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Les champs du silence
Nonna Jouannaud
En Wallonie, l’usage des pesticides fait partie du quotidien agricole. Certains fermiers tombent malades, mais aucun lien n’est officiellement établi. Ici, le silence fait loi.
Autour de Christian, les champs s’étendent à perte de vue, baignés d’un soleil d’hiver. Mains jointes autour d’une tasse de café, il regarde au loin. L’agriculteur le dit fièrement : « Moi, j’ai été conçu pour ça. » Après des études d’agronomie « pour faire plaisir à papa », il reprend l’exploitation de ses parents en 1986. Une ferme wanzoise qui existe depuis quatre générations.
Le fermier semble apaisé. Pourtant, son regard porte le poids d’un silence collectif. En Belgique, comme partout, les pesticides sont le pain et le poison du monde agricole. Les maladies se répandent dans le corps des paysans comme des mauvaises herbes. Lentement, discrètement. Mais le lien avec les produits chimiques demeure indicible.
Les voix tues des terresPesticides, pulvérisateurs, engrais. Christian connaît les produits. Pendant vingt-cinq ans, le fermier a été un cultivateur classique, un conventionnel. Il était bon, reconnu. En 2003, alors que la ferme tournait à plein régime, son père tombe gravement malade. C’est la maladie de Charcot. « Le médecin a posé trois questions à papa : “Êtes-vous agriculteur ? Avez-vous été en contact avec des pesticides ? Étiez-vous précautionneux ?” » Christian le confie sans détour : « J’ai vu mon père touiller les produits chimiques à la main. » À l’époque, les pesticides, c’était du pain béni pour les cultivateurs. Une solution pour faire face à une concurrence mondiale grandissante. Pour le médecin, le lien entre ces produits et la maladie ne fait aucun doute.
« Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. »
Son père meurt en moins d’un an. Avant de partir, il lui arrache une promesse : « Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. » Alors, en 2011, après avoir épongé ses dettes, l’agriculteur passe au bio. Convaincu que c’est la bonne voie… mais que des sacrifices suivraient.
Samedi 14 février 2026, dans le corps de ferme familial, Christian ressort de vieilles photos de son père, lui-même agriculteur. Ses yeux brillent devant les souvenirs.À quelques kilomètres des cultures de Christian, François-Hubert exploite une grande ferme, au pied du château de Fumal. Ici, le matériel est dernier cri, du guidage satellite au pulvérisateur dernière génération. Tout est aux normes, rien ne dépasse.
« Je n’ai jamais aimé pulvériser. Je ne faisais pas ça avec joie. »
Les produits collent, l’odeur reste sur la peau. Très tôt, il cherche à faire autrement. Le bio, il y pense, puis renonce. Trop risqué à l’époque pour un jeune agriculteur encore endetté. Sur lui : gants, masque et salopette pour tenter de déjouer le mauvais sort, en vain.
En 2006, une hépatite B met son système immunitaire à plat. Une prise de sang révèle des traces de métaux lourds : arsenic, plomb, mercure. Tous se retrouvent dans différents produits phytosanitaires manipulés par les fermiers.
Après deux ans de traitement, l’agriculteur se remet sur pied. Mais d’autres semblent ne pas avoir échappé aux sournoiseries de ces molécules. En quelques années, plusieurs collègues de François-Hubert décèdent des suites d’un cancer, « alors même qu’ils menaient une vie saine ». Dans la plupart des familles, c’est l’omerta. Le destin, dit-on.
Devant ses champs, François-Hubert observe ses mains. « Je les ai toujours protégées. » Elles semblent intactes. Pourtant les produits l’ont rongé. De l’intérieur, de manière invisible. Ce qu’on ne nomme pas n’existe pasPour le neurologue Franco Gianni, c’est devenu systématique : « Quand un agriculteur vient me consulter, je lui demande toujours s’il a été en contact avec des pesticides. »
En Belgique, pourtant, ce lien-là ne va pas de soi. Fedris, agence fédérale des risques professionnels, exige une causalité directe pour reconnaître une maladie professionnelle. Or, comme l’explique le médecin, les agents chimiques agissent à petites doses, de manière cumulative. Un effet encore insaisissable statistiquement.
Début 2025, les députés du parlement wallon avaient admis ce lien sans pour autant que ça ne fasse l’objet d’un projet de loi. Un consensus discret, peu relayé. Le dossier se perd dans les couloirs, sans voix pour le porter. En France, le chemin a été différent. Plusieurs maladies ont été reconnues comme liées au travail agricole. Là-bas, une mutuelle commune a permis de collectiviser le problème, malgré le poids du tabou et la pression des lobbies.
Dans la ferme Schiepers, une rangée de protections est suspendue au mur : masques, lunettes, gants. Depuis son passage au bio, Christian n’utilise plus de produits chimiques. Pourtant, les réflexes demeurent. On ne travaille pas la terre sans précaution. Le silence, une maladie collectiveDans le monde agricole, certaines choses ne se disent pas. C’est une règle tacite, enracinée. Critiquer les pratiques conventionnelles, c’est risquer l’isolement. De retour à la ferme Schiepers, Christian évoque, les yeux brillants : « Après mon passage au bio, la plupart des fermiers du coin ne me serraient plus la main. On m’a mis à l’écart, traité d’intellectuel. »
Entre deux gorgées de café, le fermier glisse presque en passant qu’il a un cancer de la prostate. Trois de ses confrères en sont aussi atteints. Il voit « sûrement un lien », mais ne veut plus y consacrer son énergie. « Je me suis battu à la SCAM (Coopérative agricole de la Meuse) pendant douze ans. “Comment veux-tu nourrir la planète avec le bio ?” Maintenant, je ne veux plus rentrer dans le lard des gens. » Celui qui a contesté le système agricole se fait discret quand il s’agit de sa propre santé.
Dans le milieu rural, la maladie est vécue comme dévalorisante, limitante. Se montrer faible, victime, gêne. Et il faut assurer l’exploitation. Alors on continue, on encaisse, on se tait. Tomber malade, c’est un coup de malchance, mais ça fait partie des risques du métier. L’urgence, c’est la récolte, pas le diagnostic.
Remettre en cause l’outil, c’est scier la branche sur laquelle les agriculteurs tiennent en équilibre. « Si on commence à trop parler, les gens ne comprendront pas. Ils diront : “Pourquoi vous pulvérisez encore si c’est dangereux ?” », ajoute le fermier du château de Fumal.
Dans sa grange, Christian s’avance vers un tracteur équipé de dents métalliques. C’est une désherbeuse mécanique. L’agriculteur a choisi de repenser en profondeur ses méthodes de travail. Abandonner les produits chimiques ne suffit pas : il faut transformer les outils, les gestes, les habitudes.Une nouvelle étude, chargée de réévaluer le lien entre pesticides et maladie de Parkinson d’ici l’automne 2026, confirme la loi du silence : sur près de 20 000 agriculteurs wallons, une cinquantaine seulement ont accepté d’y participer. « Vivement que le pétrole soit à 200 dollars le baril », lâche Christian dans un sourire amer « Le nitrate, fabriqué avec de l’énergie fossile, sera impayable et il faudra bien changer tout le fonctionnement. »
Christian marche dans ses champs, son petit-fils Martin, dans les bras. Le petit le dit déjà, « je veux faire comme papi ». Pour le fermier, la famille est ce qu’il a de plus précieux. Aujourd’hui, il parle pour briser le silence et « permettre la santé pour mes enfants ».The post Les champs du silence appeared first on Mammouth Média.
La violence d’extrême droite n’est pas « dérisoire »
La mort du Français Quentin Deranque, militant d’extrême tué sous les coups de militants anti-fascistes, alimente depuis une semaine les débats sur l’agressivité des deux extrêmes politiques. La violence d’extrême-droite est-elle « dérisoire par rapport à la violence d’extrême-gauche », comme l’affirme Marion Maréchal, pour qui elle « n’existe pas statistiquement » ? La réalité des chiffres est bien différente.
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Bio en Wallonie, le temps des renoncements
Florent Cerise
En Wallonie, l’agriculture biologique marque le pas. Exploitations en recul, surfaces en diminution, coûts en hausse : derrière les chiffres du rapport 2024 de Biowallonie, des producteurs renoncent. Entre exigences réglementaires, pression des distributeurs et rentabilité fragile, le modèle bio vacille. Sur le terrain, agriculteurs et chercheurs tentent pourtant de maintenir l’équilibre, entre convictions, adaptation et survie économique.
Depuis deux ans, l’agriculture biologique wallonne pique du nez. Le rapport 2024 de Biowallonie le confirme : pour la deuxième année consécutive, le secteur perd des exploitations et des surfaces. En un an, des dizaines de fermes bio ont abandonné et près de 1 800 hectares sont sortis du système. Le terroir biologique ressemble à une utopie qui s’efface en silence. Et selon les premières tendances, les chiffres de 2025 ne devraient pas inverser la dynamique.
Le bio wallon perd des plumes comme l’illustre le nombre de ruches bio. Zéro. Derrière ces chiffres, il y a des visages et des lieux. À la ferme du Rouchat, à Fernelmont, le décor est modeste : une petite ferme familiale, un magasin à l’avant où l’on peut acheter des produits sans le label bio, et à l’arrière, trois grands hangars aujourd’hui reconvertis en conventionnel. Depuis mai 2025, plus aucun caquètement de poulets de chair bio ne trouble l’air. La famille Dutillieux a arrêté. Bernard, marqué par le temps, amputé d’une main. Le corps usé, mais la voix encore habitée par la passion et la fierté du travail bien fait, admiratif du courage de son fils, Olivier, qui a repris le flambeau, sans bio.
« On voulait continuer, mais la certification nous coûtait trop cher. Quand on investit, il faut un retour rapide, et en bio ce n’est plus possible », explique-t-il.
La filière avicole bio est l’exemple le plus brutal : la production de poulets a chuté de 13 % en un an et le nombre d’élevages a diminué d’un tiers. En cause, des coûts qui explosent dans l’alimentation, les contrôles, la main-d’œuvre et un marché qui tire les prix vers le bas. « Les supermarchés veulent du bio, mais au prix du conventionnel. Ce n’est pas collaboratif », lâche l’éleveur. Les statistiques n’ont pas d’odeur. Mais sur le terrain, l’érosion du bio sent la fatigue.
Bernard Dutilleux n’y croit plus, il a encouragé son fils à privilégier la réalité économique. Fatigue réglementairePour les poulets, le règlement exige dix fois plus de perchoirs qu’en conventionnel. Un amas de bois et de fer qui ne change rien au goût, mais finit par épuiser le portefeuille et les bras de l’éleveur. Selon lui, le bio perd aussi face aux attentes des consommateurs : « Les gens préfèrent des poulets plus gras, plus gros. » Une chose reste pourtant essentielle à ses yeux : le local. Produire près de chez soi, vendre à des gens que l’on connaît. Mais même cette proximité ne suffit plus toujours à équilibrer les comptes.
Face à ces difficultés, la recherche tente d’apporter des réponses. Au Centre wallon de recherches agronomiques (CRA-W), les équipes travaillent à rendre les systèmes agricoles plus viables. « Notre rôle n’est pas politique. On est là pour améliorer le quotidien des producteurs, bio ou non », explique Alexandre Duerinckx, coordinateur de projets. Le centre cherche à faciliter la réalité du terrain en étroite collaboration avec celui-ci. « Si les systèmes ne tiennent pas économiquement, les agriculteurs décrochent. »
Depuis bientôt 30 ans, Pascal Dupont développe et classe les variétés créées au CRA-W, avec une précision méthodique.Le paradoxe est frappant : alors que la production recule, la demande, elle, progresse. En Wallonie, les dépenses de consommation de volaille bio ont augmenté de plus d’un tiers. Moins de producteurs, moins d’animaux, mais davantage de consommateurs : le décalage est total.
Abondance fragileDans les vergers, le tableau est plus contrasté. Aux Vergers de la Vallée, le lieu respire l’abondance. Un grand hangar, un magasin à l’entrée où s’alignent pommes de toutes variétés, jus pressés sur place afin de ne rien gaspiller de ce qui n’est pas vendable. Juste avant les vergers, de grands bacs en plastique vert sont rangés en pile surplombant le hangar. Derrière, les pommiers s’érigent dans une longue allée menant vers les plants des poiriers.
Daphné Fallon accueille une cliente habituée. « Bonjour ! Comment vont vos petits-enfants ? » se réjouit-elle. Proche des gens, elle connaît ses produits et ceux qui les achètent. Pourtant, l’arboricultrice a dû faire un choix difficile : repasser ses 18 hectares de poiriers en conventionnel. Le règlement, suffocant, impose de ne pas cultiver la même variété en bio et en conventionnel. Il faut faire un choix.
Dans les caisses, la poire Conférence bio n’a plus l’éclat vert du conventionnel. Elle est toute grise, rabougrie, plus sensible aux intempéries, une silhouette effacée qui ne trouve plus sa place sur les étals des magasins. « En bio, la poire Conférence est plus petite, plus grise. Les rendements sont divisés par trois : 20 tonnes à l’hectare contre 70 en conventionnel », explique Daphné. Les règles européennes ont fini de faire pencher la balance. La poire bio a disparu de son verger. « Les aides de la politique agricole commune (PAC) ne compensent pas le risque. »
Rupture nette entre les pommiers bios (à gauche) et les poiriers conventionnels (à droite). La terre n’est pas un sloganLe bio, ici, n’était pas un argument marketing. « On le faisait aussi pour nos enfants. Pour qu’ils mangent de vrais produits. » Et comme à Fernelmont, l’ancrage local reste central. L’exploitation collabore avec le CRA-W et le groupement d’arboriculteurs pratiquant en Wallonie les techniques intégrées (GAWI), mettant des parcelles à disposition pour tester des variétés plus résistantes, comme la Ducasse. « Sans cet accompagnement, on serait déjà hors-jeu. »
En Wallonie, le bio ne s’effondre pas dans le fracas. Il s’effrite. Lentement. Presque silencieusement. Ce ne sont pas des militants qui renient leurs convictions, mais des agriculteurs qui font leurs comptes. Des femmes et des hommes qui, un matin, regardent leurs champs et se demandent combien de temps encore ils pourront tenir.
Le paradoxe est cruel : jamais le mot “bio” n’a autant circulé dans les rayons, jamais il n’a autant peuplé les discours politiques et les habitudes de consommation. Et pourtant, sur le terrain, les hectares se retirent, les hangars se taisent, les labels tombent. Entre l’idéal et la trésorerie, c’est souvent la trésorerie qui gagne.
Et dans le silence des hangars redevenus conventionnels, une certitude persiste : la loi du marché, elle, ne négocie pas.
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Graines d’Ukraine
Photos crédit : Camila Caffiero
Près de 100 000 Ukrainiens ont trouvé refuge en Belgique suite à l’invasion russe de leur pays, le 24 février 2022. Quatre ans plus tard, ces familles vivent toujours dans l’instabilité d’un statut de « protection temporaire » qui les empêche de se projeter dans l’avenir.
Iryna et Yaroslav prennent place avec deux autres musiciens dans un petit local insonorisé de Molenbeek. Entouré de tapis et d’instruments, ils s’affairent à vite brancher les bons câbles et sortir les partitions. « Un, deux, trois, quatre », lance Iryna à son groupe, Advantage Project, qui fusionne musique folklorique ukrainienne et jazz. La dernière note encore dans l’air, Iryna lance fièrement « C’est ça, le vrai visage de l’Ukraine ».
Le 24 février 2022, Iryna Dubenko et son époux, Yaroslav Tovarianskyi jouaient sur le plus grand paquebot du monde, l’Oasis of the Seas, en plein milieu des Caraïbes. Les coulisses étaient en chaos : sur les écrans de leurs collègues, la nouvelle tombait — la Russie venait d’envahir l’Ukraine. Un an plus tard, avec un bébé en route, ils posent enfin les pieds sur la terre du saxophone : la Belgique, loin des bombes et des drones.
On est musiciens, on a l’habitude de bouger
Iryna Dubenko Iryna Dubenko et Yaroslav Tovarianskyi ont mélangé leur prénoms pour nommer leur fille, Yaryna. Elle a un an et dix mois. Elle est née en Belgique. Photo crédit : Camila CaffieroComme les 90 000 Ukrainiens réfugiés en Belgique, ils ont bénéficié du statut de protection temporaire, une aide de l’Union européenne spécialement créée pour accueillir et accompagner les Ukrainiens fuyant la guerre. Ils bénéficient d’un droit de séjour et de travail, un logement et à une aide sociale (CPAS). Ce soutien, initialement prévu pour un an, a été renouvelé déjà trois fois. Il devrait prendre fin en mars 2027. Ils devront alors choisir entre retourner en Ukraine ou demander la nationalité belge.
Pour l’instant, ils enchaînent les concerts et les enregistrements en studio. Avec leur groupe, ils revendiquent de montrer la vraie identité ukrainienne, pas celle « tâchée par l’influence russe ». Iryna se souvient d’un événement où il s’agissait de présenter la culture ukrainienne à des politiques européens. Une dame d’âge mature portait un vinok, une couronne florale destinée aux jeunes femmes célibataires. Une erreur révoltante pour elle : « Ça donne cette image de l’Ukrainien bêbête véhiculée par la Russie ! »
Déracinement Dans son salon Tetiana Shlapak a son petit coin où elle garde ses livres en ukrainien et des magazines ayant publié son travail photographique. Photo crédit : Camila CaffieroTetiana Shlapak, photographe reconnue en Ukraine, capturait des portraits de personnalités, y compris de l’ancien président Petro Porochenko. Trois semaines après le début de la guerre, elle se réfugie en Belgique et sa carrière de quinze ans en prend un coup : « C’est comme si on déracinait une fleur pour essayer de la replanter ailleurs ».
Au début, sa fille lui en voulait de l’avoir arrachée à la vie qu’elle aimait. Pour exprimer sa colère, elle a même commencé à lui parler en russe. Quelques semaines plus tard, quand Tetiana l’envoie rendre visite à son père dans l’est de l’Ukraine, elle revient transformée par ce qu’elle a vu : « Elle voyait les traces des bombes, et ses amis écoutaient du rap russe. »
Tetiana aime bien Mortsel, sa petite ville en banlieue d’Anvers. Elle a appris les codes, elle se plaît dans le calme : « Maintenant, si je pense à la maison, c’est ici. » . Elle n’a pas encore de plans définis pour l’avenir. Donc pour l’instant elle priorise l’éducation de sa fille, pour une future Ukraine dénuée du tinnitus de la guerre.
Des graines d’UkraineÀ quelques pas de la Commission européenne, Pavlo Koshka papillonne dans les couloirs de l’association Ukrainian Voices. Derrière la vitrine tapissée d’affiches jaunes et bleues, il passe de salle en salle : cours de danse, orientation professionnelle, salle de jeux, yoga thérapeutique. Quand des Ukrainiens arrivent à Bruxelles, c’est ici qu’ils trouvent soutien et accompagnement. Financée par la région Bruxelles-Capitale, l’association accueille des milliers de réfugiés : 22 000 en 2025.
Les enfants, eux, suivent des cours d’ukrainien au troisième étage, pour ne pas perdre la langue de leur pays d’origine, tandis que les adultes apprennent le français. Les enfants ayant fui la guerre ont parfois passé la majorité de leur vie ici. D’où l’intérêt de ces cours, pour ne pas perdre la langue de leur pays d’origine.
Le manager de l’association déplore la fatigue qu’apporte la longueur de la guerre. Il aimerait par-dessus tout que le monde ne l’oublie pas. Et retour au pays ou non, il veut avant tout la paix pour sa patrie. Après un soupir, il remet ses feuilles en ordre sur son bureau : « Bon, j’ai cours de néerlandais moi. Heel belangrijk ! ».
Arroser les jeunes poussesIryna tient sa fille Yaryna, un an et demi, sur ses genoux. Devant elles, un piano et des livres pour enfants en ukrainien. La fille du couple jazziste Yaryna (un mélange de leur deux prénoms) est née en Belgique. Elle a bientôt deux ans. Impossible pour sa mère de l’imaginer dans un pays où la mort frappe au hasard : « Une voisine de la mère de Yaroslav a vu sa petite-fille brûler vive ».
Pour rester après la fin du statut de protection, le couple aura besoin d’un emploi stable, mais Iryna et Yaroslav refusent toute concession sur leur art. Idéalement, ils voudraient un travail d’enseignant au conservatoire. Mais si ça n’arrive pas, ils décideront plus tard : « on est musiciens, on a l’habitude de bouger ».
Le soir, ils sortent marcher dans leur quartier. À quelques pas de chez eux, une école maternelle néerlandophone attend Yaryna. Sous les lampadaires, ils tiennent chacun une main de leur fille qu’ils lèvent dans les airs, sous ses rires inarrêtables. Le futur est flou. L’Union européenne renouvelle le statut de protection chaque année depuis le début de la guerre. La guerre continue en Ukraine. Et l’Ukraine reste un mirage pour les Ukrainien·nes qui la regardent en sécurité. Derrière eux, les drapeaux de la Commission européenne bercent leur balade de fin de journée.
Le futur est flou. L’Union européenne renouvelle le statut de protection chaque année depuis le début de la guerre. Photo crédit : Camila Caffiero Yaryna porte une tresse similairement à sa mère, Iryna Dubenko. Photo crédit : Camila Caffiero Pour son examen final au Conservatoire de Kharkiv, Yaroslav Tovarianskyi a composé un arrangement de musiques folkloriques ukrainiennes. Photo crédit : Camila CaffieroThe post Graines d’Ukraine appeared first on Mammouth Média.
Vraiment paritaire, le gouvernement bruxellois ?
Après 613 jours, Bruxelles tient enfin son gouvernement. Officiellement, il est paritaire: 4 femme et 4 hommes. Mais cette parité est-elle réelle, alors que les femmes ont obtenu des postes moins importants ? Pascale Vielle, professeure en sciences politiques, et Zakia Khattabi, présidente du groupe Ecolo, dans l’opposition au parlement bruxellois, ont un avis tranché sur la question.
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L’effet miroir du refuge Help Animals
Au refuge Help Animals, les animaux victimes de maltraitance et de négligence trouvent abri et soins, tandis que les bénévoles et les soigneurs y trouvent du réconfort. Entre saisies dramatiques et parcours de vie difficiles, ce sanctuaire montre que la guérison peut aller dans les deux sens.
En ce matin pluvieux, le froid tombe sur Braine-le-Château. Au bout d’un chemin boueux, le refuge se dessine comme une grande maison moderne au milieu des prairies. On s’attendrait à croiser surtout de animaux domestiques, pourtant, dès l’entrée, apparaissent des cochons, des ânes, des vaches, et même un coq ! Malgré tout ce beau monde, l’ambiance reste calme et apaisante, un contraste saisissant avec les histoires lourdes qui s’y cachent.
Secourir à tempsRetrouvé sur les voies ferrées, Jake, le petit zébu que nourrit la soigneuse, a été pris en charge par le refuge. Soline explique que les animaux arrivent ici après des abandons ou des saisies. Dans le premier cas, ils sont souvent en meilleur état : leurs propriétaires reconnaissent ne plus pouvoir s’en occuper et les déposent volontairement. Les saisies, en revanche, sont beaucoup plus éprouvantes. En 2024, Help Animals a réalisé 49 saisies, montrant que la négligence animale reste fréquente.
Carla, une autre soigneuse, se souvient avoir été appelée par la police chez un fermier qui n’était plus en mesure de nourrir son bétail. Plusieurs cadavres de vaches jonchaient le sol, et il a fallu se frayer un chemin pour atteindre les animaux encore vivants. Impossible de tous les sauver : les soigneurs ont dû faire des choix. « Le plus difficile, c’est qu’on ne peut pas pousser les murs du refuge. On prend prioritairement ceux qui ont le plus besoin de soins, les mamans et leurs petits. Ceux qui vont encore bien restent sur place, mais on connaît déjà leur sort futur. C’est dur, puis avec le temps, en partant en saisie, on se prépare au pire », confie-t-elle, en nettoyant les box des chevaux. L’un d’eux, Espera, porte les marques d’un passé difficile, pelage abîmé et dos creusé. Pourtant, les blessures visibles ne sont pas les seules : certains animaux sont aussi marqués psychologiquement. Selon Carla, c’est le cas d’un cheval de trait, Goliath, qui est arrivé méfiant face aux caresses et fuyant face au licol. L’animal de 700 kilos n’arrivait pas à redonner confiance et a un jour chargé la soigneuse qui s’en occupait. Certains l’auraient jugé trop dangereux et auraient envisagé l’euthanasie mais le refuge a travaillé sur son comportement et, aujourd’hui, il se comporte bien plus calmement
Les formes de maltraitance sont multiples. Charcot, un cheval de trois ans, destiné aux courses, a été mis à la retraite prématurément pour un problème de hanche. Parce qu’il appartient à une bonne lignée, il continuait d’être exploité pour la « récolte de ses paillettes », explique Carla. Ils l’ont retrouvé affaibli sur une dalle en béton où il servait uniquement à perpétuer sa lignée à un rythme malsain.
Le refuge pourrait ressembler à une ferme, sauf qu’à la place des tracteurs, il n’y a que des soigneurs. Ici, les animaux vivent tranquillement leur vie sans être utilisés à des fins particulières. D’ailleurs en refuge, la reproduction est interdite, tous les mâles doivent être stérilisés.
Les animaux de ferme ne sont pas les seuls à avoir connu des souffrances. Les petits pensionnaires du refuge en ont également été victimes. Près de la piste des chevaux, un grand jardin clôturé abrite quatre chalets aux allures d’un mini marché de Noël. À l’abri de la pluie, certains chats se reposent, tandis que d’autres, au regard peureux et au pelage abîmé, scrutent chaque mouvement, évaluant le danger. Leur nombre est étonnamment élevé. Mirella, la bénévole qui s’en occupe, explique que cela tient à la surpopulation : trop de chats et une sensibilisation insuffisante à l’importance de la stérilisation. Un couple de chats non stérilisé peut, en deux ans, donner naissance à 144 chatons.
Réconfort mutuelMalgré les histoires difficiles, l’ambiance au refuge reste chaleureuse et apaisante. Les animaux, même dans leurs regards tristes, montrent une reconnaissance envers les soigneurs et bénévoles. Cette reconnaissance est à double sens, ici, le refuge prend soin autant des humains que des animaux.
Valérie, bénévole depuis 2 ans vient au refuge une matinée par semaine. Après un burn-out, elle cherchait une activité pour se reconstruire et retrouver confiance en elle. Travailler ici lui permet de reprendre le contrôle de sa vie. « Si je suis capable de faire ça le matin, ça me prouve que je peux faire autre chose du reste de ma journée, ça me motive de venir ici, je me sens utile, c’est bon pour mon égo », confie-t-elle.
Tout comme Valérie trouve un soutien auprès des chats, Alexandre, l’un des rares hommes bénévoles au refuge, puise un réconfort auprès des animaux de ferme. Après une séparation, il s’est inscrit au refuge. « Les animaux rendent bien l’amour qu’on leur donne et dans ma situation actuelle, ça me fait du bien d’être ici », explique-t-il. Être avec les animaux, dit-il, lui apporte autant de réconfort qu’il en donne aux pensionnaires.
Enveloppé dans cette atmosphère de bienveillance et d’espoir, le refuge a l’image d’une famille chaleureuse réunissant animaux, soigneurs et bénévoles. Quand la journée touche à sa fin, on a presque envie de rester.
Un refuge comme Help Animals rappelle que le bien-être animal ne se résume pas à offrir un toit : c’est un travail quotidien de soins, de patience et de reconstruction. Carla et les soigneurs y agissent comme de véritables infirmiers, tirant les animaux de leur détresse pour les mener vers une seconde vie grâce à l’adoption. Et si ce lien apporte autant aux humains qu’aux animaux, les plus de 100 saisies prises en charge en 2025 montrent que la maltraitance reste une réalité tenace. « Le chemin vers le bien-être animal est encore long… c’est une bataille, il faut conscientiser les gens à ce sujet » rappelle Carla, comme un dernier appel à ne pas détourner le regard.
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Quand aider ne paie plus
Crédit photo : Jean-Luc Omé
Depuis mi-janvier, environ 43 000 personnes ont été informées de la fin de leurs droits au chômage dès juillet prochain. Parmi celles-ci se trouvent des aidants-proches, qui aident quelqu’un de leur entourage en situation de handicap ou de maladie. Certains, comme Jean-Luc, risquent de tomber dans la précarité.
Jean-Luc s’occupe de son fils, Christian, depuis toujours. Diagnostiqué autiste typique (aussi appelé de Kanner) à l’âge de 8 ans après plusieurs années dans l’errance médicale, celui-ci a été déscolarisé. En septembre 2016, Jean-Luc a mis fin à son contrat de régisseur son et lumières pour commencer l’école à domicile avec lui. Il devient aidant proche. À partir de ce moment, les allocations de chômage sont devenues presque indispensables pour subvenir aux besoins de la famille. Aujourd’hui, Christian est en études supérieures, mais n’est toujours pas autonome au point de vivre seul. C’est son père qui s’occupe principalement de lui : il lui fait à manger, l’emmène et vient le rechercher à l’école, etc. Jean-Luc doit toujours être disponible. Mais du fait de la nouvelle réforme du chômage adoptée par le gouvernement Arizona en juillet 2025, il perdra bientôt la presque totalité de ses revenus.
À 60 ans, il est compliqué pour Jean-Luc de retrouver un emploi. Après plusieurs tentatives, un problème reste majeur : les horaires de travail ne sont pas adaptés à son enfant. « J’ai quelques emplois en vue, mais c’est les horaires. Comme Christian n’a pas des horaires fixes tous les jours, je dois le conduire à la gare le matin, aller le rechercher quand il a fini ses cours. Il n’y a pas beaucoup d’employeurs qui accepteraient ça longtemps ».
Une réforme qui fait malLe cas de Jean-Luc n’est pas isolé. Christian Carpentier, porte-parole de l’asbl Aidants Proches, un organisme de référence dans la lutte des droits aux aidants proches basée à Bruxelles, dénonce l’impact économique de la réforme du chômage sur les familles déjà fragilisées. Depuis plusieurs années, il revendique la création d’un statut d’aidant proche, en l’absence duquel beaucoup risquent de se retrouver en situation de précarité. « Dans l’accord de majorité, il était prévu de travailler à un vrai statut pour tous les aidants proches, pas seulement pour ceux qui sont en cours d’exclusion du chômage aujourd’hui », dit-il.
Face à ces critiques, le ministre de l’Emploi, David Clarinval (MR), affirme avoir déposé une note au gouvernement fédéral visant à renforcer le soutien aux aidants proches. Celle-ci prévoit notamment l’augmentation du montant de la dispense de disponibilité, un mécanisme qui permet aux aidants proches de ne pas devoir chercher du travail tout en continuant de percevoir des allocations. Ils pourront percevoir un forfait équivalent à l’allocation actuellement perçue, afin de répondre à l’urgence de la situation, explique la porte-parole du ministre.
A l’heure actuelle, les montants perçus au titre de la dispense de disponibilité sont dérisoires (390 euros par mois les deux premières années, 312 euros par mois les deux années suivantes). Ils sont en outre soumis à des conditions très strictes: ils ne sont versés qu’en cas où l’aidant s’occupe d’un enfant de moins de 21 ans, atteint d’un handicap, d’une personne ayant une maladie grave ou, si la personne aidée est aux soins palliatifs. Pour les soins palliatifs, le revenu n’est assuré que pour une période de 2 mois.
Ces conditions peu favorables expliquent que seulement 305 personnes en ont fait la demande, alors qu’on estime que 12% de la population environ serait en situation d’aidant proche.
Vers un véritable statut ?David Clarinval affirme aussi soutenir une proposition de loi de la députée Julie Taton (MR) visant à créer un véritable statut fédéral d’aidant proche, ouvrant le droit à une allocation structurelle adaptée. La Chambre des représentants examinera la proposition dans les prochaines mois, parmi plusieurs autres textes issus autant de la majorité que de l’opposition. Une proposition, venant des députées Nahima Lanjri (CD&V) et Florence Reuter (MR), propose une flexibilisation du congé pour les aidants proches qui travaillent.
Ces propositions permettront-elles d’apporter du soulagement aux aidants proches ? « Depuis 10 ans, on reconnaît qu’il y a des gens qui ne peuvent pas chercher un travail, en tout cas, pas un travail à temps plein. D’une part, l’allocation est extrêmement faible, ce qui fait que ça n’a jamais fonctionné. D’autre part, c’est beaucoup trop limité dans le temps. Quarante-huit mois, ce n’est pas assez dans le cadre des parents d’enfants handicapés. », affirme Christian Carpentier.
Depuis le début de l’année, les propositions de résolution fusent aussi au Parlement francophone Bruxellois, autant de la part de la majorité que de l’opposition. Si les allocations de chômage et le statut des demandeurs d’emploi relèvent principalement des compétences fédérales, le Parlement francophone bruxellois est néanmoins concerné par les impacts de ces politiques sur des matières relevant de ses compétences, notamment l’accompagnement des demandeurs d’emploi, la formation professionnelle, l’insertion socioprofessionnelle et la cohésion sociale.
Dans l’attente d’un statut, beaucoup d’aidants proches se tournent vers les CPAS. Mais tous ne pourront pas bénéficier du revenu d’intégration sociale (RIS). En effet, beaucoup vivent avec un conjoint qui travaille et, si celui-ci touche plus de 1750 euros par mois, ils n’ont pas droit à l’allocation, souligne Christian Carpentier.
Face à cette situation, près d’une centaine de partenaires se sont alliés à l’asbl Aidants Proches pour réclamer le gel de l’exécution de la réforme du chômage. Au moins, le temps qu’un statut soit juridiquement et socialement reconnu.
Mais si David Clarinval affirme avoir écouté les associations, Christian Carpentier dit quant à lui n’avoir jamais réussi à s’entretenir avec lui.
Jean-Luc, pour sa part, se retrouve dans l’incertitude. Il espère pouvoir trouver quelque chose pour régler sa situation, quitte à se lancer dans l’entreprenariat à son âge. Il n’attend plus grand chose des responsables politiques. « Je n’ai plus trop confiance en tout ce qu’ils disent. Toutes leurs promesses, c’est… Je ne sais pas. Il y a beaucoup d’incertitudes par rapport à tout ça. »
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