dans la rue, raison pour laquelle elles sont prioritaires. Néanmoins, seule une minorité de femmes en détresse ose franchir le seuil du centre. « Elles sont souvent instrumentalisées sexuellement dehors », me confie-t-elle, d’où il résulte qu’elles craignent de se retrouver au milieu d’hommes potentiellement violents, voire de recroiser leur agresseur. Elles préfèrent donc rester invisibles, au prix d’un isolement et de dangers accrus. Quant au suivi psychologique, ces femmes y sont encore moins disposées que les hommes. « Il est nécessaire pour elles de se blinder, leur survie en dépend. S’ouvrir à moi de leurs traumatismes les obligerait à les revivre, ce qui peut constituer un obstacle insurmontable », ajoute-t-elle.
Concernant les profils, elle note une forte proportion de personnes non diplômées, aux parcours chaotiques, fragiles d’un point de vue psychiatrique. « Ils ont pour la plupart subis des traumatismes sévères dans l’enfance, c’est presque une constante », précise-t-elle. En outre, elle souligne que d’autres menaient une vie normale avant de tout perdre, à cause de la conjoncture économique. D’une manière générale, ce sont des hommes et des femmes sans feu ni lieu, sans familles, sans amis pour leur porter secours.
Situation d’urgenceComme ils doivent reprendre des forces, je décide de revenir en fin d’après-midi pour lier connaissance, et me rend à la salle de consultation. Infirmière très empathique, Laeticia m’accueille avec chaleur. Je lui pose quelques questions sur son travail. « Les soins que nous prodiguons sont très intimes : il s’agit de plaies qu’ils ont parfois honte de montrer, d’infections consécutives aux piqûres, etc. », m’informe-t-elle. Alors que nous discutons, un homme en haillons surgit brusquement dans la pièce. Le front dégarni, dans la quarantaine, il semble demander un pansement pour sa tête, quoique aucune blessure ne soit visible. Son langage est inintelligible. Soudain, il s’emporte contre les infirmières, les insulte et menace. L’équipe tente de le calmer. Laeticia se retire dans une pièce fermée, hors de son champ de vision, tandis que les collègues finissent par l’expulser pour non-respect des règles. Quelques instants plus tard, un autre homme fait irruption avec des yeux fous : Joshua, blond, gabarit impressionnant, alcoolique et accro aux médicaments. Lui aussi se montre menaçant, notamment envers Laeticia. L’équipe essaie de le raisonner, mais il demeure incontrôlable. Finalement, la police intervient et l’emmène. Laeticia craque dans les bras de Colin, un collègue, avant de vite se reprendre. « Ce n’est pas tous les jours comme ça », me disent-ils en insistant. Et force est de constater que la majorité des personnes accueillies est calme, respectueuse des règles et du personnel.
Confessions sur le seuilDe retour dans la salle de jour, je remarque que l’atmosphère a changé. Les corps jusque-là engourdis commencent à se mettre en mouvement, silencieux comme des ombres vaincues. Ceux qui ne dorment pas au centre cette nuit se préparent à partir, tandis qu’au fond de la cour attenante deux usagers grillent une cigarette, le regard perdu quelque part entre le béton et le ciel déjà sombre. La plupart m’ignorent, d’autres me lancent un coup d’œil vaguement hostile, mais sans agressivité. Je parviens cependant à entrer en contact avec Radju, 46 ans, et Martin, 35 ans. Ils acceptent de me parler et me laissent prendre quelques photos. Radju, résigné à cette vie de vagabond qu’il mène depuis plus de dix ans, en a presque tiré une philosophie. Il loge provisoirement chez un pasteur et admet fumer du crack, entre autres. Martin, lui, est à la rue depuis l’été et n’aspire qu’à en sortir, pour « revivre ». Alcoolique, il prend aussi de la cocaïne, une drogue qui les aide à moins ressentir le froid, à rester éveillés pour protéger leurs affaires et se défendre si besoin. Tous deux m’avouent souffrir de troubles psychiatriques, comme du sentiment d’être coupés du monde réel. D’une oreille attentive, je les écoute témoigner de leurs existences, à la fois confus et intarissables. Quelques mots de la psychologue résonnent dans mon esprit : « Ils ont une grande capacité de résilience ; la débrouillardise, ça les connaît. Moi, je ne pourrais pas faire ce qu’ils font. »
Le soir tombe, il est temps de quitter le centre. La porte rouge se referme derrière moi, et je m’enfonce dans l’obscurité croissante, mes pensées volant vers ceux qui passeront la nuit dehors.
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Coup de théâtre judiciaire
Initialement prévue pour le 8 avril 2026, l’entrée en vigueur du Nouveau Code pénal (NCP) est officiellement reportée au 1er septembre. Derrière ce changement de calendrier inattendu, le constat est sans appel : le monde judiciaire est en plein chaos et les acteurs de terrain ne sont pas prêts.
Le séisme couvait depuis une réunion de crise, mercredi 18 mars, entre le Premier ministre Bart De Wever, la ministre de la Justice Annelies Verlinden et le vice-Premier ministre MR David Clarinval. La décision est désormais entérinée: l’entrée en vigueur du nouveau Code pénal est reportée de plusieurs mois. Dans les couloirs du Palais, les avis sont radicalement partagés.
Pour une partie des avocats, souvent surchargés, ce report est accueilli avec un certain soulagement : beaucoup nous confient n’avoir tout simplement pas eu le temps de s’approprier la nouvelle architecture des peines et les nouvelles définitions d’infractions. Mais pour d’autres, c’est l’incompréhension totale face à un énième changement de cap à quelques jours de l’échéance. À l’inverse, du côté des magistrats, l’attentisme prédomine : de nombreux juges reportaient déjà leurs affaires depuis un petit temps pour pouvoir étudier le NCP à tête reposée. Ce décalage crée un véritable « KO » technique où personne ne sait plus vraiment sur quel pied danser.
Adieu l’article 65 : l’addition va exploserLe report ne fait que différer une onde de choc majeure : la suppression de l’article 65 du code actuel. Ce texte consacre aujourd’hui le principe de l’« unité d’intention ». Concrètement, lorsqu’un prévenu commet plusieurs infractions distinctes mais portées par un seul et même dessein criminel, le juge ne prononce qu’une seule peine : la plus forte prévue par la loi. C’est ce que les praticiens appellent parfois l’absorption des peines.
Dès le 1er septembre, cette logique disparaît au profit d’un système de cumul. Pour illustrer cette bascule, prenons le cas d’un individu commettant trois vols à une semaine d’intervalle. Là où le droit actuel aurait tendance à ne punir que l’ensemble par une peine unique, le nouveau code permettra au juge d’additionner les sanctions pour chaque fait. On pourrait ainsi passer d’une condamnation globale à une succession de peines, par exemple deux ans pour chaque vol, rendant l’addition finale particulièrement lourde pour la délinquance sérielle.
Une justice plus verte et plus humaineLe NCP redéfinit les valeurs de notre société avec de nouvelles incriminations fortes, comme l’écocide ou l’incitation au suicide. Il durcit aussi les peines pour mieux refléter la gravité de certains faits, notamment la violence contre les personnes investies d’une fonction sociale, la violence intrafamiliale et les crimes sexuels. À l’inverse, le code se déleste de l’obsolète : le tapage nocturne et certaines infractions de mœurs disparaissent, laissant place à des normes plus cohérentes, comme l’harmonisation de la majorité sexuelle.
Cette dimension humaine se traduit aussi par une prise en charge plus adéquate des délinquants souffrant de troubles psychiatriques. L’arsenal s’élargit avec le traitement sous privation de liberté ou le suivi prolongé, visant à traiter les causes de la récidive plutôt que de simplement enfermer sans perspective.
La prison comme ultime recoursAu-delà de cette sévérité accrue pour les récidivistes, le NCP impose une rupture majeure : faire de la prison l’exception. Pour les délits classés du degré 2 au degré 6, le juge aura désormais l’obligation légale de justifier pourquoi il choisit l’enfermement plutôt qu’une peine alternative. Le bracelet électronique, la peine de travail ou la probation autonome deviennent les options prioritaires. L’objectif affiché est de lutter contre les « courtes peines » de prison, souvent jugées inefficaces pour la réinsertion, tout en désengorgeant un système carcéral à bout de souffle.
Un report pour garantir la « sérénité » techniquePourquoi ce rétropédalage arbitré au sommet de l’État ? Si le SPF Justice évoque officiellement le besoin d’une « marge de manœuvre » pour assurer une transition fluide, les observateurs pointent les défis technologiques colossaux que représente cette réforme. L’harmonisation des bases de données des parquets et la mise à jour du casier judiciaire central pour intégrer la nouvelle échelle des peines sont des chantiers encore en cours. Ce qui était techniquement « prêt » sur le papier restera donc au placard jusqu’au 1er septembre, le temps de s’assurer que les outils numériques de la Justice ne flanchent pas sous le poids de ce nouveau Code.
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Le palais de justice de Verviers en sursis ?
Alexandre Capart
Emprisonné par des étançons depuis l’été 2014, le bâtiment principal du palais de justice de Verviers n’accueille plus aucune audience. Ce qui devait être une mesure temporaire, perdure et aucune solution ne semble voir le jour. Ce qui a obligé la justice verviétoise à s’adapter et à prendre son mal en patience.
Il est neuf heures pétantes ce mercredi matin, le Tribunal Correctionnel de Verviers s’éveille déjà dans un va-et-vient incessant. Les dossiers s’enchaînent et les visages défilent. Fraude, port illégal de cannabis, vols de voitures, les prévenus se succèdent dans la petite salle de droite rue du Tribunal 4. Dans ce ballet incessant, Luc Brunclair, un irréductible chroniqueur judiciaire est assis dans le fond de la salle. Il assiste scrupuleusement aux échanges entre avocats et le ministère public tout en griffonnant quelques informations sur son carnet. « Il n’y a vraiment rien d’intéressant aujourd’hui », souffle-t-il à l’issue des séances du matin. « Des vols de voitures, des petites affaires de cannabis, … Je ne peux rien faire avec ça », grimace-t-il. Il faut dire que l’homme de 75 ans à la voix rauque, visiblement fatiguée par le temps, en a vu d’autres. « Ça fait 42 ans que je viens tous les jours au palais de justice. J’ai connu la grande et belle époque où Verviers avait un palais de justice digne de ce nom », indique le journaliste indépendant qui a travaillé pour La Meuse, l’Avenir, le PAN, ou encore Radiolène (l’ancienne radio verviétoise de la RTBF) qui rédige encore quelques compte rendus pour la télévision locale verviétoise, Vedia.
La nostalgie finit par l’emporter, Luc Brunclair se remémore ses souvenirs, le regard ailleurs. Et au fur et à mesure que sa cigarette se consume, il regrette la grandeur du palais de justice, perdue depuis plus de 10 ans. « Tu veux qu’on y fasse un tour ? Je te préviens, il y a beaucoup de choses à raconter ». Le chroniqueur s’aventure dans l’ancienne partie du palais de justice de Verviers. Le chemin est simple. Il suffit d’emprunter une porte barrée par un symbole « interdit au public », en jaune fluo. « C’est quand même très mal indiqué. Je m’y perds aussi à chaque fois ».
Une toiture « sabotée par les soldats allemands »Derrière cette porte, se présente un tunnel de cloisons en bois. « Ils l’ont construit pour protéger en cas de chutes de pierres de l’ancien palais de justice. On en est arrivé là … ». Pourtant, la salle des pas perdus de l’ancien tribunal de Verviers rayonne par ses vitraux. Imaginé par l’architecte bruxellois, l’édifice a été construit entre 1830 et 1850. « C’est un lieu splendide avec une belle mezzanine et des superbes vitraux. On voit vraiment l’influence néo-classique de l’époque. Ici, toute la société se réunissait. Ce palais me tient particulièrement à cœur ». Mais c’est pendant la Seconde Guerre mondiale que son état s’est dégradé, notamment au niveau de la toiture. « Ce sont les soldats allemands qui ont saboté la toiture. Ils ont coulé du béton dans la toiture pour faire en sorte qu’elle soit trop lourde et s’effondre », raconte Luc Brunclair.
« C’est un véritable gâchis pour bâtiment si important dans le patrimoine verviétois »
Yves Wynants, Bâtonnier de l’ordre du Barreau de VerviersMais la beauté de cette grande salle est rapidement éclipsée par un mur d’étançons qui barre l’ancienne entrée du bâtiment. Ces structures métalliques sont devenues obligatoires pour soutenir l’aile ouest qui menace de s’effondrer. Une situation jugée déplorable par le Bâtonnier de l’ordre des avocats du Barreau de Verviers, Maître Yves Wynants. « Ces barres sont là depuis l’été 2014 et l’aile Janson (NDLR : l’aile ouest) est totalement fermée au public. Même les greffiers et les magistrats n’y ont plus accès. Il n’y a plus de toit. Les oiseaux viennent. Il y a des fientes de pigeons et du beau mobilier abandonné. C’est terrible », précise-t-il. « Il n’y a plus de toit. La pluie s’infiltre dans le bâtiment. C’est un véritable gâchis pour un bâtiment si important dans le patrimoine verviétois ».
Depuis lors, c’est dans la nouvelle aile, baptisée « Nord », que l’essentiel de l’activité judiciaire verviétoise se concentre. Inauguré en 1995, le bâtiment rouge, bardé de branches métalliques, tranche avec l’élégance de l’ancien palais. Un bâtiment froid qui regroupe le tribunal correctionnel et la chambre du conseil montre déjà ses limites. Luc Brunclair observe le lieu avec un regard critique. « C’est une solution de dépannage », lâche-t-il. « Cette annexe n’est plus à jour. C’est assez préoccupant. Et ça pose question ». Le chroniqueur, habitué au confort de l’ancien palais a eu du mal à s’y habituer, tout comme le Bâtonnier. « Forcément, la justice verviétoise a perdu en qualité et en efficacité. Toute la justice a été concentrée dans un nouveau bâtiment, tout ce qu’on avait dans un nouveau bâtiment, très exigu. On se marche sur les pieds. Ça crée de l’inconfort pour les juges, pour les greffiers, les avocats et même pour le public. La salle des pas perdus n’a rien à voir avec celle du grand palais », glisse Yves Wynants.
Du « Bricolage » organisationnelMultiplication des audiences, changements de salles, reports et même transferts de détenus en pleine salle des pas perdus, le palais de justice s’organise dans des conditions compliquées. « Quand la salle d’audience du tribunal correctionnel est occupée, les détenus doivent traverser le palais de justice. Donc il y a des policiers qui doivent installer des barrières Nadar pour écarter les gens du passage. C’est assez atypique. C’est clairement du bricolage », raconte Yves Wynants.
Comme aucune décision n’est prise pour améliorer les conditions, j’ai changé de spécialisation pour éviter les soucis d’infrastructure
Un avocat verviétois qui préfère rester anonymeUne situation difficile qui pousse à bout des avocats. À Verviers, un avocat qui préfère rester anonyme raconte qu’il a préféré se réorienter pour avoir de meilleures conditions de travail. « Les affaires de famille sont traitées dans le vestiaire des magistrats. C’est une pièce trop petite. Et parfois, il y a cinquante personnes dedans. C’est devenu invivable », lâche-t-il après avoir abandonné les affaires de famille à cause de ces problèmes d’infrastructures. « Cet endroit n’est plus du tout légitime pour la justice. Par exemple dans une affaire de divorce, l’homme et la femme doivent emprunter le même couloir très exigu. Et c’est déstabilisant. Il y a un manque de distance qui entrave le bon fonctionnement de la justice. Comme aucune décision n’est prise pour améliorer les conditions, j’ai changé de spécialisation. Je suis dans le correctionnel et dans les affaires de roulage. Ça me permets d’éviter les soucis d’infrastructures ».
Si en interne, le même constat est limpide, l’extérieur du bâtiment laisse, lui aussi, entrevoir les faiblesses de la structure. Les étançons et les structures métalliques oranges de la façade ouest font partie du paysage verviétois depuis plus de 10 ans. « C’est au point mort pour le moment ! C’est incompréhensible », poursuit Luc Brunclair qui ne se fait pas d’illusion. « Il y a des promesses qui sont faites, mais je pense que je ne verrai jamais le bâtiment à 100% opérationnel ».
La balle est dans le camp de la Régie des BâtimentsGestionnaire de l’immobilier de l’état, c’est la Régie des Bâtiments qui est responsable du dossier. En 2021, l’instance fédérale a obtenu un permis pour déconstruire le toit de l’aile Janson en prévoyant d’y installer un parapluie afin de protéger l’édifice. Mais ce parapluie n’a jamais été installé. En juin dernier, la ville de Verviers a tiré la sonnette d’alarme. « Nous avons saisi Conseil d’Etat parce que le toit-parapluie était la condition sine qua non pour maintenir le palais dans un bon état. Le palais de justice est essentiel pour l’activité économique dans la ville et pour garantir des services proches pour les justiciables de l’arrondissement », relate Maxime Degey, le bourgmestre de la cité lainière, qui a eu gain de cause de la part du Conseil d’Etat. Dos au mur, la Régie des Bâtiments a alors introduit un nouveau permis, sans le parapluie-toit, qui a été refusé par la région wallonne. « Depuis, la régie nous a assuré qu’ils allaient trouver une solution pour stabiliser le bâtiment. Mais on ne veut pas que l’inaction ne retarde trop les choses et que le palais deviennent entièrement insalubre ». À l’heure actuelle, aucune échéance n’a été officiellement annoncée par la régie des bâtiments. Mais celle-ci s’est déjà activée sur le dossier de la construction de la nouvelle prison, qui devrait commencer en 2030. En attendant, le palais de justice, reste lui, soutenu par ses étançons.
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L’écologie en lumière dans les salles obscures
Image tirée de « Avatar : la voie de l’eau » réalisé par James Cameron (2022)
Au fil des années, une certaine « éco-anxiété » s’est installée dans nos sociétés. Incendies de forêts, réchauffement climatique ou encore fonte des glaces, nombreuses sont les catastrophes climatiques qui peuvent susciter une prise de conscience quant aux enjeux environnementaux. La thématique écologique devient centrale dans les médias. Le cinéma de fiction ne fait pas figure à part ; il met lui aussi en avant, et ce depuis de nombreuses années, les enjeux écologiques sur les grands écrans. Mais avec quels freins et quelles difficultés ? Pierre Bussaer et Louis Dixon ont fait le tour de la question dans un long format, à découvrir ci-dessous.
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Soigner sous le feu
En Ukraine, les infrastructures de santé croulent sous les missiles russes. Une situation qui se produit encore trop souvent dans les conflits armés malgré leur interdiction par le droit international.
Le 24 juin 2025, un missile s’abat sur un hôpital pédiatrique à Dnipro, dans l’oblast de Dnipropetrovsk, une ville située à plus de 140 km de la ligne de front. Le bâtiment est gravement endommagé, les vitres explosent, des salles d’opération sont détruites. Hommes, femmes et enfants sont évacués dans l’urgence, certains encore perfusés, d’autres transportés sur des brancards improvisés. Dans la cour, parents, médecins et secouristes fouillent les gravats à mains nues. Il s’agit du dernier bombardement d’un hôpital recensé par The Humanitarian Data Exchange, qui établit des rapports semestriels sur les attaques visant des établissements de santé.
Depuis le début de la guerre le 24 février 2022, les structures de santé ukrainiennes sont devenues des cibles régulières, qu’il s’agisse d’hôpitaux, de cliniques ou d’ambulances. Selon un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), au moins 2881 attaques visant les services de santé ukrainiens ont été recensées. En 2025, l’OMS a constaté une augmentation de 20 % du nombre d’attaques contre le système de santé par rapport à 2024. Pour les travailleurs humanitaires présents sur le terrain, ces attaques ont profondément transformé leur manière de travailler et de survivre. Yuliia Trofimova, que nous avons interviewé lors d’un entretient en ligne, travaille en Ukraine pour Médecins Sans Frontières (MSF). Elle décrit une situation extrêmement compliquée : « Les hôpitaux proches de la ligne de front manquent de tout : personnel, électricité, eau, chauffage, etc. C’est presque impossible de travailler dans ces conditions ».
Si le manque de besoins de première nécessité pose beaucoup de problèmes, c’est plutôt le risque de bombardement qui rend la situation encore plus difficile. Selon Scott Hamilton, qui s’est rendu plusieurs fois en Ukraine pour MSF, le vrai problème c’est que personne n’est en sécurité nulle part, un missile peut vous tomber sur la tête à n’importe quel moment. Le fait que des bombardements aient eu lieu à Lviv en est le parfait exemple, puisque cette ville se situe à l’opposé total de la frontière russe.
Face au risque de bombardement, les hôpitaux ukrainiens prennent des mesures de sécurité : « Nous travaillons avec des casques et des gilets pare-balles », explique Yuliia, « ça nous protège de certains débris si nous ne sommes pas trop proches d’une explosion, mais ça ne change rien au fait que nous ne pouvons pas savoir quand le prochain hôpital sera pris pour cible ».
Les hôpitaux installent aussi des abris souterrains, comme à Kherson, une ville située en pleine zone de combat. « Mes collègues à Kherson ne peuvent même pas sortir de l’hôpital. Ils travaillent le jour et passent les nuits dans les souterrains de l’hôpital pour être à l’abri en cas d’attaque nocturne ».
La stratégie du « double tap »Qu’il s’agisse de Yuliia ou de Scott, les secouristes de MSF ont tous les deux subi une attaque russe différente à Pokrovsk. Si ces attaques sont distinctes l’une de l’autre, elles ont comme point commun d’avoir été lancées en deux parties : « 10 ou 15 minutes après la première frappe, il y en a eu une deuxième », explique Yuliia Trofimova. Une stratégie couramment utilisée par l’armée russe qui vise à accroître le nombre de victimes.
Selon Aude Merlin, professeure de science politique à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et spécialiste de la Russie et du Caucase, cette stratégie ne date pas d’hier : « En 1999 déjà lors du conflit en Tchétchénie, les Russes avaient bombardé la maternité de Grozny en double tap ». « C’est devenu un véritable modus operandi russe post-soviétique qui vise à envoyer une deuxième frappe avec un temps de décalage pour toucher les secours aussi », explique Aude Merlin, « cette stratégie extrêmement violente vise à intimider et à terroriser la population civile afin de démoraliser et décourager les gens qui se battent pour leur identité nationale ».
Attaquer des civils et notamment des hôpitaux fait donc partie des stratégies russes. Ajouter à cela que Poutine n’hésite pas à utiliser le « double tap », c’est « la preuve d’une absence totale d’égard à la vie humaine », selon la spécialiste du monde russe.
« Je ne peux pas croire que ces attaques soient des erreurs »Face à la multiplication des attaques contre des hôpitaux, le droit international humanitaire établit pourtant des règles très claires. Comme l’explique Pierre Klein, professeur de droit international à l’ULB, il existe un principe fondamental que toutes les armées sont censées respecter : « Le droit des conflits armés impose aux états qui sont impliqués dans un conflit armé de toujours faire une distinction entre les objectifs militaires et tout ce qui relève des infrastructures civiles de façon générale ».
Ce principe, appelé principe de distinction, impose aux belligérants de différencier en permanence les objectifs militaires des infrastructures civiles. Les armées ne peuvent légalement viser que des cibles militaires, comme des bases, des équipements ou des positions stratégiques. Un principe qui, selon Aude Merlin, n’est pas respecté par la Russie : « A l’heure actuelle, la technologie permet très facilement de distinguer une maternité d’une base militaire, je ne peux pas croire qu’en 2026 ces attaques ciblées soient des erreurs ».
Quant à Pierre Klein, il rappelle que bombarder délibérément des civils est un crime de guerre : « Une fois la guerre terminée, si les soldats qui ont commis ces actes, ou les commandants qui les ont ordonnés sont arrêtés, ils pourront être traduits devant la justice ukrainienne pour crimes de guerre ». Mais de telles procédures sont longues et complexes. « Il faut prouver que l’hôpital bombardé n’était pas utilisé comme base ou comme refuge par des soldats ukrainiens. Sinon, la frappe devient légitime puisqu’elle vise un objectif militaire ».
En dépit de leur durée, ces procédures constituent un élément essentiel du droit international, en permettant d’établir des responsabilités individuelles et reconnaître les violations commises. Et d’ouvrir ainsi la voie à la Justice et aux réparations.
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Farmer case: totalement recevable
Photos: Adrien Goffin
Pour la première fois en Belgique, un tribunal reconnaît qu’un citoyen peut poursuivre une multinationale fossile pour sa responsabilité dans le dérèglement climatique. Ce 18 mars, le tribunal de l’entreprise de Tournai a jugé recevable l’action intentée par l’agriculteur Hugues Falys contre TotalEnergies, premier raffineur et distributeur de produits en Belgique. Mais sur le fond, la justice belge a choisi de suspendre sa décision, dans l’attente d’un autre procès en cours en France.
Il est 12h35 lorsque les premiers soutiens arrivent devant le tribunal de l’entreprise de Tournai. Sous un soleil tapant pour un mois de mars, presque ironique au vu du fond du procès, l’ambiance est légère. On se salue, on s’embrasse, on rit. Rien, à première vue, ne laisse présager qu’un procès inédit en Belgique se joue ici. Comme si, déjà, quelque chose avait été gagné.
Sous un micro-perche, Hugues Falys et Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la ligue des droits humains, échangent à voix basse, quelques minutes avant le verdictÀ 13h, les prises de parole commencent. On parle de justice climatique, de monde agricole, de responsabilité. Hugues Falys est là, entouré de ses avocates et des ONG qui le soutiennent. Depuis deux ans, cet agriculteur du Hainaut est devenu, presque malgré lui, le visage d’une bataille judiciaire inédite en Belgique.
Agriculteur à Bois-de-Lessines depuis les années 1990, il explique avoir vu son exploitation fragilisée par la multiplication des événements climatiques extrêmes : sécheresses, pluies intenses, chaleur, imprévisibilité. Tous ces évènements, liés au changement climatique, lui auraient causé des pertes économiques, du stress, et une inquiétude constante.
Alignées derrière les messages de soutien, les quatre avocates accompagnent Hugues Falys lors de sa prise de parole, juste avant l’annonce du verdictPuis vers 13h30, la foule s’amasse à l’entrée du tribunal, bloquée par la police. Avoir accès au bâtiment se transforme en parcours du combattant. Contrôles d’identité, fouilles, détecteurs de métaux, chiens policiers. Le contraste est saisissant avec la taille modeste des lieux. Les citoyens sont invités à entrer par petits groupes, pour laisser le temps aux agents à l’intérieur de procéder à tous les contrôles.
Les personnes souhaitant assister à l’audience doivent s’inscrire à l’avance, présenter leur carte d’identité et se voir attribuer une place Plusieurs chiens policiers étaient présents dans l’enceinte du tribunalLa salle est petite, trop petite. Les places sont limitées à une trentaine. Beaucoup resteront dehors. C’est donc à coup de bras et d’épaule que les principaux intéressés devront se faufiler dans la salle, suivis de la presse et des collaborateurs du dossier.
Un moment presque cinématographique se joue alors devant l’entrée du tribunal. Alors qu’une trentaine de personnes attendent encore derrière les barrières, retenues par le dispositif policier, les avocats et communicants de TotalEnergies arrivent. Costume sombre, démarche rapide. Ils se frayent un chemin au milieu de la foule. Les conversations s’arrêtent, les regards se figent. Personne ne dit rien mais tout le monde regarde. Le contraste est saisissant. D’un côté, une poignée d’agriculteurs, de militants, de citoyens venus soutenir Hugues Falys. De l’autre, les représentants d’un des plus grands groupes pétroliers au monde, avançant sans s’arrêter, presque hors de la scène.
Sortie des avocats et communicants du groupe TotalEnergiesUne fois à l’intérieur, nouvelle consigne pour la presse. Elle a jusqu’à 14 heures pour faire ses prises de vue, après quoi le matériel de captation devra être sorti de la salle pendant l’audience. Mais personne ne se chargera de le surveiller. Une injonction absurde, presque surréaliste.
À 14 heures précises, la salle est saturée de journalistes et de photographes, chacun tentant de capter les derniers instants avant le verdict — une poignée de main, un échange à voix basse, un regard tendu. L’agitation est à son comble lorsque les juges font leur entrée. Très vite, le ton change. Ils demandent l’évacuation de la presse. La police intervient alors pour faire sortir reporters et photographes, mettant fin à l’effervescence qui régnait quelques secondes plus tôt. Le calme retombe brusquement.
Deux agents resteront dans la salle pendant toute la lecture du jugement, veillant à ce qu’aucun enregistrement ne soit réalisé.
Le tribunal valide… mais suspendLe silence s’installe. La lecture du jugement commence. Elle est longue, technique, par moments presque opaque pour les non-juristes. Les mots s’enchaînent, précis, froids, méthodiques. Dans la salle, personne ne bouge. Les regards oscillent entre le juge, les avocats, et Hugues Falys. Et au fil des phrases, quelque chose se dessine. Le tribunal valide les arguments du Farmer Case, un à un. Mais vers 14h30, le tribunal rend sa décision.
« Le tribunal décide de surseoir à statuer dans l’attente de la décision du tribunal judiciaire de Paris. La procédure parisienne devrait aboutir dans un délai raisonnable, le 25 juin 2026. Le tribunal exercera au moment opportun, en toute indépendance. »
En effet, la multinationale est déjà poursuivie à Paris, accusée par Sherpa, Notre Affaire à Tous, France Nature Environnement et la ville de Paris d’avoir manqué à son devoir de vigilance sur les risques environnementaux. Depuis 2017 en France, les grandes entreprises doivent prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement liées à leurs activités. Les ONG accusent TotalEnergies de ne pas respecter cette obligation, notamment dans sa stratégie climatique.
Pas de décision sur le fond, donc ce 18 mars. Le cœur du procès — la responsabilité climatique de TotalEnergies — est mis en pause. Mais dans le même mouvement, le tribunal tranche ailleurs. Il se déclare compétent, juge l’action recevable et reconnaît que la société-mère peut être mise en cause pour la stratégie du groupe.
Trois points que TotalEnergies contestait fermement. Trois points qui changent déjà la suite du procès.
Une première historique en Belgique
Derrière cette journée, il y a une procédure sans précédent. En mars 2024, Hugues Falys, soutenu par Greenpeace, FIAN Belgique et la Ligue des droits humains, a assigné TotalEnergies en justice pour sa responsabilité dans le dérèglement climatique.
Dans son action, il accuse TotalEnergies de contribuer à cette situation par sa production d’énergies fossiles, sa stratégie climatique jugée insuffisante, et ses pratiques de greenwashing. Avec les ONG, il demande à la justice non seulement une réparation du préjudice, évalué à 130.000 euros, mais aussi des mesures contraignantes : arrêt des nouveaux projets fossiles, réduction des émissions, et plan de transition aligné avec l’Accord de Paris. Une demande ambitieuse et juridiquement explosive.
Derrière cette affaire, il y a aussi un chiffre, souvent répété par les ONG et les avocates du dossier. TotalEnergies fait partie de ces trente multinationales fossiles qui sont à elles seules responsables d’un tiers des émissions historiques de gaz à effet de serre. Des entreprises qui, depuis des décennies, exploitent, produisent et commercialisent pétrole et gaz, tout en ayant connaissance de leur impact sur le climat.
« Les lignes sont en train de bouger »À la sortie, Hugues Falys ne se précipite pas vers les micros. Avec son équipe, il s’isole quelques minutes, à l’écart. On discute, on analyse, on ajuste les discours.
Hugues Falys semble pensif à la sortie de la salle d’audience L’équipe du Farmer Case s’entretient dans un coin du tribunal avant leur prise de paroleDix minutes plus tard, l’agriculteur revient vers les dizaines de soutiens encore présents, puis il prend la parole.
« Le tribunal reconnaît aujourd’hui que l’agriculture est directement touchée par la crise climatique. Il reconnaît que les agriculteurs en sont des victimes, et que la justice a un rôle à jouer pour contraindre les responsables à rendre des comptes. C’est un premier pas. Mais c’est un pas important. Les lignes sont en train de bouger. »
Dans l’assistance, les réactions sont mesurées. On est loin de l’euphorie, mais personne ne parle de défaite.
Hugues Falys tient en main un discours préparé en amont, adapté aux différents scénarios possibles du jugementÀ ses côtés, son avocate Marie Doutrepont insiste sur la portée juridique de la décision.
« C’est un signal d’espoir important. Aujourd’hui, le tribunal reconnaît que les victimes de la crise climatique peuvent assigner une multinationale dans leur propre pays, même si ce n’est pas celui où elle a son siège. C’est une avancée majeure. Et très clairement, c’est une jurisprudence qui fera date. »
Après une première vague d’applaudissement, elle poursuit :
« Le tribunal a rejeté plusieurs arguments centraux de TotalEnergies. Il reconnaît notre intérêt à agir, il reconnaît sa compétence, et surtout il reconnaît que la société-mère peut être tenue responsable de la stratégie du groupe. Ce sont des éléments fondamentaux pour la suite du procès. »
Prise de parole de Marie Doutrepont, avocate de Hugues Falys et des ONGToujours acclamée, elle tempère enfin :
« Évidemment, nous aurions préféré une décision sur le fond aujourd’hui. Mais le tribunal montre qu’il traite cette affaire avec sérieux. Et la procédure continue. »
Pendant ce temps, du côté de TotalEnergies, aucune réaction.
À la sortie de l’audience, une porte-parole indique qu’un communiqué sera envoyé dans la journée. Quelques heures plus tard, changement de version : il n’y aura finalement pas de communication. Silence radio.
Un procès loin d’être terminéSur le fond, rien n’est encore tranché. Le cœur du dossier — la responsabilité climatique de TotalEnergies — reste entier. Le tribunal attend désormais la décision du 25 juin 2026 à Paris. Une audience est déjà fixée au 9 septembre pour décider de la suite du procès à Tournai. Mais une étape a été franchie.
Pour la première fois, la justice belge reconnaît qu’un citoyen peut attaquer une multinationale fossile dans son propre pays pour des dommages liés au climat. Pas encore une condamnation, mais plus qu’un symbole : une brèche juridique. Une de celles qui, à terme, pourraient redéfinir la responsabilité des multinationales face à la crise climatique.
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Jonathan Salomon : portrait d’un pâtissier
Révélation 2026 de la pâtisserie chez Tartines et Boterham, Jonathan Salomon incarne la rigueur, la précision et l’amour du travail bien fait. Entre gestes maîtrisés et quête de perfection, il nous ouvre les portes de sa passion et de son univers gourmand.
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