Feed aggregator
« L’héritage politique du Dolle Mol crée une politique punitive »
Nonna Jouannaud
Dans le centre-ville de Bruxelles, au milieu des enseignes calibrées pour les visiteurs et des appartements devenus Airbnb, subsiste un lieu dont l’histoire détonne : le Dolle Mol. Véritable fief de la contre culture à la fin des années 60, relancé par Jan Bucquoy, figure du surréalisme, en 2008, il est finalement repris par Simon Corto en 2018, qui transforme sans dénaturer cet espace en bar de quartier, selon lui essentiel dans un environnement capturé par le tourisme. Entretien avec celui qui tente de maintenir le Dolle Mol debout, autrement.
En 1969, au moment de sa création, quelle était l’identité du Dolle Mol et à qui s’adressait-il ?
À sa création, le Dolle Mol était une librairie rue du Marché au Fromage. Herman Claeys, celui qui a crée le lieu, vendait des livres et revues interdites : de la pornographie, de l’érotisme, du communisme. Les gens venaient lire sans acheter, donc il a commencé à vendre de la bière. Puis l’endroit a déménagé ici et c’est devenu un bar qui gardait le côté librairie, avec débats et échanges.
Le lieu a connu beaucoup d’ouvertures et de fermetures. Quels moments ont marqué cette histoire mouvementée ?
Le bar a ouvert, fermé, rouvert… Il a été tenu par des gens de gauche comme de droite, flamingant. En 2006, Jan Bucquoy, un des piliers des artistes belges anarchistes surréalistes, l’a repris : il en a refait un fief anarchiste et surréaliste, avec le musée du slip à l’étage. C’était un point de rendez-vous pour les gauchistes et anarchistes, avec des débats et des actions symboliques. Ils partaient tous d’ici pour aller attaquer le palais royal ensemble. C’était un lieu de discussion, il y avait des débats à l’étage. Et puis il a arrêté après une cessation de bail en 2015. Le bar est resté à l’abandon pendant 3 ans. En 2018, on a contacté le propriétaire pour reprendre le bail. C’était des longs mois de travaux pour remettre l’ordre ici, mais on en a fait un bel espace.
Lorsque vous reprenez le bar en 2018, quel projet vous portait ?
Nous avons repris le bar à cinq, en créant l’asbl « Dolle Mol Project». Collectivement, on voulait faire du Dolle Mol un lieu d’échange : expositions, concerts, débats, dans l’idée de faire émerger de jeunes artistes bruxellois. Moi, je voulais surtout créer un bar de quartier, ça me semblait nécessaire dans cet environnement. Un bar simple, belge, où tout le monde se sent à l’aise, avec un noyau d’habitués mais aussi des touristes en quête d’un lieu chaleureux et singulier.
Aujourd’hui, le centre-ville semble tourné vers les flux touristiques et le commerce. En quoi cet environnement influence-t-il votre manière de faire vivre le Dolle Mol ?
Ce quartier est fait pour les touristes. Quand tu vis ici dans le centre-ville, en tant que riverain, à un moment ça devient presque désagréable. Il y a peu de maisons et beaucoup d’Airbnb, donc peu d’endroits où les habitants peuvent se réunir sans finir dans un bar touristique. Et puis ceux-ci ont un fonctionnement spécifique: tu commandes, tu reçois un numéro, tu t’installes. Ici, on prend le temps de discuter avec les gens. C’est ce qui rend un bar de quartier essentiel dans cette zone et c’est ce qui a fidélisé la clientèle. Il fallait un espace pour que les habitants du quartier puissent se retrouver. Alors le Dolle Mol a trouvé sa place comme ça. Le point faible du quartier est devenu le point fort de ce bar.
En mars 2023, le bar a dû fermer plusieurs jours sur ordre du bourgmestre. Que s’est-il passé, et qu’est-ce que cela révèle selon vous ?
On organisait des expos et des concerts dans le cadre de l’ASBL. Les jams marchaient très bien. Mais la voisine d’en face appelait sans cesse la police pour le bruit. On a eu trois jours de fermeture administrative, puis huit jours, ce qui pèse financièrement. Je n’avais pas autant conscience que ça allait être aussi intrusif et exagéré. À peine les balances d’un concert finissent qu’on est verbalisé. C’est l’héritage politique du bar qui crée cette politique punitive. Tant que le bar s’appelle le Dolle Mol, on restera dans leur viseur. On pourrait tout repeindre en rose, ou en faire un bar à vin, ils (les autorités) resteront alertes. Parce que, selon eux, ça reste un bar de contre-culture. Le seul moyen de changer ça, ce serait de renoncer au nom du bar. Et ce n’est pas ce qu’on veut, parce que ça voudrait dire faire une croix sur l’histoire de ce lieu.
Est ce que vous vous considérez aujourd’hui encore comme un bar politisé ?
Quand nous on a repris, on a voulu en faire quelque chose de moins politisé, pour en faire un espace avant tout humaniste, ouvert et profondément attaché à la liberté d’expression, au sens large. Si le bar est apolitique, ça crée des mélanges. Et c’est ça qu’on voulait à la base. Quand le bar était connoté officiellement à gauche, indirectement, ça excluait pas mal de gens. Selon moi, le bar de quartier ne s’associe pas vraiment au concept d’opinion politique. Les personnes qui viennent dans cet endroit veulent juste la paix, boire une bière, sans pour autant rentrer dans des débats. Ici, on va accueillir vraiment de toutes les classes sociales, des patrons d’entreprises, comme des gens qui vivent presque dans la rue. Et ça, c’est rare quand même.
Avez-vous le sentiment de devoir limiter vos activités à cause du contexte du centre-ville ?
Complètement. Les concerts commencent à 21h30 et finissent à 22h30. Avant, il y avait des jams partout dans le centre ; maintenant c’est presque impossible. Les riverains se sont habitués au silence pendant le Covid. On préfère un centre lisse. Et ça se voit à travers le budget de la culture, ils choisissent de mettre l’argent dans certains endroits qui plaisent au touriste plutôt que de donner un peu à tout le monde et créer une diversité de propositions. Ici, à la fin de l’année, on va arrêter l’ASBL, parce qu’indirectement, on ne peut plus vraiment répondre à notre objet social. Alors on peut exister en tant que bar, mais l’ASBL n’a plus de raison d’exister.
Jan Bucquoy disait : “Le Dolle Mol, c’est comme le rock’n’roll, il ne meurt jamais.” Cette phrase vous parle-t-elle encore ?
Je le garderai le plus longtemps possible jusqu’au moment où ce serait à perte, que ça me mette financièrement en difficulté ou qu’on ne sache plus payer les fournitures ni les employés. Mais je ne voudrais pas que ça devienne un truc où ils cassent tout et transforment l’espace en spot à matcha.
Ma priorité, pour le moment, c’est de continuer à garder un lieu où les habitués du centre peuvent se voir tous les jours. Ce qui me ferait le plus mal, c’est que tout ces gens perdent ce point d’accroche. Donc pour moi, les concerts, ça vient en seconde priorité. Si on ne peut plus de concert et d’expo, je continuerai quand même l’activité du bar. Et puis un jour, quand ce seront les enfants de mes clients qui viendront boire, peut-être que je passerai le relais.
The post « L’héritage politique du Dolle Mol crée une politique punitive » appeared first on Mammouth Média.
« Organiser des festivals en mixité choisie, c’est compliqué »
Photo @Sami Soussi
Joy est un artiste drag queer sexisé et racisé programmé dans de plus en plus d’institutions culturelles. Depuis quelques années, iel incarne son persona drag, Mama Tituba, de manière engagée en abordant des thèmes tels que le racisme et le colonialisme. Cette visibilité dont iel bénéficie aujourd’hui sur scène peut pourtant s’avérer simple inclusion de façade si elle ne s’accompagne pas d’autres mesures la renforçant. Selon iel, elle reste cependant nécessaire pour construire une carrière et poser des pierres pour les suivant·es. Dans ses performances, Joy passe de la colère à la vulnérabilité sans se laisser récupérer.
Tu es de plus en plus programmé et médiatisé. Est-ce que tu te retrouves dans ce qui est visibilisé par rapport à ton travail ?
Alors ça dépend. Déjà je n’ai pas fait le tour du monde de la presse, ça a toujours été de la presse spécialisée artistique, queer, bruxelloise… Mais la question c’est comment éviter l’instrumentalisation en tant que personnes queers et racisées. On a eu cette discussion à Voix de Femme à Liège : comment on fait pour garder notre essence, comment on fait pour ne pas être récupéré·es par des médias, par des politiques, par tout ça ? Et en même temps, ce sont ces moments où on peut être visibles. Donc je dirais que moi je navigue comme je peux. Il y a des fois le token1* tu le prends, parce que tu sais que ça va te servir pour plus tard. Je sais aussi que comme d’autres l’ont fait avant moi, comme j’ai été inspiré par des gens, on pose aussi des pierres pour les générations d’après.
Si je peux être une source d’inspiration pour que d’autres artistes queers racisé·es se lancent…
Tu me dis : “il y a des fois, le token, je le prends”. Est-ce que tu sais où se situent tes propres limites ?
C’est un peu du cas par cas, mais c’est surtout au niveau du salaire ou des conditions. On m’a invité à un festival à Anvers cet été. Déjà, j’étais la seule personne racisée programmée de la journée mais en plus, iels ont oublié de communiquer sur ma venue. Je leur ai fait remonter une fois la remarque, deux fois et iels n’ont pas changé, alors je leur ai dit “je ne viens pas”.
Parce qu’en vrai, combien de fois j’ai été un token, la seule personne drag queer et en plus racisée au milieu de drag queens blanches. Dans les institutions, c’est genre “regardez, on est inclusifs, on a programmé une personne racisée”. En fait, il faut aussi que les personnes blanches, les collectifs, les institutions se donnent les moyens de se déconstruire, de faire de la recherche, vraiment. Comment est-ce qu’on peut être plus inclusives, pourquoi est-ce qu’on doit l’être, et comment éduquer aussi le public. Ça ne suffit pas de juste le vouloir. Qu’est-ce que vous êtes prêt·es à prendre comme risque ?
Est-ce que ça te semble possible d’échapper à l’instrumentalisation ?
La conclusion qu’on avait eue à ces discussions, notamment via Jhaya Caupenne, alias Destiny Gabbana, qui fait partie de la scène voguing2* de Bruxelles, c’est qu’en fait la seule façon de garder notre essence c’est la mixité choisie. C’est rester entre nous et se promouvoir entre nous. C’est créer des espaces en mixité choisie3*, des espaces culturels. Comment contrer l’impérialisme blanc ? C’est en créant des espaces dédiés aux personnes racisées, aux personnes queer. Ça, ça n’arrivera jamais.
Pourquoi?
C’est très difficile d’organiser des festivals ou des ateliers en mixité choisie, c’est toujours très compliqué. On va brandir le drapeau du rejet, du manque d’inclusivité, du communautarisme, parce que ça emmerde l’impérialisme blanc. Ils veulent garder le pouvoir, l’ascendant. Quand on s’indépendantise, c’est là, je pense, le danger pour eux.
Pourquoi il n’y aurait pas juste un théâtre où il n’y aurait que des spectacles de personnes racisées ? Il y a plein de théâtres où il n’y a que des personnes blanches qui jouent, donc pourquoi il n’y en aurait pas ?
Dans un rêve idéal, j’aimerais que les lieux culturels ne soient pas que des lieux institutionnels blancs. J’aimerais que ce soient des lieux avec une vraie mixité. Je ne parle pas juste des artistes sur scène, ça passe aussi par les personnes qui sont employées, les personnes qui dirigent les institutions. Des vraies représentations, des programmateurices qui sont concerné·es. Mais ça demande des efforts, ça demande peut-être de mettre plus de moyens, enfin déjà de mettre des moyens de base. Ça veut aussi dire peut-être embaucher des personnes médiocres. On n’est pas prêt·es.
T’es racisé·e, tu viens.
Pourquoi des personnes médiocres ?
Dans le sens où, en tant que personne racisée, il faut que tu sois irréprochable.
Mais c’est tout à revoir. On sait que les personnes racisées ont moins d’accès aux diplômes, aux études, dû à des précarités systémiques. Alors, peut-être qu’il faudrait engager aussi des gens sans diplôme. Comment donner sa chance à tout le monde ? On va toujours trouver un truc pour ne pas embaucher la personne. Mais nan, en fait. T’es racisé·e, tu viens.
Ça va prendre du temps, d’arriver à créer de la tolérance, à embrasser chaque singularité culturelle et les promouvoir comme plein de couleurs qui créent un tableau. Arriver à respecter, à travailler avec des personnes de tout horizon, de toute culture, de toute religion différente, mais qui ont chacune à apporter. C’est des trucs que je ne comprendrai jamais chez les fachos. Un plus un, ça fait moins deux chez eux.
En parlant de ce lien avec les autres, est-ce qu’il y a des retours de public qui t’ont marqué ?
En général, je suis surtout touché par les retours des personnes racisées, parce que c’est un public encore extrêmement minorisé dans la communauté queer bruxelloise. Quand je fais des performances qui parlent de racisme, de colonialisme, d’adoption et que j’ai des personnes concernées qui me disent «ça fait trop du bien d’en parler, merci de prendre la parole, c’est important de dire les choses», c’est ça qui me touche le plus. Je suis aussi souvent fort touché des publics qui ne sont pas du tout de notre communauté, des personnes âgées ou des gens qui n’ont jamais vu de drag de leur vie et qui ressortent de là avec des étoiles dans les yeux. C’est trop bien de se dire que t’es le premier artiste drag qu’iels ont vu.
Peux-tu me parler de la notion de colère qui ressort de tes shows ?
Mon drag a beaucoup évolué depuis trois ans et demi. Effectivement, quand j’ai commencé, la colère était un moteur parce que c’est une émotion forte que je connaissais bien. Maintenant, le drag a été un exutoire. A force de vider la vanne, il y a moins de choses à sortir et je suis aussi arrivé à une sorte d’apaisement. Je cherche d’autres moyens de faire passer des messages, peut-être par la vulnérabilité. Je pense que la colère peut être aussi transformatrice de quelque chose pour aller vers le soin, vers la réflexion. C’est un peu une énergie brute. Comment tu la transformes pour dire, “et maintenant, quoi ?”.
Et maintenant, quoi ?
Joy a obtenu le statut d’artiste en février dernier et poursuit sa carrière. Iel tournera avec le spectacle “Playback” en Belgique et en France, pour lequel une cagnotte a été lancée.
1“Token” ou “jeton” en français, représente ici une situation où la personne minorisée est utilisée pour “symboliser” l’inclusivité de l’organisation qui l’engage, sans autre mesure mise en place.
2Le voguing est un mouvement de danse issu de la communauté LGBTQIA+ noire-américaine, historiquement pratiquée dans des ballrooms comme mouvement émancipateur des oppressions blanches hétéropatriarcales.
3 La mixité choisie, c’est le fait de se regrouper entre personnes partageant certaines identités opprimées (de race, de genre, d’orientation sexuelle, etc), afin de ne plus se retrouver en marge dans ces espaces dédiés.
The post « Organiser des festivals en mixité choisie, c’est compliqué » appeared first on Mammouth Média.
« Je veux gagner des disques d’or »
Ema Sojeva
Manager musical de profession, Dimitri Borrey a géré la carrière de différents artistes, notamment Stromae et Loïc Nottet. Cet agent qui voit grand nous raconte l’évolution rapide du monde musical.
Comment avez-vous commencé dans la musique ?
Je suis tombé dans la musique par passion. Je chantais devant mon ordinateur, je sortais beaucoup et je faisais mes propres mixtapes chez moi. J’ai des dossiers. J’ai commencé par le rap, puis j’ai voulu être producteur et finalement je deviens compositeur pour être aujourd’hui manager musical, enfin ce qu’il en reste. Tout s’est construit progressivement.
Qu’est-ce qui a changé dans votre métier depuis vos débuts ?
À l’époque, vers 2009, il fallait des bons contacts : un super RP pour gérer l’image publique et les relations avec les médias, quelqu’un pour la radio, quelqu’un pour le digital. On faisait des cassettes que je déposais dans tous les médias belges, MTV, MCM, JIM TV. Aujourd’hui, les artistes s’adressent directement à leur audience. Ils exercent plus de responsabilités sur les épaules. Mon rôle en tant que manager musical il a pivoté : je suis devenu partenaire, un peu le CEO de la boîte de l’artiste, c’est-à-dire celui qui coordonne les décisions stratégiques.
Comment les contrats fonctionnent-ils aujourd’hui ?
Avant, il y avait deux types de contrats : artiste et licence. Le contrat d’artiste te donnait 10 à 15%, le contrat de licence, lui, 25 à 35%. Maintenant, on ajoute ce qui s’appelle le contrat de distribution, où l’artiste reçoit une avance mais fait tout, tout seul. L’industrie a totalement changé, mais les opportunités de revenus à long terme, grâce aux catalogues et aux droits d’auteur, restent incroyables.
Vous parlez d’importance du catalogue. Vous pouvez expliquer ?
Oui, c’est un point essentiel. Un tube continue de générer de l’argent pendant des années, parfois des décennies. J’ai des morceaux qui rapportent encore aujourd’hui 5000 euros par jour, 15 ans après leur sortie. Si j’avais compris comment fonctionne ces chiffres, j’aurai pu avoir 20% à l’époque, et ce serait 1000 euros par jour dans ma poche.
Que vous pouvez-nous dire au sujet de Stromae ?
C’est mon frère, c’est mon premier bébé. Lui, il était très second degré et moi, j’étais trop sérieux. Il comprenait vite comment fallait interagir avec le public et anticiper les critiques, il est juste trop fort. À l’époque on le voyait comme un mec qui n’allait pas durer alors qu’on savait qu’il était trop talentueux, c’est une icône.
Comment se sent-on quand on est celui qui est derrière la scène ?
Tous ceux qui disent qu’on est dans l’ombre, ce sont des mythos ! Moi, je veux être reconnu pour mon travail, un peu comme Steve Jobs dans son domaine. Je veux être reconnu par mes pairs, pas dans la rue. Qu’on se dise ‘lui il a fait ça, il a créé ce morceau, il a signé avec lui’. C’est ça que je veux transmettre comme énergie.
Pourquoi vous ne vous êtes pas mis en avant ?
C’est faux, j’ai été mis en avant, le S (Stromae, nldr) m’a mis en avant. Je suis dans ses vidéos, à tous ses concerts, il remerciait son manager. Il a toujours été très malin de mettre son équipe en avant. C’est grâce à lui que j’ai rencontré les Kanye West, les Madonna, les plus grands de ce monde.
Comment avez-vous fait pour enchainer les succès ?
Les premières salles qu’on a fait aux États-Unis, on remplissait 200-300 personnes, et ensuite on a fini au Madison Square Garden. Chaque étape demandait la bonne stratégie, le bon RP, et la recommandation des pairs comme Kanye ou Rolling Stone. Le vrai succès pour moi, c’est l’impact : combien de vies tu as touchées, combien de personnes ton travail a pu inspirer ou fédérer.
Quel a été votre apogée ?
L’apogée en termes de carrière, c’est Stromae. Mais je ne considère pas que je suis encore arrivée à l’apogée que je veux, tout dépend de ce que je veux encore accomplir. Il y a encore des nouveaux projets à mettre en orbite, de nouveaux talents à développer. Si je dois parler de Loïc Nottet, j’en suis moins fier, je n’ai pas réussi à reproduire ce même niveau de succès critique et commercial.
Comment avez-vous réussi à vous imposer dans l’industrie musicale ?
Avec curiosité et stratégie. Même avec peu de moyens, on peut créer un univers et fédérer des talents autour d’un projet. Aujourd’hui, un ordinateur suffit pour produire de la musique. Le secret, c’est l’organisation, la vision et la capacité à anticiper les mouvements du marché, de géopolitique à la culture pop.
Comment décririez vous votre motivation aujourd’hui ?
J’ai la dalle, comme un joueur de foot qui veut son Ballon d’Or. Je veux gagner des titres, avoir un impact sur la vie des gens. Je pense que j’ai transformé mon traumatisme d’enfant en un moteur de réussite. Je veux toujours chercher le succès, prouver mes forts et montrer mes marques. Ça paye mais je cherche encore plus, je ne sais pas pourquoi, je veux toujours plus.
Quels sont vos futurs projets ?
Développer des niches inédites, comme la musique chrétienne. Dans quelques temps tu vas voir c’est ça qui va exploser et qui va marcher et c’est là qu’on va parler de moi. Je sais que je vais réussir à atteindre ce que je recherche, je vais viser les étoiles comme quand j’étais petit et que je voulais devenir astronaute. J’aurai mon nouveau prime et ma nouvelle era.
The post « Je veux gagner des disques d’or » appeared first on Mammouth Média.
Entre fantasme et réalité : vivre de son image sur Mym
Photos : Jade Regau
Archessia, de son vrai prénom Stéphanie, est travailleuse du sexe sur la plateforme Mym depuis 6 ans. Loin des fantasmes et des clichés sur l’argent facile, elle n’a jamais atteint le salaire minimum général. Aujourd’hui, elle raconte son quotidien sans tabou et ce que signifie réellement vivre de ce métier.
Comment avez-vous commencé ce métier ?
C’est ma colocataire qui m’a parlé de la plateforme Mym. J’ai débuté avec des photos de pieds, parce qu’à la base, je ne voulais pas faire de porno. Sauf que je me suis rendue compte que le marché des pieds était saturé. J’ai des jolis pieds mais ils ne sont pas extraordinaires. Par contre, j’ai des seins et en plus ils sont percés. Alors, je me suis dit, je vais essayer de garder un anonymat et de concentrer tout sur ma poitrine. Mais là aussi, j’ai réalisé rapidement que l’anonymat ne fonctionne pas. Alors pour parler de manière franche, pour l’appât du gain, j’ai repoussé toujours plus mes limites en laissant mon anonymat de côté. Les personnes qui viennent sur ces plateformes recherchent une réelle connexion. Pour parler de manière crue, ils veulent un accompagnement à leur branlette. Il faut amener quelque chose de différent de ce que proposent les plateformes gratuites comme PornHub, pour que ça fonctionne.
Pouvez-vous m’expliquer concrètement comment fonctionnent les plateformes Mym et OnlyFans ?
Le plus facile, c’est de décrire Mym comme l’Instagram du sexe. On poste ce que l’on veut comme photos et vidéos et les utilisateurs peuvent venir nous parler par messages privés. L’abonnement, ici, fonctionne de manière mensuelle. Pour ma part, je passe une journée à réaliser tout mon contenu et pour le reste je poste chaque jour trois photos censurées et une photo publique et, le vendredi, c’est une vidéo. OnlyFans, je suis en train de quitter la plateforme petit à petit parce que ça ne fonctionne pas bien.
On pourrait dire qu’OnlyFans, c’est un peu le McDo du cul, tandis que Mym c’est la petite friterie de la gare du cul. Mym est plus intimiste, avec moins de grands noms et la possibilité de mieux valoriser ses abonnements. OnlyFans, en revanche, est saturé, avec beaucoup de créatrices célèbres qui vendent à bas prix, ce qui rend la concurrence difficile. Elles vendent leur abonnement à 1 euros par mois sur OnlyFans, pas besoin de demander plus, étant donné qu’elles ont des millions d’abonnés. C’est donc impossible pour nous, plus petites créatrices, de rentrer en concurrence.
OnlyFans c’est un peu le McDo du cul, tandis que Mym c’est la petite friterie de la gare
Selon vous, qu’est-ce qui explique que 1% des créatrices de contenu sur OnlyFans raflent un tiers des revenus de la plateforme (chiffre cité dans le reportage Youtube de la journaliste Charlotte Vautier) ?
Je pense qu’il y a plusieurs choses. Souvent, ces personnes qui font partie des 1% ont buzzé sur d’autres plateformes. Par exemple, Khalamite qui est dans ce reportage a buzzé sur la plateforme Jackie & Michel, qui est connue pour être problématique en raison de nombreux cas de viols et de proxénétisme. Il y a un côté un peu frustrant de se dire qu’il n’y a peut-être aucune façon éthique et saine d’arriver dans ces 1%. L’affaire récente de Bonnie Blue devenue virale après avoir fait un marathon sexuel avec des centaines d’hommes, illustre bien la surenchère du métier. On se demande ce qu’on va devoir proposer pour continuer à satisfaire nos abonnés.
Quel est votre revenu sur la plateforme Mym ?
En moyenne, je gagne 300 euros par mois. Au début, je pensais gagner facilement un SMIC mais ça n’a jamais été le cas. Mon abonnement s’élève à 19,99 euros par mois et mes contenus personnalisés à 40 euros mais je ne touche qu’une partie. Mym se sucre sur notre dos en prenant 25% de commission. Et encore, moi ça va, parce que j’ai les allocations handicapées mais les personnes qui ne comptent que sur le TDS, ce n’est pas facile de terminer le mois. Je reçois 1200 euros d’allocations de handicap à cause d’un petit cocktail de pas mal de choses : maladie de Crohn, Verneuil, Scheuermann et je suis également borderline et sur le spectre de l’autisme.
Vous utilisez quoi exactement comme matériel pour créer du contenu ?
J’ai aménagé le garage en studio, avec des loquets aux portes, pour qu’il y ait le plus de sécurité possible. J’ai une petite centaine de tenues maintenant et pas mal d’accessoires. D’ailleurs, c’est quelque chose que j’ai vite appris. Au début, je pensais que plus le gode était grand, mieux c’était, mais en réalité, loin de là. Il y a beaucoup d’hommes avec des pénis de tailles différentes qui cherchent à pouvoir s’identifier.
Est-ce que ce métier a changé le rapport à votre corps ?
Oh oui, beaucoup ! Ça m’a aidé à 100%. Je me détestais avant, je ne savais pas me regarder. Je prenais ma douche en regardant le plafond. Ce n’est pas la validation masculine qui m’a aidée. En fait, quand tu prends des photos de toi nue sous tous les angles, il y a une dédramatisation de l’image que tu as sur ton corps. Dans le sens où là mon corps et moi, on est deux entités différentes, c’est mon collègue de travail. Et en même temps, je me suis réapproprié mon corps, en apprenant ce qui m’allait bien et en me rendant compte que oui, je suis belle, je m’aime et c’est cool.
Comment est-ce que vous vous présentez quand des gens vous demandent ce que vous faites dans la vie ?
En général, pour détendre l’atmosphère, je dis pute. Une fois qu’on retire un petit peu ce pouvoir de la honte, ce qui reste, ce sont juste les rires, même s’ils sont un peu gênés. J’ai un couple d’amis qui sont tombés sur moi il y a quelques temps, ça les a fait rire, ils ont zappé et ils sont passés à une autre vidéo. Au final, ce qu’il faut retenir, c’est que la plupart du temps, les gens s’en foutent de tout. De plus, je me sens beaucoup plus digne de faire mes photos de fesses dans mon garage, qu’un milliardaire qui va exploiter des centaines de personnes tout au long de sa vie.
The post Entre fantasme et réalité : vivre de son image sur Mym appeared first on Mammouth Média.
« C’est dans votre tête »
Photos : Jimmy Loozen
En Belgique, une femme sur dix voit son quotidien bouleversé par l’endométriose. Derrière ce chiffre, des milliers de vies marquées par des douleurs si fortes qu’elles empêchent parfois de marcher, de travailler, de dormir ou même d’aimer. Cette maladie invisible enferme chaque jour des femmes dans un cycle de souffrance où fatigue, trouble digestifs et infertilité côtoient trop souvent le doute et l’errance médicale. Parmi elles, Elisa, 22ans, atteinte d’endométriose et d’adénomyose, une forme dite « interne » d’endométriose, où la muqueuse utérine infiltre le muscle de l’utérus et provoque des douleurs extrêmement douloureuses, se bat pour être entendue face à un système de santé encore marqué par des biais sexistes. Pendant des années, ses douleurs ont été minimisées, psychologisées ou renvoyées à la « normalité » féminine. Un déni qui retarde les diagnostics et laisse des milliers de femmes invisibles dans leur propre corps.
Comment s’est passé la première fois où vous avez cherché de l’aide auprès d’un médecin pour ces douleurs?
Je me souviens de la première fois où j’ai présenté ma liste de symptômes à ma gynécologue. Elle m’a répondu : « C’est normal d’avoir mal quand on est une femme, faut pas être une chochotte. » Même de la part d’une femme médecin, j’ai sentie cette normalisation de la souffrance féminine. Je suis sortie de ce rendez-vous sans réponse, juste avec le sentiment d’être invisible. Après ça, j’ai eu une longue période où je ne consultais plus personne. Je me suis dis que c’était peut-être moi qui exagérais, que je devais prendre sur moi. Mais les douleurs prenaient trop de place pour faire semblant que c’était normal. Finalement, c’est moi qui ai décidé d’aller dans une clinique spécialisée de l’endométriose. Là, j’ai rencontré un spécialiste qui, dès le départ, m’a écoutée, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Après quelques examens, il m’a diagnostiquée assez rapidement avec de l’adénomyose. C’était la première fois que je me sentais vraiment entendue, après des dizaines de spécialistes, gastro-entérologues, gynécologues, qui ne comprenaient pas, n’écoutaient pas et ne prenaient pas au sérieux ce que je vivais.
On parle souvent « d’errance médicale » pour l’endométriose. Vous, avec tout ce que vous avez vécu, vous la décrieriez comment ?
Pour beaucoup d’entre nous, c’est vraiment un parcours de combattante. Selon ToiMonEndo, il faut en moyenne 7 à 12 ans avant qu’un diagnostic soit enfin posé, et certaines femmes passent par une dizaine de gynécologues avant que quelqu’un les écoute vraiment. Mais pendant tout ce temps, la vie continue, la maladie avance en silence et elle ronge nos vies petit à petit.
Pour vous, si le diagnostic arrive si tard, c’est uniquement parce que la maladie est compliquée à repérer ?
Non, ce n’est pas juste un problème médical ou technique. C’est aussi lié à des biais sexistes qui sont partout dans le système de santé : nos douleurs sont minimisées, renvoyées au psychologique, on nous dit que c’est dans notre tête, que toutes les femmes ont mal pendant leurs règles. À force d’entendre ça, on finit par douter de soi, alors qu’en réalité on est juste en train de souffrir.
Quand vous avez enfin eu le diagnostic, malgré tout ce que ça implique, est-ce qu’il y a eu du soulagement ?
J’étais tellement désespérée de mettre des mots sur ce que je vivais que, paradoxalement, j’ai appelé ma famille presque avec joie pour leur annoncer. Sur le moment, je ne mesurais pas encore ce que ça impliquait : maladie chronique, vivre avec ça toute ma vie. Mais le soulagement était immense. Après toutes ces années, j’avais juste besoin qu’on me dise : « On sait ce que vous avez ». Malheureusement, il n’existe pas solution définitive pour mon cas, mais au moins, j’ai enfin des réponses. Aujourd’hui, j’ai les mots pour expliquer ce que je traverse vraiment, et ça change tout. Je ne suis pas folle : c’était ça, le plus important à entendre.
Est-ce que, depuis, vous vous sentez davantage prise au sérieux par les professionnels de santé ?
Même si j’ai maintenant des médecins qui me suivent, j’ai encore trop souvent l’impression de devoir hurler pour être prise au sérieux. Le diagnostic ne fait pas disparaître les biais ni la suspicion autour de la douleur des femmes.
Comment la maladie affecte-t-elle vos relations avec vos proches et votre vie sociale ?
La maladie creuse énormément la solitude. J’ai souvent l’impression d’être un poids, d’imposer trop de contraintes. On me dit que je suis trop jeune pour être fatiguée, ou que je pourrais faire plus d’efforts. De mon côté, je donne tout pour masquer mes douleurs, continuer à sortir, sourire, aider, faire comme si de rien n’était.
Qu’est ce que cela implique au quotidien, émotionnellement et physiquement ?
C’est épuisant : toute l’énergie que je mets à paraître « normale » me vide complètement. Il m’arrive d’être en colère contre mon propre corps, de vouloir en sortir, de lui dire : « Fiche moi la paix, ne serait-ce que cinq minutes. » Par moments, j’ai l’impression que la maladie prend toute la place, qu’elle finit par me définir, alors qu’au fond je rêve juste d’être moi même, sans être réduite à ça.
Dans votre quotidien, sur une journée comme les autres, comment est-ce que la maladie se fait sentir ?
Dès le réveil, une fois sur deux, les douleurs sont là : intestins, vessie, tout mon corps me rappelle que je suis malade. Il y a aussi cette fatigue écrasante, même après une longue nuit. C’est difficile de commencer sa journée positivement quand on se réveille déjà épuisée. Je vis avec la crainte permanente d’avoir une crise dans la journée, des douleurs que je dois masquer pour garder une vie sociale, pour continuer à fonctionner. Je me demande tout le temps : est-ce que mon corps va tenir la journée entière ? Est-ce que je vais pouvoir aller jusqu’au bout si les plans changent ? C’est un stress constant, et ce stress intensifie encore la douleur. On finit par avoir peur à l’avance d’une souffrance qu’on connaît trop bien.
Vous évoquez souvent une médecine pensée « par et pour les hommes. » Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous ?
Les spécificités biologiques et hormonales des femmes sont encore trop peu intégrées dans la formation médicale. On le voit dans la façon dont nos symptômes sont considérés comme vagues, exagérés ou psychologiques. L’endométriose en est un exemple flagrant : une maladie qui touche une femme sur dix reste sous-diagnostiquée et mal comprise. C’est révoltant de savoir qu’il existe plus d’études sur la calvitie masculine que sur l’endométriose, alors que cette maladie a un impact énorme sur la vie de millions de femmes. Si c’était des hommes qui souffraient de cette pathologie, je suis convaincue qu’on aurait déjà trouvé des solutions. Ce décalage en dit long sur ce que le système de santé choisit, ou non, de prendre au sérieux.
The post « C’est dans votre tête » appeared first on Mammouth Média.
Solidarité itinérante
Nonna Jouannaud
Le Ralliement des Fourchettes sillonne les quartiers de Bruxelles pour distribuer à prix libre des repas frais et équilibrés dans le but de garantir un accès à une alimentation de qualité pour tout un chacun. Cette initiative combine solidarité alimentaire, économie circulaire et convivialité avec un public varié.
Ce matin de novembre, une fine couche de neige recouvre pour la première fois de l’année les toits de Bruxelles. Dans la rue Osseghem à Molenbeek, les voitures dorment encore sous le givre. L’air est vif, et les passants baissent la tête pour ne pas lui faire face. Il est 9h55 lorsqu’un bruyant vrombissement se rapproche : celui du camion du Ralliement des Fourchettes.
À l’intérieur, Momo conduit tranquillement, casquette enfoncée sur la tête, grand foulard autour du cou et manteau gris sous lequel on devine de nombreuses couches, prêt à affronter le froid des prochaines heures. Il n’est pas très bavard. Le moteur ronronne et la voix du GPS, programmée avec l’accent ch’ti, remplit les premières minutes de silence « Va pas à toute berzingue ». Il indique la direction : l’Îlot, au parvis de St Gilles.
Ce trajet, Momo le fait tous les lundis, mardis, mercredis et jeudis. Il s’occupe de la distribution alimentaire du Ralliement des Fourchettes, créé il y a quatre ans par plusieurs associations bruxelloises qui luttent contre la précarité et le sans-abrisme. Chaque jour, le camion s’arrête dans un quartier pour distribuer à prix libre un plat frais et équilibré, cuisiné au centre d’accueil pour des personnes sans-abris « l’Îlot ». Les publics changent selon le jour : le lundi à Flagey, ce sont essentiellement des sans-abris ; le jeudi, à Evere, ce sont surtout des personnes âgées isolées.
« Ici, on mijote 400 repas par jour »En arrivant au parvis de St Gilles, Momo se gare en face de l’Îlot. Ici, tout le monde connaît le conducteur du food truck. Après avoir traversé l’entrée du centre, Momo se dirige au fond du couloir. C’est là que la cuisine se situe. Une odeur gratinée chatouille les narines. Khalid, le chef, l’accueille et lui détaille le menu du jour : soupe de légumes verts et parmentier de lentilles et patates douces.
Ici, c’est une cuisine professionnelle collective. Chaque jour, elle prépare plusieurs centaines de repas. Les menus dépendent des arrivages : les produits secs viennent de la banque alimentaire, les frais sont des invendus récupérés dans plusieurs supermarchés. Autour des fourneaux, une petite équipe mêle cuisiniers confirmés et bénéficiaires du CPAS qui veulent réintégrer le monde du travail. « Notre mission c’est de nourrir chaque jour 400 bénéficiaires mais aussi de former des personnes à l’emploi », explique le chef.
Après avoir récupéré et rangé la nourriture dans le camion, Momo termine son café, sa cigarette et enclenche la première, direction Evere. Le camion traverse une infinité de tunnels avant d’arriver vers le quartier du jour. « Là-bas, il y a des logements sociaux mais il n’y a pas de restos pour manger à petits prix ou gratuitement », exprime Momo.
Dans la réserve de l’Ilôt. Il est 11h00 et Momo s’apprête à ranger les plats tout droit sortis du four, dans le food truck.Direction le quartier du jour, Evere, pour faire la distribution.
À Evere, la soupe fume, les regards se croisent
À peine arrivé devant le centre culturel d’Evere, Momo commence à transformer le camion en food truck. Max, l’autre salarié du Ralliement, arrive à son tour, lui aussi bien couvert. Momo nettoie le sol et inscrit le menu du jour sur la devanture, tandis que Max allume le four et installe les mange-debout, même si la plupart des personnes mangent à l’intérieur de la salle communale.
A la maison communale d’ Evere, c’est calme. Ce sont surtout des habitations, et quelques commerces de proximité.Ils échangent quelques mots sur la victoire du Maroc au foot et la neige qui s’est invitée sur la capitale. Une fois le camion prêt, ils enfilent leurs tabliers et savourent une soupe pour se réchauffer. Le four ronronne, gardant sa chaleur pour les repas à venir. Les deux hommes attendent patiemment, en discutant, ou pas.
Il est 11h30 et une première femme arrive, son chien dans les bras. Armée de bottes qui lui arrivent jusqu’aux genoux et d’un bonnet qui laisse à peine apparaître son visage, elle demande un plat en tendant son récipient. Elle passe un coup de fil, son amie va la rejoindre dit-elle à Momo, elle s’installe déjà à l’intérieur. Tous les jeudis, les deux amies se retrouvent. C’est le moment de partager un moment ensemble. Derrière elle, une vielle femme vêtue de léopoard de la tête aux pieds peine à arriver devant le camion. Peu loquace, elle confie que le froid est difficile. Après avoir reçu sa nourriture, elle demande à se faire raccompagner.
À l’intérieur, pas de musique, juste le brouhaha des conversations et le cliquetis des couverts. Les murs sont nus, à l’exception de quelques annonces locales qui habillent l’espace. Ce sont les gens qui donnent à ce lieu sa chaleur. Certains viennent par nécessité d’autres pour maintenir un lien social. A table, les gens se mélangent peu. Mais il y a des regards. On se reconnaît et on le fait savoir. Dans ce petit espace, le froid n’est plus qu’un lointain souvenir. Sandra est restée dans la rue pendant 10 ans. Elle habite désormais dans les bâtiments de Communa. Le jeudi, elle attend que la salle se vide pour venir manger. Elle n’aime pas trop la foule mais elle apprécie quand même le rendez vous, entendre les gens parler. « On se sent moins seule après. »
Il est 13h30, Sandra mange son parmentier dans le calme. Momo et Max travaillent en pair. Chacun à ses missions, ils sont complémentairesPendant que les premiers arrivés mangent au chaud, Momo et Max continuent de servir d’autres personnes dehors. Le service se termine bientôt. A l’intérieur, place aux cafés pour les derniers restants.
Il est 14h10 et Momo et Max viennent de fermer l’arrière du camion. Les frigos sont vides et le four refroidit doucement.
Chemin inverse direction Molenbeek : tunnels interminables, embouteillages, cigarette au volant. Un goût d’incertitude reste en bouche après le service. L’association roule pour les personnes précaires, mais elle-même avance sur un fil. « Nous aussi, on est précaires, on a des contrats de quelques mois, et après on verra », souffle Momo. À partir de janvier, le Ralliement devrait disposer d’une petite cuisine indépendante, pour que Momo prépare l’intégralité des repas afin de réduire les coûts et faire survivre l’ASBL. Pour l’heure, Momo n’a qu’une hâte, rentrer chez lui et se mettre au chaud dans son lit.
« Bon vent et bonne route hein », annonce le GPS.
The post Solidarité itinérante appeared first on Mammouth Média.
Au cœur du Conservatoire royal de Bruxelles
Diego Fonteyn
Derrière le prestige du Conservatoire royal de Bruxelles, des murs fatigués et des instruments usés mettent à l’épreuve le quotidien d’étudiants et de professeurs. La passion ne disparaît pas pour autant.
Entre ses longs couloirs résonnants et ses salles où les répétitions s’enchaînent, le Conservatoire royal de Bruxelles reste un pilier de la musique belge. Mais, derrière son prestige, l’institution doit composer avec des conditions d’apprentissage fragilisées, mettant à l’épreuve le bon déroulement de son enseignement.
Comme toutes les écoles supérieures des arts, le Conservatoire relève d’un cadre décrétal spécifique, distinct de celui des universités et des hautes écoles, qui impose ses propres règles en matière d’infrastructures et de personnel.
Il est 14 heures au Conservatoire royal de Bruxelles. La rue du Chêne est vide, une enseignante fait le point de son cours avec deux de ses étudiants sur le perron. Le bâtiment, imposant, laisse sa grande porte en bois s’ouvrir et se refermer au rythme des allées et venues des étudiants, des professeurs et du personnel.
Un manque de salles et de moyensC’est dans la cour centrale qu’Elliott, vingt ans, en deuxième année de bachelier, section piano, fait sa pause. « Les pianos sont dans un état lamentable, faute de moyens pour les entretenir », dit-il, conscient des problèmes financiers de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles. « Et puis, ce n’est pas le bâtiment principal du conservatoire. Celui de la rue de la Régence est actuellement fermé jusqu’en 2030 pour restauration urgente. On est donc tous un peu enfermés ici avec une forte pénurie de salles », ajoute-t-il tout en relisant ses partitions.
En chemin vers son cours de piano, au détour d’un long couloir froid, résonnant et aux murs défraîchis, il sourit : « À l’académie, j’ai terminé avec vingt sur vingt en solfège. J’avais quinze ans. Ici, en première année de solfège : six sur vingt ! Il faut pouvoir faire le lien entre les deux. »
Malgré l’état du bâtiment, rue du Chêne, le Conservatoire royal de Bruxelles n’a pas perdu son attractivité internationale. Près de trois quarts des quelque 750 étudiants proviennent de l’étranger. Il n’est donc pas rare d’entendre parler russe, espagnol ou japonais au détour d’un couloir ou dans la salle de détente du rez-de-chaussée.
Des leçons dans des conditions inégalesSur le seuil d’une classe, Eve Beroux, accompagnatrice pour les classes de flûte et de hautbois, se dit heureuse : aujourd’hui, elle a accès à un local fraîchement rénové. « Oui, il y a des salles dans lesquelles on ne veut pas aller, ça, c’est sûr. La situation s’améliore depuis le changement de direction en 2023 », assure-t-elle. Elle souligne la volonté de s’améliorer malgré le manque de moyens, en partie utilisés depuis janvier 2025 pour la rénovation du bâtiment historique de la rue de la Régence. Elle évoque aussi le chiffre « d’un tiers » : selon elle, environ un tiers des pianos devrait être rénové ou remplacé. Une estimation qui ne surprend pas Elliott, témoin quotidien de la dégradation de ces instruments.
Madame Tarasewicz donnant la note à Anthony, son élève en master de composition. ©Diego FonteynIl est 17 heures, Madame Tarasewicz commence sa leçon de piano avec Anthony, étudiant de master 1 en composition. L’élève pose son iPad sur le pupitre, ses partitions s’y trouvent en version numérique. Le couvercle du piano demi-queue sur lequel l’élève joue est ouvert, le son emplit le local et propage les différentes tonalités. Madame Tarasewicz donne des indications à son élève en alternant des indications théoriques, références historiques et démonstrations au second piano présent dans le local. Pouvoir disposer d’un second piano bien accordé n’arrive pas tous les jours, précise-t-elle. Sa dernière heure de cours terminée, elle quitte la pièce, et le calme retombe dans cette partie du Conservatoire.
Les couloirs résonnent des voix des choristes et des instruments pratiqués dans les salles voisines. Le grand escalier de bois grince, signe du nombre d’étudiants qui l’ont emprunté depuis tant d’années. Le carrelage se soulève par endroits, du ruban adhésif signale les zones les plus abîmées pour éviter les accidents.
S’organiser pour pouvoir réviserPrès de l’accueil, Elliott tente de négocier avec le concierge pour obtenir une salle de piano pour réviser. Un étudiant portugais, violoniste, essaie lui aussi d’obtenir une salle. Les discussions s’entrecroisent entre le français et l’anglais, et finalement, les deux repartent avec une clé.
« J’ai oublié mes gants chez moi aujourd’hui, les premières minutes vont être très difficiles », grimace-t-il en se frictionnant les mains. Arrivé au local, partitions de Bach et Brahms sur le lutrin, Elliott fait ses gammes pour réchauffer ses doigts frigorifiés. La situation semble désagréable, mais ne freine pas son élan. Peu à peu, les morceaux s’enchaînent et Elliott semble emporté par la musique.
Un moment suspendu, quelques instants avant la visite surprise de Lisa. ©Diego Fonteyn« Toc-toc-toc. » La porte s’entrouvre : Lisa, présidente du conseil étudiant, passe saluer le pianiste en plein exercice. La pause est brève, elle file réviser ses morceaux de flûte traversière en salle D111, sur le même palier. « La flûte traversière, c’est tout aussi beau que le piano », glisse-t-elle en riant avant de fermer la porte.
Le Conservatoire royal de Bruxelles propose une grande variété de cours, du chant aux percussions, de l’écriture à l’histoire de la musique.
« Entendre ce que les autres jouent à côté, entendre qu’il y a toujours de la musique, du bruit, des gens qui marchent, ça me motive à travailler », confie Lisa. « Ça ne me dérange pas. Sauf quand il y a des travaux. L’an passé, c’était particulièrement difficile. J’ai l’impression qu’il y a toujours un chantier quelque part, toujours du matériel qui traîne. »
Au Conservatoire royal de Bruxelles, les murs fatiguent plus vite que les vocations. Entre échafaudages et pianos usés, la musique continue de s’élever, portée par celles et ceux qui, chaque jour, apprennent à composer, aussi, avec le temps.
The post Au cœur du Conservatoire royal de Bruxelles appeared first on Mammouth Média.
« La justice restaurative s’adapte au rythme des individus »
Alors que la justice pénale peine à répondre à toutes les attentes de la société, une approche alternative gagne du terrain. Encore méconnue, la justice restaurative propose de déplacer le regard de la sanction vers la réparation. En Belgique, cette voie complémentaire, fondée sur le dialogue entre victimes et auteurs, s’institutionnalise progressivement. Marie-Nathalie D’Hoop, directrice générale adjointe des Maisons de justice de la Fédération Wallonie-Bruxelles, parle de ses promesses et de ses limites.
Où se situe la justice restaurative dans le parcours judiciaire ?
La justice restaurative peut être un complément à la justice pénale, mais elle peut également se déployer en dehors de toute procédure. Concrètement, la démarche peut être initiée tant par l’auteur que par la victime : aucune prise de contact, qu’il s’agisse d’un courrier, d’un appel ou d’une rencontre, n’a lieu sans l’accord des deux parties. Elle se déroule dans un cadre volontaire, dont le contour est posé par des intervenants professionnels.
La justice pénale, même si elle n’est pas toujours perçue comme “juste”, reste une pierre angulaire de l’État de droit, où le pouvoir législatif crée la norme, le judiciaire la dit et l’exécutif l’applique. Elle reflète les règles que la société se donne pour organiser la vie commune. L’objectif du droit pénal est fondamentalement humaniste : permettre un vivre-ensemble pacifié. La question des relations est donc centrale : celle de l’auteur avec la communauté et ses lois, celle de la victime dans la reconnaissance de ses droits blessés, et celle de la société touchée par la rupture de l’harmonie qu’elle estime nécessaire. La justice restaurative peut ainsi s’inscrire à différents moments du parcours pénal : après les faits, en parallèle d’une instruction, au stade de l’exécution d’une peine ou encore à la sortie de détention, lorsque les personnes en expriment le besoin.
Lorsqu’un accord est trouvé et que les parties choisissent de le porter à la connaissance d’une juridiction, celui-ci peut, dans certains cas, être pris en compte et influencer certains aspects de la décision pénale — par exemple en matière d’interdictions de contact ou de périmètres géographiques.
Comment la justice restaurative permet-elle de répondre à des besoins relationnels que la justice pénale laisse souvent en suspens ?
Après quatre ans d’attente, la victime se sent-elle réellement reconnue ? Et la décision, centrée sur les faits, répond-t-elle à ce qui pourrait permettre, ici et maintenant, un retour à un vivre-ensemble pacifié ? Le temps judiciaire n’est pas celui des personnes.
Le rapport au temps serait different pour la justice restaurative ?
Les démarches restauratrices s’adaptent au rythme et aux besoins des individus : leur durée dépend de ce que les personnes souhaitent travailler et peut comporter des pauses, qu’elles interviennent après les faits, en parallèle de l’instruction ou au moment de l’exécution de la peine.
C’est pourquoi il peut être pertinent, parallèlement à la procédure pénale, de recourir à une communication restauratrice. Elle permet de convenir, dans l’attente du jugement, d’éléments très concrets : cohabitation sur un même territoire, gestion d’intérêts communs, liens parentaux, etc. Mais elle répond également à d’autres besoins, plus intimes : comprendre, donner sens, poser des questions restées ouvertes.
Dans les faits les plus graves (meurtres, violences sexuelles…), de nombreuses interrogations demeurent malgré le procès. La communication restauratrice peut devenir un espace pour les accueillir.
Dans le cas des attentats de Bruxelles, la criminalité prend une dimension collective et terroriste, qui dépasse les actes individuels. Comment la justice restaurative peut-elle s’appliquer dans un tel contexte, où la douleur excède les victimes directes ?
Dans le contexte des attentats, la justice restaurative doit tenir compte d’une douleur qui dépasse les victimes directes et touche la société entière. L’expérience menée par l’association Retissons du lien en témoigne : elle a permis à des proches de personnes radicalisées et à des victimes ou à leurs familles de se rencontrer pour tenter de comprendre ce qui avait fracturé le tissu social.
Ces espaces ne cherchent ni à excuser ni à justifier, mais à nommer l’indicible et à recréer la possibilité d’un lien là où la violence avait créé de la rupture.
Si des familles touchées des deux côtés peuvent dialoguer, alors la société peut, elle aussi, envisager sa reconstruction collective.
Qu’est-ce qui pousse certaines familles de victimes à accepter de dialoguer avec les parents d’un des auteurs ?
Le besoin de comprendre est souvent présent chez les victimes qui font cette démarche. Il y a chez certaines victimes également le besoin d’agir, ne pas être “condamnées” à ne faire que subir et ne pas être assignée à une seule identité : victime.
Comment mesurez-vous l’impact de ces démarches sur les victimes, sur les proches des auteurs et sur la société dans son ensemble ?
Comme ces démarches se font exclusivement sur base volontaire, le degré de “satisfaction” est très haut.
(Aucune statistique officielle n’existe à ce sujet en Belgique ; selon les praticiens, il est difficile d’établir des données fiables en raison du caractère volontaire de ces démarches, du “chiffre noir” et du fait que de nombreux justiciables ignorent encore l’existence de cette offre. Les estimations nécessiteraient une recherche universitaire dédiée.) Plusieurs initiatives existent au niveau européen et international, mais la Belgique est l’un des rares pays où la législation consacre la légitimité de ce type de processus.
Après avoir accompagné ces rencontres, votre propre compréhension du mot “justice” a-t-elle changé ? Et la justice, selon vous, peut-elle être un acte d’amour autant qu’un acte de droit ?
Je place l’amour ailleurs et j’accorde beaucoup d’importance au droit qui est garant indispensable de nos libertés fondamentales. Mais en tous les cas je ne limite pas le sens du mot justice à une seule signification et donne à l’action citoyenne une place importante dans la prise en charge des faits infractionnels. En fin de compte, après la douleur, la justice ne se résume ni à punir ni à juger.
The post « La justice restaurative s’adapte au rythme des individus » appeared first on Mammouth Média.
Portrait de Mohamed El Marcouchi, champion de boxe devenu mentor
À l’aube de son dernier combat, Mohamed El Marcouchi, ancien champion devenu mentor, consacre déjà son énergie à « Box Your Talent », l’association qu’il a fondée pour aider les jeunes à canaliser leur potentiel à travers le sport. Entre les entraînements des plus petits et ceux des plus grands, il confie vouloir se consacrer pleinement à cette aventure humaine et éducative. Un nouveau combat s’annonce pour lui : celui de la transmission. Un portrait signé Leandro Mattaliano, Ines Zaraoui, Nina Becker, Maïssa Maataoui.
The post Portrait de Mohamed El Marcouchi, champion de boxe devenu mentor appeared first on Mammouth Média.
« Ce que je veux, c’est juste vivre normal »
Photos: Ahmadou Atafa
Jiji, 46 ans, vit dans la rue à Bruxelles depuis neuf ans. Il s’est installé devant une église du centre-ville avec ses deux chiens, entre le froid, la pluie et le regard des passants. Autour de lui, ces derniers s’arrêtent parfois. Une pièce, une caresse pour ses chiens, un mot rapide avant de repartir rapidement. A quelques pas, des artistes de rue attirent une foule joyeuse. Dans ce contraste de rires et de musique, Jiji reste immobile, le regard perdu, tenant la chaîne de sa chienne dans sa main. Ce sans-abris passe ainsi ses journées et soirées sur un matelas roulé, posé sur un sac qui lui sert de siège, adossé au socle froid d’une statue. Dans cet entretien, il raconte son quotidien, ses difficultés et son rêve d’une vie « normale ».
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Jiji, j’ai 46 ans. Je viens de Roumanie. Je vis ici, à Bruxelles, depuis neuf ans.
Où passez-vous vos journées ? Je reste ici, devant l’église, sur ma chaise. Avec mes deux chiens, Betty et Lola. Ils sont toujours avec moi.
Et vos nuits ?
Je dors derrière la Bourse, dans un petit coin que je connais bien. C’est tranquille, un peu à l’abri.
Et comment faites-vous pour manger ?
Je mange ce que les gens me donnent. Parfois des passants, parfois les restes de restaurants.
Et pour vous laver ou laver vos affaires ?
Je vais à un endroit à la Grand-Place où il y a des douches pour me laver. Sinon, je vais à Saint-Catherine, dans un espace privé. Je paye 15 euros pour laver mes vêtements et 7 euros pour prendre une douche.
Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ?
La pluie. Que ce soit le jour ou la nuit, c’est la pluie qui est difficile. Quand il pleut, je vais souvent m’abriter dans l’église, ici à côté.
Recevez-vous de l’aide d’une association ?
Non, personne. Je ne connais pas d’association qui aide ici.
Et pour votre sécurité ?
C’est mes chiens qui me protègent. Betty et Lola, ils sont tout pour moi.
C’est mes chiens qui me protègent. Betty et Lola, ils sont tout pour moi.
Et si vous êtes malade ?
Je ne sais pas où aller. Je ne connais pas d’hôpital.
Comment les gens vous regardent-ils ? Sentez-vous qu’il y a de la solidarité à Bruxelles ?
Certains gentiment, d’autres pas bien. Mais il y a de la solidarité, ça va.
Vous arrive-t-il parfois envie d’expliquer votre situation aux passants ?
Oui, parfois. Mais personne n’écoute.
Qu’est-ce que vous voudriez dire aux autorités ?
Je veux juste que la police me laisse tranquille.
Qu’est-ce qui vous donne encore de la force aujourd’hui ?
Mes chiens. C’est eux ma force.
Et votre rêve ?
Ce que je veux, c’est juste vivre normal. Avoir une maison, un travail, une famille.
Aux portes de la Grand-Place, cœur touristique de la capitale européenne, Jiji vit une réalité que beaucoup préfèrent ne pas voir. Derrière les vitrines étincelantes, Bruxelles abrite des vies suspendues, invisibles, où la survie dépend d’une couverture, d’un chien et de la générosité d’un passant.
Le contraste est saisissant, et interroge : comment, dans une ville riche en institutions sociales, tant d’hommes et de femmes continuent-ils de vivre dehors, à quelques pas des lieux de pouvoir européens ?
Sans révolte apparente, Jiji incarne une question urgente : celle du droit à la dignité.
The post « Ce que je veux, c’est juste vivre normal » appeared first on Mammouth Média.
Le temps d’un repas
Photos: Samuel De Pryck
À la résidence Rinsdelle, le dîner représente bien plus qu’un simple moment de nutrition. Chaque midi, la maison de repos située à Etterbeek s’anime autour du restaurant. Pour beaucoup, il s’agit d’un rendez-vous attendu, un moment de convivialité propre à chacun où la solitude s’interrompt. Le temps d’un repas, la vie collective bat son plein.
En cuisine, Guida et Mouaad, tous deux seconds de cuisine, s’affairent à leurs tâches. L’atmosphère est plutôt taiseuse, le duo travaille avec application. La première réalise un dessert pour le repas du lendemain. Le deuxième confectionne des rochers pour le goûter.
La seconde chantonne en lavant la vaisselle. « Ça fait 26 ans que je travaille, j’ai commencé à la plonge puis je suis devenue commis de cuisine et maintenant seconde », raconte-t-elle fièrement en préparant les assiettes pour le dessert.
» Les plats mijotés, on les prépare la veille et ma collègue a commencé le repas du soir dès 6h », explique le cuisinier. Ça fait 15 ans qu’il travaille pour le groupe Emeis au service des pensionnaires de la maison de retraite. « On reçoit toujours de la reconnaissance, c’est top. Mais quand ce n’est pas bon, ils n’hésitent pas à la dire « , confie le cuisinier avec amusement avant de conclure : « Il y en a qui ne sortent pas de leur chambre C’est pour ça qu’on fait tout pour qu’ils soient satisfaits. »
Mouaad prépare des rochers pour le goûterÀ l’étage du restaurant La Marjolaine, Mme Rivière fait ses mots croisés tout en écoutant la radio qui diffuse des anciens tubes de la chanson française. « C’est moi qui plie les serviettes et les bavoirs pour le repas, j’aime bien faire ça », révèle-t-elle depuis son fauteuil. Elle me livre ensuite : « Le repas de midi, c’est un moment convivial. Je peux discuter avec mes copains et copines, c’est chouette. »
Soupe populaireUne partie des résidents arrive en autonomie à la marjolaine, l’autre est amenée petit à petit par le personnel soignant. Les cuisiniers arrivent dans le même temps avec des chariots contenant le repas. Ils s’installent dans une petite pièce communicante pour faire le dressage.
Guida et le chef après l’envoi des platsLe silence, témoin d’une ambiance plutôt timide, disparaît avec l’arrivée de la soupe aux tomates au profit de discussions et de bruits de couverts. Anne-Marie, habillée d’un gilet vert, attend impatiemment son tour. Elle enfile avec délicatesse un grand bavoir bleu et pose une serviette sur ses genoux. De sa table, qui se trouve au fond du réfectoire, elle fait signe de venir au cuisinier. « Encore ! », clame-t-elle alors qu’on lui remplit son assiette. La résidente entame avec appétit sa soupe débordante de générosité tout en observant, entre chaque cuillerée, les autres tables.
« La soupe est délicieuse « , disent Sylvianne et Véronique en finissant leur assiette. La première ajoute ensuite : » Tout est toujours bon ici sauf peut-être les frites. Elles sont souvent toutes ‘flouches’ alors qu’elles devraient être moelleuses à l’intérieur et croquantes à l’extérieur. »
L’entrée terminée, le cliquetis des couverts cessent et les discussions prennent de l’ampleur en attendant le service du plat principal.
Les saveurs du cruLe veau marengo arrive à la table de Gabriel alors qu’il discute avec Anita. Notamment de ses préférences culinaires. Il n’est pas ravi du menu : » Je n’aime pas trop ça, il y a trop de poivrons. Parfois, il y a de la lasagne, c’est bien meilleur. » Sa voisine s’en amuse : « Moi, je mange tout. » Comme pour se justifier, elle évoque la guerre et son enfance. « Je mangeais même des fourmis. » L’anecdote fait rire Mme Nicaise qui, voyant que sa voisine ne réagit pas, ajoute : « Elle est sourde comme un pot, elle ne comprend rien. » Ambiance à table.
Parfois, les échanges sont plus rudes : « Ta gueule, connasse », lance Michelle à Maggy, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui fait trop de bruit à son goût, mais aussi au goût des autres pensionnaires. C’est qu’à table, tout est une question de cohabitation, et pas seulement au niveau du menu. « Les gens sont bruyants ici et je ne supporte pas ça », raconte Michelle.
Pourtant, la dame ne raterait pour rien au monde ce moment » convivial ». Émile, son compagnon de table, ajoute d’un ton sérieux : « Ça permet de se changer les idées et de discuter d’autre chose… Mais ça dépend des personnes que tu as devant toi, évidemment. » D’ailleurs, à table, ils ne sont que deux pour quatre couverts, la raison étant que Michelle qui se présente comme une forte tête, s’est disputée avec une autre résidente, Jacqueline. Depuis, celle-ci a décidé de manger seule.
Attablée seule, Mme Maffiotti scrute les faits et gestes de chacun tout en buvant sa Maes 0%. Elle paraît sur ses gardes, d’après ses dires, elle aurait été attaquée ce matin par deux femmes armées d’un couteau. Lorsqu’elle raconte cela à une aide-soignante, celle-ci acquiesce simplement. « Je suis seule parce qu’on me donne cette table, mais j’aime voir du monde », dit la supposée victime en restant concentrée sur ce qui l’entoure.
On retrouve à la table d’à côté, séparées par une colonne, Sylvianne et Véronique qui bavardent en terminant leur repas : « C’était pénible de toujours manger en chambre pendant le Covid. Regarder la télé quand tu manges, c’est bien, mais si on lui dit quelque chose, elle ne te répond pas, la TV ! », raconte la première. » Nous sommes des êtres sociaux, on aime communiquer et se voir, c’est important », complète la seconde.
Les assiettes vidées laissent place à la dernière étape, le dessert.
Quand y en a plus, y en a encoreAlors que les pommes au four se font servir, Anne-Marie, qui prend son temps pour bien observer toute la salle entre chaque bouchée, entame à peine son plat.
« Le repas n’est pas mal, mais je mange mieux chez ma sœur », déclare Jean, tout en mangeant son dessert avec enthousiasme. Il a l’habitude de sortir au café après son repas où il y rencontre une jeune femme devenue son amie. Vu qu’il en a encore la capacité, le brave homme va, de temps à autre, faire des petites courses à la supérette du coin pour certains résidents.
Guida prépare le dessert pour le lendemainOn entend des rires à la table d’à côté : il s’agit de Mme Rivière et de ses copines. « C’est bien, elles ne sont pas trop grandes », dit-elle avec satisfaction. Elle propose généreusement à l’une de ses amies, qui a déjà terminé sa pomme chaude, de manger la moitié de la sienne « Allez ! Tu as envie, prends ! »
Le repas touchant à sa fin, La Marjolaine commence à se vider. Les aides-soignants raccompagnent les résidents en chaise à leur chambre, Guida vient débarrasser les tables et les techniciens de surface viennent nettoyer le sol.
« Oh non ! Vous n’allez pas me l’enlever « , implore Mme Nicaise lorsqu’un aide-soignant vient chercher Anita. La présence de l’une semble apaiser l’autre et inversement. Tout sourire, il leur laisse un instant et va chercher un autre résident.
Jacqueline, l’autre caractère bien trempé de la salle, va parler aux deux canaris en cage, qui sifflent depuis une bonne partie du repas. « Vous, vous êtes gentils au moins « , leur dit-elle. En sortant, elle passe devant Michelle, qui attend ses courses : » T’as grossi toi, non ? »
Ces instants, futiles en apparence, révèlent que le repas en salle est plus qu’un moment pour se nourrir. Chaque mot, regard ou geste entretient un lien social qui fait vivre la communauté du Rinsdelle.
The post Le temps d’un repas appeared first on Mammouth Média.
Loin du bruit
Photos: Paul Dorthu
Dans une société accro à la dopamine et au toujours plus, certaines adoptent un autre rythme, une vie à distance du monde sans totalement lui tourner le dos. Un quotidien exigeant et profondément habité.
De l’extérieur, le monastère de Soleilmont impressionne. Le bâtiment est long, rectiligne, austère. « La première fois que je suis venue, je croyais arriver en prison » , plaisante une sœur. Mais c’est à l’intérieur que la magie opère. Les lignes droites épousent la lumière du jour, les murs vides laissent l’esprit les remplir de ce qu’il veut. La nature est omniprésente, le calme terrasse l’endroit.
Une vie de rigueur
Les sœurs sont cisterciennes, elles obéissent à la règle de Saint-Benoît, en application depuis le sixième siècle. Une vie ponctuée par la prière, sept par jour, le travail, et la lecture des écritures. Le premier office est à 4h30. Il est essentiel. « 4h30, c’est l’heure de la pénombre, des malfrats, des délits » , affirme une moniale. « C’est l’heure des accidents de route, des râles de ceux qui sont morts dans la nuit » . Durant la journée, les religieuses ne parlent que pour échanger des informations nécessaires. On ne s’étend pas sur ses peines ou ses plaintes. Pour elles, « le murmure appartient à celui qui n’a pas le cœur en paix. » Les repas se font donc sans parler. Un silence brisé par une lecture à voix haute des écritures, et le crissement des couverts.
Une novice prie entourée de ses sœurs. Elle est reconnaissable de par son habit blanc, qu’elle gardera pendant neuf ans.Les religieuses ne quittent jamais le monastère. Toutes insistent sur le fait qu’elles n’ont pas délibérément choisi ce mode de vie: elles ont été appelées. « On ne choisit pas cette vie« , confirme une sœur. Dans le christianisme, l’appel est une conviction personnelle profonde, un désir spirituel de se consacrer entièrement à Dieu. Une grâce qui impose une distance avec le monde extérieur. Pour faire les courses, une seule sœur responsable s’en charge. Les allers et venues sont limitées au strict nécessaire, souvent pour des problèmes de santé. Ici, il y a même une infirmerie. Dans l’idée, les sœurs mourront dans ce couvent. Elles y seront enterrées dans le cimetière privé de l’abbaye. Sans cercueil, enveloppées dans un linge blanc, à même la terre, proches de leur communauté. Cinq fois par an, elles peuvent recevoir de la visite de l’extérieur. Aucune ne dispose d’un téléphone portable, mais la ligne fixe du petit magasin est toujours accessible.
Un chemin de croixElles sont vingt-quatre à vivre ici. Beaucoup ont d’abord vécu des vies ordinaires. Journalistes, enseignantes, infirmières, assistantes sociales, doctoresses. Un contact, de près ou de loin, avec la souffrance. La plus jeune vient de terminer ses études de médecine. Elle est entrée au couvent il y a un an. Elle ne porte pas l’habit, c’est une « laïque » – une nouvelle – qui dispose d’une chambre au monastère mais qui est libre d’aller et venir. Du temps pour réfléchir, assez pour être sûre de sa décision. Cela prend souvent du temps. L’étape d’après est celle du noviciat. Si elle décide de rester, elle devra renouveler ses vœux chaque année, et ce durant neuf ans avant de prononcer ses vœux définitifs. Un chemin spirituel long, qui n’aboutit pas toujours. Chacune est libre de partir du jour au lendemain, si le cœur et l’esprit n’y sont plus.
Les moniales produisent du pain, des hosties, et des biscuits qui sont revendus et permettent au monastère de survivre économiquement. De jeunes religieuses humidifient le pain à hosties avant de l’envoyer au découpage. Sœur Joseph trie chaque hostie à la main afin de s’assurer qu’aucune n’est fissurée. Rattrapées par la modernitéDans la salle de conférence, une moniale s’affaire sur son ordinateur. Elle tente de rejoindre une réunion Teams avec l’abbesse qui est en déplacement en Inde, dans une des fondations du monastère. Dans ce monde régi par des traditions millénaires, le changement opère tout de même. Cette ouverture relative, elle est due à un évènement marquant pour la communauté : l’incendie de l’ancienne abbaye le soir de Noël 1963. Sœur Pascale, 84 ans, s’en rappelle très bien. Elle est l’une des six doyennes encore en vie, à avoir vu de ses propres yeux le couvent brûler. Elle se rappelle le ciel rouge, la scène de destruction, le soulagement d’avoir échappé de peu à la mort. Auparavant complètement recluses, les sœurs se sont retrouvées exposées au monde, aux ouvriers, aux passants. Les grilles qui les séparaient des séculiers avaient fondu. Il était impossible de faire marche arrière, elles ont donc dû avancer. Aujourd’hui, le couvent organise une journée annuelle pour les familles, accueille de jeunes communiants et organise des offices entre catholiques, protestants et orthodoxes.
Sœur Pascale est l’une des doyennes du couvent. Elle a passé 60 années dans la vie monastique, dont 20 en Inde. La spiritualité avec la tête sur les épaulesSœur Pascale approuve ce changement. Pour cette ancienne enseignante, entrer dans les ordres n’a pas toujours coulé de source. Femme des années 60, elle est le produit de son époque : elle s’habille en jupe courte, et laque ses cheveux. Elle se sent appelée, mais trouve la vie monastique trop rigide. Elle n’aime pas les représentations dépassées des religieuses dans les films et les bigotes. Pour elle, toute cette raideur empêche le vrai amour de se déployer. Mais elle se laisse porter. Au départ, elle pense qu’elle va s’ennuyer. Quelquefois, elle doit sortir durant un office car elle rit trop, mais persiste sur sa voie. Il y a quelques années, elle évoque son expérience dans une émission, où elle affirme avoir trouvé la liberté. Son frère en rit : « Ben tiens, il faillait que tu entres au couvent pour trouver la liberté ! » . Elle sourit. Pour elle, la vraie liberté, c’est la vie intérieure. Sœur Pascale a vécu vingt ans en Inde. Elle a parlé aux musulmans, aux hindous, aux bouddhistes. Elle affirme que tous parlent la même langue, celle de la compassion partagée et du sens du mystique. Elle fait la moue aux ordres fermés et aux intégristes, qu’elle qualifie de sectaires. « C’est comme en politique, personne n’est à l’abri de prendre la grosse tête. »
Sœur Pascale montre des photos de l’ancienne abbaye, ravagée par un incendie le soir de Noël 1963.
Une carte des derniers monastères cisterciens en Belgique: 12 au total Les offices sont accompagnés par des interludes musicaux : harpe, sitar et orgue.
De l’autre côté du couvent, il y a une hôtellerie qui accueille des âmes en quête de quiétude et de prière. Hilde y réside pour quelques jours. Elle est restée six ans dans les ordres. Aujourd’hui, elle travaille encore dans une pastorale du côté d’Anvers. Pour elle, c’est le côté hiérarchique et avide de pouvoir de l’Église qui l’a refroidie. Quelques heures plus tôt, elle assistait à une veillée à la mémoire des victimes de crimes sexuels dans l’Église. Un office fort, dur, « à en perdre la foi » . Elle espère un jour meilleur pour la religion catholique, et voit d’un très bon œil ces jeunes en quête de spiritualité, mais qui n’ont pas été formatés à la messe obligatoire et aux prières rigoureuses. Elle se sent hésitante quant à leur désir de se faire baptiser, de peur qu’ils découvrent la rigidité des institutions et se détournent de ce qui compte vraiment pour elle : la foi. Cependant, la prière lui manque. C’est pour ça qu’elle revient. Dans le monde extérieur, tout va très vite. « À Anvers, même les vélos sont plus rapides qu’il y a six ans. » Malgré quelques avancées, l’Église reste porteuse de lourds bagages et continue de perdre de la vitesse face à un monde extérieur qui ne la comprend plus, et ne l’attend pas pour avancer.
À 20h, extinction des feux. Les sœurs se lèvent tôt pour prier. Le premier office est à 4h30.The post Loin du bruit appeared first on Mammouth Média.
Quel avenir pour le nucléaire belge ?
Crédit photo : Pexels
Le 30 novembre 2025, la centrale nucléaire Doel 2 a fermé ses portes après 50 ans d’activité. Depuis 2022, les réacteurs nucléaires disparaissent les uns après les autres : sur les sept unités originelles, seules deux tournent toujours à plein régime. De quoi alimenter des inquiétudes à l’heure où nos besoins en capacité électrique augmentent.
Pendant des décennies, l’énergie nucléaire a représenté une part conséquente du mix énergétique belge. Les sept réacteurs produisaient ensemble près de 6000 mégawatts. Mais en raison de soucis sécuritaires, plusieurs centrales ont été mises à l’arrêt. Actuellement, seuls les réacteurs Doel 4 et Tihange 3 alimentent les Belges, grâce à une production conjointe de 2000 mégawatts. Et le gouvernement a décidé de prolonger leurs activités jusqu’en 2035.
Alors que la sécurité énergétique est notamment assurée par ces réacteurs et la nouvelle centrale à gaz à Flémalle, le plan énergétique belge reste incertain sur le long terme. Deux propositions sont sur la table : prolonger les centrales actuelles ou en construire des nouvelles.
The post Quel avenir pour le nucléaire belge ? appeared first on Mammouth Média.
« Il faut que tu fasses le deuil de ton ancien corps »
Paul Dorthu
Nida a 23 ans. Elle est musicienne, chanteuse et photographe. Depuis deux ans, elle souffre de douleurs chroniques.
Quel a été le moment où la relation à ton corps a changé ?
J’ai plongé d’une falaise quand j’étais en vacances, j’avais 19 ans. C’était un endroit connu, il y avait une dizaine de personnes qui sautaient avant moi. Au-dessus de 4 mètres, si tu prends un mauvais angle, ça peut être comme un effet béton. Pour moi, c’était 7-8 mètres. Je n’ai pas sauté extrêmement droite, j’ai juste légèrement fléchi les genoux et le claquement de l’eau au niveau de mes fesses a brisé une vertèbre en deux.
Comment décrirais-tu ton handicap et ce qu’il implique au quotidien ?
Pour décrire mon handicap de manière technique, j’ai des vis dans le dos. Pour le décrire de manière plus sensationnelle, ça fait mal tous les jours. Ce qui est difficile, c’est que ça ne se voit pas. Ça peut avoir ses avantages et ses inconvénients. Dans la rue, on ne va pas me regarder différemment. Mais d’un autre côté, je dois expliquer quelque chose qui ne se voit pas à la société. Si je vois une très longue file, je n’ose pas demander aux gens de passer devant eux. Pendant des concerts, si ça bouge un peu trop, je vais commencer à stresser. Si je tombe, je peux finir à l’hôpital. Dans les transports, je dois demander une place, car je ne sais pas rester debout longtemps. Les gens se disent « Ouais, je te laisse la place, mais pourquoi ? T’es là, t’as 23 ans, tu es jeune, tu tiens sur tes jambes. »
Et au niveau de ton entourage?
Au niveau des proches, c’est du 50-50. Il y en a qui me comprennent super bien. Par exemple, si je vais manger chez des amis, certains vont me proposer un coussin. Je n’en ai pas besoin, mais le fait qu’on me demande, ça me refait ma soirée. Et à côté, j’ai déjà dû annuler des sorties parce que j’avais trop mal. J’ai une amie qui m’a déjà dit « C’est marrant, quand c’est pour voir les autres, tu es toujours dispo, mais comme par hasard quand c’est pour me voir, tu n’es pas là. » C’est dur parce que parfois, tu retrouves à devoir t’expliquer à des gens qui font partie de ton entourage proche. C’est difficile de leur en vouloir. Car même si eux doivent savoir se mettre à ma place, je dois aussi me mettre à la leur, parce qu’ils ne le vivent pas. Sinon, tu passes ton temps à en vouloir aux gens.
Même si eux doivent savoir se mettre à ma place, je dois aussi me mettre à la leur, parce qu’ils ne le vivent pas. Sinon, tu passes ton temps à en vouloir aux gens.
Est-ce que ton handicap est reconnu légalement ?
Oui. Je touche une pension d’invalidité. Ce qui est fou c’est que ma maman, qui est en invalidité depuis une dizaine d’années, est payée autant que moi, alors qu’elle a le triple de mon âge, un enfant à sa charge, et a travaillé au Parlement européen pendant 15 ans. Tous les 6 mois, j’ai rendez-vous chez un médecin-conseil à la mutuelle. À chaque fois, on me dit qu’il faudrait peut-être penser à retourner sur le marché du travail. Le problème, c’est que je ne peux pas passer une journée entière ni assise ni debout. Demain, si je vais déposer des CV, il n’y a personne qui va employer une jeune femme de 23 ans, en arrêt maladie depuis 2 ans, qui ne peut pas travailler des journées entières. Ça ne les met pas en confiance. Ils se disent « Je vais l’engager, et puis quoi ? Elle va poser un certif ? » Il y a une structure qui s’appelle « Retour au Travail » , et qui accompagne des personnes dans ma situation, avec des aménagements adaptés. C’est quand même cool d’avoir des choses mises en place.
Est-ce qu’il y a des termes ou des comportements qui t’ennuient ?
Pas spécialement. Ça me fait toujours plaisir quand on me demande comment va mon dos. Je pense que la seule chose qui peut être embêtante est que parfois, on ne me parle que de ça. Si je vais à une soirée avec des gens du milieu de la musique, au lieu de me parler de mon projet en premier, ils vont me parler de mon dos. Et c’est mignon, ça part d’une bonne intention, mais ce dont ils ne se rendent pas compte c’est que dans cette soirée, il y a trente personnes qui vont me poser la même question. J’ai l’impression que parfois, on ne m’identifie que par ça. Alors que j’ai tellement d’autres choses en moi, de projets et d’envies.
As-tu accepté ton handicap?
Mon processus d’acceptation a été très particulier. Avant l’accident, je n’étais pas heureuse du tout. Quand je me suis réveillée à l’hôpital, j’ai eu un déclic. J’étais dans le déni, mais je suis devenue beaucoup plus optimiste. Je n’avais pas encore de douleurs chroniques. Entre-temps j’ai voyagé, rencontré mon premier amour, travaillé dans des Thalys. Un jour, je suis rentrée du travail et ai senti une douleur que je n’avais jamais ressentie avant. J’ai alors été réopérée et depuis, je ne sais plus ce que ça fait de passer 24 heures sans avoir mal. C’est à partir de là que j’ai commencé à avoir ce sentiment de « pourquoi moi ? ». C’était vraiment la question qui revenait tout le temps. Et quand j’en parlais avec des proches, c’était compliqué. Je ne me sentais pas légitime de me sentir mal, aussi parce que ça ne se voyait pas. Et puis j’étais sûre que j’allais trouver un moyen de vivre sans douleurs. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas possible. J’ai un jour consulté un médecin qui m’a regardé droit dans les yeux et qui m’a dit : « Sache que tu ne retrouveras jamais ton état d’avant. Il faut que tu fasses le deuil de ton ancien corps. » Le jour où on m’a dit ça, j’ai compris que je devais passer à une phase d’acceptation différente, et apprendre à vivre avec. Le truc, c’est que je pense que cette phase d’acceptation sera toujours là, ce qui est en soi quelque chose à accepter aussi.
Te sens-tu soutenue par les institutions ?
Je pense qu’on a quand même beaucoup de chance en Belgique au niveau de la prise en charge et des aides financières. C’est surtout le système éducatif qui devrait fournir un effort. Je ne suis pas touchée personnellement, mais j’ai une amie qui est atteinte d’endométriose. Une fois, elle n’a pas pu faire un examen car elle était en crise de douleur. Elle avait un mot du médecin, a essayé de reporter l’évaluation à la semaine d’après, et le prof l’a quand même fait rater.
Qu’aimerais-tu dire aux personnes qui sont dans une situation similaire ?
Un message aux personnes qui ont un handicap invisible, ce serait juste d’oser demander de l’aide et en parler. Je le dis aux autres, mais à moi aussi. C’est quelque chose de difficile, car c’est se mettre à nu. Je pense aussi que ça peut normaliser la chose aussi auprès des gens qui n’ont pas de handicap invisible.
The post « Il faut que tu fasses le deuil de ton ancien corps » appeared first on Mammouth Média.
Au-delà des tentes
Alice Puissant
Au-delà des tentes, il y a des vies. Dans les coteaux liégeois vivent ceux que la ville a laissés de côté : anciens ouvriers, migrants, alcooliques ou simples naufragés du quotidien. Philippe Mercenier les connaît tous par leur prénom. Avec l’association « Sortir du bois », il essaie de rebâtir un peu d’ordre dans le chaos, d’offrir un toit à ceux qui n’en ont plus. Des tiny houses, des roulottes, parfois une colocation ; peu importe la forme, tant que ça permet de tenir debout. Comme Noureddine, qui espère qu’une maison en bois sera, enfin, un vrai départ.
« Bart, t’es là ? », crie Philippe à travers la toile grise de la tente de son vieil ami. Après un long silence une voix fatiguée finit par répondre : « Je dors encore un peu … après j’irai au Start ». « Le Start, c’est un peu comme une salle de shoot », m’explique le bénévole. « Bart y va pour tenter de vaincre son addiction à la cocaïne en diminuant les doses petit à petit ».
Sans plus le déranger, on reprend notre ascension dans les coteaux liégeois. De Bart, je n’aurais vu que les dizaines de cannes qu’il taille dans les bois aux alentours pour passer le temps et le désordre qu’il accumule depuis des années.
« Ils ne sont pas tous aussi bordéliques je te rassure », me glisse Philippe en riant. « Chez lui là en haut il fait aussi propre que chez toi ou moi », dit-il en désignant une tente dressée sur une herbe rase, presque digne d’un terrain de golf. « Il trie même ses poubelles ! »
Dans les hauteurs de Liège, ils sont des dizaines à vivre ainsi, cachés dans des campements de fortune, à l’abri des regards. Beaucoup ont perdu leur emploi, leur santé, ou leur couple… et ont glissé, lentement, dans le cercle vicieux de la rue.
L’ASBL « Sortir du bois », née en 2021 d’un élan solidaire dont Philippe Mercenier est à l’initiative, tente de leur redonner une place dans la société. Au-delà des distributions d’eau et de nourriture, l’association met surtout l’accent sur le logement durable : certains vivent désormais en colocation ou en appartement, d’autres profitent de roulottes ou de tiny houses construites avec l’aide de bénévoles.
Ces habitats légers sont peut-être une nouvelle façon de reloger dignement ceux qui n’ont plus rien. Une école leur a offert une roulotte, un architecte bruxellois a fait livrer une tiny house, des couvreurs viennent prêter main-forte, des entreprises donnent des fenêtres, et d’anciens sans-abris participent eux-mêmes aux rénovations.
« Le plus dur, c’est de trouver des terrains privés pour poser ces abris en toute légalité », soupire Philippe avant d’ironiser. « Je peux comprendre que quand t’es un jeune couple qui vient de t’installer t’as pas envie d’un toxico dans une roulotte au fond de ton jardin ».
Pour lui, la clé d’une vraie réinsertion, c’est la mixité : « Moi, ce que je veux, c’est pas des ghettos sociaux », dit-il.
Car isoler les plus fragiles entre eux, surtout quand ils luttent contre l’alcool ou la drogue, c’est souvent les condamner à replonger. « Je crois à la colocation entre un étudiant, une personne âgée et un ancien sans-abri », confie-t-il enfin.
Sur le sentier, on croise un vieil homme. Téléphone à la main, il photographie les tentes une à une. « C’est la première fois que je vois ça », me glisse Philippe à voix basse. L’homme, surpris dans sa tournée, relève la tête et nous fixe. « Moi, c’est Albert, je viens de la part de la police », dit-il simplement. Je remarque alors son prénom écrit en rouge sur le talkie-walkie accroché à sa ceinture. Philippe fronce les sourcils : « Ils vont les déloger ? » Albert hésite, puis répond : « On leur demande juste d’être propres… Si ce n’est pas le cas, alors oui, ils devront partir. » Puis ajoute comme pour s’excuser : « Vous savez, je suis pensionné dans deux mois. Je fais juste ce qu’on me dit. »
Midi approche, la tournée des tentes s’achève doucement. Philippe peut rentrer, rassuré de savoir que tout le monde va bien.
Samedi, jour de chantierÀ mon arrivée, tout le monde s’affaire déjà. Gino, l’ébéniste, découpe des planches pour les finitions des fenêtres de la tiny, épaulé par son acolyte, Valéry. Ancien sans-abri, Valéry ne manque jamais une occasion de donner un coup de main. C’est même lui qui règle l’abonnement téléphonique de plusieurs habitants des coteaux. Philippe est là aussi évidemment. En chef de chantier confiant, il gère sa petite équipe de travailleurs.
Et puis il y a Noureddine, le futur propriétaire de cette « maison en bois ». Clope au bec, il pioche et bêche pour transformer la terre en de futurs escaliers. « Faudrait pas que je me pète la gueule en rentrant le soir », dit-il en s’épongeant le front.
Parti du Maroc en 2008, il rêvait d’un European dream qui s’est vite effiloché. « J’ai essayé de trouver du travail, mais sans papiers, c’est compliqué, tu sais », me confie-t-il. Comme près de 150 000 autres, Noureddine est sur liste d’attente, dans l’espoir qu’un jour, des papiers lui permettent enfin de construire ici, une vie stable et à lui.
C’est l’heure de la pause, Philippe tend à Noureddine de quoi nous acheter à boire. Il le sait, pour son ami, ce sera une Cara. Si la rue ne lui a pas volé son humour et son sourire, elle a laissé à Noureddine une profonde addiction dont il essaye de se défaire. « Pendant le Ramadan il arrête de boire, c’est un nouvel homme, un vrai sportif », dit Philippe en riant. « Mais y a toujours un moment où je recommence », lance Noureddine.
Les addictions à l’alcool et aux drogues constituent une réalité omniprésente dans la rue, souvent perçues comme un obstacle majeur à l’action sociale. Pourtant, pour l’ASBL « Sortir du bois », la priorité reste claire : offrir un logement, premier pas vers la stabilité et la reconstruction. Redonner dignité et humanité à ces femmes et hommes en détresse, voilà le cœur de leur engagement.
Au retour de Noureddine, on discute tous les deux, bercés par la radio qui tourne sur la Makita de Gino. « J’ai perdu ma santé, ma compagne, ma famille », m’avoue-t-il. « Même ma religion j’ai du mal à la pratiquer », ajoute-t-il. « Comment faire mes ablutions alors que la seule eau qu’on me donne je dois l’utiliser pour boire ? » Dans la tiny, il aura accès à l’eau courante et même à l’électricité.
Il espère que ce nouveau chez soi sera un nouveau départ. L’envie, elle, est déjà bien là.
The post Au-delà des tentes appeared first on Mammouth Média.
Violence aux urgences
Dans les services d’urgences bruxellois, les épisodes d’agressivité se multiplient depuis plusieurs années et pèsent lourdement sur le travail des équipes. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte social tendu, où la frustration et la pression sur les services de soins s’accentuent. Elle oblige l’hôpital à renforcer ses dispositifs de sécurité et à adapter son organisation pour protéger le personnel. Dans cette interview, Kevin Hambursin, conseiller en prévention au sein du Service Interne pour la Prévention et la Protection au Travail (SIPPT), revient sur les raisons de cette hausse et sur les mesures mises en place pour soutenir les équipes.
Pouvez-vous expliquer votre rôle aux Hôpitaux Iris Sud ?
Je suis conseiller en prévention pour les Hôpitaux Iris Sud. Mon rôle consiste à conseiller l’employeur sur tout ce qui touche au bien-être au travail : la sécurité, l’hygiène, la santé, l’ergonomie, l’embellissement des lieux, l’environnement et les risques psychosociaux.
Avez-vous constaté une évolution de la violence aux urgences ces dernières années ?
Oui, clairement. On observe à la fois plus d’agressivité et des faits plus graves. Il faut savoir que les violences sont encore largement sous-déclarées : plus on y est confronté, plus on les banalise.
Mais les faits récents montrent une escalade inquiétante. Il y a quelques années, un médecin PG a été poignardé avec une paire de ciseaux. Ce genre d’acte était impensable auparavant. Dans d’autres hôpitaux bruxellois du réseau, on constate la même tendance, avec des agressions physiques de plus en plus violentes.
Quels types d’agressivité observez-vous ?
On distingue trois types d’agressivité : l’agressivité pathologique, liée à des troubles mentaux ou à la consommation de substances. Il y a aussi l’agressivité de frustration, quand une émotion déborde parce que la personne attend trop longtemps par exemple, et enfin l’agressivité instrumentale, quand la violence devient un moyen d’obtenir quelque chose en retour.
Qu’est-ce qui explique cette tension croissante dans les services d’urgences ?
Pour moi, c’est avant tout un phénomène social. La violence augmente dans la société en général, et l’hôpital en est le reflet.
Les gens supportent de moins en moins la frustration : on vit dans un monde où tout va vite, où tout est instantané. Aux urgences, c’est impossible. Il faut parfois attendre plusieurs heures, et cette attente est difficile à accepter pour certains.
Beaucoup de personnes consultent aux urgences sans réelle urgence médicale. Cela joue-t-il un rôle ?
Oui. C’est ce que les gens du terrain appellent la “bobologie”. On a des statistiques là-dessus et cela représente une grande partie des passages, jusqu’à 90 %. Les patients viennent chercher un avis médical rapide, alors que leur situation ne relève pas d’une urgence vitale.
Heureusement, un système de tri est en place. Les cas graves sont pris en charge immédiatement. Mais vérifier chaque patient demande du temps : même pour une plainte bénigne, il faut parfois faire des examens pour s’assurer qu’il n’y a rien de plus grave derrière. C’est ce cumul qui alourdit la charge et rallonge les délais.
L’alcool et la drogue sont-ils des déclencheurs fréquents ?
Tout à fait, l’alcool et la drogue accentuent ces comportements agressifs, mais il n’y a pas que cela.
Le manque d’effectifs joue aussi : moins de personnel, c’est plus d’attente, donc plus de tension. Et ces tensions sont encore amplifiées par certaines lenteurs organisationnelles, comme le fait que les analyses soient envoyées en même temps vers le laboratoire pour centraliser les traitements. Ce regroupement provoque des délais supplémentaires, ce qui alimente l’impatience et renforce la frustration, souvent à l’origine des comportements violents.
Comment soutenez-vous le personnel après un incident violent ?
Lorsqu’un membre du personnel est victime d’un incident violent, plusieurs dispositifs sont prévus. D’abord, un formulaire d’incident peut être rempli sur l’intranet, de manière anonyme ou nominative. La personne peut y signaler les faits et, si elle le souhaite, demander à être recontactée pour bénéficier d’un accompagnement psychosocial. Si l’incident a provoqué une blessure physique ou psychologique, il est alors déclaré comme un accident du travail. Cette déclaration ouvre un droit à un suivi psychologique, généralement entre cinq et sept séances, pris en charge par l’assureur.
Et si plusieurs personnes sont touchées ?
Dans ce cas, un débriefing collectif peut être organisé. C’était le cas après l’agression au ciseau d’un médecin : chaque témoin a été accompagné individuellement, et un suivi de groupe a permis à l’équipe de partager son expérience et de retrouver un certain équilibre.
Quelles mesures concrètes ont été mises en place pour renforcer la sécurité ?
Ces cinq dernières années, plusieurs mesures concrètes ont été mises en place pour renforcer la sécurité aux urgences. La collaboration avec la police a été renforcée, avec la création de numéros prioritaires permettant une intervention plus rapide en cas d’appel depuis l’hôpital. Une safe room a également été construite sur le site de Molière et devrait bientôt être déployée sur les autres sites. Cet espace sécurisé permet au personnel de se réfugier en cas de danger : les portes y sont renforcées, une issue de secours permet d’évacuer et des systèmes d’appel rapide sont installés pour prévenir la police ou les agents de sécurité.
La présence sur le terrain a-t-elle aussi changé ?
Oui, la présence de gardiens a aussi été augmentée, notamment la nuit, afin d’assurer une surveillance constante sur les trois sites. En parallèle, le box de tri IOA (infirmier d’orientation et d’accueil) a été introduit : il permet à un infirmier d’évaluer rapidement chaque patient, souvent en moins de quinze minutes. Ce premier contact permet de réaliser une première prise de paramètres vitaux pour détecter les urgences réelles, de rassurer les patients et de réduire la frustration liée à l’attente.
Et du côté de la sensibilisation ?
Des formations à la gestion de l’agressivité, verbale et physique, ont été proposées à l’ensemble du personnel, avec une version spécifique pour les équipes des urgences. Ces formations ont été très bien accueillies par le personnel. Une campagne d’affichage a également été lancée, accompagnée d’une vidéo explicative sur le fonctionnement des urgences, pour mieux informer le public et apaiser les tensions.
Quels sont aujourd’hui les freins à une meilleure prévention ?
Beaucoup d’incidents ne sont pas déclarés, souvent parce que le personnel finit par banaliser la violence. On essaie de sensibiliser à l’importance de signaler chaque fait, même mineur.
Il y a aussi le manque de moyens humains et financiers. Comme beaucoup d’hôpitaux bruxellois, nous faisons face à des restrictions budgétaires et à une rationalisation des coûts. Cela complique la mise en place de certaines mesures de sécurité pourtant nécessaires. Construire une safe room, par exemple, représente plusieurs centaines de milliers d’euros. C’est évidemment plus difficile à financer qu’une campagne d’affichage.
Quelle est aujourd’hui la priorité du SIPPT face à la violence aux urgences ?
Notre priorité actuelle, c’est de mettre en place une procédure permettant de signaler les patients violents directement dans le logiciel de gestion des urgences. L’objectif est que le personnel soit averti du comportement potentiellement dangereux de certains patients avant d’aller à leur rencontre et d’entamer les soins.
À terme, nous voulons que ce système de signalement s’applique dans tous les services. Dans certains cas, il pourrait même conduire à exclure un patient des urgences, sauf bien sûr si son pronostic vital est engagé. Dans une situation critique, il sera évidemment pris en charge, sans discussion. Mais pour des soins non urgents, comme des consultations en polyclinique, un patient ayant déjà eu plusieurs comportements violents pourrait se voir refuser l’accès à l’hôpital.
The post Violence aux urgences appeared first on Mammouth Média.
5 documentaires à ne pas manquer sur Mammouth
Il n’y pas que sur Netflix, Auvio et les plateformes de streaming qu’on trouve de bons documentaires. Sur Mammouth Media, vous découvrirez des longs formats qui vous feront voyager, rire ou pleurer… et surtout qui vous éclaireront sur des réalités de Belgique et d’ailleurs. Nos vidéos sont accessibles sur Youtube. On vous présente une sélection dans cet article.
Faux taxi, vraies victimesCe documentaire retrace le parcours judiciaire d’Alice et Marine, toutes deux violées par le même homme. Ce dernier s’est fait passer pour un chauffeur de Taxi/Collecto entre 2016 et 2019. Les deux témoignages mettent en lumière la réalité que peuvent vivre les victimes de violences sexuelles qui décident de se tourner vers la justice belge. Aux récits d’Alice et Marine, viennent également se greffer les témoignages de professionnel·les qui travaillent aux contacts des victimes.
Coline Labeeu, Caroline Lecomte, Juliette Orio, Zoé Penelle et Charlotte Verbruggen ont réalisé ce documentaire qui a obtenu le prix Belfius de la presse dans la catégorie « Jeune talent belge ».
Vivre pour l’autrePlus d’un million de belges s’occupent au quotidien d’un proche en perte d’autonomie. Ce documentaire émouvant retrace le portrait croisé de quatre d’entre eux, filmés dans leur intimité par Audrey Cador, Loriana Candela, Hugo Derycke, Doriane Heylighen, Alisée Pichon et Rémy Rucquoi. Le reportage éveille les consciences sur la situation difficile et peu médiatisée des aidants-proches en Belgique.
Adoptions en Corée du Sud: les enfants de la honteDepuis 1953, plus de deux cent mille enfants coréens ont été envoyés à l’adoption internationale, faisant de la Corée du Sud le premier pays exportateur d’enfants au monde et le modèle d’un système qui s’est ensuite répandu ailleurs. Derrière ces chiffres se cachent des vies, des séparations, des identités en quête de sens. Car si ce système a longtemps été présenté comme une réussite humanitaire, il soulève aujourd’hui de profondes questions éthiques, légales et humaines. Un documentaire signé par Lou-Ann Ancion, Hélène Loffet, Géraldine Ngono Nkoumba, Lara Pino Lerro, Camille Remacle et Luna Van den Hauwe .
Conversations dans la cuisine, avec les russophones de LettonieCe documentaire vous emmène à la rencontre des habitants de Daugavpils. Située à l’extrémité de l’Union européenne, dans le sud-est de la Lettonie, cette ville est proche de la frontière russe et biélorusse. Elle est constituée majoritairement de personnes russophones. Réalisé par Ali Al Helli, Laura Collard, Marie Debauche, Léna Gheys, Émile Herman et Inés Verheyleweghen, le reportage a été primé au prix Louise Weiss du Parlement européen.
Roulez jeunesseCe documentaire évoque l’émancipation des jeunes issus des communautés de Gens du voyage, et leur recherche identitaire. « Au travers des témoignages de trois jeunes femmes, nous espérons offrir une nouvelle perspective, éclairant les aspects méconnus de ces vies itinérantes », expliquent Yu-Jin Albrecht, Arthur Boulanger, Céline Pauwels, Max Romain, Léo Rochet, Marie Ruwet, qui les ont suivies pendant un an et demi. « Nous voulons montrer les raisons pour lesquelles ces personnes décident de poursuivre ce mode de vie qui, parfois, paraît si éloigné du nôtre. Au fil de cette expérience, nous nous sommes rendu compte que nos choix et nos espoirs ne sont pas si éloignés les uns des autres ».
The post 5 documentaires à ne pas manquer sur Mammouth appeared first on Mammouth Média.
Dehors… Dedans !
Photos : Lilou Vanderheyden
Dans une maison promise à la démolition, quelque part à Bruxelles, douze hommes en procédure d’asile patientent faute d’accueil. La Plateforme Belrefugees en a fait un refuge temporaire pour ces hommes arrivés seuls. Autour d’un plat de pâtes, la vie reprend un peu : quelques heures pour oublier les refus, les démarches et un système d’accueil qui se referme. Ici, on attend ensemble, en espérant que la prochaine étape arrive enfin. Pendant ce temps, les réformes du gouvernement Arizona restreignent l’accueil pour décourager les nouvelles arrivées.
Dehors, le froid de novembre fait frissonner Bruxelles. À l’intérieur de cette maison de quartier, la vapeur des casseroles fait transpirer les fenêtres. Ce soir est un soir à part, un de ceux qui brise un peu le silence des autres jours. Ces soirs où la nuit tombe vite et où chacun finit par s’enfermer dans sa chambre, téléphone en main.
Trois bénévoles sont venues partager le repas. Pour les douze hommes, c’est une pause dans l’attente, un moment où l’on essaie de ne plus penser. Les fourchettes plongent. Les premières bouchées sont silencieuses, puis les commentaires fusent :
« Je n’avais jamais goûté une bolognaise avec du poivron. »
« Tu as mis quelle épice ? »
« C’est piquant, un peu ! »
Les langues se mélangent : français, arabe, anglais. Ahmad sourit en traduisant une blague d’Hassan au reste de la table. Il dit souvent qu’il ne préfère pas parler du passé. Pourtant, quand il est en confiance, il laisse parfois filer une partie de son histoire: le container dans lequel il a dormi, la douleur aux pieds à force de marcher quand il a fui son pays.
À l’autre bout de la table, Mbaye scrolle sur son téléphone. « Chaque jour se ressemble ici », dit-il en haussant les épaules. « C’est pour ça que j’aime quand un bénévole vient, ça casse la routine », ajoute-il. Quand on lui demande pourquoi il a quitté le Sénégal, il répond simplement : « Là-bas, tu ne gagnes rien… on est tous pauvres. Moi, je veux un meilleur avenir. » Sa femme et sa fille sont restées au pays. Ce soir, il mange en silence, ses pensées restent accrochées à l’écran. Après le repas, une bénévole propose une partie de babyfoot. La tablée se disperse, des duos se forment. La balle claque, les figurines grincent, les cris fusent.
Un peu plus tard, Noël rentre, son sac en bandoulière. Il fait chaque jour le tour de Bruxelles pour vendre des bracelets pour une association. Ce n’est pas vraiment un travail, mais ça lui donne une occupation. Ce soir, il s’écroule sur une chaise et observe la partie, trop fatigué pour jouer. À 22 h, quelqu’un sort un Uno. Ceux restés en retrait rapprochent leur chaise. Les cartes colorées circulent. Quelques-uns montent dormir discrètement. À 23 h, les bénévoles enfilent leurs manteaux. « À la prochaine. » La porte se referme. Les cartes restent éparpillées sur la table. Pendant quelques heures, cette maison a vraiment ressemblé à un foyer. Et pour ces douze hommes qui attendent, ce sont ces soirées là qui comptent. Ils patientent avant l’étape suivante : passer par le circuit Fedasil, obligatoire s’ils veulent espérer une régularisation.
Une maison pas comme les autresC’est peut-être le seul « défaut » de cette maison : elle offre une vie presque normale, conviviale, où chacun garde son autonomie et sa liberté. Une vie très différente de ce qui les attend en centre Fedasil. Là-bas, les structures sont souvent immenses, surchargées, parfois sans accès à une cuisine. Beaucoup sont éloignées des villes, ce qui complique la recherche d’un boulot ou simplement l’intégration. Et les chambres, petites, se partagent parfois à huit. Une autre réalité, à laquelle il va falloir s’adapter. Cette maison est une exception dans un système saturé : un logement à taille humaine où les origines se mélangent, où la cohésion se crée, où l’on peut se sentir un peu chez soi. Destinée à la démolition et vouée à devenir un immeuble neuf, elle a été confiée à Belrefugees en attendant la suite du chantier. Depuis 2021, elle abrite douze demandeurs d’asile.
Ils viennent du Burundi, du Sénégal, du Nigeria, du Burkina Faso. D’autres sont arrivés de Syrie ou d’Afghanistan. Les parcours sont multiples, certains plus lourds que d’autres. Des trajectoires parfois opposées, des langues qui se croisent, des religions différentes. Mais tous attendent la même chose : une réponse, un papier, un statut. Une attente qui devient semaines, puis mois, parfois années. Et cette maison leur permet de ne pas être livrés à eux-mêmes, de s’intégrer un peu, d’y croire encore.
L’entrée donne directement sur le salon : un canapé fatigué, une table basse, un sapin de Noël planté là toute l’année. Le babyfoot trône dans un coin. Au mur, des stickers de la tour Eiffel et des papillons ; en face, des polaroïds des anciens occupants. Quatre chambres pour douze hommes. Un jardin qui permet de respirer sans vraiment sortir.
La cuisine, petite et encombrée, c’est le cœur de la maison. Là où Ahmad prépare souvent le repas, où Hassan teste des pâtisseries, où Armand tente une recette en appelant sa mère pour connaître les étapes à suivre. Là où les odeurs racontent, à leur place, les souvenirs de chez eux.
Ailleurs à Bruxelles, l’accueil diffère complètement, si certains ont la chance de patienter au chaud, beaucoup d’autres attendent dans la rue. De plus en plus de personnes risquent le même sort. L’accueil devient plus restrictif, et les plateformes qui tentent d’héberger les sans-abris dis-posent de moyens toujours plus limités. C’est le cas de la plateforme Belrefugees. Cette structure est née il y a quinze ans dans le parc Maximilien. Mehdi Kassou, l’un des fondateurs, se souvient : « À l’époque, plusieurs centaines de personnes réfugiées originaires de Syrie, d’Irak arrivaient quotidiennement en Belgique. Des bénévoles venus de partout et des collectifs se sont mobilisés. »
Dix ans plus tard, la plateforme s’est professionnalisée : « Aujourd’hui, la plateforme, c’est un peu plus de trois cents salariés partout en Belgique francophone, à Bruxelles et en Wallonie. Il y a plusieurs centres d’hébergement d’urgence, le hub humanitaire, des centres d’accueil de jour, des centres d’hébergement de plus petite capacité en Région wallonne, des écoles de langues et des cours d’initiation à l’informatique. » En 2024, tous dispositifs confondus, Belrefugees a assuré plus de 422 000 nuitées, accompagné 11 000 personnes et servi 335 000 repas.
“Le gouvernement fabrique des sans-abris”Il y a des textes qui passent inaperçus, et d’autres qui font trembler un système avant même d’être votés. L’accord de gouvernement Arizona, annoncé début 2025, en fait clairement partie. Son idée centrale tient en une phrase : moins de places d’accueil pour moins d’arrivées. Et cela alors que les places manquent depuis des années, que des milliers de personnes dorment dehors et que l’État a été condamné plus de dix mille fois pour « non-accueil ».
Selon le Ciré (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers), le gouvernement entreprend une politique d’exclusion destinée à dissuader et à réduire le nombre de places disponibles. Pour Mehdi Kassou, c’est une impasse : « Je ne pense pas que ce durcissement va freiner les arrivées, mais je pense qu’il va augmenter le nombre de personnes à la rue. En fait, ces politiques de rejet au niveau du fédéral sont des politiques qui fabriquent, à une échelle industrielle, des sans-abris qui errent dans les rues de Bruxelles. »
L’accueil individuel disparaît. Les ILA, logements gérés par les CPAS, ferment. Retour à un accueil collectif et centralisé. Pourtant, cet accueil individuel est le seul qui protège certaines personnes vulnérables : une femme victime de violences peut fermer une porte, une personne LGBTQIA+ s’y sent en sécurité. De plus, selon le Ciré, ce système coûte moins cher que les centres collectifs.
Les personnes en procédure Dublin ( celles dont les premières empreintes ont été relevées dans un autre pays de l’UE avant leur arrivée en Belgique, et que la Belgique peut donc renvoyer dans ce pays initial) seront orientées vers des centres spécifiques, comme celui de Zaventem. Mehdi Kassou rappelle que ces profils représentent « 50 % des demandeurs d’asile en Belgique ». Sans accueil, et avec les nouvelles décisions, elles erreront encore plus longtemps : non plus six mois, mais dix-huit. Une charge triplée pour Bruxelles.
Quant aux personnes ayant obtenu un statut de réfugié dans un autre pays européen (les « statuts M »), elles restent exclues de l’accueil. La loi « accueil » de 2007, a été modifiée cet été par le gouvernement pour confirmer la limite du droit à l’aide matérielle (l’accueil). Cette exclusion s’étend également aux mineurs qui introduisent une demande après le rejet définitif de celle de leurs parents. Le résultat est directement visible sur le terrain : au Hub, le centre de jour où l’on distribue des repas à ceux qui dorment dehors, les travailleurs croisent désormais de plus en plus de jeunes et de familles.
Avec les nouvelles mesures du gouvernement Arizona, le délai pour le regroupement familial passe de douze à six mois, ce qui rend quasi impossible de rassembler les différents papiers nécessaires pour ces familles séparées par des guerres et des frontières. Le gouvernement veut réduire le budget migration de 1,5 milliard et dans le même temps, doubler les centres fermés, allonger les détentions, multiplier les obligations et les sanctions. Pourtant, selon le Ciré, un séjour en centre fermé coûte près de 220 euros par personne et par jour contre 50 euros pour l’hébergement en centre ouvert Fedasil.
Benoît Mansy, porte-parole de Fedasil, rappelle l’ampleur des moyens actuels : « L’année passée, on était autour d’un milliard d’euros de budget consacré à l’asile. C’est un budget qui n’a jamais été aussi important, mais c’est aussi lié au fait qu’on n’a jamais eu autant de places d’accueil. Le réseau d’accueil de l’asile représente 35 000 places aujourd’hui. »
Pourtant, en septembre 2025, 1 945 personnes ont été placées sur liste d’attente, prévenues qu’aucune place n’était disponible dans un centre Fedasil. Et les prévisions budgétaires annoncent le pire : selon la ministre de l’Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt (N-VA), le budget de Fedasil pourrait chuter de 83 % d’ici 2029. Une baisse qui ferait disparaître des milliers de places d’accueil. Benoît Mansy nuance : « Ce chiffre ne correspond pas à un chiffre officiel. C’est un chiffre qui a circulé, mais qui n’a pas été confirmé par le gouvernement. » Il explique néanmoins la logique gouvernementale : « Le souhait, c’est de réduire l’attractivité de la Belgique en matière d’asile. Donc diminuer les demandes d’asile en Belgique. Et si les demandes d’asile diminuent, on va pouvoir réduire le nombre de places. »
Pour lui, cette réduction ne signifie pas automatiquement plus de sans-abris : « Ce que je veux dire, c’est que si on ferme des places, ça ne veut pas dire qu’on va fermer un centre et mettre toutes les personnes dans la rue. » La diminution de capacité ne serait envisageable que si le nombre de demandeurs baisse : « Nous, on a bien noté la volonté du gouvernement, et on n’est pas contre, mais c’est plutôt un objectif à moyen terme quand la pression sur les centres sera réduite. »
Ces personnes quittent une grande misère pour en retrouver une autre, avec seulement l’espoir de survivre
Le Hub humanitaire est souvent le premier point de contact pour ceux qui cherchent du soutien. Les équipes de Belrefugees orientent vers un hébergement et servent des repas. Le vestiaire solidaire propose manteaux, bonnets, chaussures ou sacs de couchage, triés et présentés comme dans un vrai magasin, pour que chacun puisse choisir librement et avec dignité. Chaque semaine, jusqu’à 240 personnes, majoritairement en demande de protection internationale et en grande précarité, bénéficient gratuitement de ces vêtements. Malgré la pression, le service reste ouvert à tous, une nécessité alors que le réseau fédéral n’offre toujours aucune aide vestimentaire, même dans ses dispositifs d’urgence.
Les laissés-pour-compteCeux qui restent à la rue, c’est le Samusocial et Belrefugees qui les récupèrent : femmes seules, enfants, hommes isolés. Ils dorment dans des centres d’urgence, des squats, parfois dehors. Le délai pour une place en centre d’urgence s’étend parfois de quatre à six semaines pour seulement 28 jours d’hébergement.
Le rapport de Belrefugees le montre, les effets sur la santé sautent aux yeux : gale, infections, douleurs, détresse psychologique. Même les mineurs non accompagnés se retrouvent dans des squats saturés ce qui les met en contact avec les dangers des substances et des risques de la rue.
Mehdi Kassou ajoute : « Les gens quittent des zones de guerre, ou des zones économiquement ou climatiquement ravagées. Elles n’ont pas le choix de partir. Il s’agit de survie. Et donc elles quittent des zones de grande misère, mais pour rejoindre d’autres zones de grande misère dans lesquelles elles ont de potentielles perspectives de survie. »
Pour lui, les réformes Arizona auront un impact « désastreux » : « D’un point de vue humanitaire, évidemment, ça génère des situations absolument catastrophiques, avec par exemple dernièrement, le retour d’enfants et de femmes à la rue qui vivent dans des conditions désastreuses. On est sur une catastrophe annoncée et assumée de la part du gouvernement Arizona. Alors qu’est-ce que je réponds à ceux qui estiment que ces réformes sont nécessaires ? Non, elles ne le sont pas. En fait, ces réformes sont purement idéologiques. Elles sont à l’image d’une politique qui souhaite un renfermement sur soi de la Belgique. »
Le financement de Belrefugees dépend à 98 % des subventions de la Région bruxelloise et de la Wallonie. La région wallonne a déjà annoncé qu’elle ne renouvellerait pas son soutien en 2026. Quant au gouvernement bruxellois, toujours en affaires courantes, c’est l’incertitude concernant les financements. La plateforme tente d’anticiper : « Nous sommes en train de réfléchir à des dispositifs en famille, parce que le gouvernement fédéral en renvoie de plus en plus à la rue. Donc oui, on a commencé à s’y préparer et on va devoir a priori s’adapter à cette nouvelle réalité. Cela implique des nouveaux modèles d’hébergement et de relancer des grandes mobilisations citoyennes ». Mehdi Kassou ajoute : « Et plus le besoin est grand et plus il est important de ne rien lâcher. La solidarité est une valeur fondamentale qui garantit et garantira encore notre survie à l’avenir. »
Vivre en attendantL’attente, tout le monde voudrait la réduire. Pour Fedasil, accélérer les procédures est la priorité. Benoît Mansy explique : « Aujourd’hui la durée de séjour chez nous est de quinze mois. Les longues procédures, ça bloque des gens dans des centres. Ils n’ont pas vraiment de perspectives d’avenir. C’est compliqué pour eux d’être dans cette situation d’attente. L’objectif gouvernemental c’est de ramener les procédures à six mois. Il n’y a pas que limiter les entrées, il y a aussi accélérer les sorties en accélérant la durée de la procédure. » L’idée semble logique : moins de délais, moins d’incertitudes, des réponses plus rapides. Mais beaucoup redoutent que, sans moyens supplémentaires, la vitesse prenne le dessus sur la qualité. Des dossiers examinés trop vite, au risque de renvoyer des gens sans avoir vraiment compris leur histoire.
Ces réformes sont purement idéologiques: elles reflètent une Belgique qui se replie sur elle-même
Pourtant, dans une maison comme celle-ci, l’attente prend une autre forme. Elle est longue, fatigante parfois, mais elle rassure aussi. Elle laisse le temps de souffler, de reprendre pied, de se sentir un peu chez soi avant l’étape suivante. Ici, attendre n’est pas tellement subir : c’est se préparer, retarder un moment où tout deviendra plus compliqué. Parce que peut-être que l’après sera plus lourd que le présent. Alors, paradoxalement, dans cette maison, l’attente devient presque réconfortante.
Dehors, le froid de novembre fait toujours frissonner Bruxelles. Dans la maison, la vie continue. Armand a trouvé un petit boulot et met quelques euros de côté. Sadou apprend le français sur Duolingo. Dans le salon, Hassan soulève des haltères bricolés avec des bouteilles d’eau. À la cuisine, Ahmad teste une nouvelle recette.
Puis viennent les heures vides, celles où l’on scrolle sans fin, comme Mbaye, où le temps semble à la fois long et presque suspendu. Dans le salon silencieux, le thé est servi. Une tasse semble vouloir se faire remarquer, son slogan trop sûr de lui clame : « Always live your dream ». Comme si ça lui passait par la tête à ce moment-là, Hassan lâche simplement : « Moi, je n’ai pas de rêve. » Pas de tristesse dans la voix, pas de plainte. Juste une évidence posée là. Mais quand ils se retrouvent autour de la table, ils y croient encore : les sourires des autres bénévoles, les histoires de ceux qui ont obtenu leurs papiers, l’idée que, peut-être, un jour, la Belgique dira oui.
Pour l’instant, ils patientent. Ensemble.
The post Dehors… Dedans ! appeared first on Mammouth Média.
Stérin, le cadeau qu’on n’attendait pas
Connaissez-vous Pierre-Edouard Stérin ? Ce milliardaire Français, exilé fiscal en Belgique, qui a fait fortune notamment avec le groupe de coffrets cadeaux Smartbox (Bongo), rêve de sauver son pays en mettant au pouvoir une alliance de la droite extrême et de la droite libérale et conservatrice. Pour arriver à ses fins, il veut agir notamment par l’influence sur le débat public et une « guérilla juridique », à travers le projet Périclès.
Convoqué plusieurs fois à l’Assemblée nationale française pour en répondre, Pierre-Edouard Stérin ne s’y est tout simplement jamais présenté, le parquet de Paris a ouvert une enquête.
Qui est ce milliardaire qui veut changer la France depuis la Belgique ? On vous explique dans cette vidéo.
Une publication partagée par @mammouth.media
The post Stérin, le cadeau qu’on n’attendait pas appeared first on Mammouth Média.
H36 : 36 heures pour faire arriver un peloton professionnel
Arnaud Guillaume
Sécurité, installation, diffusion : avant que le peloton ne surgisse sur la ligne d’arrivée, des dizaines de personnes sont à pied d’œuvre. Pendant 36 heures, nous avons suivi celles et ceux qui préparent l’arrivée de la course professionnelle Binche-Chimay-Binche. Une plongée dans les coulisses d’un événement que le public ne découvre habituellement qu’au moment du direct.
The post H36 : 36 heures pour faire arriver un peloton professionnel appeared first on Mammouth Média.